Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 2/8)

Part 5

Chapter 53,386 wordsPublic domain

Dans l'obscurité profonde qui règne sur la fondation de cet édifice, cet habile critique hasarde une conjecture qui paroît plus vraisemblable: nous la rapporterons en entier, parce qu'elle est pleine de recherches curieuses, qui peuvent servir à l'histoire des moeurs de ces temps reculés.

«Je pense, dit-il, que les religieux de la Croix-Saint-Ouen, se réfugiant à Paris, durent s'adresser ou au roi, ou au comte, ou aux officiers municipaux, pour avoir un asile; et ceux-ci purent leur donner l'ancien _Parloir-aux-Bourgeois_[73], et la chapelle qui en dépendoit, où ils déposèrent leurs reliques. Dom Mabillon, qui varie sur cette époque, qu'il place en 898 dans un endroit et en 918 dans un autre, qui parle de l'union de ces religieux à ceux de Saint-Germain dix ans après leur arrivée, quoiqu'il eût avancé que dès lors ils avoient été reçus à l'abbaye, ne paroît cependant point éloigné de cette idée[74]. Il est probable que la continuité des ravages causés par les Normands, et le peu d'intervalle qu'il y eut entre les hostilités qu'ils commirent, obligèrent les religieux de la Croix-Saint-Ouen à profiter des ressources que leur offroient ceux de Saint-Germain. Ils étoient privés de secours; leurs biens étoient devenus la proie des barbares, auxquels on en avoit cédé une partie par les traités: dans ces extrémités ils avoient trouvé dans la charité de leurs confrères de quoi fournir à tous leurs besoins; et ce fut pour en procurer à ceux-ci une espèce d'indemnité, que Robert[75], frère du roi Eudes, qui jouissoit de l'abbaye Saint-Germain, pria Charles-le-Simple d'y unir celle de la Croix-Saint-Ouen. Je crois pouvoir appuyer mon opinion sur la charte même d'union et sur les faits qui l'ont suivie: elle est datée de Compiègne, le 2 des ides de mars (le 14), indiction 6, l'an 26 du règne de Charles, le 21 de sa réintégrande[76]. Ces époques concourent avec l'an 918.

[Note 73: Nous parlerons avec quelque détail de ce monument, à l'article de l'Hôtel-de-Ville.]

[Note 74: _Acta SS. Ben. Sæc._ 3, part. I, p. 594.]

[Note 75: _V._ ce que nous avons dit des _Commendes_, p. 211, Ire partie.]

[Note 76: Dubreul, Suppl., 84.]

»1º Il n'est point parlé dans cette charte d'une union précédente, dont on accorde la confirmation, mais d'une union actuelle. On y lit: _Robertus..... suggessit concedere abbatiam quæ nuncupatur Crux-Sancti-Audoeni, monachis prælibati confessoris Germani_. 2º Ce n'est point à la réquisition des religieux de la Croix-Saint-Ouen; il n'en est point parlé, ni même de leur consentement, qui cependant étoit nécessaire pour une semblable union. 3º Il semble que cette union ait été involontaire de leur part, puisqu'à peine un mois étoit écoulé depuis qu'elle avoit été ordonnée, que, la paix avec les Normands ayant été signée, ces religieux retournèrent à leur monastère. 4º On peut encore inférer du diplôme de Charles III, que les reliques de saint Leufroi et des autres saints, apportées de Normandie, n'avoient point encore été déposées à l'abbaye Saint-Germain, puisqu'un des motifs de cette union étoit de les exposer à la vénération publique; motif qu'on ne pouvoit alléguer, si elles eussent été à Saint-Germain-des-Prés: _Corpora sanctorum hactenùs debitâ veneratione carentium.... quapropter, tam pro veneratione sanctorum cinerum Audoeni scilicet archiepiscopi, necnon beatorum confessorum Leufredi fratrisque ejus Agofredi_, etc.; et il ajoute que c'est dans l'intention qu'elles y soient transférées: _Ut deinceps prædictorum membra sanctorum diù divino officio carentium, au eisdem coenobitis reverenter susciperentur, cultuque divino secus beatos artus Germani collocata honorarentur_. Si les religieux de la Croix-Saint-Ouen avoient été reçus, à leur arrivée, à Saint-Germain-des-Prés, les reliques qu'ils avoient apportées n'auroient-elles pas été déposées dans cette église? n'y auroient-elles pas attiré un concours de dévotion? auroient-elles été privées _long-temps_ du culte et de la vénération des fidèles? Il en faut donc conclure, contre l'assertion des savants bénédictins que j'ai cités[77], et des historiens qui les ont suivis, que ces reliques furent d'abord mises dans la chapelle du Parloir-aux-Bourgeois, qui, en conséquence, en prit le nom, et qu'elles n'en furent tirées que lors de l'union des religieux qui les avoient apportées avec ceux de l'abbaye Saint-Germain; union involontaire de leur part, qui ne dura qu'un mois, et qui n'a aucun des caractères qui annoncent une donation libre et fondée sur la reconnoissance. La petite chapelle qui avoit servi de dépôt aux reliques de saint Leufroi avoit sans doute été fréquentée par les fidèles: la dévotion aura suggéré d'y mettre un chapelain pour y faire l'office, etc., etc.»

