Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 6/8)

Part 11

Chapter 113,511 wordsPublic domain

Le peuple, qui croyoit Broussel renfermé dans le Palais-Royal, et qui s'attendoit à le voir ramené par le parlement, ne le voyant pas reparoître, commença à murmurer dès la première barricade; les murmures augmentèrent à la seconde; ils dégénérèrent à la troisième, près de la croix du Tiroir, en menaces et en voies de fait. Un furieux saisissant le premier président, et lui appuyant le bout d'un pistolet sur le visage, «lui commande de retourner à l'instant, et de ramener Broussel, ou le Mazarin et le chancelier en otage, s'il ne veut être massacré lui et les siens.» Molé, calme et serein au milieu de cette foule, qui grossissoit sans cesse autour de lui, l'accablant de malédictions et d'outrages, ne donne pas le moindre signe de crainte ni de foiblesse, répond aux cris de ces rebelles avec toute la dignité d'un magistrat qui a le droit de les punir de leur rébellion, et ralliant paisiblement sa compagnie, revient au petit pas vers le Palais-Royal, au milieu de ce cortége de forcenés.

Il lui fallut essuyer ici de non moins rudes assauts. Anne d'Autriche, que la colère avoit mise hors d'elle-même et entièrement aveuglée sur le danger, s'indignoit que le parlement eût osé revenir après ce qui s'étoit passé; et l'on prétend même qu'elle eut un moment la pensée de faire arrêter quelques conseillers, pour lui répondre des fureurs de la populace. Molé parla avec plus d'éloquence et de chaleur encore que la première fois. Cinq ou six princesses qui se trouvoient dans le cabinet, se jetèrent aux pieds de la reine; le duc d'Orléans, Mazarin surtout, dont la frayeur étoit extrême, se joignirent à la foule suppliante qui l'environnoit, et parvinrent enfin à lui arracher ces paroles: «Eh bien! Messieurs du parlement, voyez donc ce qu'il est à propos de faire.» Ces paroles sont saisies avec empressement: on fait monter le parlement dans la grande galerie; il y tient séance, délibère, et le résultat de la délibération est que la reine sera remerciée de la liberté des prisonniers, et que, jusqu'aux vacances, la compagnie ne s'occupera plus des affaires publiques, à l'exception du paiement des rentes sur l'Hôtel-de-Ville et du tarif. Des lettres de cachet sont délivrées; on prépare les carrosses du roi et de la reine pour aller chercher Broussel et Blancmesnil, et le parlement fait marcher ces carrosses devant lui comme un signe certain du triomphe qu'il vient de remporter. Les passages alors lui sont ouverts; et les acclamations qui l'avoient accompagné le matin, le suivent encore jusqu'au palais.

Le peuple n'en resta pas moins armé toute la nuit et le lendemain, jusqu'au retour de Broussel, qui ne parut à Paris que vers dix heures du matin. Il y fut reçu avec tous ces transports frénétiques que la multitude éprouve ordinairement pour ses idoles. Les barricades sont rompues, les corps-de-garde se dispersent, et deux heures après, les rues de Paris étoient libres et sa population paroissoit tranquille; cependant il s'y conserva encore, pendant quelques jours, un reste de fermentation qui continua de donner des inquiétudes à la reine et au cardinal. Sur le moindre bruit qui se répandoit que des troupes arrivoient dans les environs de Paris, des cris de fureur se faisoient entendre de nouveau, tantôt dans un quartier, tantôt dans un autre; à ces cris se mêloient le cliquetis des armes, et quelquefois même des salves de mousquetade. Mazarin, plus effrayé que jamais, demeura, pendant ce temps, déguisé, botté, et tout prêt à partir, parce que, disoit-on, le peuple étoit résolu de le prendre pour otage, et, si la cour usoit de violence, d'exercer sur lui les plus terribles représailles. On ne parvint à calmer cette multitude qu'en lui témoignant une confiance sans réserve, en éloignant les troupes qui lui portoient ombrage, et en réduisant la garde du roi à un très-petit nombre de soldats. On conçoit combien une telle condescendance dut coûter à la fierté de la régente.

La cour sembloit abattue, le parlement triomphoit; mais l'auteur secret de tant de désordres, Gondi, étoit trop clairvoyant pour ne pas prévoir que le retour seroit terrible, surtout pour lui, s'il ne se procuroit des appuis plus solides que cette faveur inconstante du peuple, et cette fougue momentanée du parlement, divisé lui-même en plusieurs partis, et incapable de marcher long-temps dans les mêmes voies. La feinte douceur que la reine et son ministre lui témoignèrent le lendemain, les caresses dont ils l'accablèrent, ne firent que l'affermir dans ces idées et dans sa résolution. Il savoit que le vainqueur de Lens étoit mécontent de la cour, et surtout de Mazarin: ce fut sur lui qu'il jeta les yeux; c'est lui qu'il résolut de faire le soutien de son parti.

