Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 6/8)
Part 17
Cette facilité extrême, et même maladroite, auroit dû lui faire soupçonner quelque piége caché sous des amorces aussi brillantes: loin d'avoir la moindre méfiance, il se livre inconsidérément à ces promesses fallacieuses[174]; cherche des prétextes pour retarder l'union projetée avec la duchesse de Chevreuse; trompe et humilie à la fois madame de Montbason[175]; et continuant cependant à se ménager entre la cour et les frondeurs, il exige, avant d'abandonner ceux-ci, la disgrâce de Châteauneuf qu'il haïssoit[176]. Pour lui complaire, on donne les sceaux à Molé, qui garde en même temps sa place de premier président; et Chavigni, odieux à la reine, mais entièrement dévoué au prince, sort de l'exil où il languissoit depuis long-temps, pour venir reprendre sa place au conseil. À la nouvelle du renvoi de Châteauneuf, le duc d'Orléans laisse éclater son dépit, sans pouvoir toutefois s'en prendre ouvertement à Condé, qui dissimule encore quelque temps avec lui, mais qui laisse enfin échapper son secret dans une conférence où le duc avoit réuni les chefs des deux frondes pour délibérer sur ces mutations, dans lesquelles il voyoit une violation de ses droits, et même une sorte d'insulte faite à sa personne. Gondi et plusieurs autres proposèrent des partis vigoureux que Condé désapprouva hautement, et que le timide Gaston put bientôt se repentir de n'avoir pas suivis: car, dès le lendemain, le prince se croyant sûr de la cour, et ne voyant pas d'ailleurs la possibilité de se maintenir plus long-temps entre les deux partis, leva le masque en rompant brusquement, et même d'une manière outrageante, avec madame de Chevreuse.
[Note 174: Le cardinal de Retz pense que ces négociations étoient faites de bonne foi: cela pouvoit être de la part de la reine, qui suivoit aveuglément tous les conseils de Mazarin; mais en examinant la suite des événements, il est impossible de croire que, dès le commencement, ce ministre n'ait pas voulu tromper Condé.]
[Note 175: On ne peut s'empêcher de dire que la manière dont il la trompa étoit indigne non seulement d'un prince, mais d'un homme qui auroit eu le moindre sentiment de probité. Elle avoit remis, de confiance, à la princesse Palatine une obligation de cent mille écus que Condé avoit souscrite à son profit lorsqu'il avoit été question d'obtenir, pour sa délivrance, la signature de Beaufort. Celle-ci la donna au prince, qui la déchira, et se moqua ensuite de madame de Montbason.]
[Note 176: Il étoit odieux à toute sa maison, pour avoir présidé, ainsi que nous l'avons déjà dit, à la condamnation de Montmorenci, frère de la princesse, lequel avoit été décapité sous le règne précédent, pour crime de haute trahison.]
Les frondeurs sembloient perdus, surtout Gondi. En horreur à la cour, qu'il venoit de trahir; sans pouvoir auprès du peuple, à qui son alliance passagère avec elle l'avoit rendu justement suspect; ne pouvant compter sur un prince tel que Gaston; négligé de ses propres partisans, comme un intrigant subalterne, désormais inutile à leurs intérêts, il ne sembloit pas que rien pût le tirer d'une situation aussi critique; et la résolution qu'elle lui fit prendre, bien qu'elle fût, dans de telles circonstances, la seule qui pût encore le sauver, n'en prouva pas moins l'extrémité fâcheuse à laquelle il étoit réduit. Trop prudent pour engager avec Condé une lutte inutile et téméraire, il se retira tout à coup du monde et des affaires, se renferma à l'archevêché, affecta de n'avoir plus de relations qu'avec des chanoines et des curés, parut uniquement occupé des fonctions de son sacré ministère; et cependant dans cette retraite forcée, dont les frondeurs s'étonnoient, qui excitoit les risées de ses ennemis, il entretenoit un commerce régulier avec Gaston et Châteauneuf, alloit toutes les nuits à l'hôtel de Chevreuse, répandoit dans le peuple des bruits alarmants sur les négociations du prince avec la cour, faisoit de son palais une espèce de château-fort, où il étoit à l'abri de toute entreprise violente que l'on auroit voulu tenter contre sa personne, et attendoit ainsi pour reparoître sur la scène, les événements que la fortune pourroit faire naître en sa faveur, puisque son génie n'avoit plus le pouvoir de les provoquer.
