Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 6/8)

Part 14

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Cette paix, loin de calmer les esprits, sembloit avoir donné un nouveau degré d'activité à la haine, à l'intrigue, à toutes les passions. Condé, fier, impétueux, trop ambitieux peut-être, ne voyoit point de prix qui fût au-dessus de ses services; et Mazarin, effrayé de cette ambition soutenue par un aussi grand caractère, sembloit ne plus voir en lui qu'un sujet dangereux qui vouloit abuser de ce qu'il avoit fait pour son maître. Les demandes exagérées du prince, tant pour lui que pour ses créatures, étoient éludées aussi adroitement que possible par le ministre; mais, se renouvelant sans cesse, elles lui suscitoient chaque jour de nouveaux embarras. Celui-ci, pour échapper à la protection trop redoutable du héros, voulut s'appuyer de l'alliance de la maison de Vendôme, en mariant une de ses nièces au duc de Mercoeur, auquel elle auroit porté en dot l'amirauté. Condé s'y opposa hautement, et même avec des paroles outrageantes pour Mazarin. La duchesse de Longueville, qui s'étoit rapprochée de son frère après avoir été rejetée du parti des frondeurs, aigrissoit encore par ses artifices des ressentiments dont elle espéroit profiter. Les troubles de la Guienne et de la Provence, causés par l'orgueil et la tyrannie des gouverneurs de ces deux provinces, le comte d'Alais et le duc d'Épernon, mirent le comble à cette mésintelligence, par l'opposition de vues et d'intérêts que firent éclater en cette circonstance le prince et le cardinal, le prince soutenant le comte d'Alais, qui étoit son parent, le cardinal refusant d'abandonner le duc d'Épernon à la merci du parlement de Bordeaux. Enfin Mazarin ayant essayé de brouiller son rival avec Gaston, au moyen d'une de ces fourberies qui lui étoient si familières, Condé, poussé à bout, reconnut qu'un éclat étoit nécessaire; toutefois plus habile et plus rusé qu'on n'auroit pu l'attendre d'un caractère si altier et si violent, il sentit que son intérêt n'étoit pas de perdre le ministre, mais de le subjuguer; et, pour y parvenir, il employa des manoeuvres dignes de la politique astucieuse de son ennemi. Sûr que le cardinal n'oseroit rien entreprendre contre lui sans l'aveu de Gaston, il commence par s'assurer de ce prince en gagnant l'abbé de La Rivière son favori. Il s'attache plus fortement encore, par ses bienfaits et par ses caresses, la duchesse de Longueville et le prince de Conti; il protége ouvertement Chavigni, l'un des plus fougueux ennemis du ministre; soutient avec chaleur les prétentions des ducs de Bouillon et de Longueville, qui demandoient, l'un Sedan, l'autre le Pont-de-l'Arche, qu'on leur avoit promis à la paix de Ruel; rompt enfin publiquement avec Mazarin[141], et appelle autour de lui les frondeurs qu'il méprisoit intérieurement, et qui, malgré la sécurité qu'ils affectoient, étoient en ce moment fort abattus, et cherchoient de tous côtés un appui contre les ressentiments et la vengeance de la cour. Ils y volent, ivres de joie et d'espérances. Déjà Gondi et Beaufort ne rêvent que soulèvements, séditions, guerre civile; les sarcasmes et les libelles renaissent de toutes parts; Condé, jusque-là odieux aux Parisiens, a presque la faveur populaire; on réforme d'avance l'état; on change le ministère: Mazarin semble perdu sans ressource. Tout à coup La Rivière[142], que l'adroit ministre a su gagner à son tour, lui ramène le duc d'Orléans, dont l'esprit versatile et jaloux commençoit déjà à s'inquiéter de la marche trop rapide du héros. Gaston propose à Condé sa médiation: celui-ci, satisfait d'avoir jeté l'effroi dans l'âme de Mazarin, l'accepte, se rend maître des conditions du raccommodement[143], et dès qu'il a repris à la cour toute son influence, abandonne brusquement les frondeurs, convaincus alors, mais trop tard, qu'ils ont été ses dupes, qu'il en a fait les vils instruments de son ambition.

