Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 6/8)

Part 18

Chapter 183,349 wordsPublic domain

Gondi reconnut alors qu'il s'étoit trop avancé, que la lutte étoit trop inégale entre lui et un prince du sang du caractère de Condé. L'impossibilité de la soutenir plus long-temps sans s'exposer aux plus grands dangers, le détermina à user du conseil que lui donna Gaston, de se faire défendre par la reine d'assister aux séances du parlement[181]. Cependant Condé, maître du champ de bataille, continuoit de demander hautement raison de l'écrit publié contre lui, et faisoit rendre des arrêts en sa faveur; Gaston restoit toujours dans son indécision accoutumée; et la reine, après avoir long-temps refusé de s'expliquer sur les remontrances que lui adressoit la compagnie, tant en faveur du prince que contre les liaisons qu'elle continuoit d'avoir avec Mazarin, commençoit à mollir sensiblement, et paroissoit disposée à entrer dans tous les accommodements qu'on lui proposoit. Mais la face des choses alloit changer encore plus rapidement que jamais: cette douceur affectée n'étoit qu'une feinte conseillée par Mazarin lui-même pour gagner du temps, et atteindre une époque solennelle qui devoit nécessairement produire une grande révolution dans la situation des partis. Cette époque étoit celle de la majorité du roi. Condé, qui n'étoit point la dupe de ces vaines apparences, ne voyoit arriver qu'avec effroi un événement qui alloit accroître les forces de ses ennemis de tout le prestige attaché à l'autorité royale. Il eût dû le prévoir sans doute; mais l'imprévoyance étoit le vice radical de presque tout ce qui se faisoit alors, et l'on a pu remarquer que les plus habiles étoient sans cesse occupés à combattre ce qu'il y avoit de faux dans leur position. À mesure que ce moment fatal approchoit, le prince sentoit redoubler ses terreurs; mille soupçons funestes l'agitoient; pour peu que le peuple eût semblé ému du spectacle imposant qu'on alloit étaler à ses yeux, on pouvoit profiter de cette impression pour l'arrêter de nouveau, et abattre ainsi son parti. Plusieurs indices porteroient à croire qu'on en avoit conçu le dessein: il est certain du moins qu'il en eut la crainte; et, déterminé par un motif si puissant à ne point assister à la majorité, il écrivit au roi pour s'en excuser, et sortit de Paris la veille même du jour consacré à cette grande cérémonie.

[Note 181: Cette défense, à laquelle Molé prit part, sans savoir que Gondi la désirât, lui valut de la part de celui-ci de très-vifs remerciements, dont le premier président fut touché. Ce fut là le commencement d'une amitié mutuelle que la belle action de Champlâtreux avoit déjà préparée, et qui, de part et d'autre, se maintint constamment et sans la moindre altération.]

Tandis qu'elle se faisoit avec une pompe que commandoit la politique, et que rien encore n'avoit égalé, le prince étoit à Trie, où il essayoit inutilement d'entraîner le duc de Longueville dans sa révolte. Le chagrin qu'il en conçut s'accrut encore par la nouvelle des changements opérés, le jour même de la majorité, dans le ministère, changements qui, bien qu'arrangés depuis long-temps[182], sembloient n'avoir été faits que pour le braver. Dans les perplexités où le jetoient et le fâcheux état du présent et l'incertitude plus fâcheuse encore de l'avenir, il revint, malgré les instigations continuelles de ses amis, à des sentiments plus modérés, et résolut de tenter encore son accommodement avec la cour. Une perfidie de Gaston empêcha l'exécution de ce projet, qui sans doute eût épargné à la France une longue suite de malheurs. Condé lui avoit envoyé un nouveau plan de pacification, et étoit allé attendre sa réponse à _Angerville_, en Gâtinois: le duc, dont l'intérêt n'étoit pas de le voir revenir, forcé cependant de lui répondre, et de ménager les apparences, lui envoya un courrier, qui, se trompant à dessein[183], d'après l'ordre secret qu'il en avoit reçu, alla d'abord à _Angerville_ en Beauce, et ne se rendit au lieu indiqué que vingt-quatre heures après le départ de l'impatient Condé. Furieux de voir ses avances méprisées, aigri encore par les avis que lui donnoit Chavigni de ne point se fier aux promesses de la cour, sans cesse excité par son conseil, qui ne cessoit de lui répéter que, dès qu'il auroit tiré l'épée, tout seroit à ses pieds; encouragé surtout par les marques d'attachement que lui prodigua la ville de Bourges, où il venoit de se retirer, ce prince ne voulut rien entendre, lorsqu'on lui apporta dans cette ville, de la part de la reine, des conditions aussi favorables qu'il pouvoit les désirer. Lénet fut envoyé en Espagne pour achever les traités ébauchés avec l'archiduc; Nemours alla prendre le commandement des troupes renfermées dans Stenai; et, suivi de La Rochefoucauld, Condé prit la route de la Guienne, avec l'espoir, en apparence très-fondé, de soulever toutes les provinces environnantes.

