Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 6/8)

Part 10

Chapter 103,628 wordsPublic domain

On conçoit le parti que des brouillons et des ambitieux pouvoient tirer d'une assemblée ainsi disposée, et dont l'influence étoit si grande sur la population de Paris: aussi devint-elle aussitôt un instrument de trouble et de discorde entre les mains de quelques intrigans habiles, restes de la cabale des _importants_, et qui crurent y trouver un moyen, les uns de parvenir au ministère, les autres d'y rentrer, en forçant la reine à changer ses ministres. Les principaux étoient Châteauneuf, Laigues, Fontrailles, Montrésor, Saint-Ibal, Chavigni qui venoit de se joindre à eux, et Jean-François-Paul de Gondi, alors coadjuteur de l'archevêque de Paris, son oncle, décoré lui-même du titre d'archevêque de Corinthe, depuis cardinal de Retz, et l'un des plus audacieux caractères et des plus dangereux esprits qui aient jamais paru au milieu des factions populaires. Pour exciter du désordre dans l'état, ils n'avoient point de plus nobles motifs que ceux que nous venons de faire connoître; mais ils se gardoient bien de les laisser même soupçonner à ces fanatiques du bien public, dont ils feignoient de partager l'ardeur patriotique, et qu'ils poussoient ainsi hors de toute mesure, pour arriver au but qu'ils s'étoient proposé, et que, seuls et abandonnés à eux-mêmes, il leur étoit impossible d'atteindre.

Au milieu de ces artisans d'intrigues et de cette assemblée si ridiculement factieuse et turbulente, s'élevoit la figure imposante de Matthieu Molé, premier président, personnage également remarquable par la vigueur de son esprit et par la fermeté de son caractère, intrépide au point d'étonner ses adversaires même les plus courageux, et de les avoir plus d'une fois forcés au respect et à l'admiration. Quant à ses principes et à ses opinions, c'étoit si l'on peut s'exprimer ainsi, le beau idéal des doctrines parlementaires: il croyoit, et de la foi la plus inébranlable, que la cour de justice du roi possédoit en effet très-légitimement le droit qu'elle s'étoit arrogé de résister à l'autorité royale, lorsque, _dans sa sagesse_, elle avoit reconnu que celle-ci se trompoit ou qu'elle dépassoit volontairement les bornes que lui prescrivoient les lois fondamentales du royaume. Mais il convenoit en même temps que cette résistance devoit s'arrêter dans les justes bornes au-delà desquelles elle eût attaquée le principe même de la souveraineté, et compromis le salut de la monarchie; et c'est ainsi que, cherchant long-temps cette balance chimérique des droits et des devoirs, il trouva long-temps le secret de mécontenter les deux partis: le parlement, parce que, autant qu'il étoit en lui, il cherchoit à l'arrêter quand il le voyoit aller trop loin; les ministres, parce qu'il exécutoit rigoureusement les mesures que sa compagnie lui prescrivoit contre eux. Les uns l'accusoient d'être vendu à la cour, les autres de favoriser les frondeurs; et il ne sortit de cette position équivoque, où il lui étoit même impossible de se maintenir, que lorsqu'il eut pris enfin la seule résolution raisonnable que, dans de telles circonstances, il convint de prendre à un homme de bien, celle de se ranger du côté de l'autorité. Toutefois, avant d'en venir là, placé entre l'un et l'autre parti, fort de la droiture de ses intentions et de son amour pour la paix, qui étoit l'unique objet de tous ses désirs et de toutes ses sollicitudes, s'il ne parvint pas à la procurer, il empêcha du moins le mal d'arriver à cet excès qui auroit mis la monarchie en péril; et peut-être fut-elle sauvée alors par ce grand et vertueux magistrat.