[Note 141: Il n'étoit sorte de mortifications qu'il ne se plût à lui faire essuyer. Un jour que le ministre soutenoit, avec plus de chaleur que de coutume, les droits de la couronne, qu'il prétendoit attaqués par Condé, celui-ci, lui passant la main sous le menton avec un sourire insultant, le quitta en lui disant, _adieu, Mars_. Après un souper, où ce prince et Gaston l'avoient accablé des plus sanglantes railleries, ils lui envoyèrent une lettre avec cette adresse: _À l'illustrissimo signor Faquino_.]

[Note 142: Il lui laissoit entrevoir l'espérance du chapeau de cardinal. Tous les mémoires du temps s'accordent à peindre cet abbé de la Rivière, comme un des plus vils caractères de cette époque, ce qui n'est pas peu dire.]

[Note 143: Ces conditions étoient telles que la nécessité seule pouvoit les faire accepter par la reine et par son ministre, jusqu'à ce qu'ils trouvassent l'occasion favorable de s'en dégager. Entre autres clauses, toutes très-dures et très-impérieuses, la reine s'obligeoit à ne disposer d'aucune charge, d'aucun bénéfice, à ne point lever d'armées, ni nommer de général, sans le consentement du prince.]

La fronde fut abattue par ce mépris du prince; et l'inaction dont elle avoit espéré sortir, et dans laquelle cet abandon soudain l'avoit replongée, alloit achever sa ruine. Personne ne le sentoit plus vivement que Gondi; et s'il eût été possible de lui rendre son activité, il savoit aussi tout ce qu'il pouvoit espérer de ce parti puissant dans lequel on comptoit encore, outre la faction parlementaire, une foule de seigneurs qu'à la signature de la paix Mazarin avoit imprudemment négligés ou confondus dans la foule des rebelles. Épiant sans cesse les occasions de le ranimer, le coadjuteur avoit d'abord tenté, mais vainement, de donner un caractère séditieux à une assemblée de la noblesse, convoquée sur le motif frivole d'une distinction extraordinaire accordée à quelques personnes de la cour[144]. N'ayant pu parvenir à en faire des états généraux, il vit que tout étoit perdu si, continuant à jouer le rôle d'un vil séditieux, de tribun sans aveu d'une populace révoltée, il ne trouvoit le moyen, comme il le dit lui-même, _de se reprendre et se recoudre pour ainsi dire avec le parlement_. Les vacations de cette compagnie, la défense faite aux chambres de s'assembler, et à laquelle elles s'étoient soumises par le traité, sembloient lui ôter à ce sujet toute espérance: le malheur des temps ne tarda pas à lui en fournir l'occasion la plus favorable qu'il pût désirer.

[Note 144: Il s'agissoit des honneurs du tabouret accordés trop facilement à mesdames de Pons et de Marsillac. Cette faveur excita l'envie, et fit naître une nuée de prétendants.]