[Note 182: Châteauneuf, qu'il détestoit, fut nommé premier ministre, comme il avoit été convenu entre la reine et le coadjuteur; on rendit les sceaux à Molé; La Vieuville fut mis à la tête des finances, et l'on éloigna du conseil Chavigni, qui étoit dévoué au prince.]

[Note 183: Voltaire prétend que ce fut la reine qui envoya ce courrier, et qu'il se trompa sans dessein. C'est une erreur que démentent la plupart des mémoires du temps.]

L'effet ne répondit point à son attente; et son génie militaire, sa prodigieuse activité ne purent faire que de nouvelles levées ne fussent pas vaincues par de vieux soldats que lui-même avoit aguerris. Le comte d'Harcourt, qu'on envoya d'abord à sa poursuite, eut constamment l'avantage sur lui; mais Condé, qui, à la place de son ennemi, l'eût entièrement détruit si celui-ci eût été à la sienne, ne se laissa pas même entamer; et la marche de ce grand général jusqu'à Bordeaux doit être considérée, vu l'insuffisance de ses moyens, comme un de ses plus hauts faits militaires. À peine fut-il arrivé dans cette ville, que la cour pensa à marcher sur ses pas; mais, pour exécuter ce projet, il falloit le consentement des frondeurs, surtout celui de Gondi. Elle l'obtint, en lui montrant pour prix de sa fidélité le don immanquable du chapeau[184], premier objet de tous ses désirs. L'aveu de Gaston suivit nécessairement le sien; mais le coadjuteur ne poussa point la complaisance jusqu'à abandonner ce prince à la reine, qui désiroit vivement l'emmener avec elle. Il ne pourroit dominer un personnage de ce caractère qu'en le gardant auprès de lui; et d'ailleurs l'intérêt de Gaston étoit de rester à Paris, puisqu'il n'ignoroit pas que Mazarin, quoique absent, continuoit seul à gouverner la cour.

[Note 184: Il n'avoit encore que la nomination de France à cette place éminente, nomination qui pouvoit être révoquée.]

Ici les intrigues se compliquent plus que jamais, et la situation de chaque parti semble devenir plus embarrassante. Le coadjuteur, sur une simple promesse, avoit laissé la reine échapper de ses mains; c'étoit une grande faute, car il résultoit de la position nouvelle de cette princesse qu'elle pouvoit ou rappeler son ministre ou faire la paix avec Condé, pour écraser ensuite les frondeurs. Si elle s'arrêtoit au premier parti, en se déclarant pour elle, Gondi se perdoit dans l'esprit de Gaston, le peuple l'abandonnoit entièrement, et la bonne foi de Mazarin devenoit la seule garantie de la récompense qu'il attendoit; s'il la prévenoit dans le second, en déterminant Gaston à recevoir à l'instant même les avances que le prince ne cessoit de lui faire, sa nomination étoit aussitôt révoquée, et sa fortune rejetée de nouveau dans tous les hasards des troubles politiques. Dans un tel état de choses, toute résolution ferme et absolue sembloit dangereuse[185]: cette indécision de son maître, qui l'avoit si souvent désespéré, se trouva propre à le servir. Il résolut, et rien n'étoit plus aisé sans doute, de maintenir Gaston toujours flottant entre la cour et Condé, toujours négociant avec l'un et l'autre, de manière à inspirer à la reine assez de crainte pour qu'elle jugeât imprudent de trop s'avancer, assez de confiance pour qu'elle ne crût pas nécessaire de rien précipiter. Tandis qu'il espéroit gagner ainsi l'époque qui devoit faire confirmer sa nomination au cardinalat, il affectoit de se montrer plus fidèle que jamais à la cour, en maintenant le parlement dans ses mauvaises dispositions à l'égard de Condé, en laissant même enregistrer un arrêt du conseil, qui le déclaroit lui et ses adhérents criminels de lèse-majesté, si dans l'espace d'un mois ils n'avoient déposé les armes; et rien en effet ne pouvoit mieux remplir ses vues que d'achever de brouiller ainsi la régente avec le prince, sans enlever entièrement à celui-ci l'espoir de s'unir de nouveau avec Gaston. D'un autre côté, l'ambition de Châteauneuf le servoit au gré de tous ses voeux, en suscitant sans cesse des obstacles au retour de Mazarin, retour que ce ministre craignoit peut-être plus que Gondi lui-même, puisqu'il devoit être nécessairement le signal de sa disgrâce. À force de souplesse, d'activité dans son travail, d'intrigues de toute espèce, il étoit peu à peu parvenu à rendre moins pénible à la reine l'absence du cardinal; il avoit même conçu quelque espoir de l'en détacher tout-à-fait en créant un simulacre de premier ministre dans la personne du prince Thomas de Savoie, parent de cette princesse, ce qu'elle avoit vu avec une sorte de complaisance. Cependant, par un retour singulier, Condé se voyoit réduit à désirer le rappel de son ennemi, n'imaginant plus que ce seul moyen de forcer Gaston à revenir à lui, et à lui rendre ainsi le parlement, la capitale et toutes les grandes villes du royaume. Tel étoit le but d'une foule de négociations insidieuses qu'il conduisoit à la fois à Bruyll, à Paris, à la cour, et dont Gourville[186] étoit l'agent infatigable.