Cependant la chambre de Saint-Louis continuoit ses opérations; et ce comité préparatoire offroit cet avantage aux chefs cachés de tous ces mouvemens, qu'il leur devenoit ainsi facile de porter aux ministres les coups les plus rudes sans qu'on pût soupçonner la main d'où ils étoient partis; et, les attaquant aussi vivement qu'ils le jugeoient nécessaire, de se mettre à l'abri de leurs ressentiments. C'étoit là qu'étoient mystérieusement concertées toutes les propositions hardies et toutes les questions désagréables que l'on élevoit à leur sujet: les membres de cette chambre les examinoient d'abord, ainsi que nous venons de le dire; et elles étoient ensuite présentées aux chambres assemblées où on les discutoit publiquement: ainsi le premier auteur demeuroit ignoré, et, suivant le plan qu'avoient formé les boute-feux, le parlement se trouvoit de plus en plus compromis avec la cour. C'est par cette voie que furent successivement proposés, la suppression des intendants de provinces qui étoient odieux au peuple, l'érection d'une chambre de justice destinée à faire rendre gorge aux traitants, la confection d'un nouveau tarif pour les entrées de Paris, un mode de paiement pour les rentes de l'hôtel de ville, et plusieurs autres règlements de finances, bons peut-être en eux-mêmes, mais qui, dans la circonstance présente, produisoient le pire de tous les effets, celui de jeter l'alarme parmi les prêteurs, et au milieu des circonstances les plus pressantes, d'enlever ainsi à l'état ses dernières ressources. Vainement le duc d'Orléans, sur l'invitation que lui en fit la reine, se rendit-il assidu aux assemblées du parlement pour essayer de modérer par de justes représentations et par des paroles conciliantes des prétentions si multipliées et si intempestives; vainement le premier président l'aida-t-il de tous ses efforts en faisant naître des délais, et profitant des moindres prétextes pour rompre les assemblées ou en rendre les délibérations inutiles: ni l'un ni l'autre ne gagnèrent rien sur ces esprits ardents et opiniâtres. Cependant la pénurie des finances devenoit de jour en jour plus effrayante; les coffres du roi étoient vides, les armées n'étoient point payées, et l'on se voyoit menacé non-seulement de perdre le fruit de tant de victoires qui devoient conduire à une paix utile et glorieuse, sur laquelle l'ennemi, instruit de nos discordes intestines, se rendoit déjà moins traitable, mais encore de voir de si grands succès se changer en revers dont la suite eût été incalculable.

Dans de telles extrémités, la régente crut qu'en accordant au parlement une partie de ses demandes, elle verroit finir ces dangereuses tracasseries: on fit donc tenir le 31 juillet, un lit de justice au jeune roi; le chancelier y lut une déclaration par laquelle la cour faisoit des concessions sur toutes les propositions qui lui avoient été présentées par le parlement; et la fin de son discours fut une défense formelle de continuer les assemblées de la chambre de Saint-Louis, et l'injonction aux magistrats de rentrer dans leurs fonctions accoutumées, et de rendre la justice aux sujets du roi.

La cour achevoit ainsi de montrer sa foiblesse, et ses adversaires n'en devinrent que plus hardis. La chambre de Saint-Louis cessa en effet de s'assembler; mais les assemblées des chambres recommencèrent dès le lendemain; et, malgré tout ce que put imaginer le premier président pour l'empêcher, la délibération s'établit sur la déclaration même du roi. Il fut arrêté que l'on feroit des remontrances; et, tandis qu'on les rédigeoit, de nouveaux articles, qui avoient été ou différés ou oubliés, furent mis sur le bureau.

Irritée au dernier point et ainsi poussée à bout, la régente se décida enfin à employer d'autres moyens: la victoire de Lens, que le duc d'Enghien, maintenant prince de Condé[111], venoit de remporter sur les Espagnols, lui parut une occasion favorable pour rompre le charme qui attachoit à la suite de quelques magistrats, une multitude qu'elle voyoit en même temps transportée d'un tel succès; et, éblouie de la gloire du jeune héros, elle se crut assez forte, après un si grand événement, pour faire un exemple, abattre d'un seul coup l'audace du parlement, et frapper de terreur les secrets auteurs de toutes ces manoeuvres séditieuses.

