Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 2/8)
Part 36
Le porche de cette église s'annonce par quatre colonnes de l'ordre dorique, surmontées d'un fronton[592]. Deux rangs de colonnes ioniques, d'un diamètre moins fort que celles du portique, se prolongent intérieurement dans toute la longueur de l'édifice, et séparent la nef des bas-côtés par un péristyle de dix-huit pieds de largeur. La nef est large de trente-six pieds; ce qui donne pour largeur totale soixante-seize pieds. La profondeur de cette basilique est de plus du double, depuis les colonnes extérieures jusqu'à celles qui décorent la niche du fond du sanctuaire, au milieu duquel s'élève, sur quelques marches, l'autel principal, isolé à la romaine. Toute cette ordonnance a beaucoup d'élégance et de majesté.
[Note 592: _Voyez_ pl. 63.]
La voûte présente une singularité dont il n'y a eu qu'un seul autre exemple à Paris. Elle est construite en bois, d'après un procédé particulier, découvert dans le seizième siècle par Philibert Delorme[593]. Cette construction, beaucoup moins dispendieuse que les voûtes en pierre et presque aussi solide, se compose de plats-bords de sapin, dont l'assemblage est très-ingénieux parce qu'il est très-simple. Celle-ci est d'une parfaite exécution; décorée de caissons et peinte en couleur de pierre, elle en offre l'apparence au point de tromper l'oeil le plus exercé[594].
[Note 593: Nous en parlerons avec plus de détail à l'article de la Halle aux blés.]
[Note 594: _Voyez_ pl. 64.]
À l'extrémité des péristyles intérieurs qui forment les bas-côtés, sont deux chapelles, dont l'une est dédiée à la Vierge et l'autre à saint Philippe, patron de l'église. On voit par la solidité de leurs masses qu'elles étoient destinées, dans l'origine, à supporter deux tours qui devoient servir de clocher. Les raisons d'économie qui avoient déterminé la fabrique à faire construire la voûte en bois, la portèrent à substituer à ces tours un petit campanille situé au chevet de l'église.
On se plaint avec raison qu'un édifice aussi élégant ne soit pas isolé au milieu des habitations qui l'environnent. Nous ne pouvons nous empêcher de remarquer à cette occasion que Paris est peut-être la ville de l'Europe où les monuments publics sont le plus fréquemment obstrués par des édifices particuliers, qui leur ôtent toute leur majesté, et nuisent même à leur conservation. Avant la révolution, on ne pouvoit excepter de ce défaut général que l'église de Notre-Dame, le dôme des Invalides, la Sorbonne, les Jésuites de la rue Saint-Antoine, et quelques couvents de femmes, tels que le Val-de-Grâce, les Carmélites, etc., etc. Depuis les nouveaux embellissements que l'on a faits à cette capitale et que l'on continue d'y faire, quelques églises ont été dégagées, et nous espérons qu'un monument aussi remarquable que Saint-Philippe du Roule obtiendra quelque jour le même honneur, et se présentera au milieu de deux rues latérales que l'architecte de cette église avoit sans doute fait entrer dans son plan.
CHAPELLE BEAUJON,
DÉDIÉE À SAINT-NICOLAS.
M. Beaujon, conseiller d'état, et receveur général des finances, fit bâtir, il y a environ trente ans, ce joli monument, avec le projet d'en faire à la fois une succursale de Saint-Philippe du Roule et le lieu de sa sépulture. Cet homme opulent, et qui faisoit un noble usage de ses richesses, avoit fait choix, pour ériger tous ses bâtiments, d'un architecte plein de talents, nommé _Girardin_, lequel parut se surpasser lui-même dans cette occasion.
La disposition heureuse de cette chapelle, la parfaite exécution de tous ses détails, la richesse et le bon goût de sa décoration, où rien n'est épargné, tout concourt à placer ce petit monument au nombre des productions les plus agréables de notre architecture[595]. La nef est soutenue par deux rangs de colonnes isolées, formant galeries latérales; des murs ornés de niches au-dessus d'un stylobate leur servent de fond.
[Note 595: _Voyez_ pl. 70.]