[Note 185: Il avoit pensé à former un _tiers-parti_ en provoquant l'union des parlements et des grandes villes, et en mettant Gaston à leur tête. Il est hors de doute qu'il se fût ainsi rendu formidable, et que c'eût été alors une nécessité de satisfaire son ambition. Mais Gaston fut épouvanté de l'audace d'un tel projet; et Gondi dit que lui-même en eut quelque scrupule, pensant au bouleversement horrible qu'il pouvoit amener dans le royaume: preuve nouvelle qu'il n'y avoit plus réellement dans l'état que deux puissances, le peuple et le roi.]

[Note 186: Cet homme, également remarquable par son audace et par ses talents, qui, de simple valet de chambre du duc de La Rochefoucauld, étoit devenu l'ami, le confident et l'un des agents les plus nécessaires de Condé, avoit formé, quelque temps auparavant, de concert avec son maître, le projet hardi et dangereux d'enlever Gondi, pour soustraire Gaston à son invincible influence. Il forma son plan, et le conduisit avec autant de prudence que d'habileté. Gondi devoit être saisi et entraîné hors de Paris en sortant de chez madame de Chevreuse, qui habitoit l'hôtel de Longueville, rue Saint-Thomas-du-Louvre. Ce fut un hasard presque miraculeux qui le sauva.]

De toutes ces dispositions diverses, dont aucune n'échappoit à l'oeil pénétrant de Mazarin, une seule lui causoit de sérieuses alarmes: c'étoit le refroidissement de jour en jour plus marqué qu'il découvroit dans la correspondance de la régente. Ces indices, toujours croissants, lui firent enfin reconnoître qu'il étoit perdu s'il tardoit un seul moment à rentrer en France: aussitôt toutes les créatures qu'il avoit à la cour furent mises en mouvement auprès de la reine pour la ramener à son ancien attachement, et tandis qu'on ranimoit ainsi, sans beaucoup d'efforts, une affection dont les traces étoient si profondes, le cardinal se préparoit à donner un grand éclat à son retour, en essayant d'entamer avec les Espagnols des négociations pour la paix générale, et d'acheter au duc de Lorraine la petite armée qu'il mettoit en quelque sorte à l'enchère de toutes les puissances de l'Europe[187]. N'ayant pu réussir dans ces deux projets, il en forma un troisième, moins brillant peut-être, mais sans doute plus utile à ses intérêts: ce fut de gagner les commandants des places frontières, et de les décider à lui fournir chacun une partie de leurs troupes, d'en former une armée et de se présenter au roi avec ce renfort. Il y parvint avec beaucoup de promesses et un peu d'argent. Huit mille hommes furent ainsi réunis auprès de Sedan, et le maréchal d'Hocquincourt, qui d'ailleurs en avoit l'ordre secret de la cour, consentit à les commander[188]. Mazarin avoit eu, pendant cet intervalle, assez de pouvoir pour se faire donner, par le roi lui-même, un ordre très-pressant de revenir, et, muni de cette pièce importante, il se prépara à rentrer en France à la tête de cette petite armée.