[Note 111: Le prince de Condé, son père, étoit mort le 26 décembre 1646.]

Elle y eût réussi sans doute, si elle n'eût eu en tête un ennemi encore plus actif et plus profond que son ministre n'étoit souple et rusé. Gondi, ennemi de Mazarin, qui l'avoit desservi dans une circonstance importante, mal vu à la cour, à laquelle il avoit d'abord voulu s'attacher, et où celui-ci avoit su le rendre odieux, cherchoit depuis long-temps, et ainsi que nous l'avons déjà dit, à faire son profit des tempêtes publiques qui commençoient à s'élever autour de lui, et dans lesquelles il n'avoit pas balancé à se jeter, comme dans son propre élément. Prodige d'adresse et de dissimulation, tandis que de sourdes libéralités lui gagnoient les coeurs des peuples, que, par une apparence de zèle religieux et de sollicitude pastorale, il captoit la confiance des classes plus élevées de la capitale, et que, par des manoeuvres plus savantes encore, il échauffoit, dans des assemblées mystérieuses, les esprits les plus turbulents et les plus déterminés du parti[112], ce prélat affectoit de donner à la cour des avis sincères et désintéressés sur les dangers qui l'environnoient, exagérant le péril, et chargeant les portraits, afin de n'être pas écouté; mais conservant, par cette conduite politique, une modération convenable à son caractère d'archevêque, et nécessaire à la réussite de ses projets. Il étoit ainsi parvenu à se rendre l'âme de la faction, le centre de tous ses mouvements secrets, lorsque la régente, croyant avoir bien pris toutes ses mesures, fit tout à coup enlever, non pas avec mystère et dans le silence de la nuit, mais en plein midi, au moment que l'on chantoit le _Te Deum_ pour le grand succès que venoient de remporter les armes de France, trois des plus opiniâtres parmi les membres du parlement, Charton, Blancmesnil et Broussel. Charton s'esquiva; Blancmesnil fut conduit à Vincennes, et le vieux Broussel emmené à Saint-Germain.

[Note 112: Il avoue lui-même, dans ses mémoires, que depuis le 28 mars jusqu'au 25 août, il dépensa trente mille écus, qui faisoient alors une somme considérable, pour se créer des partisans. Il ajoute, qu'afin de s'attirer l'estime et la confiance du public, il voyoit souvent les curés de Paris, les invitoit à sa table, et les consultoit sur le gouvernement de son diocèse; montrant un grand zèle pour la décence du culte, la pompe des cérémonies, les saluts, les processions, assistant à tout, officiant souvent lui-même, et prêchant dans la cathédrale, les couvents et les paroisses. Sous ce rapport il est difficile de pousser plus loin le cynisme des aveux que ne le fait ce scandaleux prélat.]

L'esprit de révolte, jusqu'alors comprimé, sembloit n'attendre qu'un acte de cette nature pour éclater avec toutes ses fureurs. L'arrestation de Blancmesnil fit peu de sensation; mais celle du vieux Broussel[113], cette idole du peuple, produisit une émotion générale. On s'assembla dans les rues; on s'excita mutuellement, on cria de toutes parts _aux armes_; les marchands, effrayés, fermèrent leurs boutiques, et la face de Paris fut changée en un instant.

[Note 113: La voiture qui l'enlevoit fut arrêtée et brisée par la populace, malgré la garde nombreuse qui l'environnoit. Broussel, jeté dans un autre carrosse que l'on rencontra par hasard, fut sur le point d'en être arraché par cette multitude, qui s'attachoit sans cesse à ses traces. Ce second carrosse se rompit encore, et le prisonnier eût été enlevé, si Guitaut, capitaine des gardes de la reine, n'eût envoyé le sien, dans lequel on le força d'entrer, et qui parvint enfin à gagner un relais placé près des Tuileries.]

