Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 6/8)

Part 21

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[Note 215: On a prétendu que la véritable cause de ce duel étoit une rivalité d'amour dont madame de Châtillon[215-A] étoit l'objet. On peut croire aussi que le ressentiment de l'outrage qu'il avoit essuyé à Orléans n'étoit point encore éteint dans le coeur de Nemours. Ils se battirent derrière l'hôtel Vendôme, cinq contre cinq. Nemours apporta lui-même les épées et les pistolets, et chargea ceux-ci de sa propre main. Quand il en présenta un à Beaufort, celui-ci fit encore un dernier effort pour l'arrêter: «Ah! mon frère! lui cria-t-il affectueusement, qu'allons-nous faire? pourquoi nous égorger? quelle honte! Oublions le passé et vivons bons amis.--Ah! coquin, répondit Nemours, tu trembles! Il faut que l'un de nous deux reste sur la place.» Beaufort, après avoir reçu son feu, le tua roide de trois balles, qui le percèrent au-dessus de la mamelle, au moment même où, jetant son pistolet, ce furieux se précipitoit sur lui l'épée à la main. Le marquis de Villars, l'un des seconds de Nemours, tua son adversaire Héricourt, qu'il n'avoit jamais vu auparavant.]

[Note 215-A: Elle partageoit depuis long-temps ses faveurs entre Nemours et Condé. Ce dernier en étoit passionnément amoureux.]

[Note 216: Plusieurs disent au contraire que ce fut le comte de Rieux qui, dans la chaleur de la dispute, osa faire le premier un geste menaçant que le duc d'Orléans punit seulement par quelques jours de prison, et dont, dans tout autre temps, Condé eût tiré une vengeance plus éclatante.]

Quatorze à quinze d'entre eux trouvèrent le moyen de sortir de la ville sous divers déguisements, et de se rendre à Pontoise, où ils furent installés par Molé. Le parlement de Paris ne manqua pas de rendre sur-le-champ un arrêt qui déclaroit nul et illégitime le nouveau parlement: celui-ci lui répondit par un arrêt non moins violent, et sans doute mieux fondé, puisqu'il étoit soutenu de l'autorité royale. Au milieu de ces débats entre les deux parlements, Mazarin préparoit la scène qui devoit enfin terminer cette guerre funeste et scandaleuse. En gagnant du temps, en opposant sans cesse les uns aux autres tous les intérêts, toutes les passions, il avoit allumé entre ses ennemis des méfiances que rien ne pouvoit guérir, des haines que rien ne pouvoit calmer. Réduits, par leurs discordes intestines, au dernier état de foiblesse, les rebelles ne trouvoient un reste de force que dans la haine commune qu'ils lui portoient, et dans l'union apparente qu'elle produisoit entre eux. Il résolut de leur enlever cette dernière ressource; et son éloignement de la cour, si fâcheux pour lui dans un temps où les partis divers étoient dans toute leur vigueur, devenoit maintenant un coup de la plus adroite politique. La mort subite du duc de Bouillon[217], dont les talents supérieurs, l'ambition, l'activité pouvoient seuls l'inquiéter pendant sa retraite momentanée, acheva de le décider. Jamais comédie ne fut jouée avec plus d'adresse et de naturel. Le parlement de Pontoise, d'accord avec le cardinal et la régente, demanda son expulsion dans des termes non moins énergiques que celui de Paris. Mazarin lui-même pria le roi à mains jointes de le laisser partir; et après avoir établi dans le ministère un ordre tel que personne ne pût avoir la pensée d'envahir une place qu'il ne quittoit que pour quelques instants, il sortit de France une seconde fois, le 19 août, et se retira à Sedan, d'où il continua de conduire toutes les affaires.

[Note 217: Il étoit alors parvenu auprès de la reine à une faveur assez grande pour donner à Mazarin de véritables inquiétudes.]

