Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 2/8)
Part 34
Cette maison, la plus considérable en France d'un ordre qu'un siècle absurde et frivole accabloit d'un injuste et sot mépris, a produit un grand nombre de sujets distingués par leur naissance ou par leurs talents[560], et dont les noms ont passé même avec gloire à la postérité. Mais ce qui rendoit ces religieux vraiment recommandables, c'étoit la régularité avec laquelle ils remplissoient tous les devoirs d'un état austère, leur zèle infatigable dans les fonctions les plus pénibles du saint ministère, surtout une charité qu'aucun obstacle, aucun danger ne pouvoient effrayer ni ralentir. Le temps est déjà venu où l'on commence à regretter la destruction, où l'on sent vivement quelle étoit l'utilité de ces saintes réunions dont les membres, au milieu de la corruption des grandes villes, offraient des exemples frappants, ou, pour mieux dire, des leçons vivantes de toutes les vertus chrétiennes, les prêchoient publiquement dans les temples en même temps qu'ils les pratiquoient aux yeux de tous; et, s'ils ne parvenoient pas à détruire entièrement les mauvaises moeurs, contribuoient du moins à en arrêter le débordement, qui maintenant n'a plus de frein, et n'en pourra désormais trouver que dans la rigueur inflexible des cours d'assises et dans une rédaction plus sévère du code criminel.
[Note 560: Nous citerons entre autres le P. _Ange de Joyeuse_, fameux par son inconstance, son courage et sa dévotion[560-A]; le P. _Joseph Le Clerc_, autre capucin célèbre, le confident et l'un des principaux agents du cardinal de Richelieu; le P. _Athanase Molé_, frère du président _Mathieu Molé_; le P. _J. B. Brûlart_, frère du chancelier de ce nom; le P. _Séraphin de Paris_, l'un des prédicateurs ordinaires de Louis XIV, «orateur, dit La Bruyère, qui, avec un style nourri des saintes Écritures, expliquoit la parole divine uniment et familièrement,» ce qu'il n'osoit espérer de son siècle. Le P. _Michel Marillac_, fils du garde des sceaux, etc., etc. Les jeunes religieux de cette maison s'étoient appliqués, vers la fin du dernier siècle, à l'étude des langues savantes, et ils y avoient fait des progrès tels, qu'on pouvoit espérer beaucoup de leurs travaux et de leurs lumières, lorsque la révolution est venue tout détruire et tout disperser.]
[Note 560-A: C'est de lui que Voltaire a dit:
«Il prit, quitta, reprit la cuirasse et la haire.»]
CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE DES CAPUCINS.
TABLEAUX.
Sur le maître-autel, une Assomption, par _La Hire_.
Dans le rond, un portement de croix, par le même.
Au-dessus de l'autel, les vingt-quatre vieillards prosternés devant le trône de l'Agneau, par _Dumont_.
Derrière l'autel, du côté du cloître, un beau Christ mourant, par _Le Sueur_.
Dans la sacristie, Moïse serrant la manne dans l'arche, par _Collin de Vermont_.
Dans la dernière chapelle, près la porte, le martyre du P. Fidel, capucin et missionnaire à la Chine, par _Robert_.
STATUES ET TOMBEAUX.
Dans un des corridors du rez-de-chaussée, une statue de saint Augustin.
Dans la nef, les tombeaux des _PP. Ange de Joyeuse_ et _Joseph Le Clerc du Tremblay_, dont nous avons déjà parlé.
La bibliothèque de cette maison contenoit environ vingt-quatre mille volumes. On y voyoit un modèle[561] en nacre de perles de l'église du Saint-Sépulcre à Jérusalem, et deux beaux globes céleste et terrestre, faits par _Coronelli_ en 1693[562].
[Note 561: Ce modèle leur avoit été donné par M. de Vergennes, ministre des affaires étrangères, qui l'avoit lui-même reçu des Turcs, chez qui il avoit été en ambassade.]
[Note 562: Tous les bâtiments des Capucins ainsi que ceux des Feuillans, qui étoient situés vis-à-vis, ont été démolis; et sur ces vastes emplacements ont été percées plusieurs rues nouvelles; _voyez_ l'article _Monuments nouveaux_.]
LES RELIGIEUSES
DE L'ASSOMPTION.