Le succès justifia sa conduite, et fit passer pour politique profonde ce qui n'étoit sans doute que l'oeuvre de la nécessité. Mazarin, comme nous l'avons dit, et comme tout semble le prouver, n'avoit poussé la reine à tant d'avances à l'égard de Condé, ne lui avoit fait faire tant de concessions que pour abattre une seconde fois cet implacable ennemi. Il venoit de le brouiller plus fortement que jamais avec les frondeurs, dont l'appui l'auroit rendu si redoutable; il se garda bien de détruire ceux-ci comme il eût pu si facilement le faire dans le premier moment de leur consternation, les réservant pour lui porter encore de nouveaux coups. Condé s'enveloppa de lui-même dans une trame si subtilement ourdie, en se séparant une seconde fois de la fronde avant d'avoir entièrement achevé ses arrangements avec la cour. Cette faute le mit dans une situation équivoque. En même temps qu'elle nuisoit au succès de ses négociations[177], elle le forçoit de ménager encore Gaston, qui, toujours guidé secrètement par le coadjuteur, feignit de se réconcilier avec Chavigni, en demandant toutefois qu'on lui fît le sacrifice de Molé. Condé, par une ingratitude que rien ne peut excuser, abandonna celui-ci, qui rendit les sceaux et ne lui pardonna jamais. Ce fut après lui avoir suscité un tel ennemi que Mazarin crut le moment favorable pour éclater. Dans une lettre qu'il écrivit aussitôt à la reine, il n'eut pas de peine à lui démontrer que ces avantages énormes accordés à un prince d'un tel caractère exposoient l'autorité royale aux plus grands dangers; il le lui fit voir avant peu maître absolu du royaume, si elle avoit l'imprudence impardonnable de lui céder elle-même ses plus riches provinces; et, plutôt que de traiter à des conditions aussi funestes, il l'exhorta, au nom du salut de la France et de son propre fils, à se servir des frondeurs, à mettre Gondi lui-même à la tête des affaires, en le nommant premier ministre. Il n'en falloit pas tant pour déterminer une princesse si ombrageuse sur le pouvoir; et, la nuit même qui suivit la réception de cette lettre, le coadjuteur, réveillé brusquement par le maréchal Duplessis, apprit, non sans le plus grand étonnement, l'épouvante que le prince causoit à la régente, et la proposition inattendue que Mazarin l'avoit engagée à lui faire, et qu'elle lui faisoit effectivement, de lui donner la première place dans le gouvernement.
[Note 177: En effet la cour commença aussitôt à faire naître des difficultés pour gagner du temps, et bien établir l'intrigue qu'on venoit de former pour sa perte.]
Il n'étoit pas aussi facile d'abuser Gondi que le prince de Condé. Il reconnut aussitôt la ruse: il vit que Mazarin, dont l'intention ne pouvoit être de lui céder si philosophiquement ses honneurs et son pouvoir, ne vouloit créer ici qu'un fantôme de ministre, ou pour perdre entièrement le prince, ou pour le mettre dans la nécessité absolue de recourir à lui, et qu'alors son premier soin seroit de briser l'ouvrage de ses mains, ce qu'il feroit sans peine d'un coadjuteur de Paris. La dignité seule de cardinal pouvoit mettre Gondi hors des atteintes d'un si dangereux adversaire. Il résolut donc de refuser le ministère, et de profiter de cette heureuse circonstance pour obtenir la pourpre. Son plan s'arrange aussitôt dans sa tête: il voit la reine en secret, promet de se dévouer tout entier à sa cause, sous la condition expresse de pouvoir continuer à déchirer publiquement Mazarin, seul moyen de reprendre son autorité dans le peuple et parmi les frondeurs; s'engage à lui ramener Gaston, à forcer Condé de sortir de Paris, et pour prix de ces services obtient la promesse positive du cardinalat. Il fut convenu, dans cette entrevue fameuse, que Châteauneuf seroit rappelé et nommé à la place que le coadjuteur venoit de refuser. La haine que tous les deux lui portoient sembloit les pousser à l'élever si haut pour avoir le plaisir de l'en précipiter. La princesse palatine, qui s'étoit rangée du parti de la reine, que, dès ce moment elle n'abandonna plus, fut chargée par elle d'être l'intermédiaire entre le cardinal et le coadjuteur.