[Note 187: Charles IV, chassé deux fois de ses états, alors envahis par les François, erroit dans l'Europe, à la tête d'une armée de dix mille hommes, seul reste de sa première grandeur, et dont il trafiquoit avec tous les souverains, combattant tour à tour pour les partis les plus opposés; suivant qu'il étoit plus ou moins payé.]

[Note 188: Ce maréchal est le même qui, servant le parti des frondeurs pendant le siége de Paris, écrivoit à madame de Montbason ce billet fameux: _Péronne est à la belle des belles_. Par un retour qui n'est que trop commun dans cette guerre singulière, il montroit alors à la cour le plus entier dévouement; et dans cette circonstance, il poussa la flatterie envers Mazarin jusqu'à faire prendre à ses troupes l'écharpe verte, qui étoit la livrée de ce ministre. Chaque chef avoit alors ses couleurs et sa livrée: les troupes de Condé portoient l'isabelle; celles de Gaston le bleu; celles d'Espagne, qui vinrent après, le rouge; les royalistes portoient l'écharpe blanche.]

La nouvelle inattendue de ce retour fut un coup de foudre pour Gondi: c'est alors qu'il reconnut la faute irréparable qu'il avoit faite de laisser la régente sortir de Paris; cette faute, ainsi qu'il le dit lui-même avec une confusion profonde, étoit _des plus lourdes, palpable, impardonnable_; elle changeoit toute la face des affaires; et le seul parti qui lui restoit à prendre étoit d'en atténuer autant que possible les effets. Vainement donc la régente fit mille tentatives pour obtenir de lui, au sujet de ce retour projeté du cardinal, un consentement d'où dépendoit entièrement celui de Gaston; il ne voulut rien écouter. Il exhala son dépit en reproches et en menaces, et remplissant l'âme de Gaston de toute l'ardeur dont il étoit lui-même enflammé, il l'entraîna sur-le-champ au parlement, où recommencèrent aussitôt et avec une fureur nouvelle toutes les scènes que la haine contre ce ministre, l'intérêt, la crainte, toutes les passions y avoient si souvent et depuis si long-temps excitées. Plusieurs séances très-orageuses se succédèrent en peu de jours et se terminèrent par un arrêt terrible contre Mazarin, dans lequel on défendoit aux commandants de place, aux maires et échevins des villes, de lui livrer passage, où l'on ordonnoit des députations au roi, pour lui présenter ce retour comme une calamité publique.

La cour, prenant alors une marche nouvelle parce qu'en effet sa situation n'étoit plus la même, au lieu de chercher désormais à arrêter les excès du parlement, prit la résolution de l'abandonner à lui-même, persuadée avec raison que l'anarchie poussée au dernier période ne pouvoit manquer d'être favorable au retour de l'autorité. En conséquence de ces dispositions nouvelles, Molé, dont la fermeté ne pouvoit plus lui être utile, fut appelé auprès du roi, dans la crainte que, s'il restoit à Paris, le duc d'Orléans ne s'emparât des sceaux. Il partit, emmenant avec lui le surintendant et toute la chancellerie. Beaucoup de personnes de qualité suivirent son exemple, et quittèrent la capitale, comme un séjour désormais mal assuré. Bouillon et Turenne, que Gaston vouloit faire arrêter, se sauvèrent, par l'assistance même de Gondi[189]; Laigues et Noirmoutiers se rangèrent du côté de la cour; la duchesse de Chevreuse elle-même, détachée du coadjuteur par la jalousie que lui causoient ses liaisons avec la princesse Palatine, suivit le même parti. Ces départs successifs jetoient l'alarme dans Paris: Gaston l'augmentoit encore par la violence de ses procédés. Avant le départ du premier président, il avoit excité clandestinement une émeute de la plus vile populace, s'imaginant donner ainsi à la cour une preuve de l'horreur que les Parisiens avoient pour le ministre exilé; ces misérables avoient osé assiéger la maison de Molé, et l'intrépide magistrat les avoit dissipés par sa seule présence. À peine fut-il parti, que le duc, retournant au parlement, où les esprits aigris, irrités par le désordre des séances précédentes, étoient préparés à tous les excès, y annonça comme certain, ce qui jusqu'alors n'avoit été qu'un événement probable, le retour de Mazarin; et les dispositions de la cour tellement favorables à ce retour, qu'elle-même l'avoit ordonné. À ces mots, la faction poussa des cris de rage; les opinions les plus violentes, les plus désordonnées se succédèrent avec les mouvements les plus impétueux; et du sein de ce fracas de paroles sortit enfin cet arrêt fameux qui, déclarant de nouveau le cardinal criminel de lèse-majesté, perturbateur du repos public, proscrivoit sa tête et fixoit même le prix de cette proscription[190]. Des conseillers furent nommés pour aller sur la frontière armer les communes, et élever partout des obstacles à son passage; un autre arrêt, adressé à tous les parlements, les invita à prendre les mêmes mesures contre cet ennemi de l'état. Cependant, chose vraiment remarquable, au milieu de tant d'attentats contre le ministre, l'autorité royale commençoit à faire sentir son ascendant; un roi majeur imposoit à ces brouillons, qui jusque-là avoient suivi aveuglément l'impulsion de leurs chefs. Ce fut donc vainement que Gaston et Gondi, qui sentoient que des arrêts étoient bien peu de chose contre une armée, essayèrent d'entraîner le parlement à lever des contributions, et à soudoyer des troupes pour s'opposer efficacement à la rentrée du cardinal. Cette proposition fut rejetée d'une voix presque unanime, comme attentatoire à l'autorité du souverain. Ainsi on reconnoissoit cette autorité et on l'outrageoit tout à la fois, par une contradiction qui confondoit ceux mêmes qui se livroient à des démarches si inconsidérées[191].

