Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 6/8)
Part 15
Les trois princes furent arrêtés au Palais-Royal, en plein jour, au moment où ils alloient entrer au conseil. Ils le furent par la faute de Condé, qui méprisa tous les avis qu'on lui faisoit passer de toutes parts sur le coup qu'on méditoit contre lui[152]. Mais le ministre en commit une plus grande encore en ne s'assurant pas, en même temps, de toute la famille et des principaux amis de ce prince. Naturellement éloigné des partis violents, il se contenta de faire exiler les deux princesses à Chantilli[153]. La duchesse de Longueville, Bouillon, Turenne, Grammont, une foule de gentilshommes attachés à Condé, eurent le temps de se sauver dans les provinces, essayant de les soulever en sa faveur. Parmi ses amis qui restèrent à Paris, plusieurs l'abandonnèrent lâchement. Le jeune Boutteville seul, par une témérité folle que l'amitié justifie, essaya d'émouvoir le peuple en parcourant les rues, et en répandant le bruit que c'étoit Beaufort que Mazarin venoit de faire arrêter. À ce nom adoré, la fermentation devint générale; les bourgeois s'armèrent; et la cour eût vu se renouveler les barricades, si Gondi, averti à temps de l'erreur, ne se fût hâté de publier partout le nom du véritable prisonnier. Beaufort lui-même parut à cheval suivi d'un nombreux cortége; et le peuple, passant alors des plus vives alarmes à la joie la plus effrénée, alluma des feux de joie et tira des coups d'arquebuse pour célébrer un événement qui le délivroit du plus odieux de ses ennemis.
[Note 152: Mazarin lui fit signer à lui-même l'ordre de son arrestation, en lui disant qu'un certain Descoutures, témoin décisif dans son affaire contre les rentiers, venoit d'être arrêté hors de Paris; mais qu'il étoit à craindre que, lorsqu'on l'y amèneroit, il ne fut enlevé. Condé consentit à la demande que lui faisoit le ministre d'envoyer des troupes à sa rencontre, et signa l'ordre aux gendarmes et aux chevau-légers de conduire au château de Vincennes le prisonnier qu'on leur remettroit.]
[Note 153: La princesse douairière, mère du prince, et la princesse de Condé, son épouse. Elles emmenèrent avec elles son fils, le duc d'Enghien, encore enfant.]
Dès le lendemain de la détention des princes, tous les grands du royaume, les officiers de la couronne et les compagnies supérieures furent mandés au Palais-Royal pour y entendre un long manifeste contre Condé, que le cardinal accusa ouvertement d'aspirer à la tyrannie. Ce manifeste, envoyé le jour suivant au parlement en forme de déclaration, y fut enregistré sans la moindre difficulté. Il n'est pas besoin de dire que Gondi et Beaufort furent à l'instant déchargés de toutes les accusations qui avoient été portées contre eux.
Cependant la cour étoit loin de jouir avec une entière sécurité de l'espèce de triomphe qu'elle venoit de remporter. Les princes étoient à peine sur la route de Vincennes, que les frondeurs avoient inondé le Palais-Royal, entourant la reine et l'accablant de leurs protestations de fidélité. Elle avoit reçu leurs hommages avec un sang-froid au travers duquel perçoient le mépris qu'elle ressentoit pour eux et la méfiance qu'ils lui inspiroient. Pour un tyran dont elle venoit de se délivrer, elle alloit peut-être se donner une foule de tyrans; et tout la portoit à croire qu'elle n'avoit fait que changer d'esclavage. En effet Mazarin, qui avoit cru respirer un moment, retomba bientôt dans ses premières inquiétudes lorsqu'il vit l'adroit et vigilant Gondi chercher avidement la confiance de Gaston, dont lui-même avoit fait éloigner l'insignifiant favori, s'emparer entièrement de cet esprit jaloux et pusillanime, et étayer son parti de l'appui d'un aussi grand nom. Telle étoit leur situation fâcheuse et singulière, qu'une union même momentanée étoit à peu près impossible entre de tels rivaux. Les frondeurs ne pouvoient pas même avoir l'air de former la moindre liaison avec Mazarin, sans perdre cette confiance de la multitude qu'il leur étoit si important de conserver; et Mazarin, qui avoit tant de raisons de se méfier d'eux, prétendoit les soumettre à toutes ses volontés, en se montrant toujours prêt, s'ils osoient remuer, à délivrer Condé, et à se réconcilier avec lui à leurs dépens. La prompte pacification de la Normandie que la duchesse de Longueville avoit vainement tenté de soulever, celle de la Bourgogne, qui parut d'abord plus