Averti par ces cris, le coadjuteur, qui voyoit avec plaisir commencer des troubles dans lesquels il devoit jouer un rôle si dangereux et si brillant, jugeant nécessaire cependant de détruire les soupçons que la cour avoit déjà conçus contre lui à ce sujet, sort de l'archevêché en rochet et en camail pour aller trouver la reine, marche jusqu'au Palais-Royal, au milieu d'une foule immense, qui demandoit Broussel avec des hurlements de rage, y arrive, accompagné du maréchal de La Meilleraie, qu'il avoit rencontré à la tête des gardes, près le Pont-Neuf, cherchant à apaiser le tumulte, et que cette même populace avoit forcé à la retraite. Il y montre toute l'étendue du mal, et le maréchal confirme la peinture qu'il en fait. La reine et le cardinal n'écoutèrent point d'abord de tels discours, venant d'un homme que l'on regardoit comme l'auteur de la révolte; mais les avis, toujours plus alarmants, se succédèrent avec tant de rapidité, qu'il fallut enfin y penser sérieusement; et, parmi ceux qui s'en effrayèrent, Mazarin n'étoit pas le moins effrayé. On tint une espèce de conseil dont le résultat fut qu'il falloit rendre Broussel. Le coadjuteur vouloit qu'on le rendît sur-le-champ: la reine exigeoit qu'avant tout le peuple se séparât, et ce fut Gondi lui-même que l'on chargea de porter à la multitude cette espèce de capitulation. Il sentit tout le danger d'une semblable commission; mais il lui fallut céder, entraîné d'ailleurs par le maréchal de La Meilleraie, qui voulut l'accompagner, et dont l'emportement acheva de tout perdre. Tandis que le coadjuteur s'avançoit à la rencontre des mutins, et s'apprêtoit à leur parler, le maréchal se précipita vers eux d'un autre côté, à la tête des chevau-légers de la garde, agitant son épée, et criant de toutes ses forces: _Vive le roi! liberté à Broussel!_ Ce cri fut mal entendu, et ce mouvement parut un signe d'hostilité. On lui répond en criant _aux armes!_ il est assailli d'une grêle de pierres; et, perdant enfin patience au bout de quelques moments, il tire et blesse mortellement, vis-à-vis les Quinze-Vingts, un crocheteur qui, selon les uns, passoit tranquillement ayant sa charge sur le dos, selon d'autres se montroit le plus ardent parmi ceux dont il étoit environné. Alors la fureur du peuple ne connut plus de bornes: l'insurrection s'étendit dans tous les quartiers, et les environs du Palais-Royal furent dans un moment remplis de gens armés. Le coadjuteur, porté par la foule jusqu'à la Croix-du-Tiroir, y retrouva M. de La Meilleraie qui se défendoit avec peine contre un gros de bourgeois postés dans la rue de l'Arbre-Sec. Le prélat se jeta au milieu d'eux pour les séparer, et le maréchal fit cesser le feu de sa troupe; mais, au même instant, un autre peloton de séditieux, qui sortoit de la rue des Prouvaires, fit une décharge très-brusque sur les chevau-légers. Fontrailles, qui étoit auprès du maréchal, eut le bras cassé; un des pages du coadjuteur fut blessé, et lui-même renversé d'un coup de pierre qui l'atteignit à la tête. Enfin, ayant été reconnu au moment où un bourgeois, lui appuyant son mousqueton sur la tempe, alloit lui faire sauter la cervelle, il fut relevé, entouré avec de grandes acclamations; et, profitant avec beaucoup de présence d'esprit de cette circonstance pour dégager le maréchal, il marcha du côté des halles, entraînant avec lui toute cette populace, tandis que M. de La Meilleraie effectuoit sa retraite vers le Palais-Royal.