Ce qu'il avoit prévu ne manqua pas d'arriver: ce départ acheva très-rapidement la révolution déjà commencée dans les esprits. Dès que la nouvelle en fut répandue à Paris, le parlement entier montra ouvertement la ferme résolution de se soumettre à un monarque qui daignoit faire les premiers pas, et engagea les princes à accéder à son acte de soumission. Jamais ils ne s'étoient trouvés dans une position plus embarrassante; et cet exil de Mazarin, si long-temps le prétexte de leur révolte, étoit en effet l'événement le plus fâcheux qui pût alors leur arriver. N'osant se compromettre par un refus, ils feignirent d'entrer dans les vues de la compagnie, mais avec des restrictions qui leur laissoient en effet la faculté d'accepter ou de refuser, se proposant intérieurement de combattre encore, et d'obtenir du succès de leurs armes une paix telle qu'ils la vouloient avoir. La cour, se fortifiant de plus en plus de la foiblesse de ses ennemis, tint ferme, et ne voulut entendre de leur part aucunes conditions particulières. Condé, dont les avances et les propositions avoient été plus mal reçues que celles de Gaston, essaya de nouveau d'agiter le parlement; mais il n'inspiroit plus la même terreur: on osa le contredire; et l'acte de soumission fut arrêté.

Ce fut pour les princes une nécessité d'y souscrire; mais ils le firent purement par politique: car dans ce moment même ils attendoient le duc de Lorraine, qui rentroit en France de concert avec Fuensaldagne, et que l'or de l'Espagne avoit entièrement gagné à leur parti. Tous les deux y vinrent en effet, chacun avec une armée; mais les ruses politiques de Mazarin déterminèrent le général espagnol à se retirer[218], et les belles opérations militaires de Turenne paralysant tous les efforts du prince lorrain, et de Condé réunis[219], portèrent ainsi le dernier coup à la faction chancelante de celui-ci. Retz alors voyant que la paix étoit inévitable, que tout y tendoit invinciblement, fait prendre à Gaston le seul parti qui fût convenable dans la situation désespérée des choses, celui d'essayer de se rendre l'arbitre de cette paix tant souhaitée, et de se donner tout le mérite du retour du roi dans sa capitale. Il se charge de cette mission délicate, et qui, dans la circonstance où il se trouvoit, n'étoit pas sans danger pour lui, part pour Compiègne à la tête d'une députation du clergé, y est reçu mieux qu'il n'espéroit[220], mais ne réussit point dans l'objet de son voyage. La cour, qui, quelques mois auparavant, eût accepté ses propositions avec empressement, se voyoit actuellement dans une situation à pouvoir reconquérir ses droits, sans grâces ni conditions; elles furent donc refusées, jusqu'à celle que faisoit le duc d'Orléans de se retirer à Blois, pourvu qu'une amnistie honorable assurât son état, celui des princes et de leurs partisans; et ce furent les amis du cardinal, Servien, Le Tellier, Ondeley, qui, se méfiant de la facilité de la reine, empêchèrent le succès de cette négociation.

[Note 218: Il imagina d'écrire de Sedan au duc de Lorraine une lettre tournée en forme de réponse, comme s'il y avoit eu entre eux un commencement de négociation. Il y discutoit des propositions d'accommodements, accordoit celle-ci, refusoit celle-là, et finissoit par dire que si Charles s'opiniâtroit à refuser les offres de la cour, elle sera forcée de traiter avec Condé, trouvant moins fâcheux pour elle de se livrer à un prince du sang que d'exposer le royaume à une invasion. Le courrier, porteur de cette dépêche, eut ordre de se laisser prendre par les Espagnols. Fuensaldagne, l'ayant lue, en conclut qu'il seroit impolitique de rendre Condé trop redoutable à la reine; et complétement dupe de cette ruse, au lieu de joindre le duc de Lorraine, il se contenta de lui envoyer quelque cavalerie et ramena son armée en Flandres.]