Derrière les bâtiments des Capucins étoit le couvent de l'Assomption, dont il ne reste plus aujourd'hui que l'église. C'étoit la demeure d'une communauté de religieuses de l'ordre de saint Augustin, qui y avoient été établies en 1632 par le cardinal François de La Rochefoucauld. Ces religieuses, connues avant cette époque sous le nom d'_Haudriettes_, avoient alors leur maison à l'entrée de la rue de la Mortellerie, près de la Grève. Nous parlerons en son lieu de l'origine de cette communauté ou hospice; il ne sera question ici que de l'événement qui causa la translation de la plupart d'entre elles à la rue Saint-Honoré, translation qui excita dans le temps de vives réclamations, sur la justice desquelles les historiens sont partagés. L'exposition des faits, constatés par des actes et des titres authentiques, mettra le lecteur en état fixer son opinion.
La maison, fondée par Étienne _Haudri_, pour y recevoir de pauvres filles ou veuves, n'étoit pas dans son origine regardée comme un couvent régulier; mais il paroît certain que dans la suite les _bonnes femmes_ de la chapelle des Haudriettes (c'est ainsi qu'elles sont qualifiées dans les actes du temps) formèrent une communauté régulière, assujettie, par le fait, aux lois et observances auxquelles étoient soumises les maisons religieuses. Cet état de choses duroit depuis plus de deux cents ans, lorsque les Haudriettes, considérant que leurs anciennes constitutions n'étoient point conformes à l'état religieux qu'elles avoient embrassé, sollicitèrent le cardinal de La Rochefoucauld d'y faire les changements que les circonstances exigeoient. Ce prélat qui, en sa qualité de grand aumônier, avoit juridiction sur cet hospice, acquiesça à leur demande, et jugea convenable de leur faire embrasser la règle de saint Augustin. Les religieuses s'y soumirent avec joie, et s'y engagèrent par des voeux solennels, le 27 novembre 1620. Ces changements furent aussitôt autorisés par le roi Louis XIII, et ensuite confirmés par une bulle de Grégoire XV, du 5 décembre 1622.
Deux ans après cette réforme, c'est-à-dire le 20 juillet de cette même année, les Haudriettes présentèrent requête au cardinal, à l'effet d'être transférées dans une autre maison, se plaignant que celle qu'elles occupoient étoit située dans un endroit malsain, trop voisin de la rivière, exposé souvent aux inondations, et par cela même peu propre aux exercices paisibles de la vie religieuse. Le réformateur ayant visité en personne l'ancien couvent, et vérifié la justice de ces plaintes, autorisa la translation dans un lieu plus salubre. On n'en trouva point qui fut plus convenable à l'exécution de ce dessein que la maison même que ce cardinal occupoit au faubourg Saint-Honoré. _Six religieuses, qui seules_, selon Jaillot, _composoient_ alors toute la communauté des Haudriettes, furent, d'après leur propre demande, transférées dans l'hôtel du cardinal, où elles firent aussitôt construire et distribuer les logements d'une manière convenable à une communauté. Cette demeure nouvelle prit alors le nom du couvent de l'Assomption. Le titre de l'hôpital d'Étienne Haudri fut éteint et supprimé; on en réunit les revenus au nouveau monastère du faubourg Saint-Honoré; et l'emplacement qu'il occupoit fut destiné à des usages profanes, la chapelle exceptée.
Telle est l'exposition des faits sur lesquels les historiens sont à peu près d'accord; mais ils sont loin de l'être sur les motifs et l'utilité du changement des Haudriettes en religieuses de l'Assomption.
D'abord Sauval, et ceux qui l'ont aveuglément copié, ont hasardé, sans le moindre examen, une opinion injurieuse à la mémoire du cardinal de La Rochefoucauld, en lui supposant, dans cette réforme, des vues d'intérêt personnel pour la vente de son hôtel. Jaillot repousse avec chaleur un soupçon aussi avilissant, et justifie ce prélat par un fait matériel qui tranche toute discussion. C'est que, dès le 16 août 1605, il avoit vendu son hôtel aux jésuites, et que ce fut d'eux que les religieuses de l'Assomption l'achetèrent par contrat du 16 février 1623.
Sauval, qui montre contre le cardinal de La Rochefoucauld et les religieuses de l'Assomption une animosité qui fait suspecter sa bonne foi, prétend que «de quarante religieuses formant la communauté des Haudriettes, six seulement consentirent à être transférées au faubourg Saint-Honoré, et que les religieuses restées à la maison de la rue de la Mortellerie formèrent des oppositions tant à la bulle qu'aux lettres-patentes du roi; qu'elles obtinrent même, au grand conseil, un arrêt du 13 décembre 1624, qui ordonna qu'elles seroient rétablies dans leur hôpital, et qu'elles rentreroient en possession de tous leurs biens et revenus.» Nous avons vu que Jaillot avance que les six religieuses transférées formoient alors toute la communauté; il répond à l'objection de l'arrêt du 13 décembre 1624, que «ce furent quelques pauvres filles, lesquelles cachoient dans le faubourg Saint-Marcel leur misère et leur paresse, qui, sous le nom d'Haudriettes, se pourvurent au grand conseil, et obtinrent l'arrêt en question.»