Gondi instruit d'abord Gaston d'une révolution aussi inespérée; et sortant tout à coup de sa retraite, comme s'il y eût été forcé par l'amour du bien public et par la situation critique des affaires, commence aussitôt l'exécution de ses promesses en alarmant secrètement les frondeurs sur les prétentions extraordinaires de Condé, sur les correspondances mystérieuses et continuelles de la reine avec le cardinal, montrant la guerre civile comme le résultat inévitable d'une telle ambition et d'une telle opiniâtreté. Tout change en un moment: une querelle de plume s'établit entre la grande et la petite fronde, dans laquelle la première a tout l'avantage. Dans le parlement, le coadjuteur déconcerte Condé, qui savoit ses liaisons nouvelles avec la cour, en criant plus haut que lui contre Mazarin; et, s'ennuyant des lenteurs, propose à la reine de le faire arrêter par l'autorité de Gaston. Elle n'ose prendre un parti aussi violent: sur son refus, il revient au projet de le forcer à lui céder la place, et, pour y parvenir, affecte de suivre régulièrement les séances du parlement, avec un cortége aussi nombreux et aussi redoutable que celui du prince, éclairant sa conduite, attaquant ses avis, déclamant contre ses prétentions. Cette lutte audacieuse continue pendant trois mois, irrite, exaspère l'impétueux Condé. Excité encore par sa soeur, par quelques amis avides de nouveaux désordres, il entame avec l'Espagne de secrètes négociations. La reine en a connoissance, et délibère une seconde fois de le faire arrêter. Condé, qui en est averti[178], croit d'abord que ce n'est qu'une feinte, et s'abstient seulement d'aller au Palais-Royal. Cependant la réflexion ne tarda pas à lui faire reconnoître qu'il court un danger véritable au milieu de tant d'ennemis dont il est entouré, flottant entre les brouilleries et les raccommodements, ne jouissant que d'un crédit précaire, à la merci des caprices d'un peuple dont il étoit si facile de lui enlever la faveur, et des résolutions d'une compagnie où ses partisans n'étoient pas les plus nombreux. Malgré son intrépidité naturelle, il commence à s'alarmer; ses amis se réunissent pour accroître ses alarmes; il finit par se persuader que sa liberté est réellement menacée, sort de Paris comme un fugitif, et va se renfermer dans sa maison de Saint-Maur.
[Note 178: On prétend que ce fut la reine qui, par le conseil du coadjuteur, lui fit donner elle-même cet avis, parce qu'elle ne vouloit effectivement que le pousser à sortir de Paris.]