[Note 77: D. Mabillon et plusieurs de ses confrères.]

Cette opinion se trouve fortifiée par le droit de patronage qu'exerçoit sur cette église la paroisse de Saint-Germain-l'Auxerrois, dans laquelle elle étoit située. Ce droit, qui avoit été accordé à son chapitre par des lettres de Galon, évêque de Paris, en 1113, fut confirmé et ratifié par ses successeurs, Maurice de Sully et Renaud de Corbeil; et ce dernier lui annexa les revenus de cette chapelle, pour augmenter les distributions de ses chanoines. Une foule de titres[78] semble prouver que, dès le temps de Maurice, elle étoit réputée église paroissiale, et desservie par un curé jouissant de tous les émoluments attachés à cette place. Les nouvelles dispositions de Renaud en faveur du chapitre de Saint-Germain, la firent supprimer après la mort du curé alors existant, et l'office divin y fut depuis célébré par un chapelain à la nomination des chanoines, lequel étoit obligé de leur payer 200 livres par année sur les offrandes qui s'y faisoient.

[Note 78: _Hist. eccl. Par._, t. II, p. 295. Archiv. de S. Germ... Test. Christ. Malcion....... Nouvelle Gaule chrétienne, tom. VII, col. 253, etc.]

Cette chapelle a subsisté jusqu'en 1684. Alors elle fut démolie pour l'exécution du projet qu'on avoit formé d'agrandir les bâtiments et les prisons du Grand-Châtelet, et le service, ainsi que les revenus, en furent transférés, tant à Saint-Germain qu'à Saint-Jacques-de-la-Boucherie.

Les auteurs de _la Gaule chrétienne_ ont rappelé que c'étoit dans cette chapelle que l'on conservoit une pierre qui servoit d'étalon pour les poids et les mesures, ou, pour mieux dire, qui avoit anciennement servi à cet usage; car long-temps avant qu'elle eût été démolie, les poids et mesures avoient été déposés dans d'autres lieux, comme nous aurons bientôt occasion de le dire.

LA GRANDE BOUCHERIE.

Elle étoit autrefois située derrière le Châtelet et à l'entrée de la porte de Paris[79].

[Note 79: Le corps de bâtiment où elle étoit placée existe encore, et est occupé par des marchands de diverses professions.]