Ses exhortations, ses prières, ses menaces calment les esprits. La foule qui l'avoit accompagné, et à laquelle s'étoient joints tous les fripiers dont ce quartier fourmille, consent à déposer les armes; mais, obstinés à ravoir Broussel, ils le ramènent vers le Palais-Royal, où le maréchal de La Meilleraie, qui l'attendoit à la barrière, le fait entrer et le présente à la reine comme son sauveur et celui de l'État. Il y fut néanmoins accueilli avec un dédain ironique, parce qu'on ne cessoit point de le considérer comme l'auteur de la sédition qu'il avoit feint d'apaiser, et que la cour n'avoit encore qu'une idée imparfaite de la grandeur du mal. Gondi en sortit, la rage dans le coeur, et méditant des projets de vengeance. Cachant toutefois son dépit à la populace qui l'attendoit, il soutint jusqu'au bout le rôle de pacificateur qu'il avoit voulu prendre dans cette journée; et, forcé de se faire monter sur l'impériale de sa voiture, pour rendre compte à cette multitude du résultat de son ambassade, il lui parla avec un ton pénétré des promesses positives que la reine avoit données de la délivrance des prisonniers, promesses qu'il regardoit comme sacrées, et qui ne laissoient plus aucun prétexte au rassemblement. La nuit vint[114]; la cohue se dissipa, et Gondi rentra chez lui, blessé et en proie aux plus vives inquiétudes. Cependant on étoit si loin de se fier dans le public aux promesses de la reine, que beaucoup de bourgeois restèrent en armes devant leurs portes, et que des corps-de-garde furent distribués dans diverses parties de la ville; on en posa même un à la barrière des Sergents, à dix pas des sentinelles du Palais-Royal.

[Note 114: Le coadjuteur dit, dans ses mémoires, qu'il n'eut pas beaucoup de peine à adoucir cette multitude, parce que l'heure du souper approchoit. «Cette circonstance, ajoute-t-il, paroîtra ridicule; mais elle est fondée, et j'ai observé qu'à Paris, dans les émotions populaires, les plus échauffés ne veulent pas ce qu'ils appellent _se désheurer_.»]

Les alarmes du coadjuteur et la méfiance du peuple n'étoient que trop bien fondées: car, cette nuit même, on délibéroit, dans le conseil de la régente, sur les moyens de se rendre maîtres le lendemain de Paris[115]. Trois mécontents, Laigues, Montrésor et Argenteuil, vinrent successivement trouver le prélat, et lui donner les avis les plus sinistres sur les dispositions de la cour, qui, disoient-ils, vouloit à la fois le punir de la révolte, et le perdre dans l'esprit du peuple, en le faisant passer pour un des agents de ses promesses fallacieuses. Il n'en falloit pas tant pour enflammer cet esprit ardent et audacieux, pour le jeter dans les dernières extrémités. Il déclare à ses amis que, le lendemain avant midi, il sera maître lui-même de cette ville dont la cour prétend s'emparer, et commence sur-le-champ l'exécution d'un plan de défense que ceux-ci regardèrent d'abord comme le projet d'un insensé. Tandis que la régente et le ministre faisoient mettre sous les armes toute la maison du roi; qu'on introduisoit secrètement dans la ville quelques troupes cantonnées dans les environs, et que l'avis étoit donné aux bons bourgeois sur lesquels la cour croyoit pouvoir compter, de s'armer secrètement, les agents de Gondi parcouroient la ville, en y répandant les bruits les plus alarmants; lui-même se concertoit avec plusieurs colonels de quartiers qui lui étoient dévoués, faisoit établir des pelotons de leurs milices depuis le Pont-Neuf jusqu'au Palais-Royal, dans tous les endroits où l'on avoit entendu dire que la cour devoit faire poster des troupes, s'emparoit de la porte de Nesle, et faisoit commencer les barricades. Le jour paroissoit à peine que le parlement étoit déjà assemblé.

[Note 115: On n'a jamais su précisément ce qui avoit été agité dans ce conseil; les uns disent qu'Anne d'Autriche vouloit casser tout ce qui avoit été fait dans le parlement, depuis les assemblées de la chambre de St. Louis; d'autres, qu'elle prétendoit casser le parlement lui-même, ou l'interdire et l'exiler. Il paroît certain du moins que tous ses desseins, quels qu'ils fussent, étoient violents.]