difficile parce que le prince y avoit un grand nombre de partisans[154], et qui fut ensuite presque aussi rapide, augmentoient encore l'assurance du ministre; et dans plusieurs circonstances il s'essaya en quelque sorte avec les frondeurs en leur suscitant une foule de petites contrariétés[155], en se servant du raccommodement même de Gondi avec la cour pour le décrier dans l'esprit de la multitude. Celui-ci de son côté, parant rapidement les coups que le cardinal commençoit à lui porter, le montroit à tous les mécontents comme un despote insolent que rien ne pouvoit plus contenir depuis qu'il avoit mis une partie de la famille royale dans les fers, et parloit déjà de demander de nouveau son expulsion en même temps que la liberté des princes. Il n'en falloit pas tant pour faire trembler Mazarin, qui reconnut alors la nécessité de ménager un parti qu'il ne pouvoit encore braver impunément, et se rapprocha de son ennemi avec toutes ces feintes caresses qu'il prodiguoit ici très-inutilement, puisqu'il savoit bien que Gondi n'en pouvoit jamais être la dupe. Celui-ci se prêta sans peine à ce rapprochement, dans la crainte que des divisions si promptement manifestées n'augmentassent le nombre des partisans de Condé, qui déjà commençoient à remuer; et tous les deux, se payant de mensonges et de flatteries, se nourrissant de méfiance, conclurent une sorte de paix factice que l'un et l'autre se promettoient bien de rompre dès que leur intérêt le demanderoit.
[Note 154: Il étoit gouverneur de Bourgogne, et aussitôt après la paix de Ruel, il avoit fait un voyage dans ce gouvernement, où il avoit gagné tous les esprits par ses caresses et ses libéralités. Toutefois la province fut conservée au roi par la fidélité et le courage de l'avocat général Millotet.]
[Note 155: Il voulut modifier l'amnistie accordée dans les dernières conférences à tous ceux qui avoient participé aux désordres commis depuis la paix; il chercha à brouiller Gondi avec les rentiers en suspendant leurs paiements, et en cherchant à faire regarder le prélat comme l'auteur de cette suspension.]
Pendant que ces choses se passoient à Paris, les princesses, gardées à vue dans leur retraite de Chantilli, avoient trouvé le moyen d'échapper à leurs surveillants par le secours d'un serviteur du prince, nommé Lénet[156]; et, tandis que la plus jeune, réfugiée à Montrond avec le duc d'Enghien, s'y entouroit des partisans de son mari, et se préparoit à soutenir par les armes une cause si sacrée pour elle, la princesse douairière, introduite furtivement à Paris, y faisoit connoître son arrivée en paroissant tout à coup au parlement, auquel elle présentoit requête pour la délivrance de son fils. Elle n'obtint rien, malgré l'assistance de Molé, qui désiroit avec ardeur la réunion de la famille royale; et Gaston, montrant une fermeté dont le principe n'étoit point en lui-même, non-seulement fit rejeter sa demande, mais encore la força de sortir de la capitale, et de se retirer dans le nouveau lieu d'exil qui lui avoit été désigné[157]. Alors la jeune princesse lève l'étendard de la révolte, se concerte avec les ducs de Bouillon et de la Rochefoucauld, retirés, l'un dans la vicomté de Turenne, l'autre dans le Poitou; entre dans la Guienne, où les germes de mécontentement, loin d'être étouffés, sembloient s'accroître de jour en jour davantage par l'arrogance intolérable de d'Épernon, si impolitiquement maintenu dans ce gouvernement; y entraîne les esprits déjà disposés à se soulever; paroît devant Bordeaux, dont les portes lui sont ouvertes, où elle est reçue avec transport par le peuple et par la bourgeoisie, qui étoient contre le gouverneur, où l'audace et les manoeuvres de Lénet forcent le parlement à consacrer tout ce qu'elle entreprend de concert avec les ducs[158] contre l'autorité du roi; rassemble des troupes; fait un traité avec les Espagnols, qui se présentent aussitôt pour profiter de ces nouveaux troubles, tandis que la duchesse de Longueville et Turenne, réfugiés dans Stenai sur les frontières du Luxembourg, traitoient de leur côté avec eux, et formoient une armée dont ce grand capitaine prenoit le commandement en se donnant le titre singulier de _lieutenant-général de l'armée du roi pour la liberté des princes_. Ainsi Mazarin se trouva placé entre les frondeurs qui commençoient à l'insulter dans Paris, et des partis armés qui le menaçoient aux deux extrémités du royaume.