Il n'y avoit, dans l'origine, à Paris, qu'une seule boucherie établie au parvis Notre-Dame. Mais, lorsque la ville commença à s'agrandir du côté du nord, il s'en forma une seconde auprès du Grand-Châtelet; depuis on en établit encore une autre vis-à-vis cette seconde, dans une maison qui avoit appartenu à un changeur nommé _Guerri_, et que le roi Louis-le-Gros avoit achetée en 1134, pour en faire un don aux religieuses de Montmartre. L'opinion de Piganiol, qui prétend que cette maison fut la première boucherie du côté de la ville, est évidemment fausse; et l'histoire de Saint-Martin dit positivement que le même Louis-le-Gros, pour indemniser Guillaume de Senlis, dans le fief duquel étoit la maison de Guerri, lui donna un des étaux qui lui appartenoient dans la Grande-Boucherie, _inter veteres status carnificum_[80]. On ne peut pas même douter que, plusieurs siècles auparavant, il n'y eût des marchés de ce genre au nord et au midi.

[Note 80: _Hist. S. Mart._, lib. IV, fol. 330.]

Quelque temps après l'accroissement de la boucherie du Châtelet, les chevaliers du Temple jugèrent à propos d'en établir une sur leur territoire: les bouchers de la maison de Guerri crurent avoir le droit de s'opposer à cet établissement, prétendant que nul ne pouvoit tenir boucherie sans leur consentement; mais il subsista malgré leurs réclamations, et Philippe-Auguste, qui régnoit alors, leur permit seulement, comme par une sorte de compensation, de vendre du poisson d'eau douce. Depuis, ces bouchers associés[81] achetèrent en différents temps, de divers particuliers, les places des environs, pour réunir le tout dans une même enceinte qui composa _la Grande-Boucherie_; mais auparavant ils abandonnèrent l'ancienne place qu'ils avoient dans la Cité, et le roi la donna à l'évêque et au chapitre, qui en conservèrent les étaux et y établirent d'autres boucheries.

[Note 81: Cette association étoit faite en nom collectif, et composée de dix-huit à dix-neuf familles, qui possédoient ensemble la boucherie de la porte de Paris, et celle du cimetière Saint-Jean; de manière que si les mâles d'une de ces familles venoient à manquer, les autres en héritoient, à l'exclusion des bâtards et des femmes. Quoique ces bourgeois fussent très-riches, cependant ils exerçoient eux-mêmes leur métier: ils y étoient même obligés, comme on le voit par les registres du parlement, et il leur étoit défendu de louer leurs étaux à d'autres. Cette communauté de bouchers avoit une juridiction particulière et une chambre de conseil; l'appel de leurs jugements alloit au Châtelet, et ils ont conservé ce privilége, jusqu'à ce que Louis XIV eut réuni au Châtelet toutes les justices particulières de la ville et des faubourgs de Paris. De ces familles de bouchers, il ne restoit plus, dans le siècle dernier, que les _Sainctyons_ et les _Thiberts_.]

Cette Grande-Boucherie occupoit, dans l'origine, un plus grand espace que dans les temps suivants. Hugues Aubriot, prévôt de Paris sous Charles VI, força d'abord les bouchers d'abattre, à leurs dépens, une de leurs maisons située près des prisons du Châtelet, et de retirer de deux toises en oeuvre la clôture même de la Boucherie, afin d'agrandir d'autant la rue située entre cet édifice et le Grand-Châtelet[82].

[Note 82: Pig., p. 51.]

