Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 6/8)
Part 19
Celui-ci étoit dans une position plus embarrassante encore, par ses engagements avec la cour, qui l'empêchoient d'entrer dans cette union déjà méditée entre le prince et le duc d'Orléans, par ses vues secrètes d'ambition qui lui rendoient Mazarin odieux et son retour insupportable, par la difficulté qu'il trouvoit à empêcher entre les deux princes un rapprochement dont la nécessité devenoit pour Gaston de jour en jour plus évidente. Il étoit impossible sans doute qu'il se tirât complétement de ce labyrinthe inextricable où la force des événements l'avoit engagé; mais il fit du moins tout ce qu'il étoit possible de faire. Prévoyant que le premier soin de Mazarin, à son retour, seroit d'empêcher sa promotion au cardinalat, il intrigua à la cour de Rome; et, profitant de l'aversion naturelle que le pontife avoit pour ce ministre, qu'il avoit connu dans sa jeunesse et dont il avoit su apprécier l'esprit intrigant et le caractère artificieux, il fit hâter sa nomination qui fut déclarée la veille même du jour où l'on reçut de la cour l'ordre qui la révoquoit. Ménageant toujours la reine pour ne pas se fermer toutes les voies au ministère, il remplissoit la promesse qu'il lui avoit faite de ne point s'unir lui-même avec Condé, et la forçoit en quelque sorte à ne pas trouver mauvais qu'il laissât Gaston suivre ce parti, le seul en effet qu'il lui fût possible de prendre. Enfin, quoique sa nouvelle dignité, dont la source étoit inconnue au plus grand nombre, offrît mille moyens à ses ennemis de calomnier ses intentions, de le présenter comme vendu à la cour et à Mazarin, il conserva la faveur du duc, parce que celui-ci connoissoit tout le mystère de cette conduite, vraiment inexplicable aux yeux du public. Pour jouer plus sûrement tant de rôles différents, Retz, (c'est ainsi que nous nommerons désormais le nouveau cardinal) affecta, dès ce moment, de n'en plus jouer aucun. Sa haute dignité ne lui permettoit plus de paroître aux séances du parlement[193]: il saisit avec joie une si favorable occasion de s'absenter entièrement de ces assemblées, qui, comme il le dit lui-même, «n'étoient plus que des cohues non-seulement ennuyeuses, mais insupportables.» Il courut pour la seconde fois se renfermer à l'archevêché; et, dans cette retraite, commandée par la plus subtile politique, conseiller secret de Gaston, qu'il dirigeoit dans ses nouveaux rapports même en évitant de les partager, il attendoit ainsi, et en quelque sorte sans danger, le moment où il pourroit reparoître sur la scène, libre d'y jouer alors le personnage qui lui sembleroit le plus convenable à ses intérêts.
[Note 193: Le cérémonial romain défendoit aux cardinaux de se trouver à aucune cérémonie publique jusqu'à ce qu'ils eussent _reçu le bonnet_; d'ailleurs cette dignité ne donnant aucun rang dans le parlement que lorsqu'on y suivoit le roi, Retz n'auroit pu y siéger qu'en qualité de coadjuteur, et n'y avoit place qu'au-dessous des ducs et pairs, ce qui n'étoit pas compatible avec les prétentions des membres du sacré collége.]