La voûte de cette nef, décorée de caissons, reçoit le jour par haut, au moyen d'une lanterne carrée. À son extrémité est une rotonde également ornée d'un péristyle corinthien et qui est éclairée de la même manière. L'autel circulaire est placé au centre. Cette distribution de lumières, qui n'étoit point alors aussi usitée qu'elle l'est devenue depuis, produit un effet séduisant, et fait singulièrement valoir les formes de cette architecture, à laquelle on ne peut reprocher que d'être employée sur une trop petite échelle, et de présenter trop d'objets dans un petit espace. Si le propriétaire et l'artiste eussent vécu quelques années de plus, on assure que leur projet étoit d'exécuter, une seconde fois, ce plan dans les dimensions plus vastes d'une église paroissiale; en effet, on ne peut s'empêcher de penser, en considérant cette composition, et en songeant au talent supérieur, au goût excellent de l'artiste qui l'a conçue, qu'elle étoit destinée à recevoir une seconde exécution; et qu'en l'élevant, à la fois, sur un si noble dessin, et dans d'aussi petites proportions, il ne l'ait pas uniquement regardée comme le modèle d'un plus grand édifice. Si ce projet eût pu être réalisé, on auroit eu alors un monument également admirable par la noblesse, la richesse et l'élégance.
Quoi qu'il en soit, l'église de Saint-Philippe du Roule et cette chapelle de Saint-Nicolas, bâties à peu près à la même époque et dans le même quartier, peuvent être regardées, après l'église Sainte-Geneviève, comme les premiers triomphes remportés publiquement par le bon goût, dans la lutte déjà établie en France entre l'architecture moderne et l'architecture antique. Depuis long-temps l'art avoit franchi, dans sa théorie, les limites où une ancienne routine s'efforçoit de le contenir; on rappeloit sans cesse, dans les compositions académiques, les temples grecs et romains, et l'on rejetoit avec une sorte d'horreur ce système de piliers, d'arcades et de niches carrées qui sembloit auparavant pouvoir seul constituer l'ordonnance des édifices sacrés. Girardin eut le bonheur d'exécuter, des premiers, et dans le même projet, deux pensées puisées dans l'antique: une basilique et un temple rond périptère; il le fit aux applaudissements unanimes de tous les jeunes artistes, dont les portefeuilles étoient remplis d'études puisées à la même source, études qu'ils opposoient sans cesse au style maniéré des architectes du siècle de Louis XIV. La révolution en architecture fut dès lors complète et sans retour.
On ne peut trop regretter qu'elle ne se soit pas opérée un siècle plus tôt; les édifices vastes et nombreux qui s'élevèrent dans ce long intervalle n'auroient pas eu ce caractère mesquin et bizarre qu'on leur a si justement reproché. Les conceptions de cette époque fameuse sont grandes, mais les détails en sont petits et de mauvais goût; et, dans la plus belle des capitales, l'oeil est affligé de ne rencontrer partout que des décorations factices qui contrastent désagréablement avec la majesté et la vaste dimension des monuments. Il en résulte que Paris, si remarquable sous tant de rapports, n'offre souvent qu'un intérêt médiocre sous celui de l'architecture.
HOSPICE BEAUJON.
Cet hospice, situé dans le faubourg du Roule, fut créé, en 1784, par le même M. Beaujon, fondateur de la jolie chapelle dont nous venons de parler. Il eut pour but, en formant cet établissement, de pourvoir à l'éducation des pauvres enfants de ce quartier. En effet, cet hospice, doté par lui de 25,000 liv. de rentes, étoit destiné à recevoir douze garçons et douze filles, orphelins et nés dans le faubourg. Ils y étoient nourris, vêtus, instruits, depuis l'âge de six ans jusqu'à douze, époque à laquelle on leur donnoit 400 livres pour payer l'apprentissage du métier qu'ils avoient choisi.
Cette maison, dont l'architecture offroit une distribution heureuse et surtout très-propre à un édifice de ce genre, étoit gouvernée par des soeurs de la Charité; des frères des Écoles chrétiennes dirigeoient l'éducation des garçons, et des ecclésiastiques étoient chargés du spirituel[596].