Le prince n'étoit point encore revenu de l'armée: il s'agissoit, jusqu'à son retour, de maintenir la cour dans l'inaction, sans cesser cependant d'entretenir l'animosité du peuple, ce que personne ne savoit faire avec plus d'habileté que le coadjuteur[117]; et il y eût réussi, si le parlement eût voulu entrer dans ses vues, si ce prélat eût pu modérer les mouvements de cette compagnie, comme il savoit exciter ceux de la multitude. Il avoit trouvé le moyen de s'introduire dans les assemblées secrètes que tenoient quelques-uns de ses membres, et c'étoit sous son influence que s'y préparoient les matières qui devoient être présentées aux chambres assemblées, et que l'on y convenoit de la manière dont elles seroient présentés: en ceci il n'avoit d'autre intention que de tenir toujours la compagnie en haleine. Mais, par une impétuosité qui rompit toutes ses mesures, le parlement osa se proroger lui-même à l'approche des vacances sur lesquelles la régente avoit compté; et insistant, malgré le refus qu'elle en fit d'abord, la forcer en quelque sorte à lui accorder une prolongation de service, sous prétexte d'affaires qui ne souffroient aucun délai. Anne d'Autriche outrée de cette insolence, voyant d'ailleurs s'accroître de jour en jour l'audace séditieuse de la populace[118], prit enfin la résolution d'emmener le roi hors de Paris, et d'employer, s'il le falloit, contre cette ville rebelle, toutes les forces de la monarchie.

[Note 117: Ses émissaires, et il en avoit une armée, répandoient partout que la reine avoit toujours le dessein d'assiéger Paris, et que les troupes qui devoient être employées à cette expédition, étoient déjà dans les environs; on assuroit que, parmi ces troupes, il y avoit des Flamands et des Suisses, qu'elle destinoit à faire une seconde St. Barthélemi; l'on faisoit en même temps circuler mystérieusement des prophéties qui annonçoient tous ces malheurs, et de plus, des maladies, des inondations, des fléaux de toute espèce, comme un juste châtiment du ciel, qu'attiroit aux peuples la corruption de son gouvernement; des colporteurs distribuoient sous le manteau, des libelles, des vers, des chansons, où la prévention d'Anne d'Autriche pour son ministre étoit présentée sous les couleurs les plus odieuses. Ainsi s'échauffoient les têtes, et plus peut-être que Gondi n'auroit voulu.]

[Note 118: Les choses en vinrent au point que l'on osa lui manquer de respect dans les promenades publiques, faire retentir à ses oreilles les chansons faites contre elle, et la poursuivre dans les rues avec des huées.]

Tout fut préparé dans le plus profond mystère, et la cour partit tout à coup pour Ruel le 13 septembre au matin. Dès qu'elle y fut arrivée, Mazarin, qui, dans sa position, avoit le grand avantage de pouvoir employer la force quand la ruse ne lui sembloit pas suffisante pour arriver à ses fins, avoit cru devoir se délivrer par un moyen violent de Chavigni et de Châteauneuf, qu'il considéroit comme les plus dangereux de tous ses ennemis. Le premier fut constitué prisonnier à Vincennes, dont il étoit gouverneur; le second fut de nouveau exilé. Ce coup d'autorité exaspéra les esprits: les principaux frondeurs se virent menacés, dans cette violence dont deux d'entre eux venoient d'être les victimes; on cria à la tyrannie; pour la première fois, Mazarin fut nommé, dans les opinions, avec les qualifications, les plus injurieuses; on agita la question de savoir s'il ne conviendroit pas de pourvoir à la sûreté publique en mettant des bornes à l'exercice du pouvoir absolu sur la liberté des citoyens. Le parlement fit prier les princes de se rendre dans son sein pour y délibérer sur l'arrêt de 1617[119], qui, à l'occasion du maréchal d'Ancre, défendoit, et ce _sous peine de la vie_, aux étrangers, de s'immiscer dans le gouvernement de l'État; et, malgré un arrêt du conseil, donné en cassation du sien, persista dans toutes ses conclusions. La reine, de plus en plus irritée, se fait alors amener furtivement de Paris son second fils, le duc d'Anjou, qu'une indisposition l'avoit forcée d'y laisser: à peine cette nouvelle est-elle sue, que l'alarme se répand de nouveau partout; le parlement donne ordre au prévôt des marchands et aux échevins de pourvoir à l'approvisionnement et à la sûreté de la ville; tout s'y dispose comme si elle étoit sur le point de soutenir un siége; les bourgeois préparent leurs armes, et ne paroissent point effrayés des hasards et des conséquences d'une guerre civile.