Turenne, Mazarin et les deux princes, vont maintenant occuper sur cette scène les premiers rangs. L'arrivée du ministre à Poitiers, où résidoit alors la cour, avoit fait disparoître aussitôt tous ses concurrents. L'ambitieux Châteauneuf s'étoit vu forcé de se retirer pour aller mourir dans l'exil; et le prince Thomas étoit retombé dans la nullité la plus absolue. Mazarin, soit qu'il possédât au suprême degré l'heureux don de captiver les esprits, soit que, suivant la belle expression de Bossuet, il fût «devenu nécessaire, non-seulement par l'importance de ses services, mais encore par des malheurs _où l'autorité souveraine étoit engagée_,» avoit eu l'art de se rendre aussi agréable au jeune roi qu'il l'avoit jamais été à sa mère, et dirigeoit ainsi les affaires avec une puissance plus absolue peut-être qu'auparavant. Gaston, qui venoit enfin de se déclarer ouvertement pour Condé, avoit formé une petite armée, destinée, sous les ordres de Beaufort, à agir de concert avec les troupes espagnoles et françoises que Nemours amenoit de Flandre pour le service du prince[194]. Celui-ci entra en France sans éprouver la moindre résistance, parce que les troupes du roi étoient divisées; et, s'avançant jusqu'à Mantes, son dessein étoit de prendre le chemin de la Guienne, afin de renfermer la cour entre ses troupes et celles avec lesquelles manoeuvroit Condé. Mais la régente ne lui en laissa pas le temps: elle avoit maintenant d'aussi fortes raisons pour revenir à Paris et y combattre l'ascendant d'une faction qui menaçoit d'entraîner tout le royaume, qu'elle en avoit eu pour le quitter avant l'arrivée du cardinal; et, laissant assez de troupes au comte d'Harcourt pour tenir Condé en échec dans la Guienne et l'empêcher d'en sortir, elle revint côtoyant la Loire, protégée par une armée inférieure en forces à celle de Nemours, et dont le commandement fut partagé entre Turenne et le maréchal d'Hocquincourt. Cette armée, après avoir repris, presque sans coup férir, la ville d'Angers, que le duc de Rohan avoit soulevée un moment en faveur du prince, s'avança jusqu'à Blois et sembla menacer Orléans. Cette ville étoit le chef-lieu de l'apanage de Gaston. Devoit-il en fermer les portes aux troupes du roi? C'étoit là une action hardie dont, en sa qualité de prince, les suites l'effrayoient[195]; et c'en étoit assez pour le faire retomber dans ses anciennes perplexités. Enfin il se décida à y envoyer _Mademoiselle_, sa fille aînée, pour y soutenir ses partisans contre ceux de la cour: elle partit, la tête exaltée sur la mission dont elle étoit chargée[196], et entra à Orléans par une brèche que lui ouvrirent quelques habitants, les autorités locales ayant refusé de la recevoir. La possession d'Orléans ouvroit à l'armée des frondeurs les provinces d'outre-Loire, et l'armée royale étoit encore trop foible pour s'opposer à leurs progrès; mais la mésintelligence des chefs l'empêcha de profiter de cet avantage, et sauva ainsi la cour d'un très-grand danger, Nemours voulant absolument que les deux armées réunies se rapprochassent de Condé pour lui porter secours, Beaufort, d'après les ordres secrets de Gaston et de Retz, refusant de passer la Loire et d'abandonner ainsi Paris aux entreprises de l'armée royaliste[197]. Des chefs la discorde passa aux officiers, de ceux-ci aux soldats, à un tel point que plus d'une fois les troupes des deux princes furent sur le point de se charger; et, profitant de ces divisions, l'armée du roi remontoit la Loire, mettant toujours cette rivière entre elle et l'armée des frondeurs.
[Note 194: Lorsque cette armée, composée d'environ 12000 hommes, entra en France, il s'éleva un cri dans le parlement contre une alliance aussi manifeste avec les ennemis de l'état. Gaston soutint en pleine assemblée que ces troupes étoient allemandes et non espagnoles, et qu'elles étoient à sa solde: «Je voulus, dit Gondi, lui faire honte d'une manière de parler si contraire aux vérités les plus connues. Il répondit en se moquant de moi: Le monde veut être trompé.»]
[Note 195: On lui représentoit qu'après tout ce qu'il avoit fait, après avoir traité avec Condé et avec les ennemis de l'état, outragé la reine et son ministre, il n'y avoit plus à délibérer. «Nous autres princes, disoit-il à Gondi, nous comptons les paroles pour rien; mais nous n'oublions jamais les actions. La reine ne se souviendroit pas demain à midi de toutes mes déclamations contre le cardinal, si je voulois le souffrir demain matin; mais si mes troupes tirent un coup de mousquet, elle ne me le pardonnera jamais.»]
[Note 196: On lui avoit persuadé que, si elle rendoit quelque service important au prince de Condé, jamais il ne feroit la paix, qu'il n'y mît pour condition son mariage avec le roi. Elle partit de Paris habillée en amazone, et accompagnée de mesdames de Fiesque et de Fronténac, qu'on appeloit ses _maréchales-de-camp_. Son père, qui connoissoit le tour romanesque de son esprit, dit en la voyant partir: «Cette chevalière seroit bien ridicule, si le bon sens de mesdames de Fiesque et de Fronténac ne la soutenoit.»]