Comme ni l'un ni l'autre historien n'appuie son assertion d'aucune autorité, il nous semble qu'on approcheroit beaucoup de la vérité en disant que la translation et la réforme ne se firent pas d'un consentement unanime, et qu'un petit nombre de religieuses, auxquelles se joignirent peut-être quelques filles ou veuves qui recevoient des secours dans cet hôpital, obtinrent l'arrêt dont il est parlé. Quoi qu'il en soit, cet arrêt fut cassé par celui du conseil d'état, du 19 du même mois de décembre.
Ces contradictions ne furent pas les seules que les religieuses de l'Assomption eurent à éprouver dans leur nouvel établissement. Les héritiers de Jean Haudri les attaquèrent par les voies juridiques, comme ayant détourné les biens de la fondation du véritable objet auquel ils avoient été destinés par le fondateur. Les administrateurs des hôpitaux revendiquèrent aussi, de leur côté, les revenus de l'ancienne maison des Haudriettes, comme faisant partie du bien des pauvres. Nonobstant toutes ces réclamations et oppositions, le conseil d'état persista dans ses arrêts précédemment rendus, confirma les changements faits par le cardinal de La Rochefoucauld, et ordonna l'enregistrement, au grand conseil, de la bulle, des lettres-patentes et des statuts faits pour la réforme des Haudriettes.
Jusqu'en 1670, les religieuses de l'Assomption n'eurent dans leur maison qu'une très-petite chapelle. Leur communauté étant devenue plus nombreuse, elles firent bâtir l'église et le dôme qui existent aujourd'hui, sur les dessins d'Errard, peintre du roi et premier directeur de l'académie de France à Rome. Les travaux, commencés en 1670, furent achevés six ans après; et le 14 août 1676, l'église fut bénite par M. Poncet, archevêque de Bourges.
Ce monument a la forme d'une tour élevée, surmontée d'une calotte sphérique de soixante-deux pieds de diamètre. Elle est ornée de caissons et de peintures à fresque, par Charles de La Fosse, représentant l'Assomption de la Vierge.
On peut justement reprocher à ce petit édifice d'être beaucoup trop élevé pour son diamètre, ce qui donne à son intérieur l'apparence d'un puits profond plutôt que la grâce d'une coupole bien proportionnée. Cette élévation intérieure, qui sans doute n'eût pas été trop forte si la coupole eût été soutenue sur des arcades et pendentifs au milieu d'une nef, d'un choeur et des bras d'une croix grecque ou latine, devient excessive lorsqu'elle se trouve bornée de toutes parts par un mur circulaire; et le spectateur, ne pouvant avoir une reculée suffisante, ne parvient à considérer la voûte qu'avec une très-grande gêne. Cette tour, qui monte également de fond par dehors, sans presque aucun empatement, n'a point l'effet pyramidal ni l'élégance qu'elle eût acquise par des retraites bien ménagées.
Le seul portail, placé dans la cour de ce monastère et décoré de colonnes corinthiennes couronnées d'un fronton, dans une forme approchant de celle du portique du Panthéon, est assez agréable, si on le considère à part; mais il est beaucoup trop petit pour l'ensemble général, et se trouve écrasé par le dôme[563].
[Note 563: _Voyez_ pl. 70. Il avoit été question d'un plan de restauration pour cet édifice, dans lequel on devoit ajouter aux constructions déjà existantes une nef spacieuse en forme de basilique; et le dôme, qui maintenant compose seul toute l'église, eût été réservé uniquement pour le choeur. Si ce plan étoit exécuté, le nom de l'habile architecte qui l'a conçu (M. Molinos) nous donne l'assurance qu'alors l'église de l'Assomption deviendroit un monument digne d'être remarqué.]
CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE DE L'ASSOMPTION.
TABLEAUX.
Sur le maître-autel, une Nativité, par _Houasse_.
Vis-à-vis la porte d'entrée, un Christ, par _Noël Coypel_.
Au-dessus de la porte, la Conception de la Vierge, par _Antoine Coypel_.
Dans une des chapelles derrière le choeur, un saint Pierre délivré de prison, par _La Fosse_.