Gondi, qui n'attendoit que son départ pour donner à ses intrigues le dernier degré d'activité, ne manqua pas de le présenter aussitôt sous les couleurs les plus odieuses, comme un acte de rébellion qui annonçoit les plus sinistres projets. Toutes ces impressions furent reçues; et Condé, qui écrivit aussitôt au parlement pour expliquer les motifs d'une démarche aussi étrange, ne fut écouté qu'avec la plus grande défaveur. Tout succédoit au gré de la cour, si Gaston n'eût montré, dans cette circonstance importante, ses indécisions accoutumées. Elles épouvantèrent la reine, qui, malgré les conseils toujours vigoureux du coadjuteur, n'osa dans ces premiers moments prendre un parti décisif contre son ennemi. Gaston, à son tour, voyant qu'elle balançoit, crut qu'elle ménageoit, peut-être à ses dépens, un accommodement avec Condé, et se hâta de faire secrètement des avances à celui-ci. Dans ce moment même arrivèrent des lettres de Mazarin, qui, fixant les irrésolutions de la reine, la déterminèrent à s'unir ouvertement avec le duc et à éclater contre le prince. Gondi est chargé d'en faire la proposition à son maître; mais il étoit trop tard, et quoiqu'il sentît bien la faute qu'il avoit faite, faute dont il fit l'aveu à son favori, le timide Gaston n'osa jamais rompre les nouveaux engagements qu'il venoit de contracter avec un rival dont le génie faisoit trembler le sien. Condé, trouvant une force nouvelle dans une telle foiblesse, du fond de sa retraite demandoit avec hauteur le renvoi de Tellier, Lionne et Servien, créatures du cardinal, et qu'il appeloit par dérision les _sous-ministres_. Le duc, n'osant s'y opposer, descendit jusqu'à la prière pour le déterminer à se désister d'une demande que la reine regardoit comme le plus grand des outrages. Il fut inébranlable. Ce fut vainement que Gondi, dans plusieurs séances du parlement où cette question fut agitée, essaya, par tous les moyens que put lui suggérer son adresse et son éloquence, de vaincre les inconcevables irrésolutions de Gaston; celui-ci persista dans son dessein ridicule de ménager à la fois et la reine et Condé, et par cette conduite versatile trouva le secret de les mécontenter tous les deux. Les sous-ministres furent renvoyés, sur l'avis secret de Mazarin; mais la reine, par le mépris que lui inspiroit Gaston, se fortifia dans la résolution de ne point céder à Condé; et celui-ci, enhardi par les avances du duc et par les terreurs qu'il lui inspiroit, osa bientôt braver la cour et revenir à Paris.
Sa situation à Saint-Maur étoit en effet assez embarrassante. Une foule nombreuse de ses anciens partisans s'étoit d'abord rassemblée autour de lui; mais presque tous avoient disparu lorsqu'ils eurent reconnu que son intention étoit de les engager trop avant. Turenne l'avoit abandonné, parce qu'il s'ennuyoit de la rébellion; Bouillon, parce qu'il croyoit trouver plus de sûreté dans le parti de la cour; le duc de Longueville, par lassitude; et La Rochefoucauld, si maltraité dans la dernière guerre, ne cherchoit qu'à lui inspirer des sentiments pacifiques. D'un autre côté, le renvoi des sous-ministres ne laissoit plus aucun prétexte à son éloignement. Sa soeur, le prince de Conti, Nemours, étoient les seuls qui l'excitassent à la guerre. Naturellement porté aux partis violents et décisifs, il les écoutoit volontiers; mais, dans l'impuissance absolue où il se trouvoit alors de suivre un tel conseil, il se trouva heureux que cette foiblesse extrême de Gaston, toujours balançant entre lui et la cour, lui fournît le moyen de rentrer à Paris sans danger. Il y revint donc brusquement; et, avec son audace accoutumée, se rendit au parlement, où il n'eut aucun succès, de là chez Gaston, qui, dissimulant le chagrin que lui causoit son retour, se montra plus foible qu'il n'avoit jamais été.
La reine, indignée d'une telle lâcheté, s'adressa alors à Gondi, le sommant de lui tenir la parole qu'il lui avoit donnée, de s'opposer aux entreprises du prince. L'intérêt du coadjuteur étoit sans doute de ne pas violer une semblable promesse: il se mit donc en mesure de la remplir, et, quelques jours après, parut au parlement avec un cortége aussi nombreux que celui de Condé. De tels moyens n'étoient pas faits pour intimider ce caractère intrépide: aussitôt le prince augmenta lui-même sa suite, qu'il rendit plus effrayante encore que magnifique; il parla plus hardiment que jamais dans le parlement contre les liaisons de la régente avec Mazarin; il affecta de se tenir éloigné du Palais-Royal, ou de n'en approcher que pour étaler aux yeux de la cour le cortége insolent dont il étoit sans cesse accompagné; enfin les choses en vinrent au point que la reine, outrée de son audace et de cette foiblesse désespérante du duc d'Orléans, exigea de Gondi qu'il se déclarât ouvertement contre Condé, et qu'il la servît même contre la volonté de Gaston.