[Note 219: Trompée par les artifices de Charles, qui négocioit toujours en avançant vers Paris, la reine avoit ordonné à Turenne de ne point l'inquiéter dans sa marche. Celui-ci, dont le coup d'oeil étoit plus pénétrant, aima mieux désobéir et courir les dangers de sa désobéissance, que de risquer de tout perdre. Il continua à serrer de près l'armée du duc; et n'ayant pu empêcher la jonction de ses troupes avec celles des princes qui avoient pris ensemble leur campement sur les bords de la Seine et de la Marne, près d'Albon, il se plaça devant elles, dans une position avantageuse, près de Villeneuve-Saint-George, derrière un bois, et dans l'angle que forme la rivière d'Yères à son confluent avec la Seine. Les deux armées restèrent en présence tout le mois de septembre, tandis que l'on continuoit de négocier. Turenne les tint ainsi en échec tant qu'il le crut nécessaire, et jusqu'à ce qu'il eût rempli son objet, qui étoit de fatiguer les Parisiens par le séjour au milieu d'eux de ces soldats étrangers, pillards et indisciplinés, d'amuser les princes par ces négociations que l'on traînoit en longueur, de les discréditer, et d'achever d'en détacher le peuple et ses chefs. Quand il vit les choses arrivées au point où il les vouloit, il décampa sans livrer bataille, ce qui étoit l'objet de tous les voeux du prince de Condé, et le laissa étonné et désespéré de sa retraite.]

[Note 220: Il reçut alors le chapeau des mains du roi; sans cette cérémonie, si long-temps et si prudemment différée, qui seule l'établissoit réellement cardinal françois, il se seroit déclaré, dit-on, pour Condé, qu'il ne combattoit que contre son gré, et dont le parti vainqueur eût pu le conduire au ministère.]

Gaston, voyant ses avances rebutées, éclata d'abord en plaintes et en menaces, puis retombant bientôt dans ses indécisions accoutumées, fournit ainsi à ses ennemis tous les moyens nécessaires pour réussir sans son secours. Quant à Condé, le mauvais succès de ses armes avoit achevé de lui faire perdre toute considération à Paris. La haine et le mépris pour son parti y étoient parvenus au dernier degré; les Espagnols et les Lorrains étoient publiquement insultés par la populace; chaque jour lui apprenoit la défection de quelques-uns des siens, même de ceux sur lesquels il avoit le plus compté. Dans ce naufrage général, chacun pensoit à ses propres intérêts: la fureur de négocier s'étoit emparée de tout le monde; et la route de Compiègne à Paris étoit en quelque sorte couverte de négociateurs qui alloient et venoient, sous divers déguisements, recevoir des réponses ou porter des conditions. Au milieu de cette population immense et exaspérée contre lui, Condé en vint au point de craindre pour sa propre sûreté. Se voyant donc sans espoir du côté de la cour; excité par ceux qui s'étoient sincèrement attachés à sa fortune à écouter les propositions brillantes que lui faisoient les Espagnols; entraîné par cette passion qu'il avoit pour la guerre, et par cette hauteur de caractère qui ne lui permettoit pas de plier sous un ministre qu'il avoit si long-temps et si publiquement dédaigné, il se résolut enfin à sortir de France, et se jetant dans les bras des ennemis de son pays, il prit, le 18 octobre, avec le duc de Lorraine, le chemin de la Flandre par la Picardie.

Le jour de son départ fut pour la capitale un jour d'allégresse. L'imprudent Gaston en triompha lui-même, se persuadant que sa retraite alloit le rendre maître absolu du traité que Paris se disposoit à faire avec son souverain; mais la cour étoit désormais trop puissante pour daigner seulement l'écouter, et lui trop foible, même pour diriger les soumissions de la ville envers elle. Délivrés de ce reste de terreur que leur inspiroit encore Condé, le parlement, l'Hôtel-de-Ville, toutes les grandes corporations résolurent de faire leur paix particulière, sans s'embarrasser beaucoup du désir que le duc témoigna d'être seul chargé de ce soin, et des efforts qu'il fit pour mettre obstacle à leur dessein. Le clergé avoit commencé, les autres suivirent. Toutes les députations furent accueillies avec douceur et bonté, à l'exception de celles du parlement et de l'Hôtel-de-Ville, la cour les considérant comme interdits, et ne reconnoissant d'autre parlement que celui qu'elle avoit assemblé à Pontoise. L'un et l'autre firent bientôt leur paix en annulant d'eux-mêmes toutes les dispositions séditieuses qu'ils avoient successivement prises: élection irrégulière d'un gouverneur et d'échevins anti-royalistes, création d'un conseil d'union, concession du titre de lieutenant-général au duc d'Orléans, et de généralissime au prince de Condé; et en attendant qu'ils fussent reçus en corps, leurs membres se mêlèrent aux députés des autres corporations. La cour, alors à Mantes, s'avança jusqu'à Saint-Germain, où Sa Majesté, sur les humbles supplications que lui firent les députés de revenir à Paris, promit d'y faire incessamment son entrée.