Le second retranchement à leur terrain arriva lors de ces malheureuses factions qui agitèrent l'État sous le règne du même prince. Dans cette anarchie violente, dont nous ne tarderons pas à offrir le tableau, les bouchers, qui avoient pris le parti du duc de Bourgogne, se signalèrent par de si grands excès, commirent de telles cruautés, que, lorsque le parti du duc d'Orléans triompha un moment de l'autre en 1416, on crut nécessaire de tirer une vengeance éclatante de ces mutins. Quelques-uns d'entre eux furent punis rigoureusement; et le roi, par ses lettres du 13 mai 1416, ordonna que la Grande-Boucherie seroit rasée, ce qui fut exécuté. Au mois d'août suivant, leur communauté fut abolie, on révoqua leurs priviléges; en même temps il fut ordonné que tous les bouchers de Paris ne composeroient plus qu'une même communauté, régie comme celles de tous les autres arts et métiers, et que quatre nouvelles boucheries seroient établies[83]. Mais au mois d'août 1418, les bouchers destitués obtinrent des lettres-patentes qui les réintégroient, et portoient permission de faire _refaire, construire et édifier ladite Boucherie en la place où elle souloit être_[84]. En conséquence de cet arrêt, ils s'adressèrent au voyer de Paris, afin de prendre avec lui l'alignement des anciennes fondations. Mais la fouille que l'on fit alors ayant fait reconnoître le peu de régularité qui régnoit dans ces places et étaux, acquis successivement et par parcelles, puis renfermés ensuite dans la même enceinte, ainsi que l'incommodité qui pouvoit en résulter pour le public, si on en laissoit rétablir les parties saillantes qui avoient long-temps obstrué les rues d'alentour, il fut dressé un plan nouveau, dans lequel ces rues se trouvèrent dégagées, mais qui fit perdre aux propriétaires quinze toises carrées de leur fonds. Malgré leurs vives réclamations, ce plan, conforme à l'utilité publique, fut maintenu. Depuis il leur fut encore retranché trois étaux en 1461, sous Louis XI; mais cette fois ils obtinrent un dédommagement de pareil nombre d'étaux dans le cimetière Saint-Jean, sous la charge d'une légère redevance annuelle, qu'ils payoient encore dans le siècle dernier[85].

[Note 83: Leurs places furent désignées devant Saint-Leufroi, près le Petit-Châtelet, dans la halle de Beauvais et le long des murs du cimetière Saint-Gervais.]

[Note 84: Les mêmes lettres portoient que les quatre nouvelles boucheries seroient démolies; mais ce dernier article n'eut point son entière exécution. À l'exception de celle qui avoit été bâtie vis-à-vis Saint-Leufroi, et qui fut abattue, parce qu'elle eût été trop près de la grande, toutes ces nouvelles boucheries furent conservées. (Traité de la Police, t. I, p. 1205. et suiv.)]

[Note 85: Soixante liv. parisis pour les trois étaux.]

Jaillot pense que la Grande-Boucherie n'étoit point alors située à l'endroit où nous l'avons vue, mais de l'autre côté, entre les rues de la Saulnerie et Pierre-au-Poisson. Il prétend que son dernier emplacement étoit alors occupé par un four public, nommé le _Four d'Enfer_; et les raisons qu'il en donne sont fondées sur des titres qui leur donnent beaucoup de vraisemblance[86].

[Note 86: Recherches sur Paris; quartier Saint-Jacques-de-la-Boucherie, p. 18.]

St-JACQUES-DE-LA-BOUCHERIE.

Nous retombons à chaque instant dans les ténèbres profondes de ces antiquités, dont aucun titre authentique n'aide à démêler l'origine. Saint-Jacques-de-la-Boucherie est encore un de ces monuments sur lesquels on ne sait rien de certain, et au sujet desquels on a fait des milliers de conjectures. Dubreul, Malingre, Sauval, les historiens de l'église et de la ville de Paris, semblent adopter la tradition qui porte qu'anciennement cette église étoit une simple chapelle sous l'invocation de sainte Anne, chapelle qui fut changée en paroisse sous le règne de Philippe-Auguste. L'abbé Lebeuf réfute cette opinion, en prouvant que le culte de sainte Anne n'a été reçu en France qu'au treizième siècle[87]; mais celle qu'il présente n'est pas mieux fondée, car il pense que Henri Ier et _Agnès_ de Russie sa femme purent faire construire cette chapelle qu'on dédia sous le titre de _Sainte-Anne_, parce que, dit-il, le nom d'Agnès se disoit en latin _Agna_ et _Anna_. On pourroit lui contester que ces deux mots latins aient jamais été employés dans ce sens; mais une objection beaucoup plus forte, et qui renverse toute son hypothèse, c'est que, suivant nos meilleurs historiens, la princesse qu'épousa Henri Ier se nommoit _Anne_ et non _Agnès_, et que dans la charte de fondation de Saint-Martin-des-Champs, où il lit _Signum Agnetis_, il faut lire _Annæ reginæ_, qui s'y trouve après la signature de Henri Ier et de Philippe son fils[88].