[Note 596: Cet hospice porte maintenant le titre d'hôpital, et est administré par le gouvernement.]
SAINT-PIERRE DE CHAILLOT.
En traversant la rue _Neuve de Berri_, située à peu de distance de la chapelle Saint-Nicolas, on se trouve en face des Tuileries, au milieu de la grande allée des Champs-Élysées, et de là on découvre à droite le village de Chaillot.
Ce village fut pendant long-temps hors de la ville, qui, par ses accroissements successifs, s'en rapprochoit de jour en jour davantage. Enfin il arriva en 1659 que leurs extrémités se confondirent; et alors il fut déclaré faubourg de Paris, sous le nom de faubourg de la Conférence. Depuis cette époque, ce village fait partie de la capitale, et à ce titre son histoire doit trouver place dans cet ouvrage.
Il n'y avoit anciennement sur la côte qui commence à Chaillot, et qui règne jusqu'au-delà du bois de Boulogne, qu'un seul village, qui, au septième siècle, s'appeloit en latin _Nimio_, dont on fit en françois _Nijon_. Nous en trouvons la preuve dans le testament de saint _Bertram_, évêque du Mans, qui mourut en 623, testament par lequel il lègue à l'église de Paris ce village de _Nimio_ dont il étoit devenu propriétaire, tant par acquisition que par donation de Clotaire II. Il est vraisemblable que, dans la suite des temps, les habitants du village de _Nijon_ se répandirent sur les deux côtés de la colline. Les uns, se dirigeant vers l'occident, y formèrent peu à peu un nouveau village, qui prit le nom d'_Auteuil_, lequel étoit celui du canton; les autres s'établirent un peu plus près de Paris sur la partie orientale de la côte, dans un endroit où l'on venoit d'abattre une forêt nommée de _Rouvret_, dont le bois de Boulogne actuel faisoit partie: ce second village prit le nom de _Chal_[597], et par la suite celui de _Chaillot_.
[Note 597: _Auteuil_ signifioit, dans l'ancien langage, un lieu couvert de prés et de marais; et le mot _chal_, _chail_, _cal_, est traduit, dans des titres du quatorzième siècle, par _destructio arborum_. L'abbé Lebeuf pense que c'est de là que vient notre mot _échalas_.]
Ces deux villages, formés des débris de celui de _Nijon_, qui perdit ainsi son territoire et même son nom[598], s'étant peuplés considérablement, furent, quelques siècles après, érigés en paroisse. Il y a lieu de croire que cette érection eut lieu vers la fin du onzième siècle, car il n'est nulle part fait mention de l'église de Chaillot avant cette époque. Le premier titre qui en parle est une bulle du pape Urbain II, de l'an 1097, dans laquelle cette église est désignée sous le nom de _Ecclesia de Calloio_, et le lieu sous celui de _Caloilum_. Dans les titres où il n'est pas latinisé, il se trouve écrit _Challoel_. Dans les quatorzième et quinzième siècles, on écrivit _Chailluyau_, _Chailleau_, _Chaleau_ et _Chailliau_.
[Note 598: Ce nom même seroit probablement tombé tout-à-fait dans l'oubli, s'il n'y avoit eu dans ce lieu une maison de plaisance appartenant à nos rois. Les ducs de Bretagne y possédoient aussi au quatorzième siècle un domaine, dit pour cette raison le _manoir de Nigeon_, ou l'hôtel de Bretagne. Gui de Bretagne, comte de Penthièvre, y mourut en 1321. Marie de Bretagne, fille de Charles de Châtillon, jouissoit de cette maison en 1360 et la porta en mariage à Louis, duc d'Anjou, frère du roi Charles V. Cet hôtel, ou châtelet, qui appartenoit encore en 1427 au duc de Bretagne, composa une partie des biens situés à Chaillot, que le roi d'Angleterre donna, le 28 avril de la même année, au comte de Salisbury, avec un autre hôtel et des terres qui appartenoient au nommé _Jean Tarenne_. Ce don n'étoit que pour sa vie; ainsi le comte Salisbury étant mort le 3 novembre 1428, le duc de Bretagne rentra dans la possession de ce domaine, et en jouit jusqu'à son décès. (_L'abbé Lebeuf_, t. III, p. 54.--_Sauval_, t. II, _Ibid._, t. III.)]