On voit qu'il est question ici de la fameuse affaire des rentiers. Emeri, que, dès le commencement des troubles, Mazarin s'étoit vu forcé par le cri public de dépouiller de la direction des finances, venoit d'y rentrer non-seulement sans le moindre obstacle, mais même avec une sorte de faveur; et son génie, plein de ressources, avoit su ranimer le crédit public, et redonner quelque vie au trésor épuisé. Parmi les opérations utiles qu'il crut nécessaire de faire pour adoucir la haine populaire, le paiement des rentes sur l'Hôtel-de-Ville interrompu par les troubles civils, lui parut devoir être avant tout rétabli. Les adjudicataires, qu'un arrêt du conseil condamna, d'après cette disposition, à payer toutes les semaines une somme considérable, s'y refusèrent, et prouvèrent l'impossibilité où ils étoient de le faire par la cessation presque absolue du paiement des impôts. Les rentiers, décidés à jouir de tous les bénéfices de la loi, s'assemblent aussitôt, et présentent requête à la chambre des vacations: ils n'obtiennent que partie de ce qu'ils avoient demandé, et s'assemblent de nouveau. Alors Gondi introduit parmi eux cinq à six frondeurs subalternes qui ne tardent pas à dominer l'assemblée, et à la diriger selon les vues du parti. On y propose la création de douze syndics chargés de veiller aux intérêts du corps; on y arrête une députation au coadjuteur et au duc de Beaufort, pour leur demander une protection qu'ils n'avoient garde de refuser. Cette démarche solennelle et leur réponse hypocrite ramènent à eux la multitude qui commençoit à les négliger, et soutiennent l'audace des rentiers. La chambre des vacations avoit défendu à ceux-ci de s'assembler: ils bravent ses menaces, et présentent requête tant pour assurer l'état de leurs syndics, que pour amener une assemblée générale des chambres, but secret de tous ces mouvements toujours dirigés par les frondeurs. Molé, dont l'oeil vigilant a pénétré toutes ces intrigues, veut faire casser le syndicat; et ce dessein, à peine entrevu dans une assemblée tenue chez lui, augmente encore l'effervescence des esprits. Une révolte est sur le point d'éclater; et les membres du parlement, en sortant de la séance, sont insultés par la populace. Cependant les chefs, n'espérant pas réussir complètement par de tels moyens, et sachant d'ailleurs que la cour étoit disposée à faire un coup d'autorité en s'assurant des syndics les plus mutins et les plus ardents, imaginèrent, pour achever d'émouvoir le peuple entier, une imposture odieuse sans doute, mais très-habilement concertée. Il fut décidé, dans un conciliabule tenu chez le président Bellièvre, l'un des plus fougueux frondeurs, de supposer l'assassinat d'un des syndics; et Joly, conseiller au châtelet, le plus turbulent de tous, qui depuis fut attaché à la personne du coadjuteur[145], s'offrit pour être le syndic assassiné. Les préparatifs de cette tragi-comédie se firent chez Noirmoutiers[146]. Un gentilhomme, nommé d'Estainville, désigné pour être l'assassin, perça d'un coup de pistolet l'habit de Joly étendu sur un mannequin, et précisément à l'endroit où il falloit qu'il le fût pour rendre l'assassinat vraisemblable. Joly passe en carrosse le lendemain à sept heures et demie dans la rue des Bernardins, baisse la tête à un signal convenu; le coup part, et la balle, traversant la voiture, va tomber à dix pas de là pour y être ramassée par le secrétaire de l'avocat-général Bignon, qui demeuroit à quelque distance de là. Le prétendu meurtrier, muni d'un bon cheval, se sauve à bride abattue. Joly, qui d'avance avoit eu soin de se faire au bras une espèce de plaie, fait constater sa blessure par un chirurgien du voisinage, et va se jeter dans son lit.

[Note 145: Lorsqu'il fut cardinal de Retz. Ce Joly a écrit des mémoires dont Voltaire a dit justement qu'ils étoient à ceux de Gondi ce que le domestique est au maître.]

[Note 146: Dans la maison où l'amiral Coligni avoit été assassiné, rue Béthisi.]