[Note 87: T. I, p. 314.]

[Note 88: _Hist. S. Martin_, p. 6.]

Un autre auteur (l'abbé Villain), qui a donné l'histoire particulière de cette église[89], n'ayant pu trouver d'autorité suffisante pour en fixer l'origine, a cru qu'il lui étoit permis d'opposer conjectures à conjectures, et, d'après cela, n'a pas craint de présenter cette chapelle comme fondée _dans des temps peu éloignés de ceux de la domination des Romains_. Cependant il lui a été impossible de prouver ce qu'il avoit avancé; et s'il s'est livré à une semblable idée, c'est qu'il n'a considéré les accroissements de Paris, du côté du nord, que comme de simples habitations de bouchers et de tanneurs que la police romaine excluoit du sein des villes. Cependant ce faubourg étoit habité, dès les commencements, par toutes sortes de citoyens; et quoique les Normands l'eussent détruit à plusieurs reprises, cependant, sous la première et la seconde race de nos rois, les historiens font déjà mention des églises de Saint-Martin, de Saint-Laurent, de Saint-Gervais, de la chapelle Saint-Pierre, dite depuis Saint-Méri, et de celle de Sainte-Colombe, qu'on croit être l'église Saint-Bon. Mais on ne trouve dans aucun d'eux qu'il existât alors une chapelle représentée aujourd'hui par l'église Saint-Jacques; de manière qu'avant l'onzième siècle et peut-être même le suivant, on cherche vainement quelque trace de cet édifice. Quant à cette autre conjecture de l'abbé Lebeuf, que l'ancienne église de Saint-Martin étoit située vers l'endroit où est celle de Saint-Jacques, elle paroît contredire toutes les traditions qui nous en sont restées, comme nous le ferons voir en parlant de cette ancienne basilique.

[Note 89: En 1758.]

Il n'y a pas moins d'incertitudes sur les causes qui ont fait de cette chapelle une dépendance de l'abbaye de Saint-Martin-des-Champs. Parmi une foule d'opinions diverses, qu'il seroit fastidieux de rapporter, au milieu de tant de variations et d'obscurités, voici ce qui nous semble le plus vraisemblable. Il existoit certainement, au douzième siècle, une chapelle à l'endroit où est située l'église de Saint-Jacques-de-la-Boucherie; mais on n'a point de preuves qu'elle portât le nom de Sainte-Anne, et si elle eût été sous l'invocation de Sainte-Agnès, le culte de cette première titulaire s'y seroit perpétué: cependant on n'en a jamais fait la fête, ni aucune mémoire particulière dans cette église. On peut prouver en outre que les religieux de Saint-Martin ne la possédoient point encore en 1097 ni en 1108, par la raison qu'elle n'est point énoncée dans les bulles d'Urbain II et de Pascal II, relatives à ces religieux, et données dans ces deux années[90]. Mais d'autres titres font voir qu'elle ne tarda pas à leur appartenir, et ce fut peut-être un don de Ponce, abbé de Cluni, qui vivoit dans ce temps-là. Elle fut, suivant les apparences, érigée dès lors en paroisse pour la commodité des habitants qui se trouvoient trop éloignés de Saint-Martin, et qui pouvoient avoir besoin d'être administrés pendant la nuit. En effet, on la trouve indiquée sous ce titre dans la bulle de Calixte II[91], donnée l'an 1119, et dans laquelle sont rappelées toutes les possessions de l'abbaye de Saint-Martin. C'est le premier titre authentique qui fasse mention de cette église. Il en résulte que Dubreul, Sauval et plusieurs autres se sont trompés en ne plaçant son érection en paroisse que sous Philippe-Auguste et vers l'an 1200.