Chaillot étoit un des villages qui faisoient partie du domaine du roi; et avant l'affranchissement des serfs, c'est-à-dire au douzième siècle, il y régnoit une coutume nommée _Béfert_, qui mérite d'être connue. Elle consistoit en ce que, contre l'usage ordinaire, la femme et les enfants suivoient le sort du mari quant à la servitude. Ainsi, en vertu de cette coutume, une femme de Chaillot, _serve_ du roi par sa naissance, épousant un homme _serf_ de Sainte-Geneviève à Auteuil, devenoit _serve_ de l'abbaye de Sainte-Geneviève, aussi bien que tous les enfants qu'elle mettoit au monde; et réciproquement, si c'étoit une femme d'Auteuil qui épousât un homme serf de Chaillot, la femme et les enfants devenoient esclaves du roi[599].
[Note 599: Les chanoines de Sainte-Geneviève et les habitants des deux villages se trouvant très-bien de cette coutume, le roi Louis-le-Gros accorda, en 1124, qu'elle seroit conservée à perpétuité dans la terre de Chaillot.
Il paroît que l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés possédoit aussi très-anciennement quelques fiefs dans ce village; car Dubreul parle d'une redevance à laquelle les habitants de Chaillot étoient assujettis à l'égard de cette abbaye; redevance qui, par sa nature, semble avoir pris naissance dans un siècle assez reculé. «Les habitants de Chaillot doivent, dit-il, chaque année, pour hommage à l'abbé de Saint-Germain-des-Prés, ou en son absence, à son receveur, deux grands bouquets à mettre sur le dressoir, et demi-douzaine de petits, avec un fromage gras fait du lait de leurs vaches qui viennent paître à l'île _de la Maquerelle_, au-deçà de la Seine, et un denier parisis pour chaque vache.»]
L'église de ce village étoit, dès l'an 1097, dans la dépendance du prieuré de Saint-Martin-des-Champs, comme on le voit dans la bulle d'Urbain II, dont nous avons parlé; et cette dépendance fut confirmée par les papes ses successeurs. Les lettres de Thibaud, évêque de Paris vers l'an 1150, assurent à ces religieux _decimam de Chailloio et altare_. Le pouillé parisien du treizième siècle, à l'article de l'église de Chaillot, la désigne sous le nom de _Chailoel_, à la nomination du prieur de Saint-Martin, ce qui est suivi dans les pouillés postérieurs; elle est aussi marquée dans l'archiprêtré de Paris, appelé depuis l'archiprêtré de la Magdeleine.
L'église paroissiale est sous le titre de Saint-Pierre: c'est un bâtiment moderne, à l'exception du sanctuaire terminé en demi-cercle sur la pente de la montagne, lequel peut avoir été construit il y a cent cinquante ans. Il est supporté de ce côté par une tour solidement bâtie. Cette église a deux ailes de chaque côté, dont la construction a cela de particulier, qu'elles ne se rejoignent pas derrière le grand autel.
TABLEAUX ET SÉPULTURES.
Sur le grand autel, saint Pierre délivré de prison.
Dans le choeur la sépulture d'_Amaury-Henri Goyon de Matignon_, comte de _Beaufort_, décédé le 8 août 1701.
Le village de Chaillot est remarquable par sa situation pittoresque sur une colline qui domine la rivière, et par les jolies habitations dont il est couvert. Il s'étend jusqu'à la barrière dite des _Bons Hommes_, et offre dans cet espace plusieurs fondations et monuments publics qui sont les derniers dont il nous reste à parler pour terminer la description de cet immense quartier.
ABBAYE DE SAINTE-PERRINE.
Cette abbaye, située dans la partie la plus élevée de Chaillot, étoit occupée par des chanoinesses de l'ordre de Saint-Augustin. Établies d'abord à Nanterre en 1638, par Claudine _Beurrier_, soeur de Paul _Beurrier_, chanoine régulier et curé de Nanterre, elles furent transférées, dès 1659, à Chaillot, quoique les lettres-patentes pour l'autorisation de leur établissement ne soient que du mois de juillet 1671, et qu'elles n'aient été enregistrées au parlement que le 3 août 1673.