[Note 119: Cet arrêt étoit renfermé dans les fameuses remontrances dont nous avons parlé à la page 18.]

Gondi, qui ne l'auroit point voulu sitôt parce qu'il ne jugeoit pas que l'on y fût encore assez préparé, tout déconcerté qu'il étoit par ce mouvement trop rapide du peuple et par cette folle conduite du parlement, prenoit cependant ses mesures pour un événement qu'il jugeoit inévitable; et il étoit prêt à faire partir pour Bruxelles un négociateur chargé de traiter avec le comte de Fuensaldagne qui y commandoit, et de le déterminer à faire marcher une armée espagnole au secours de Paris, lorsqu'on vint lui annoncer l'arrivée du prince de Condé, à laquelle il ne s'attendoit pas sitôt. C'étoit Anne d'Autriche elle-même qui l'avoit appelé dans l'intention de s'en faire un appui qu'elle ne croyoit pas pouvoir lui manquer. Mais Gondi, plus fécond encore en ressources, et rassuré par ce retour même qui sembloit devoir détruire toutes ses espérances, renonça aussitôt au projet qu'il avoit formé du côté de l'Espagne, et conçut le dessein, plus hardi peut-être, de disputer à la cour le héros sur lequel elle avoit compté. Il vit le prince en secret, le trouva, au sujet de Mazarin, tel qu'il le désiroit, sut lui persuader que tout le mal venoit de cet entêtement que la reine mettoit à soutenir un tel ministre, et qu'il falloit employer tous les moyens pour la forcer à l'abandonner. Le prince tomboit d'accord avec lui sur tous ces points: abattre le cardinal et gouverner peut-être à sa place lui sembloit une perspective séduisante; mais les prétentions excessives et les entreprises audacieuses du parlement l'effrayoient: «Je m'appelle Louis de Bourbon, disoit-il, et je ne veux pas ébranler la couronne;» comme si un instinct secret lui eût révélé qu'en effet il n'y avoit plus rien désormais entre le roi et le parlement.

Dans l'espèce d'irrésolution où le jetoit cette situation des affaires, il fut décidé qu'on prendroit un parti mitoyen; que, pour le moment, le prince se présenteroit comme intermédiaire entre les deux partis, et dans cet intervalle de repos qu'il auroit su faire naître, travailleroit de tous ses efforts à dégoûter la reine de Mazarin, et sinon à le précipiter tout à coup du haut rang où elle l'avoit élevé, du moins à l'en laisser _glisser_, de manière qu'il devînt ensuite facile de s'en débarrasser tout-à-fait. En conséquence de ce plan, qui convint à Gondi parce qu'il lui faisoit gagner du temps, Condé détourna la reine du projet qu'elle avoit formé d'attaquer Paris, et lui proposa d'engager une conférence entre lui-même, le duc d'Orléans et les députés du parlement. Cette conférence eut lieu à Saint-Germain, où la cour s'étoit transportée; et Gondi, par une démarche très-adroite, trouva le moyen d'en faire exclure le cardinal. Elle commença le 25 septembre, et dura, à plusieurs reprises, jusqu'au 22 octobre. On y discuta, les uns après les autres, tous les articles de l'arrêté du parlement; et tous, long-temps débattus, furent enfin accordés jusqu'à celui _de la sûreté publique_[120], qui avoit le plus offensé la cour, et au moyen duquel la liberté fut aussitôt rendue à MM. de Châteauneuf et de Chavigni. Tout cela se fit d'abord malgré la reine, qui auroit bien voulu que les princes ne se fussent pas montrés si faciles; mais, après avoir vainement tenté de les ramener à ces partis violents qu'elle étoit toujours disposée à prendre, elle se radoucit tout à coup, par l'envie extrême qu'elle avoit de voir cesser les assemblées du parlement. Enfin cette déclaration fameuse qui portoit un si rude coup à l'autorité royale fut enregistrée comme la compagnie l'avoit conçue et rédigée; les chambres prirent leurs vacations, et la cour revint à Paris, où le roi fut reçu de ce peuple aveugle et léger, avec les acclamations ordinaires et les transports de la plus vive allégresse.