La cour ignoroit absolument toutes ces dispositions. À six heures du matin, le chancelier Séguier sort de sa maison et prend la route du Palais, où il devoit, suivant les uns, casser tout ce que le parlement avoit fait jusque là, suivant d'autres, lui prononcer son interdiction absolue. Sa voiture est arrêtée sur le quai de la Mégisserie, par les chaînes déjà tendues; il est reconnu, entouré, menacé; des cris de _mort_ se font entendre, et le poursuivent jusqu'au quai des Augustins. Il se sauve, suivi de son frère, l'évêque de Meaux, et de sa fille, la duchesse de Sully, dans l'hôtel du duc de Luynes; la populace y pénètre après lui, le cherchant partout avec des cris effroyables[116]. Un hasard presque miraculeux le dérobe aux perquisitions de ces assassins. Le maréchal de La Meilleraie accourt avec une troupe de cavaliers, et le délivre enfin de cette horrible position. La foule, qui s'écarte un moment devant les soldats, plus furieuse encore de voir sa proie lui échapper, se réunit de nouveau, poursuit sa voiture jusqu'au Palais-Royal, l'accablant d'une grêle de pierres et de balles: la duchesse de Sully en fut légèrement blessée au bras; quelques gardes et un exempt de police sont tués.

[Note 116: Il s'étoit jeté dans un petit cabinet, où, livré aux plus mortelles angoisses, il se confessoit à son frère, et se préparoit à la mort. Le lieu paroissant extrêmement abandonné, les mutins se contentèrent de frapper plusieurs coups contre la cloison, et d'écouter s'ils n'entendroient pas quelque bruit. Ils allèrent ensuite visiter d'autres appartements.]

Cette fureur se communique dans un instant à toute la ville: la populace des faubourgs se précipite de toutes parts vers le palais et la cité, où le gros du rassemblement étoit déjà formé. En moins de deux heures près de treize cents barricades sont élevées dans Paris; tous les dépôts d'armes sont ouverts ou forcés; l'air retentit des plus horribles imprécations contre Mazarin et les autres ministres; la reine elle-même n'est point ménagée. Les cris de _vive Broussel! vive le coadjuteur!_ se mêlent à ces cris forcenés. Cependant le parlement, assemblé tumultuairement, décidoit d'aller en corps redemander à la régente ses membres arrêtés; et la cour faisoit solliciter alors ce même coadjuteur qu'elle avoit outragé la veille, pour obtenir de lui qu'il calmât la sédition. Il s'en défendit avec une douleur hypocrite, et le parlement se mit en marche pour le Palais-Royal, au milieu des acclamations d'une multitude qui abaissoit devant lui ses armes et faisoit tomber ses barricades. Le premier président, Mathieu Molé, marchoit à la tête de sa compagnie. Il parla à la reine avec beaucoup de chaleur et d'éloquence, essayant de la convaincre qu'il n'y avoit d'autre moyen de calmer une population entière, prête à se porter aux dernières extrémités, que de rendre les prisonniers. La reine, d'un caractère inflexible jusqu'à l'opiniâtreté, ne lui répondit que par des reproches et par des menaces, et sortit brusquement pour ne pas en entendre davantage. Molé et le président de Mesmes, qui avoient un égal dévouement pour la cour, mais non pas le même courage, reviennent et veulent tenter un dernier effort au moment où la compagnie s'apprêtoit à sortir: ils rembrunissent encore les couleurs du tableau, montrent Paris entier, armé, furieux, et sans frein, l'État sur le penchant de sa ruine; ils n'obtiennent rien. Mazarin propose seulement de rendre les prisonniers, si le parlement consent à ne plus s'occuper de l'administration, et à se renfermer uniquement dans ses fonctions judiciaires: la compagnie promet de s'assembler le soir pour délibérer sur cette proposition; la cour est satisfaite de cette promesse qui lui faisoit gagner du temps, ce qui étoit beaucoup pour elle; et les magistrats commencent à défiler pour retourner au palais.