Les frondeurs aussitôt se répandent par la ville, criant de toutes parts qu'on a voulu assassiner un syndic, et que ce premier crime n'est que le prélude des plus sanglantes exécutions. Ils se réunissent aux rentiers, et se précipitent à la Tournelle, demandent vengeance d'un aussi horrible attentat. Cependant Mazarin a pénétré cette intrigue ténébreuse, et songe déjà à la faire retomber sur ses auteurs. Le tumulte étoit grand; il essaie de le rendre plus affreux encore, d'exciter une sédition populaire, pour commettre Condé avec les frondeurs, et détruire ainsi ses ennemis les uns par les autres. L'agent qu'il met en jeu[147] pour cette manoeuvre ayant manqué son coup, il prend la résolution d'employer les mêmes machinations que les factieux, de les combattre avec leurs propres armes. Le même jour un guet-apens est posté par son ordre dans la place Dauphine, le plus près possible du Pont-Neuf, passage habituel du prince pour se rendre au Palais-Royal, d'où il retournoit chaque jour vers minuit à l'hôtel de Condé. On feint de s'alarmer de ce rassemblement; on envoie contre lui le guet, avec lequel il a une sorte d'engagement. Les cavaliers inconnus déclarent qu'ils sont là par ordre de M. de Beaufort: tout semble annoncer un complot, et l'adresse du ministre sait si bien ménager les apparences, que Condé, tout intrépide qu'il est, conçoit quelques alarmes et consent, sur les sollicitations pressantes et hypocrites dont il est obsédé, que son carrosse parte, occupé par un seul laquais. La voiture passe sur le Pont-Neuf à onze heures du soir; elle est entourée; un coup de pistolet part; le laquais est blessé. Condé, enveloppé dans une trame aussi subtile, ne doute plus que les chefs de la fronde n'aient voulu attenter à ses jours; et dès ce moment, livré à toute l'ardeur de son bouillant caractère, il ne respire plus que la plus terrible vengeance.

[Note 147: Ce fut le marquis de La Boulaye, que nous avons déjà vu paroitre dans le premier siége de Paris, qui fut chargé par Mazarin, auquel il étoit secrètement vendu, de soulever la dernière populace, de se mettre à sa tête, et de pousser les choses au point de forcer le prince à déployer contre les mutins une force militaire. On ajoute, ce qui seroit horrible à croire, que cet agent avoit reçu l'ordre secret d'essayer de faire tuer Condé dans la mêlée; mais cette assertion n'est point suffisamment prouvée, et une telle atrocité n'étoit point dans le caractère du ministre. Quoi qu'il en soit, La Boulaye ne réussit point, et les chefs des frondeurs, qui reconnurent le piége, ne voulurent point le seconder.]

Tout Paris fut comme lui dans l'erreur; et le peuple, tout séditieux qu'il pouvoit être, n'en étoit point alors au point d'applaudir à des assassinats. Gondi et Beaufort, signalés comme les auteurs du crime, d'accusateurs qu'ils étoient devenus accusés, perdent en un moment toute leur faveur. Beaufort, abattu, veut fuir, se jeter dans une place forte, c'est-à-dire s'avouer coupable. Gondi le retient, fait passer dans son âme une partie de son courage, et tous les deux décident de faire tête à l'orage. Ils se promènent sans suite dans la ville, vont faire plusieurs visites au prince, qui refuse de les recevoir, enfin affectent la tranquillité la plus profonde, tandis que Condé, dirigé sans s'en douter par le cardinal, présentoit requête au parlement pour que l'on informât sur l'entreprise tentée contre sa personne. L'affaire de Joly fut mêlée avec celle-ci dans les informations; on décréta de prise-de-corps plusieurs personnes, entre autres La Boulaye, que Mazarin fit évader. Toutefois ses manoeuvres, jusque là bien conduites, manquèrent tout à coup lorsque l'on produisit les témoins qui venoient déposer contre les chefs de la fronde. Il est probable qu'il avoit été impossible de s'en procurer d'autres; mais c'étoient des hommes de la dernière classe du peuple, dont plusieurs avoient été condamnés à des peines infamantes, et qui d'ailleurs ne purent présenter que des allégations vagues et entièrement dénuées de vraisemblance, contre ceux qu'ils venoient accuser. La bassesse de ces misérables, qui furent convaincus d'être espions à gage du ministre, révolta les juges et le peuple lui-même; et cette circonstance, jointe à la sécurité que montroient les accusés, commença à leur ramener les esprits. Ils essayèrent de profiter de ces dispositions pour dessiller les yeux du prince; mais Condé, aussi, imprudent qu'inflexible, déclara avec sa hauteur ordinaire qu'il les poursuivroit jusqu'à ce qu'ils se fussent exilés eux-mêmes de la capitale.