[Note 197: «Un prétendu démenti, que M. de Beaufort prétendit, assez légèrement, avoir reçu, produisit, dit le coadjuteur, un prétendu soufflet que M. de Nemours ne reçut aussi, au dire de bien des gens, qu'en imagination. C'étoit au moins, ajoute-t-il, un de ces soufflets problématiques, dont il est parlé dans les petites lettres de Port-Royal.» Celui-ci fondit sur l'autre l'épée à la main, et l'on eut beaucoup de peine à les séparer. Toutefois les excuses et les larmes de Beaufort parurent l'apaiser; mais il garda de cette aventure un ressentiment profond, qui éclata peu de temps après, comme nous aurons bientôt occasion de le dire.]
Pendant que toutes ces choses se passoient, la situation de Condé dans la Guienne devenoit de jour en jour plus mauvaise. C'étoit vainement que son audace et son génie luttoient, avec de misérables recrues, contre l'excellente armée du comte d'Harcourt: ses prodiges de valeur et de conduite ne faisoient que reculer une ruine qui sembloit inévitable; et, se voyant sans ressource de ce côté par la foiblesse extrême à laquelle il étoit réduit, il prévoyoit également de l'autre une perte assurée, s'il ne trouvoit un moyen d'étouffer des discordes dont l'effet eût été de détruire une armée, désormais son unique espérance. Sa présence pouvoit seule rétablir l'ordre: il se décide à partir; et, laissant le prince de Conti et la duchesse de Longueville se disputer entre eux, et fomenter dans Bordeaux d'obscures cabales, il traverse une grande partie de la France, déguisé, au travers d'une foule de dangers dont le récit a un air presque romanesque, et arrive inopinément aux avant-postes de son armée, lorsque la mésintelligence entre Beaufort et Nemours étoit parvenue au dernier degré. À son aspect, le courage du soldat est ranimé: Montargis, dont le siége avoit été décidé, puis abandonné, ouvre ses portes à la première sommation. Maître de cette ville, Condé forme le projet de surprendre l'armée royale, dont les deux chefs s'étoient séparés à cause de la disette des fourrages. Il marche pendant une nuit obscure sur une partie de cette armée cantonnée près de Bléneau, et commandée par le maréchal d'Hocquincourt, tombe sur ses quartiers, trop éloignés les uns des autres, les enlève presque sans résistance, jette le désordre et l'épouvante parmi ses troupes, et, sur le point de remporter une victoire complète, se la voit arracher par Turenne, dont les belles manoeuvres sauvent l'armée royale et la cour, qu'il avoit déjà sauvées à l'attaque du pont de Gergeau[198]. Cependant ce succès, quoique imparfait, jette un si grand éclat sur les armes de Condé, qu'il croit pouvoir quitter sans danger le commandement de ses troupes[199] et se rendre à Paris, où les avis secrets de Chavigni le pressoient de venir pour déjouer, disoit-il, les intrigues de Retz, dont l'ascendant sur Gaston devenoit de jour en jour plus dangereux, et tendoit à le mettre entièrement hors de sa dépendance. Il est certain que ni le duc ni son confident ne se soucioient de le voir dans la capitale; qu'ils prirent, pour l'empêcher d'y arriver[200], des mesures que Gaston n'eut pas ensuite le courage de soutenir; et que, sans le bruit de ses exploits, qui l'avoit précédé, le prince n'eût peut-être pas trouvé les portes ouvertes pour le recevoir.
[Note 198: Cette attaque du pont de Gergeau avoit eu lieu pendant la marche de l'armée royale au-dessus d'Orléans; Turenne soutint, lui seizième, tout l'effort de quatre bataillons du régiment de l'Altesse, tandis que ses travailleurs élevoient derrière lui une barricade. Beaufort, qui commandoit cette attaque à l'insu de Nemours, et qui y fit marcher toute son armée, fut forcé de se retirer avec une très-grande perte. De là l'explication entre les deux beaux-frères, qui eut des suites si outrageantes et depuis si funestes.]
[Note 199: Il les laissa sous les ordres de Tavannes, Valon et Clinchamp; mais, quels que fussent les talents de ces officiers, ils ne pouvoient le remplacer que bien imparfaitement, et ce fut une faute très-grande d'avoir quitté son armée dans des circonstances qui pouvoient lui devenir si favorables.]
[Note 200: Ils sollicitèrent une assemblée de l'hôtel-de-ville, qui députa ensuite vers Gaston, pour lui dire «qu'il paroissoit contre l'ordre que M. le prince entrât dans la ville avant de s'être justifié sur la déclaration enregistrée contre lui au parlement.» Gaston répondit dans le sens de la députation, et rétracta sa réponse, lorsqu'il eut vu les mouvements de la populace ameutée par Chavigni.]