[Note 156: Il avoit été procureur au parlement de Dijon avant de s'attacher au prince. C'étoit un homme plein d'audace et de ressources, qui joua au siége de Bordeaux un rôle presque aussi remarquable que Gondi au siége de Paris. Il a laissé des mémoires où l'on trouve des détails curieux et qui lui appartiennent.]
[Note 157: Elle se retira à Châtillon-sur-Loing, près de la duchesse de Châtillon, et y mourut le 2 décembre de la même année.]
[Note 158: Toutefois le parlement, d'accord avec la haute bourgeoisie, refusa d'abord l'entrée de la ville à ceux-ci, à moins qu'ils ne congédiassent un gros corps de noblesse et de troupes réglées dont ils étoient accompagnés, craignant, avec juste raison, que, s'ils admettoient dans leur ville un parti armé, ils n'en fussent bientôt maîtrisés et menés plus loin qu'ils ne voudroient. La Rochefoucauld et Bouillon furent donc forcés de se loger dans les faubourgs; mais, comme ils entroient tous les jours dans la ville, sous prétexte d'aller faire leur cour à la princesse, leurs intrigues soutenues par celles de Lénet furent conduites si habilement, qu'ils finirent par s'y faire recevoir avec leurs troupes.]
Turenne, dont l'intention étoit de tout tenter pour l'enlèvement des princes, dressa son plan en conséquence, et contre le gré des Espagnols. Après avoir côtoyé quelque temps la frontière pour inquiéter toutes les places et mieux cacher son dessein, il entra tout à coup en France, et commença ses opérations par le siége du Catelet qu'il emporta en peu de jours. Guise, qu'il alla aussitôt investir, opposa plus de résistance, et donna au cardinal le temps de lui porter des secours. Ce ministre avoit senti d'abord tout le danger d'un tel mouvement sur une frontière si voisine de la capitale, lorsque d'un autre côté des provinces entières se soulevoient; et son premier soin fut d'y porter à l'instant toutes les forces dont il pouvoit disposer. Le maréchal Duplessis-Praslin, chargé de diriger cette opération, le fit avec beaucoup de bonheur et d'habileté. Il sembloit que Turenne, dans sa révolte, eût perdu tout son génie: il fut vaincu par un homme ordinaire, et l'armée espagnole leva honteusement le siége de Guise.
Ce triomphe de Mazarin jeta l'alarme parmi les frondeurs. Ils craignirent qu'il ne devînt trop puissant, qu'il ne secouât enfin leur joug s'il parvenoit à pacifier la Guienne; et dès ce moment toutes leurs manoeuvres eurent pour but de l'en empêcher. Le ministre les devina, et les trompa cette fois-ci complétement. On leur sacrifia le chancelier Séguier, dont il se méfioient, et les sceaux furent donnés au marquis de Châteauneuf, ami intime de la duchesse de Chevreuse; plusieurs d'entre eux reçurent des grâces dont ils furent satisfaits; le cardinal feignit d'entrer dans toutes leurs vues, sut ainsi leur inspirer assez de sécurité pour qu'ils laissassent le roi partir pour Fontainebleau; et, dès qu'il l'eut tiré de leurs mains, la cour entière, suivie d'un corps nombreux de troupes, s'avança rapidement vers la Guienne, et vint mettre le siége devant Bordeaux.