Enfin, trois jours après, le 21 octobre, le monarque rentra dans sa capitale par la porte Saint-Honoré, dans tout l'appareil de sa puissance, et au milieu des acclamations unanimes d'un peuple fatigué de sa révolte et plein d'espérances pour l'avenir. Gaston fut exilé à Blois, où Beaufort le suivit; Mademoiselle n'attendit pas l'ordre du roi, et se retira dans ses terres. Les duchesses de Chevreuse et de Montbason reçurent défense de paroître à la cour, et partirent pour leurs châteaux. Sur la menace qu'on lui fit de le faire pendre s'il se laissoit assiéger, le fils du vieux Broussel se hâta de rendre la Bastille. Dès le lendemain de son arrivée, le roi tint au Louvre un lit de justice auquel furent également appelés les conseillers de Paris et ceux de Pontoise; dix à douze seulement des premiers avoient reçu l'ordre de quitter Paris. Dans ce lit de justice, le roi fit enregistrer un édit qui interdisoit au parlement toute délibération sur le gouvernement de l'état et sur les finances, ainsi que toutes procédures contre les ministres qu'il lui plairoit de choisir.

Retz, bien accueilli d'abord, plutôt par l'inquiétude que pouvoit causer encore sa popularité que par le souvenir de ce qu'il avoit fait pour la paix, à laquelle il n'avoit en effet contribué qu'en ne s'y opposant pas, pouvoit profiter de cette position heureuse où tant de circonstances inespérées l'avoient placé, pour assurer à jamais son avenir. Mais cet esprit inquiet et turbulent étoit en quelque sorte ennemi du repos; en sortant du Louvre, où il s'étoit trouvé au moment même de l'arrivée du roi, il étoit allé conseiller encore la révolte à Gaston prêt à partir pour son exil. La reine, instruite de cette nouvelle manoeuvre, ne pensa d'abord à s'en venger qu'en l'éloignant de Paris, et lui fit faire à ce sujet des propositions où il crut voir de la foiblesse[221]: elles accrurent son audace; il s'aveugla au point de croire qu'il pouvoit imposer des conditions; et s'environnant d'une escorte de ses partisans, qui le mettoit à l'abri d'un coup de main, se confiant en ce qu'il croyoit avoir conservé d'ascendant sur une multitude qui lui avoit été si long-temps dévouée, il prétendit traiter avec la cour de puissance à puissance, et poussa l'insolence au point que le dessein fut pris de l'arrêter et même de l'attaquer à main armée, si l'on ne pouvoit autrement s'en emparer. On ne fut point obligé d'en venir à ces extrémités: lui-même, par excès de confiance, se laissa prendre à un piége que lui tendit Mazarin; sur la foi d'un traité entamé avec ce ministre, il se relâcha de ses précautions, vint au Louvre moins accompagné, et y fut arrêté le 19 décembre. Le peuple, dont on avoit craint quelque mouvement en sa faveur, le vit conduire à Vincennes sans témoigner la moindre émotion[222]. Ainsi finit Gondi, moins habilement sans doute qu'il n'avoit commencé.

[Note 221: Elle lui offrit l'ambassade de Rome, cent mille écus pour payer ses dettes, une pension de cinquante mille écus, et une pareille somme pour former ses équipages.]