Il y entra au milieu des applaudissements de la populace, que Chavigni avoit su émouvoir en sa faveur, mais avec l'improbation unanime de tous les corps de Paris, qui ne pouvoient voir, sans en être indignés, cet air de triomphe dans un sujet qui venoit de tailler en pièces une partie de l'armée de son roi. Quoique Gaston eût avec lui toutes les apparences d'une intelligence parfaite, et affectât même de l'accompagner partout, le prince fut froidement reçu au parlement, à la chambre des comptes, à la cour des aides; partout on lui reprocha, du moins indirectement, l'état de rébellion dans lequel il sembloit persister contre l'autorité légitime, et il ne put obtenir des chambres assemblées que des arrêts nouveaux contre Mazarin: l'autorisation qu'il demandoit de lever des troupes et de l'argent lui fut refusée. Une assemblée de l'hôtel-de-ville, où il espéroit dominer, ne lui fut guère plus favorable; et, sur l'invitation qu'il lui fit d'écrire aux principales villes du royaume pour former une _union_ avec la capitale, il fut seulement arrêté qu'il seroit fait une députation au roi pour le supplier de donner la paix à son peuple.
La cour eût pu tirer un grand parti de cette disposition des esprits, si elle ne se fût trop hâtée de manifester la ferme résolution de maintenir le cardinal contre la haine publique, qui ne cessoit de le poursuivre; mais une déclaration du roi envoyée sur ces entrefaites au parlement, par laquelle il étoit sursis à tous les arrêts rendus contre son ministre, et que la compagnie avoit ordre d'enregistrer sur-le-champ, ramena, presque malgré eux, vers le prince un grand nombre de ceux que le devoir commençoit à en éloigner. Les membres du parlement, même les plus vertueux, dominés par l'esprit de corps, ne vouloient pas que Mazarin pût se relever sur les débris de leurs arrêts. L'exemple de cette grande corporation entraîna toutes les autres; Condé entendit un cri unanime s'élever contre ce nom abhorré; et les Parisiens oublièrent un moment le rebelle pour ne voir en lui que l'ennemi du cardinal. Toutefois, malgré cette espèce de succès, il étoit loin encore de dominer dans Paris. Les honnêtes gens, las de la guerre civile, le voyoient avec d'autant plus de peine, que ses partisans essayoient de l'y faire régner par la terreur, excitant à toutes sortes de désordres cette populace qu'ils avoient soulevée. Retz aigrissoit encore ce mécontentement par toutes les intrigues qui lui étoient familières. Ainsi Condé, placé au milieu de tant d'intérêts divers, dont aucun ne s'accordoit entièrement avec les siens, ne se soutenoit réellement dans la capitale que par la haine que l'on portoit à Mazarin. Toutefois ses égards et ses déférences lui gagnèrent entièrement Gaston, qui lia enfin sa fortune à la sienne, sans renoncer toutefois à écouter les conseils du coadjuteur.
Pendant ce temps, l'armée royaliste se rapprochoit de Paris en exécutant divers mouvements, dont le but étoit de rompre les communications de Condé avec l'armée des confédérés. Celle-ci, chassée de Montargis par la disette des fourrages, alla se renfermer dans Étampes. Ce fut alors que Turenne, chargé seul du commandement des troupes royales, dont l'existence avoit été de nouveau compromise par les imprudences de d'Hocquincourt, fit faire à l'armée royale un mouvement qui la plaça entre Paris et l'armée rebelle, et déploya cette belle suite de manoeuvres qui accrurent encore sa réputation militaire, et le montrèrent à l'Europe comme un digne rival de Condé. Tandis qu'il assiégeoit Étampes, vaillamment défendue par Tavannes, et qu'il poursuivoit ce siége au milieu des contrariétés de toute espèce que lui suscitoit la misère profonde des peuples et de la cour[201], le duc de Lorraine, cet illustre aventurier dont nous avons déjà parlé, entra en France avec son armée vagabonde; et, laissant partout des traces horribles de son passage, vint camper auprès de Dammartin, à sept lieues de Paris. Déjà vendu à Mazarin, il feignit de passer tout à coup dans le parti des princes, qui allèrent au-devant de lui, le comblèrent de caresses, et le reçurent dans Paris même avec les plus grands honneurs. Le peuple imbécile, dont il venoit de dévaster les campagnes, l'applaudit à son entrée, en même temps que le parlement refusoit de le recevoir dans son sein, le traitant publiquement d'ennemi de l'État. Mais, également insensible aux honneurs et aux outrages, uniquement avide d'argent, il continua dans Paris même de négocier avec la cour, et, après s'être fait chèrement payer par elle sa retraite, se fit payer encore par les princes pour rester, se conduisant, dit Talon[202], «comme un bandit qui n'a ni foi ni loi, ni probité quelconque.» Turenne, que le traité conclu avec lui avoit déterminé à lever le siége d'Étampes, et dont sa trahison dérangeoit tous les plans, se conduisit avec tant de sang-froid et d'habileté dans cette circonstance périlleuse qui devoit perdre un général ordinaire, qu'au lieu de se trouver enfermé entre les deux armées ennemies, comme on en avoit formé projet, il vint lui-même assiéger le camp de l'étranger, et le força à se retirer en Flandre, suivant ses premiers engagements. On ne peut exprimer la fureur des princes et des Parisiens à cette fatale nouvelle: Condé surtout étoit consterné; il savoit trop la guerre pour ne pas avoir déjà reconnu que, dans la circonstance où il se trouvoit, elle ne pouvoit lui offrir aucune chance favorable sans un tel auxiliaire, et cette retraite sembloit anéantir toutes ses espérances.