Cependant les accusés passoient alternativement de la crainte à l'espérance. Les avocats-généraux, malgré tous les efforts de Molé, ne trouvant contre eux aucune preuve valable, n'avoient pas cru devoir les impliquer dans leur réquisitoire: ils se crurent délivrés de cette affaire. Mais le procureur-général, gagné par la cour, promit de lancer contre eux un décret: ils le surent, et se virent bientôt dans le même embarras qu'auparavant. Le parti entier s'assembla chez le duc de Longueville, et tous les avis y furent violents, à l'exception de celui de Gondi, qui, leur montrant jusqu'à l'évidence la folie qu'il y auroit à vouloir employer la force dans l'état où ils étoient réduits, finit par les convaincre qu'il n'y avoit point d'autre voie de salut que d'aller se défendre au parlement avec tout le courage de l'innocence. Ils y allèrent en effet; et le coadjuteur, se servant à propos de son audace et de son éloquence ordinaires, montra dans un jour si éclatant toute l'absurdité des accusations, toute la bassesse des témoins, que, malgré le décret qui dans cette séance mémorable fut effectivement lancé contre lui et contre Beaufort[148], il adoucit les membres qui lui étoient le plus opposés, ranima ceux qui tenoient à son parti, et, sortant du palais au milieu des acclamations du peuple, fut reconduit en triomphe à l'archevêché.

[Note 148: Broussel y fut aussi compris.]