Il s'y décida, et la volonté ferme du favori finit par entraîner celle du maître. Ce qu'il y a de singulier, c'est qu'il employa d'abord contre le prince un moyen dont la cour avoit usé peu de temps auparavant pour le perdre lui-même: Châteauneuf, qui, d'après les arrangements pris, devoit bientôt rentrer au ministère; Molé, que tant de raisons rendoient contraire à Condé, furent appelés dans un conseil, où l'on dressa contre lui une pièce qui le peignoit sous les traits les plus odieux; et certes, pour lui donner tous les caractères d'un rebelle, il n'y avoit malheureusement qu'à rassembler les faits. Le parlement, la chambre des comptes, la cour des aides, le corps de ville furent mandés au palais par députés, et y entendirent d'abord la lecture de cette foudroyante Philippique. Condé, alarmé, veut se justifier dans la séance du lendemain, et interpelle Gaston de venir à son secours: Gaston s'y refuse, et Gondi, qui lui a inspiré le courage de risquer ce refus, l'y fait persister, malgré les sollicitations pressantes de son impérieux rival. Cependant le duc, tout en refusant de l'accompagner, se laisse arracher un écrit, dans lequel il a l'air de justifier le prince des inculpations dirigées contre lui, et principalement de ses intelligences avec les Espagnols, intelligences qui n'étoient que trop réelles, et plus actives que jamais en ce moment, à cause du péril où il croyoit se trouver. Muni de cette pièce, Condé vole à la grand'chambre, et en même temps qu'il y renouvelle son apologie, accuse ouvertement le coadjuteur d'être l'auteur des calomnies présentées par la reine contre lui. Celui-ci réplique avec une hauteur qui put passer pour téméraire: car si Condé eût voulu relever une parole outrageante qui lui étoit échappée, Gondi, mal accompagné ce jour là, eût peut-être couru risque de la vie. Le prince ne le fit point, ou par mépris, ou par grandeur d'âme. Son ennemi n'éprouva d'autre désagrément que d'être hué en sortant par le parti opposé; et, échappé à ce danger, alla se préparer à en braver le surlendemain de plus grands. La reine l'y excita elle-même, et concerta avec lui tous les préparatifs de cette journée fameuse. Elle mit à sa disposition une partie des troupes de la garde; les habitants du pont Saint-Michel et du pont Notre-Dame, vendus à ce chef de parti, reçurent l'ordre de se tenir prêts au premier signal; ils eurent un mot de ralliement; Gondi alla la veille reconnoître le champ de bataille, marquer les postes, et la grand'chambre prit l'aspect d'une ville assiégée. L'audacieux prélat y arriva le premier, entouré de tous ses amis; Condé ne tarda pas à s'y rendre avec des forces à peu près égales. Gaston, résolu à se déclarer pour le vainqueur, affecta de garder la neutralité en se renfermant dans son palais.