[Note 201: Les campagnes, ravagées par les soldats, n'offroient, dans tous les lieux où avoient passé les armées, que le spectacle d'une entière destruction. La cessation absolue du paiement des impôts avoit réduit la cour elle-même à une indigence qui semble à peine croyable, et souvent le roi manquoit des choses les plus nécessaires à la vie. Les troupes étoient dénuées de tout, et ne vivoient que de pillage; les blessés mouroient souvent faute de soins et de nourriture.]
[Note 202: Il ne semble pas que, dans l'invasion de ses états, on se fût conduit envers lui avec plus de justice et de probité. Dans un système de politique extérieure commencé par Richelieu et continué par son élève Mazarin, on n'avoit pas le droit de reprocher à qui que ce fût de _n'avoir ni foi ni loi_.]
Du reste les négociations ne lui réussissoient pas plus que les armes. Mazarin avoit su l'y engager depuis quelque temps par les conseils de Chavigni, qui sans doute étoit dès-lors livré à la cour et au ministre; et, consommé comme il l'étoit dans l'art de séduire et de tromper, on peut juger quel parti le cardinal sut tirer de ces négociations pour amuser et diviser les partis. Il est peu de spectacle plus curieux que le manége dont la cour fut alors le théâtre. Dès que Condé eut commencé à négocier, Gaston envoya aussitôt des négociateurs. Le parlement, de son côté, arrêta des remontrances; et tous d'accord sur un seul point, l'expulsion de Mazarin et l'éloignement des troupes royales, se présentoient sur tous les autres avec des intérêts entièrement opposés. Ce n'étoit des deux côtés qu'entrevues, conférences, demandes, promesses, manoeuvres de toute espèce, dans lesquelles on se jouoit mutuellement; où souvent les négociateurs eux-mêmes traitoient contre les intérêts de ceux qui les avoient envoyés. Condé se présentoit avec des prétentions exorbitantes: Mazarin, sans les rejeter positivement, avoit grand soin de leur donner de la publicité pour les faire traverser par Retz et Gaston; sur les remontrances adressées par le parlement, le roi l'invitoit à lui faire une députation solennelle pour traiter de la paix concurremment avec les princes; et les princes, effrayés d'une démarche qui, de même qu'au siége de Paris, pouvoit rendre cette compagnie maîtresse des conditions du traité, traversoient, autant qu'il étoit en eux, les rapports qu'elle prétendoit se créer avec la cour. Les partisans de la guerre les aidoient dans cette manoeuvre: Beaufort soulevoit la populace; les magistrats, qui n'avoient plus un Molé à leur tête, poursuivis, maltraités à la sortie de leurs séances, de jour en jour plus orageuses, n'osoient plus s'assembler; une anarchie complète régnoit dans Paris; et cependant la cour, moins traitable que jamais depuis l'éloignement du duc de Lorraine, tandis qu'elle embarrassoit tous les partis dans des piéges si adroitement tendus, profitoit du temps précieux qu'elle leur faisoit perdre pour concentrer toutes les forces dont elle pouvoit disposer, préparer des opérations militaires plus décisives, et finir la guerre d'un seul coup.