(1650) Ce furent alors les frondeurs qui demandèrent à grands cris le jugement de leurs chefs, jugement auquel Mazarin mit tous les retardements qu'il lui fut possible d'imaginer pour aigrir davantage les deux partis. Les accusés récusèrent hautement Molé et son fils Champlâtreux, qu'ils signalèrent comme leurs ennemis; ils récusèrent aussi Condé comme leur accusateur, et tout à coup retirèrent leurs actes de récusation, ce qui leur donna un grand air d'innocence, et ne contribua pas médiocrement au succès de leur cause. Dans les délibérations orageuses que fit naître cette grande affaire, Condé put facilement s'apercevoir que son parti s'affoiblissoit de jour en jour; et la défection de Gaston, qui jusqu'alors avoit fait cause commune avec lui, acheva de détruire ses espérances, sans rien diminuer de sa fierté et de son ardeur de vengeance. Au parlement, dans la ville, les deux partis ne marchoient qu'armés et pour ainsi dire en ordre de bataille[149]. À tous moments le sang étoit prêt à couler; et les haines, aigries, envenimées par ce choc continuel des opinions dont la grande chambre étoit le tumultueux théâtre, sembloient être devenues à jamais irréconciliables. C'étoit là que le rusé ministre attendoit son trop bouillant rival; c'étoit dans ces haines allumées par sa cauteleuse adresse qu'il alloit trouver des ressources sûres pour se délivrer enfin du plus humiliant esclavage. Il est trop vrai que l'orgueil et la tyrannie de Condé ne pouvoient plus être supportés. Il révoltoit la cour et la ville par ses hauteurs, dominoit insolemment dans le conseil, maltraitoit les ministres, outrageoit la reine elle-même à laquelle il étoit devenu odieux[150], et sembloit marcher ouvertement à l'indépendance. Aussi imprudent qu'il étoit audacieux, en même temps qu'il se brouilloit ouvertement avec la fronde, il poussoit à bout le cardinal, qui, ne pouvant frapper à la fois les deux ennemis qui le harceloient, se décida à abattre le plus dangereux. Il avoit fallu surtout empêcher leur réunion, à laquelle rien n'eût pu résister; et c'est en quoi l'on ne peut trop admirer la rare habileté de Mazarin. Anne d'Autriche, profondément offensée, lui avoit permis de la venger; et ce fut dans les frondeurs eux-mêmes que le ministre trouva les appuis nécessaires pour assurer une vengeance qui n'alloit pas moins qu'à faire arrêter son redoutable ennemi. Il parvient d'abord à détacher de lui Gaston, qu'il éclaire sur la trahison de son favori La Rivière, depuis long-temps vendu à Condé; il gagne le coadjuteur par madame de Chevreuse, tandis que le prince, quoiqu'à demi détrompé sur l'affaire de l'assassinat, continuoit à poursuivre celui-ci avec l'entêtement le plus déraisonnable et surtout le plus impolitique. Ce qu'on auroit peine à croire, si les discordes civiles n'offroient pas trop souvent des exemples de ces révolutions singulières qu'amènent dans les événements les passions et les intérêts, ce Gondi, qui naguère ne respiroit que la révolte, que la cour regardoit comme un traître digne du dernier supplice, est appelé par la reine pour être l'appui du trône contre un héros qui jusque-là en avoit été le soutien et le défenseur. Il ose aller aux entrevues qu'elle lui fait proposer, la voit ainsi que son ministre, en est accueilli, fêté, caressé; règle les conditions auxquelles il permet l'exécution de ce grand coup d'état; stipule pour tous les chefs de son parti des récompenses qu'il refuse pour lui-même, afin de conserver toujours son influence sur la multitude; se concerte avec le ministre pour tromper Condé et l'attirer dans le piége; abandonne enfin sans scrupule le duc de Longueville et le prince de Conti, inutiles désormais à la fronde, et qu'il étoit prudent d'envelopper dans la disgrâce du chef de leur maison. Mais, dans toutes ces dispositions si habilement prises, il fut forcé de consentir à faire un secret de l'entreprise à Beaufort dont on craignoit l'indiscrétion[151]; et l'amour-propre offensé de celui-ci ne le pardonna jamais au coadjuteur.

[Note 149: Sous prétexte qu'il n'y avoit pas sûreté pour sa vie, Condé ne se rendoit au parlement qu'avec un cortége d'environ mille personnes, tant gentilshommes qu'officiers du roi. De son côté, le coadjuteur avoit fait venir de la province beaucoup de militaires et d'autres gentilshommes, qui, réunis aux frondeurs de Paris, lui formoient une escorte tout aussi redoutable. Les deux partis étoient confondus dans les salles du parlement. De tous ceux qui s'y rendoient, conseillers, ecclésiastiques ou laïcs, il n'en étoit presque pas un seul qui ne cachât sous sa robe un poignard ou une baïonnette; et cinq ou six fois par jour on les voyoit sur le point de s'égorger, quoiqu'ils s'accablassent de politesses. Ce fut à une de ces séances que, le coadjuteur s'étant muni comme les autres d'un poignard si maladroitement caché qu'on en voyoit passer le manche, quelqu'un s'écria plaisamment: _Voilà le bréviaire de monsieur le coadjuteur_.]

[Note 150: Il osa lui tenir tête en plusieurs rencontres, et surtout à l'occasion du mariage du jeune duc de Richelieu qu'elle désapprouvoit. Jarsay ayant osé devenir amoureux de la reine, il trouva mauvais qu'elle en eût été offensée, et le prit ouvertement sous sa protection.]

[Note 151: Comme ce prince ne cachoit rien à madame de Montbason, dont il étoit l'amant, on craignoit qu'elle n'allât redire ce qu'il lui auroit confié à Vigneul, attaché à la maison du prince de Condé, et qui étoit encore mieux avec elle que Beaufort.]