Ces religieuses n'avoient été gouvernées, dans les commencements, que par une prieure triennale; mais depuis l'an 1682 elles eurent une abbesse, sous la juridiction de l'ordinaire, entretenant cependant confraternité avec les chanoines réguliers de la congrégation gallicane.
Leur monastère, long-temps connu sous le nom de _Notre-Dame de la Paix_, prit le nom de _Sainte-Perrine de Chaillot_, lorsqu'en 1746 on y réunit l'abbaye de Sainte-Perrine de la Villette. Cette communauté étoit ordinairement composée de quarante-cinq religieuses. Elles portoient l'aumuce noire mouchetée de blanc, ce qui fut remarqué comme une nouveauté très-extraordinaire, parce que les aumuces avoient été autrefois données aux hommes pour couvrir leurs têtes, et que les religieuses ont toujours eu des voiles pour cet usage.
L'église de ce monastère ne pouvoit pas être considérée comme un monument; on voyoit sur le maître-autel une Adoration des rois, par _Monnier_.
POMPE À FEU.
En descendant des hauteurs de Chaillot, on se retrouve sur le bord de la rivière, à l'extrémité du Cours-la-Reine. Suivant ensuite le quai jusqu'à la barrière dite _des Bons-Hommes_, on rencontre encore deux établissements publics: une des pompes à feu qui fournissent de l'eau aux fontaines et aux maisons de Paris, et la manufacture de tapis de la Savonnerie.
Un petit bâtiment carré d'une forme très-élégante, et ombragé de peupliers et d'acacias, contient tout l'appareil de la pompe à feu, dont nous allons donner une courte description.
Cet établissement a été formé par MM. _Perrier frères_, habiles mécaniciens, qui en ont été long-temps les propriétaires[600]. Un canal de sept pieds de large, construit sous le chemin de Versailles, introduisoit d'abord l'eau de la Seine dans un bassin bâti en pierres de taille, et dans ce bassin étoit plongé le tuyau d'aspiration des pompes. Depuis on a comblé le bassin, et abandonné le canal qu'on a remplacé par des tuyaux à embouchures recourbées qui se prolongent jusqu'au milieu de la rivière. La pompe à feu, laquelle est de la plus grande proportion connue, placée dans l'édifice dont nous venons de parler, communique avec ces tuyaux, et fait monter en vingt-quatre heures environ quatre cent mille pieds cubes d'eau[601] dans des réservoirs construits sur la montagne de Chaillot, laquelle est élevée d'environ cent dix pieds au-dessus du niveau de la rivière. Ces réservoirs dominent ainsi les quartiers du nord de la ville, et l'eau qu'ils fournissent peut y être distribuée dans tous les édifices qu'ils contiennent, sans exception.
[Note 600: Il est maintenant administré par le gouvernement.]
[Note 601: Ce qui fait quarante-huit mille six cents muids d'eau.]
On reçoit ces eaux, qui sont très-salubres, au moyen d'un abonnement assez modique. Elles coulent à des heures réglées par un nombre infini de canaux dans l'intérieur des maisons, et s'élèvent, dans la plupart des quartiers, à douze et quinze pieds au-dessus du pavé. Des robinets de décharge placés dans les rues où sont les canaux de distribution, y font jaillir à volonté la quantité d'eau nécessaire pour les nettoyer dans toutes les saisons; des réservoirs ont été établis dans les principaux quartiers, à l'effet de fournir avec rapidité une abondance d'eau suffisante pour éteindre les plus violents incendies; enfin il a été construit des fontaines de distribution pour les porteurs d'eau; et au total, cet établissement, administré avec zèle et intelligence, peut être considéré comme un des plus utiles de Paris[602].
[Note 602: _Voyez_ pl. 67.]
MANUFACTURE ROYALE
DE LA SAVONNERIE.