[Note 120: Cet article par lequel on prétendoit borner l'exercice du pouvoir absolu sur la liberté des citoyens, étoit un résultat du mécontentement qu'avoient produit les emprisonnements faits depuis le commencement des troubles, et notamment celui de Chavigni. Le parlement demandoit qu'il ne fût pas permis de garder personne en prison plus de vingt-quatre heures, sans l'interroger. La cour opposoit de solides raisons à une demande qui ne prouvoit que le peu d'expérience de ceux qui le faisoient en affaires d'état; elle résista long-temps, et obtint enfin, avec beaucoup de peine, que ce terme seroit prolongé jusqu'à trois jours. Toutefois, la régente ne voulut jamais consentir à ce que cette restriction au pouvoir absolu, fût insérée dans la déclaration: elle dit que sa parole devoit suffire. Le prince de Condé fut d'avis que le parlement devoit s'en contenter; et depuis il eut lieu de s'en repentir.]

Le caractère même de cette paix présageoit son peu de durée. Elle étoit trop désavantageuse à la régente pour qu'elle ne cherchât pas d'abord à en éluder les conditions, ensuite à accabler des rebelles qui avoient eu l'audace de traiter avec leur souverain et de prescrire des bornes à son autorité. Ceux-ci sentoient tout le danger de leur position, surtout Gondi, dont l'ambition n'avoit rien gagné à ce dernier arrangement, et qui craignoit toujours le juste châtiment que lui méritoient les barricades. Les yeux sans cesse attachés sur cette cour qu'il avoit si profondément offensée, et sur les factieux subalternes que dirigeoit son dangereux génie, cet artisan de discordes n'attendoit que l'occasion favorable pour ourdir de nouveaux complots. La disposition générale des esprits étoit telle qu'elle ne pouvoit tarder à se présenter. (1649) Par une maladresse que rien ne peut justifier, Mazarin, dès les premiers jours, avoit jugé à propos de contrevenir aux articles les plus minutieux de cette déclaration, que, dans la chaleur des partis, on regardoit comme une loi fondamentale de l'État: c'en fut assez pour rallumer un feu mal éteint. Les esprits les plus impétueux et les plus turbulents du parlement demandèrent à grands cris l'assemblée des chambres, et ne l'obtenant pas assez vite du premier président, s'assemblèrent d'eux-mêmes, entraînèrent ainsi le reste de leurs confrères, et recommencèrent leurs délibérations séditieuses. La reine, effrayée de cette fermentation nouvelle, crut leur en imposer en y envoyant les princes et les pairs; mais Gaston, toujours flottant entre les deux partis, étoit peu attaché à ses intérêts; Condé mettoit dans ses paroles et dans ses actions une hauteur, une véhémence qui n'étoient propres qu'à aigrir les esprits; la plupart des grands respiroient la faction. Dans cette journée mémorable, le premier de ces deux princes parla vaguement et foiblement; le second s'emporta jusqu'à menacer un conseiller[121] dont les clameurs l'importunoient. Le tumulte le plus violent s'élève aussitôt dans l'assemblée; on oublie le respect que l'on doit à son rang et à son caractère; il est forcé de faire une sorte de réparation en protestant qu'il n'a eu l'intention de menacer personne, et sort au milieu des cris insolents des jeunes conseillers des enquêtes, la rage dans le coeur, et bien résolu à ne plus s'exposer à de semblables avanies, «ne voulant pas, disoit-il, de prince qu'il étoit, devenir bourgmestre de Paris.»

[Note 121: Quatresous, conseiller aux enquêtes.]

C'est ainsi qu'il se lia plus fortement que jamais au parti de la régente, dont Gondi avoit espéré une seconde fois le détacher. Mais cet esprit si actif, si fécond en ressources, au moment même où Condé lui échappoit, cherchoit déjà et trouvoit de nouveaux appuis. Les divisions intestines qui agitoient la cour, et qu'il épioit avec soin jusque dans leurs plus petits détails, celles surtout qui venoient d'éclater dans la propre famille du prince, lui fournirent bientôt tous les moyens nécessaires pour relever son parti, pour lui donner même un nouvel éclat. Le prince de Conti, mécontent et jaloux d'un frère dont la gloire l'offusquoit et qui l'accabloit de sa supériorité; la duchesse de Longueville, soeur de ces deux princes, qui croyoit avoir des raisons de haïr Condé après l'avoir tendrement aimé; le duc de Longueville, furieux contre Mazarin, qui l'avoit bercé de fausses espérances; le jeune Marsillac[122], amant de la duchesse, maître absolu de son esprit et dont l'ambition étoit encore plus grande que l'amour; tous ces esprits ardents ou irrités, animés encore par l'éloquence insidieuse et entraînante du coadjuteur, et suivis de cette foule de mécontents qui abondent toujours dans les cours, se jetèrent dans son parti, promirent de rester à Paris, de le défendre s'il étoit attaqué, s'abouchèrent avec les principaux chefs de la faction parlementaire, les Viole, les Longueil, etc., qui leur promirent tout au nom de leur compagnie; et tandis qu'ils espéroient faire servir les mouvements aveugles du parlement à leurs propres intérêts, se rendirent eux-mêmes les instruments des projets ambitieux du coadjuteur.