[Note 222: La mort de son oncle l'ayant rendu, pendant sa prison, archevêque de Paris, on lui demanda sa démission pour prix de sa liberté; il la donna, ou feignit de la donner. En attendant qu'elle eût été ratifiée à Rome, il fut transféré au château de Nantes, d'où il se sauva. Il erra ensuite en Espagne, en Flandres, à Rome, en Allemagne, tandis que ses partisans, et particulièrement un curé de la Magdelaine qu'il avoit fait son grand-vicaire, soutenoient ses droits avec autant de talent que d'intrépidité. Si Gondi les eût secondés par une conduite régulière et par plus de persévérance, il est probable qu'il seroit rentré en France encore archevêque de Paris; mais il se lassa de l'exil et transigea. On lui donna de grosses abbayes en échange de son archevêché; il fixa sa demeure en Lorraine, paya ses dettes à la longue par de strictes économies; obtint, sur la fin de sa vie, la permission de revenir à Paris, y passa ses derniers jours dans un petit cercle d'amis qui charmoient la douceur de son commerce et l'agrément de sa conversation; et y mourut dans les sentiments de piété les plus édifiants.]

(1653) Mazarin attendoit tranquillement l'accomplissement de toutes ces mesures qu'il commandoit et dirigeoit du fond de sa retraite, pour venir reprendre, avec plus de puissance que jamais, le gouvernement de la France. Turenne et les principaux officiers de l'armée le reçurent aux frontières et l'accompagnèrent dans sa marche triomphale jusqu'à Paris, où son entrée, qu'il y fit le 3 février, fut celle d'un souverain qui, après avoir visité dans une paix profonde les provinces de son royaume, vient réjouir sa capitale de son retour.

Le roi étoit allé lui-même au-devant de l'heureux ministre hors des murs de la ville; et les Parisiens se montrèrent aussi extrêmes dans les hommages qu'ils lui rendirent qu'ils l'avoient été dans les outrages dont ils l'avoient accablé. Ils lui donnèrent à l'Hôtel-de-Ville une fête, dans laquelle lui furent prodigués tous les honneurs jusqu'alors réservés au souverain; il jeta de l'argent au peuple, qui répondit à ses largesses par mille acclamations; et l'on dit que, surpris lui-même d'un changement si grand et si subit, il conçut un grand mépris pour une nation qui se montroit si inconstante et si légère. S'il en est ainsi, il faut s'en étonner: Mazarin avoit-il donc si peu d'expérience des choses humaines; et pouvoit-il ignorer que, dans tous les temps et dans tous les lieux, les peuples, abandonnés à eux-mêmes, furent toujours ce que les Parisiens venoient de se montrer? S'il en étoit autrement, ils n'auroient pas besoin d'être conduits; et la société d'ici-bas seroit tout autre que Dieu n'a voulu qu'elle fût. Ceux qui les gouvernent ne doivent donc point les mépriser, puisqu'ils ne sont que ce qu'il leur est impossible de ne pas être: leur devoir est de les bien conduire, s'ils ne veulent devenir eux-mêmes véritablement dignes de mépris; et de se rappeler sans cesse que ces peuples sont entre leurs mains comme un dépôt qui leur a été confié, et dont il leur sera demandé un compte très-rigoureux.