Cette manufacture est placée dans un grand et vieux bâtiment, à peu de distance de la barrière. On y fabrique, à la façon de Perse, des tapis qui sont très-renommés, et dont on fait, depuis long-temps, un usage habituel chez les princes et dans les maisons royales. Ce n'étoit, jusqu'en 1604, qu'une simple fabrique, laquelle fut érigée, à cette époque, en manufacture royale par Marie de Médicis, en faveur de Pierre Dupont, inventeur des procédés employés dans la confection de ces tapis. Il fut mis à la tête de cet établissement avec le titre de directeur. Simon Lourdet lui succéda en 1626; l'un et l'autre réussirent si bien dans les ouvrages exécutés sous leur direction, que cette industrie leur mérita la faveur alors très-grande d'obtenir des lettres de noblesse.
Les ateliers de cette manufacture avoient d'abord été établis au Louvre: ce fut par un ordre de Louis XIII qu'ils furent transférés à Chaillot, dans une maison dite _de la Savonnerie_[603], parce qu'auparavant on y faisoit du savon. Cette translation se fit en 1615.
[Note 603: La représentation que nous en donnons est rare, et date de ces premiers temps. Le bâtiment, en lui-même, n'a rien qui mérite l'attention, mais il est curieux de voir quel étoit alors l'état d'un endroit aujourd'hui très-peuplé et couvert de maisons. La manufacture de la Savonnerie y paroît isolée dans une vaste plaine: on aperçoit derrière, à une certaine distance, le village de Chaillot, et à droite les derniers arbres du Cours-la-Reine, qui étoit encore hors de la ville. Il paroît que les quais se prolongeoient déjà jusqu'à cette distance au-delà des murs. _Voy._ pl. 69.]
C'est le seul établissement de cette espèce qu'il y ait en France; et, sous plusieurs rapports, il mérite d'être vu. La chaîne des ouvrages qu'on y fabrique est posée perpendiculairement, comme aux tapisseries de _haute-lice_, mais avec cette différence qu'à ces dernières l'ouvrier travaille du côté de l'_envers_, tandis qu'à la Savonnerie il a devant lui le côté de l'_endroit_, comme dans les ouvrages de _basse-lice_.
Les bâtiments de cette manufacture furent réparés en 1713 par ordre du duc d'Antin, alors directeur des bâtiments et manufactures du roi. Une inscription gravée sur un marbre noir placé au-dessus de la porte d'entrée rappeloit l'époque de cette réparation.
La chapelle de la Savonnerie étoit fort simple, et sous l'invocation de saint Nicolas: elle offroit aussi sur son portail l'inscription suivante, qui nous a semblé singulière:
«La très-auguste Marie de Médicis, mère de Louis XIII, pour avoir, par sa charitable munificence, des couronnes au ciel comme en la terre, par ses mérites a établi ce lieu de charité, pour y être reçus, alimentés, entretenus et instruits les enfants tirés des hôpitaux des pauvres enfermés; le tout à la gloire de Dieu, l'an de grâce 1615.»
Les tapis que la manufacture de la Savonnerie étale tous les deux ans, à l'exposition publique que font les manufactures royales des produits de leur industrie, sont maintenant, pour l'éclat des couleurs, pour la perfection du dessin, pour la beauté du tissu, d'une perfection que rien n'égale en ce genre, et qui ne semble pas pouvoir être désormais surpassée.
MONASTÈRE
DE LA VISITATION DE CHAILLOT.
Ce couvent, situé à mi-côte de Chaillot, et à l'extrémité de ce village, étoit le dernier établissement public que l'on rencontrât dans le quartier que nous décrivons.
Il avoit été fondé par Henriette-Marie de France, fille de Henri IV et veuve de Charles Ier, roi d'Angleterre. Cette princesse ayant obtenu, par lettres-patentes enregistrées au parlement le 19 janvier 1652, l'autorisation nécessaire pour établir, dans la paroisse de Chaillot, un couvent de religieuses de la Visitation, y fit, à cet effet, l'acquisition d'une grande maison, bâtie par la reine Catherine de Médicis, et qui avoit appartenu, après sa mort, au maréchal de Bassompière[604]. Les mémoires du temps disent qu'après y avoir installé ces saintes filles, Henriette demeura quelque temps avec elles, se soumettant à toutes les pratiques de la vie religieuse, et édifiant la communauté entière par la sainteté de sa vie.