Furieux d'avoir été pris pour dupes, les chefs du parti se préparèrent à prendre leur revanche, et ils y réussirent. Pendant la durée du siége, qui fut long, meurtrier, et dans lequel les Bordelois montrèrent plus de courage et d'ardeur que n'avoient fait les Parisiens, le parlement de cette ville envoya des députés à celui de la capitale: Gondi crut dès-lors entrevoir, dans cet événement, le moyen de rendre les frondeurs maîtres du traité qui pourroit résulter entre le roi et la province révoltée; mais jamais peut-être il n'eut plus besoin de toutes les ressources de son génie, parce que jamais sa position n'avoit été plus embarrassante. Nous avons dit que les amis de Condé s'agitoient sourdement en sa faveur: le duc de Nemours et la duchesse de Châtillon, qui dirigeoient tous leurs mouvements, étoient déjà parvenus à se faire des partisans nombreux jusque dans le parlement; et leurs espérances s'accrurent encore par cette députation qui, dans la médiation qu'elle venoit solliciter à Paris, ne séparoit point les intérêts des princes de ceux de la ville de Bordeaux. Opposé à leur délivrance par un intérêt très-puissant, non moins opposé à tout ce qui pouvoit accroître l'ascendant du ministre, il falloit que Gondi sût à la fois arrêter la fougue du parlement, que la plus petite circonstance pouvoit entraîner à faire inconsidérément tout ce que demandoient les députés; inspirer assez de fermeté à Gaston pour le déterminer à s'emparer de la médiation, à tenir la balance égale entre les partis, en séparant les deux questions, et surtout y mettre assez d'adresse pour que le parlement, contenu et dirigé par ce prince, ne fût point choqué de l'influence qu'il exerçoit sur ses délibérations. Grâce à ses manoeuvres, tout réussit au gré de ses voeux. Malgré les efforts et les intrigues des ducs et de la princesse, les Bordelois, fatigués d'un siége dont le résultat ne pouvoit manquer de leur être funeste, acceptèrent la paix proposée d'accord avec Gaston, sans insister davantage sur la liberté des princes; et la cour, en même temps qu'elle recevoit la loi des frondeurs par l'organe du duc d'Orléans, se vit forcée de traiter d'égal à égal avec une ville rebelle qu'elle auroit voulu punir de sa rébellion. La princesse, libre par le traité de se choisir une retraite, sortit de Bordeaux au moment où le roi y fit son entrée. Bouillon et La Rochefoucauld, qui avoient fait preuve, dans cet événement, d'une conduite et d'un courage dignes d'une meilleure cause, n'y gagnèrent autre chose que d'être nommés dans une amnistie accordée généralement à tous les fauteurs de la révolte.