[Note 189: Le prélat avoit été chargé lui-même de les arrêter; mais, n'ayant pu se résoudre à trahir à ce point l'amitié, il les fit avertir secrètement de sa commission, et leur laissa le temps de sortir de Paris. Gaston, à qui il eut la confiance de l'avouer quelques jours après, ne lui en sut aucun mauvais gré.]

[Note 190: Cette proscription fut calquée sur celle de l'amiral Coligni. L'histoire du président de Thou ayant appris qu'elle avoit été portée à la somme de 50,000 écus, la tête de Mazarin fut mise au même prix; et il fut ordonné qu'on prélèveroit cette somme sur la vente de sa bibliothèque. Toutefois le peuple sembla ne point partager ici la passion violente de ses magistrats. L'arrêt fut tourné en ridicule, et Marigni fit afficher dans Paris une répartition des 150,000 livres; tant pour qui couperoit le nez au cardinal, tant pour une oreille, tant pour un oeil, tant pour qui le feroit eunuque, etc.]

[Note 191: Gondi reprochant un jour ces contradictions au procureur-général Talon: «Que voulez-vous, répondit celui-ci, nous ne savons plus ce que nous faisons; _nous sommes hors des grandes règles_.» Mot dont il ne sentoit pas lui-même toute la force: car il y avoit long-temps qu'on s'étoit mis en France hors des _grandes règles_ d'une société chrétienne; et le despotisme du règne qui venoit de finir, et l'anarchie qui signaloit les commencements du nouveau règne, étoient des conséquences de ce long égarement.]

(1652.) Cependant Mazarin s'avançoit en France, protégé par son armée; et le maréchal d'Hocquincourt lui frayoit un passage, culbutant sans peine les foibles milices que les commissaires du parlement avoient rassemblées contre lui. Sur les avis qu'il recevoit de sa marche et de ses succès, le parlement continuoit à rendre des arrêts contradictoires; protestant hautement contre le retour du ministre, même après une déclaration du roi, qui faisoit connoître que ce retour étoit son ouvrage, refusant l'offre que lui faisoit Condé de ses services contre l'ennemi commun, éludant sans cesse les propositions de Gaston, qui ne cessoit de demander la création d'une force militaire imposante, et l'union avec les autres parlements. La conduite bizarre de cette compagnie jetoit le duc et Gondi dans un embarras inexprimable: le premier, plus jaloux que jamais des qualités brillantes de son illustre rival, eût préféré sans doute de continuer à flotter entre les partis; mais la nullité absolue à laquelle le réduisoient de tels arrêts ne lui montroit plus d'autre ressource que dans cette jonction avec Condé, pour laquelle il avoit une si grande répugnance: car de former lui-même une _tiers-parti_, de lever de son côté l'étendard de la révolte, l'idée seule l'en faisoit frémir, et toute l'éloquence de son favori, qui avoit formé le plan de ce tiers-parti[192], ne put jamais l'y déterminer.

[Note 192: _Voy._ pag. 268.]