Plus que jamais affermi dans cet empire qu'il avoit su prendre sur la reine-mère, et trouvant dans le jeune roi un élève docile, qui, tant qu'il vécut, n'osa pas même essayer de régner et se reposa sur lui de la conduite de toutes les affaires, Mazarin, dès ce moment et jusqu'à la fin de sa vie, gouverna la France en maître absolu. Il y avoit encore à Bordeaux quelques restes de faction fomentés par le prince de Conti et par la duchesse de Longueville: ce fut un jeu pour lui de les apaiser. Ce parlement, qui avoit mis sa tête à prix, aussi souple maintenant sous sa main qu'il l'avoit été sous celle de Richelieu, sur l'ordre qu'il reçut de son nouveau maître et ainsi que le coadjuteur l'avoit prédit, fit le procès à ce même prince de Condé dont un si grand nombre de ses membres avoient été les complices, le dépouilla de tous ses emplois, charges, gouvernements, et le condamna à mort comme criminel de lèse-majesté. Mazarin vécut ainsi huit années depuis son retour à Paris, assez heureux pour avoir pu achever, par le traité des Pyrénées et par le mariage de Louis XIV, le grand ouvrage de cette paix européenne qu'il avoit commencée par le traité de Westphalie; assez puissant pour avoir pu impunément accumuler d'immenses richesses, en achevant, pour y parvenir, de combler le désordre des finances; faisant en quelque sorte de la fortune publique sa propre fortune et celle des siens, avec un scandale dont jusqu'à lui peut-être il n'y avoit point eu d'exemple; et au moyen de cette espèce de brigandage, élevant sa famille aux plus hautes alliances, la faisant entrer dans des maisons souveraines, et même dans la maison royale de France. Il mourut en 1661, dans ce comble de prospérité et de gloire, laissant, comme homme d'état, une réputation équivoque, et cette idée généralement répandue qu'il devoit moins sa fortune à son génie qu'à son adresse et aux circonstances singulières qui l'avoient si heureusement servi. «Donnez-moi le roi de mon côté, deux jours durant, disoit le cardinal de Retz, et vous verrez si je suis embarrassé.» Ce mot, d'un grand sens, nous semble de tout point applicable à Mazarin: ainsi s'expliquent les retours inespérés de cette fortune, qui, au milieu de tant d'obstacles faits pour l'abattre sans retour, se relevoit sans cesse au moyen de cette prédilection inexplicable dont Anne d'Autriche étoit en quelque sorte possédée pour cet étranger, prédilection que sembloient accroître les traverses qu'elle éprouvoit à cause de lui, et dont on étoit d'autant plus étonné et confondu qu'on cherchoit vainement à comprendre comment il avoit pu la mériter.

Dans sa politique extérieure, Mazarin se montra un digne élève de Richelieu, en achevant ce que son maître avoit commencé. Comme il importe de faire connoître en quel état il laissa cette Europe qu'il prétendoit avoir pacifiée, nous allons jeter un coup d'oeil rapide sur ce qui se passoit hors des frontières de la France, et pendant les premières années de la régence, et pendant celles où elle fut agitée et affoiblie par la guerre civile.

(De 1643 à 1648.) La bataillé de Rocroi, gagnée par le duc d'Enghien, à peine sorti de l'adolescence, avoit jeté un grand éclat sur les commencements de la régence; et ce premier succès si brillant avoit été suivi de plusieurs autres moins décisifs, lorsque la défaite de Randzau, à Tudelingue, força notre armée d'Allemagne à rétrograder et à se mettre à couvert derrière le Rhin. Turenne, que l'on appela alors de l'Italie pour rétablir l'honneur de nos armes, vint en prendre le commandement, et marcha de nouveau en avant, accompagné du jeune vainqueur de Rocroi. Tous les deux remportèrent ensemble la victoire non moins fameuse de Fribourg, qui les rendit maîtres de tout le cours du fleuve qu'ils venoient de traverser. Pendant ce temps, le duc d'Orléans s'emparoit en Flandres de Gravelines; le maréchal de Brézé battoit la flotte espagnole à la vue de Carthagène; le fameux général suédois Torstenson conquéroit avec une rapidité qui tenoit du prodige, toute la Chersonnèse cimbrique, couronnoit ses marches savantes et ses manoeuvres admirables par la victoire de Niemeck, où il tailla en pièces l'armée impériale commandée par Gallas; remportoit bientôt après une victoire nouvelle à Tabor sur tous les généraux réunis de l'empereur, et portoit, jusque dans le sein de l'Autriche, la terreur de son nom et de ses armes. En Catalogne, la France avoit d'abord éprouvé des revers, puis obtenu quelques avantages qui lui fournissoient les moyens de s'y soutenir. En Savoie on se battoit également avec des alternatives de succès et de revers.