On s'étoit assemblé pour délibérer sur l'accusation portée contre le prince. Son impatience ne lui permit pas de laisser entamer la délibération; et dès qu'il eut pris place, il commença à se plaindre de cet appareil menaçant dont les avenues du palais et la grand'chambre elle-même offroient le spectacle extraordinaire, et lança à Gondi un trait piquant que celui-ci releva sur-le-champ avec une insolence qui mit le prince hors de lui-même. Il répliqua par un propos menaçant; Gondi y répondit par une bravade plus insolente encore. Dans un moment, comme si cette parole eût été le signal du combat, l'assemblée entière se lève avec un bruit effroyable, chacun court se ranger auprès de son chef, les présidents se jettent entre ces deux troupes, toutes les deux armées, et prêtes à s'élancer l'une sur l'autre; ils pressent, ils conjurent, ils supplient; ils demandent surtout que l'on fasse disparoître cette foule de gens qui entourent le sanctuaire de la justice, les armes à la main. Condé cède le premier, et ordonne à La Rochefoucauld de faire retirer ses amis; Gondi sort de son côté pour donner également aux siens le signal de la retraite: au tumulte que l'on vient d'apaiser dans la grand'chambre succède tout à coup dans la grand'salle un tumulte plus affreux encore, dès que le coadjuteur y paroît. À sa vue, quelques partisans du prince tirent l'épée en criant _au Mazarin!_ ceux de Gondi en font autant: dans un moment, les deux troupes, jusqu'alors confondues, se séparent, se forment sur deux files, se mesurent de l'oeil, sont prêtes à se précipiter l'une sur l'autre, agitant, avec la fureur la plus effrénée, des sabres, des épées, des pistolets; le sang va couler. La présence d'esprit de Crénan, capitaine des gardes du prince de Conti, et de Laigues, son ami, qui étoit dans le parti opposé, arrêta un massacre dont les suites étoient incalculables, et pouvoient amener la destruction entière de Paris. Il fut convenu que les deux partis crieroient ensemble _vive le roi!_ sans rien ajouter. La salle retentit aussitôt de ce cri unanime; on remet l'épée dans le fourreau, et les partis se confondent comme auparavant.
Pendant que ces choses se passoient, Gondi couroit un affreux danger. Dès qu'il avoit vu briller les armes, il avoit cherché à rentrer dans le parquet des huissiers: La Rochefoucauld, maître de la porte, le saisit au passage, le serra entre les deux battants, criant à ses amis de se dépêcher de le tuer, tandis qu'un misérable de la dernière classe du peuple qui l'avoit poursuivi, le voyant ainsi engagé entre la grand'salle et le parquet, levoit un poignard pour l'en frapper. Les amis du duc eurent horreur de sa proposition, et refusèrent de lui prêter un aussi infâme ministère; l'assassin fut contenu de l'autre côté par d'Auvilliers; et Champlâtreux entrant presqu'au même instant dans le lieu où se passoit cet odieux événement, repoussa La Rochefoucauld avec indignation, et délivra le prélat[179]. La scène se prolongea dans la grand'chambre, où les deux ennemis rentrèrent ensemble, en s'accablant d'injures.[180] Le désordre alloit peut-être renaître avec des suites plus affreuses, lorsqu'enfin persuadés par les ardentes supplications du premier président et des gens du roi, les deux chefs consentirent à faire sortir leurs créatures, l'un par les degrés de la Sainte-Chapelle, l'autre par le grand escalier. Cette foule étoit à peine dissipée, que la compagnie se sépara.
[Note 179: L'action de Champlâtreux étoit d'autant plus digne d'éloges, qu'il avoit été de tout temps l'ennemi de Gondi et l'ami de Condé. Du reste, on est forcé de convenir que l'auteur des Maximes commit ici une action atroce, qu'aucun ressentiment ne peut justifier.]
[Note 180: Le coadjuteur se plaignit de ce que La Rochefoucauld avoit voulu le faire assassiner. «Traître, répondit celui-ci, je me soucie peu de ce que tu deviennes.»--«Tout beau! La Franchise, notre ami, repartit le prélat; vous êtes un poltron; et je suis un prêtre: le duel nous est défendu.» _La Franchise_ étoit le nom de guerre que l'on donnoit, dans la fronde, au duc de La Rochefoucauld; et Gondi avoue que ce fut à tort qu'il l'appela _poltron_. «Je mentis, dit-il, car il est assurément fort brave.» Ce qui n'empêche pas que ce qu'il avoit fait ne fût fort lâche.]