[Note 122: Depuis duc de La Rochefoucauld, l'auteur des Maximes.]

Sûr des moyens de défense, Gondi voulut commencer lui-même l'attaque. Son ennemi étoit détesté: en accroissant chaque jour cette haine populaire par des bruits absurdes et calomnieux[123] que personne ne sut jamais mieux que lui faire circuler parmi la multitude, il voulut y joindre encore le ridicule. Mazarin y prêtoit malheureusement beaucoup. Le chansonnier Marigni[124] fut déchaîné contre lui, et remplit Paris de ses ballades et de ses triolets. Les railleries les plus piquantes, les sarcasmes les plus amers l'accablèrent de toutes parts; les placards les plus diffamants couvroient toutes les murailles, et la presse vomissoit chaque jour des libelles encore plus horribles qui se distribuoient clandestinement. Tant d'outrages rejaillissoient jusque sur la reine, qui n'étoit plus désignée dans le public que par le sobriquet de _dame Anne_. Elle ne pouvoit faire un pas dans Paris sans entendre retentir à ses oreilles quelques-uns de ces vaudevilles insolents et grossiers, où sa vertu même n'étoit pas épargnée. Enfin, ne pouvant plus supporter tant d'outrages, sentant croître, de jour en jour, les embarras de sa position, à cause de cette pénurie des finances que le parlement sembloit se faire un jeu d'accroître par ses résistances, sûre du prince de Condé que ses prières et ses larmes avoient achevé de fixer au soutien de sa cause, parvenue à obtenir du duc d'Orléans qu'il ne s'opposeroit point au projet qu'elle avoit formé, elle prit la résolution de sortir une seconde fois de Paris, et d'exercer sur cette ville rebelle le châtiment qu'elle avoit mérité.

[Note 123: «La nuit de Noël devoit être éclairée par des feux aussi affreux que ceux de la Saint-Barthélemi; la reine avoit résolu de marquer ce saint temps par l'exécution la plus injuste et la plus sanglante; la ville seroit livrée au meurtre et au pillage; la vengeance des barricades et des autres révoltes feroit à jamais trembler la postérité.»]

[Note 124: Carpentier de Marigni, fils du seigneur d'un village de ce nom, près de Nevers, fameux par son esprit satirique et mordant, et par le ton piquant de ses vaudevilles, genre de poésie dans lequel il n'avoit point alors d'égal.]

Cette sortie, préparée dans le mystère le plus profond, fut exécutée au milieu de la nuit dans le plus grand désordre. Tous ceux qui devoient accompagner le roi, avertis au moment même du départ, le suivirent dans un trouble et avec des inquiétudes qui furent encore augmentées par l'état de dénuement dans lequel la cour entière se trouva à son arrivée à Saint-Germain. La reine, fière de l'appui de Condé, et méditant les projets d'une vengeance qu'elle croyoit prompte et facile, montroit seule de la fermeté et même une sorte de joie. À Paris, le premier sentiment du peuple et du parlement fut celui de la consternation. Gondi et ceux qui avoient son secret changèrent bientôt ces dispositions: ils parvinrent à rendre quelque courage à cette compagnie, et dans un moment surent faire passer la multitude de l'abattement à la fureur. On prit les armes; on s'empara des portes; toutes les issues furent fermées à ceux qui vouloient gagner Saint-Germain; on pilla leurs bagages; on maltraita leurs gens; et ces excès furent autorisés par un arrêt du parlement, qui, sans avoir égard à une lettre écrite par le roi au prévôt des marchands[125], et dont la lecture fut faite dans sa première assemblée, ordonna à ce magistrat de veiller à la sûreté publique et à la garde des portes. Le lieutenant de police eut ordre en même temps d'assurer l'approvisionnement de Paris et le passage de vivres.

[Note 125: Le roi y déclaroit vaguement qu'il n'étoit sorti de Paris que sur la connoissance qu'il avoit eue des complots de quelques membres du parlement contre sa personne, et de leurs intelligences avec les ennemis. Il exhortoit les bourgeois à embrasser sa cause, et à l'aider dans sa vengeance contre les rebelles.]