[Note 90: _Hist. S. Mart._, p. 148 à 153.]

[Note 91: _Hist. S. Mart._, p. 156.]

Cette église n'eut d'abord aucun surnom: son voisinage de la Grande-Boucherie, ou peut-être les nombreuses habitations de bouchers dont elle étoit environnée dans les premiers temps, lui firent donner celui qu'elle porte à présent; et l'abbé Lebeuf se trompe encore, lorsqu'il dit qu'elle ne le doit qu'à la nécessité de la distinguer de deux autres églises connues également sous le nom de Saint-Jacques[92]. L'origine de ces deux dernières ne remonte pas plus haut que le quatorzième siècle, et l'on peut démontrer que celle-ci étoit appelée _Ecclesia S. Jacobi de_, ou, _in carnificeriâ_, plus de soixante-dix ans auparavant.

[Note 92: Saint-Jacques-l'Hôpital et Saint-Jacques-du-Haut-Pas.]

Cette église étant devenue successivement trop petite pour le nombre toujours croissant de ses paroissiens, on fut obligé d'y faire, à plusieurs reprises, des augmentations qui la rendirent extrêmement irrégulière, parce qu'on se trouvoit gêné par le terrain. Le vaisseau en étoit grand et élevé, mais d'un mauvais gothique; on y avoit pratiqué un grand nombre de chapelles dont quelques-unes furent détruites en 1672, du côté du chevet, pour élargir la rue des Arcis qu'elles obstruoient.

Dans ces constructions incohérentes, ce qu'il y avoit de plus ancien se voyoit du côté oriental du choeur et dans l'aile septentrionale. Ces parties sembloient être du quatorzième siècle. Dès 1374, les habitants de cette paroisse ayant obtenu, par échange, du prieur de Saint-Éloi, une maison située près de leur église, l'avoient abattue peu de temps après; et sur cet emplacement ils avoient élevé l'extrémité orientale des deux ailes de cette église du côté du midi. On multiplia peu à peu les ailes de ce côté; et ces dernières parties étoient ce qu'il y avoit de moins ancien avec la tour et le portail. On y reconnoissoit le goût gothique du quinzième siècle, et même du commencement du seizième. La tour, qui ne fut achevée que sous le règne de François Ier, et qui existe encore[93], est très-élevée et d'un travail délicat; mais il est faux qu'elle soit la plus haute de toutes les tours de Paris, et qu'elle surpasse en élévation celles de Notre-Dame: elle est couronnée aux quatre coins par les symboles des quatre évangélistes.

[Note 93: L'église a été abattue et convertie en marché. La tour est devenue une propriété particulière.]

Le petit portail de cette église, du côté de la rue de Marivault, avoit été bâti, en 1399, aux dépens du célèbre Nicolas Flamel[94]. La maison où il demeuroit faisoit le coin de cette rue et de celle des Écrivains, et dans le siècle dernier on voyoit encore, sur de gros jambages, sa figure et celle de Pernelle sa femme, entourées d'hiéroglyphes et d'inscriptions. Ils étoient encore représentés dans l'église sur le pilier près de la chaire[95], et sur la petite porte qu'ils avoient fait construire[96].

[Note 94: L'existence de ce personnage singulier parut, dit-on, mystérieuse et pleine de prodiges à ses contemporains, parce qu'ils lui virent faire des choses qui leur semblèrent fort au-dessus et de la condition obscure dans laquelle il étoit né, et des moyens que pouvoit lui fournir la profession d'écrivain qu'il exerçoit: car, ajoute-t-on, sortant tout à coup de la médiocrité où il sembloit devoir toujours vivre, il tira d'honnêtes familles de la misère, dota des filles, secourut la veuve et l'orphelin, fonda des hôpitaux, répara des églises; enfin se répandit en largesses plus grandes qu'il n'appartenoit d'en faire à un particulier, et même à un particulier opulent.