Cet avantage, que Gondi venoit de remporter à force d'intrigue et d'activité, changeoit du reste peu de chose à ce qu'il y avoit de faux et d'embarrassant dans sa position. Son union politique avec la cour lui avoit fait perdre une partie de sa faveur populaire; parmi les principaux frondeurs, les uns étoient gagnés par les libéralités de Mazarin, d'autres flottoient entre les partis au gré de leurs intérêts; il n'y avoit guère que les moins considérables qui lui fussent sincèrement attachés. Il avoit à la vérité une ressource en apparence plus sûre dans Gaston, dont ses artifices avoient entièrement subjugué le foible caractère; mais cette foiblesse même lui faisoit craindre justement qu'à tous moments il ne lui échappât. D'un autre côté la cour, qu'il venoit d'outrager même en ayant l'air de la servir, qui le regardoit avec raison comme l'artisan caché de l'affront qu'elle venoit d'essuyer, revenoit à Paris plus irritée que jamais contre lui; et le ministre, croyant pouvoir plus facilement l'attaquer dans l'état de foiblesse où lui-même s'étoit réduit, ne dissimuloit plus ses dispositions hostiles contre ce dangereux rival. Il l'accusoit ouvertement, non-seulement d'être l'auteur secret du traité honteux de Bordeaux, mais encore d'avoir concerté avec Turenne certaines négociations insidieuses proposées par les Espagnols pendant son absence[159]; il le noircissoit secrètement auprès des partisans des princes, leur faisant entendre qu'il ne tenoit pas à lui qu'on ne prît à leur égard les plus horribles résolutions; il insinuoit en même temps à Gaston que son nouveau favori cherchoit uniquement à se raccommoder avec la cour en le trahissant. Ainsi placé entre un prince inconstant et pusillanime dont le frêle appui menaçoit à chaque instant de s'écrouler, et un ministre, non moins astucieux que lui, qui, d'un moment à l'autre, pouvoit, pour le perdre entièrement, ouvrir aux princes leur prison, et se réunir de nouveau avec eux, qui même en avoit fait entrevoir plus d'une fois le dessein, Gondi, qui avoit affecté le désintéressement le plus complet dans une intrigue populaire, vit bien qu'il falloit suivre une autre marche, dans une intrigue purement de cabinet, et qu'il n'avoit d'autre ressource contre un aussi redoutable ennemi que cette haute dignité, depuis si long-temps l'objet secret de son ambition, qui seule pouvoit le mettre à l'abri de ses coups, en le faisant marcher de pair avec lui. Profitant donc, et sans perdre un moment, de cette faveur de Gaston qu'il possédoit encore tout entière, de ce reste de vigueur que conservoit encore son parti, il afficha hautement ses prétentions au chapeau de cardinal, après avoir persuadé aux chefs de la fronde qu'ils étoient aussi intéressés que lui à la demande qu'il faisoit de cette dignité, laquelle devenoit dans ses mains leur sauve-garde à tous; et se servant contre Mazarin lui-même des armes avec lesquelles celui-ci avoit voulu le combattre, il lui fit craindre, s'il éprouvoit un refus, qu'il ne se réunît aussitôt au parti des princes, comme il en étoit vivement sollicité.
[Note 159: Comme ils craignoient que leur entrée en France ne soulevât les peuples contre eux, ils étoient revenus à ce projet de paix générale déjà mis en avant pendant le siége de Paris, tant pour couvrir leurs desseins que pour brouiller ensemble les frondeurs et Mazarin. Ils ne réussirent qu'en partie, parce que, contre leur attente, les conférences qu'ils avoient proposées furent acceptées, ce qui les força à lever le masque.]
Mazarin, épouvanté d'une telle menace, sentit plus que jamais combien il étoit fâcheux pour lui de n'avoir pas ces précieux otages entièrement en sa puissance. Depuis quelque temps ils n'étoient plus à Vincennes: une entreprise très-hardie que Turenne avoit faite pour les délivrer[160], un complot formé dans le même dessein par leurs plus dévoués partisans, avoient déterminé à les transporter dans quelque lieu plus sûr. Gondi eût bien voulu qu'on les eût renfermés à la Bastille, dont le gouverneur étoit dévoué à la fronde; le ministre avoit au contraire proposé de les faire conduire au Hâvre-de-Grace, dont il étoit entièrement le maître, et les difficultés insurmontables que firent naître des prétentions si opposées, avoient déterminé à adopter la proposition faite par Gaston de les transférer à Marcoussy, château-fort situé à six lieues de Paris, près de Montlhéry. Il arriva, par cette complication d'intrigues que resserroient sans cesse tant de passions et d'intérêts divers, que Mazarin imagina de mettre à profit ce désir immodéré qu'avoit Gondi d'obtenir le cardinalat, pour effectuer une translation nouvelle de ces illustres prisonniers, tandis que Gondi lui-même crut, en donnant au ministre l'espoir de cette translation, parvenir à lever tous les obstacles qui s'opposoient à sa nomination. Laigues, Beaufort, la duchesse de Chevreuse furent employés tour à tour dans cette négociation; on distribua les rôles et dans le conseil de la reine et parmi ces agents de la fronde, comme dans une comédie; Gaston vînt lui-même à Fontainebleau, bien endoctriné par Gondi, qui, connoissant toute sa foiblesse, ne l'avoit toutefois laissé partir qu'à regret. En effet il soutint mal son personnage: vaincu par les prières et les caresses de la reine, ébloui par les promesses mensongères de Mazarin, il signa l'ordre de cette translation tant désirée avant d'avoir pris toutes les précautions suffisantes. À peine cette signature importante lui eut-elle été arrachée, que les princes, tirés de Marcoussy, furent conduits précipitamment dans le château du Hâvre; Mazarin, maître alors de sa proie, ne garda plus aucune mesure, et refusa positivement le chapeau qu'attendoit le coadjuteur.
[Note 160: Ses troupes s'avancèrent jusqu'à dix lieues de Paris: il avoit dans cette ville des intelligences avec le duc de Nemours et le comte de Tavannes; et si ses ordres eussent-été ponctuellement exécutés, il n'est pas douteux qu'il eût enlevé les princes.]
C'étoit une sorte de triomphe qu'il remportoit sur ses ennemis; mais ce triomphe devoit lui coûter cher. Gondi, poussé à bout, se décida enfin à écouter les partisans des princes; Laigues et la duchesse de Chevreuse, joués comme lui par Mazarin, entrèrent dans tous ses ressentiments, et l'aidèrent de toutes leurs forces dans cette nouvelle machination. Elle fut conduite avec l'adresse et l'activité que l'on pouvoit attendre de ces habiles conjurés. Gaston, qu'il étoit si difficile d'entraîner à un parti décisif, fut persuadé par Laigues, et permit de tout faire; Gondi se rapprocha du garde des sceaux Châteauneuf, qu'il haïssoit, dont il étoit détesté, mais qui désiroit autant que lui la perte de Mazarin, dont il ambitionnoit les dépouilles. Il eut des entrevues secrètes avec la princesse Palatine[161], qu'on voit paroître pour la première fois sur ce théâtre d'intrigues, et qui depuis y joua un des rôles les plus importants. Cette femme extraordinaire, d'un esprit aussi pénétrant, aussi délié que le coadjuteur, mais d'un caractère plus noble et plus franc, s'étoit attachée à la cause des princes, avoit obtenu leur confiance entière, et dirigeoit alors tout le parti attaché à leurs intérêts. Elle avoua à Gondi qu'elle n'attendoit leur liberté que des frondeurs, de lui surtout. Les rapports singuliers qu'ils démêlèrent aussitôt dans leurs vues et dans le tour de leur esprit, les disposèrent d'abord favorablement l'un à l'égard de l'autre, et la négociation n'éprouva entre eux ni lenteur ni difficultés; les difficultés véritables se trouvoient dans le plan à suivre pour tromper la cour, prête à prendre l'alarme dès qu'elle verroit l'apparence sérieuse d'une union entre les deux partis. Pour y parvenir, les amis des princes[162] furent eux-mêmes trompés. Le duc de Beaufort et madame de Montbason, gagnée, suivant l'usage, à prix d'argent, parurent les premiers. Ce prince signa d'abord un traité partiel, qui fit croire à Mazarin que les chefs des frondeurs, divisés entre eux, négocioient surtout sans l'aveu et sans l'appui de Gaston. Les autres chefs réunis signèrent ensuite un second traité. Lorsque tout fut ainsi préparé, on arracha au foible Gaston sa signature; de leur côté les princes accordèrent tout ce qu'on leur demanda[163], et, sans perdre un moment, les frondeurs commencèrent à exécuter le plan que Gondi avoit concerté.
[Note 161: Anne de Gonzague de Clèves, princesse de Mantoue et de Montferrat, comtesse Palatine du Rhin, également fameuse par ses intrigues politiques, sa galanterie, sa conversion et les austérités de sa pénitence.]
[Note 162: Cette cabale de Condé, composée de ce que la cour avoit de plus brillant en jeunes gens de qualité, avoit reçu le nom de cabale des _Petits-maîtres_, mot qui est resté dans la langue françoise, comme ceux de _Frondeurs_ et d'_Importants_.]