_Entre les vitraux qui éclairent le dôme._
La Présentation de la Vierge au temple, par _Bon Boulogne_.
Le Mariage de la Vierge, par le même.
L'Annonciation, par _Stella_.
La Visitation et la Purification, par _Antoine Coypel_.
Une fuite en Égypte, par _François Lemoine_.
Sur le plafond du choeur des religieuses, la Trinité, par _La Fosse_.
LES FILLES DE LA CONCEPTION.
Les filles de la Conception étoient des religieuses qui suivoient la règle du tiers-ordre de Saint-François, et occupoient un couvent situé dans la rue Saint-Honoré, vis-à-vis celui de l'Assomption. Les historiens de Paris ne nous apprennent presque rien touchant ce monastère, qui fut fondé, en 1635, par les soins de madame Anne Petau, veuve de René Regnault de Traversé, conseiller au parlement de Paris. Cette dame, ayant conçu le pieux dessein de procurer à la capitale une communauté de l'observance du tiers-ordre de Saint-François, parvint à engager treize religieuses d'un couvent de Toulouse à se rendre à Paris dans une maison qu'elle leur avoit destinée. Elles y arrivèrent au mois de septembre 1635, et leur fondatrice pourvut à leurs besoins essentiels en donnant, à cet effet, une somme de 45,000 liv. devant produire 3,000 livres de rente. Ces actes n'avoient été faits que d'après le consentement et l'autorisation de l'archevêque de Paris; et, dès le mois de février de cette même année, ces religieuses avoient obtenu, avec les lettres-patentes qui permettoient leur établissement, une bulle d'Urbain VIII qui le confirmoit. Elles éprouvèrent cependant quelques obstacles de la part des religieuses de Sainte-Élisabeth, qui étoient du même ordre, quoique quelques-uns de leurs statuts fussent différents[564]. Mais les difficultés furent presque aussitôt terminées, au moyen d'une transaction consentie, le 25 juillet, par les supérieures de deux communautés; en conséquence, les lettres-patentes portant l'établissement à Paris des filles de la Conception furent enregistrées au parlement le 4 août de la même année 1635[565].
[Note 564: Hist. de Par., t. II, p. 1254.]
[Note 565: Les religieuses de Sainte-Élisabeth étoient dirigées par des religieux de leur congrégation, et celles de la Conception faisoient profession d'être soumises aux supérieurs ecclésiastiques ordinaires.]
Il paroît qu'à cette époque les couvents et autres établissements religieux étoient dans une certaine dépendance de la paroisse sur laquelle ils étoient établis; car on lit dans Sauval qu'en 1635 il fut fait une convention entre les religieuses de la Conception et le curé de Saint-Roch, portant qu'elles célébreront les fêtes de la paroisse, et présenteront à l'offrande, le jour de la fête des Cinq-Plaies, un cierge d'une livre et un écu d'or.
Ce couvent ne fut jamais dans un état bien florissant, les dépenses que ces religieuses avoient été obligées de faire successivement étant beaucoup trop fortes pour leur modique revenu, que diminuoit encore l'augmentation progressive des choses nécessaires à la vie. Toutefois elles se soutinrent pendant plus d'un siècle, par une économie sévère et les libéralités de quelques personnes charitables. Mais, en 1713, leur pauvreté étoit telle, qu'elles eussent été forcées d'abandonner leur couvent, si M. d'Argenson, pénétré de la triste situation de ces saintes filles, n'en eût fait à Louis XIV un tableau dont ce prince fut touché. Par un arrêt du 29 mars 1713, il leur fut accordé une loterie d'un million quatre-vingt mille livres de capital, dont le bénéfice calculé à 15 pour 100 produisit une somme suffisante pour rétablir les affaires de cette communauté.
Ce couvent n'avoit rien dans ses bâtiments qui fût digne d'être remarqué. Son église, médiocrement décorée, ne possédoit que deux tableaux, par _Boulogne l'aîné et Louis Boulogne_. L'un représentoit la Conception de la Vierge, l'autre sainte Geneviève recevant la médaille des mains de saint Germain[566].
[Note 566: Les bâtiments de cette communauté ont été changés en maisons particulières.]
LA PLACE LOUIS XV
ET LE GARDE-MEUBLE.
À peu de distance du couvent des filles de la Conception se termine la rue Saint-Honoré et commence celle du faubourg du même nom. Ces deux rues sont séparées l'une de l'autre, à droite par l'ancien boulevart qui commence à cet endroit, à gauche par la rue Royale, laquelle sert d'entrée à la place Louis XV. En arrivant sur cette place, on se retrouve vis-à-vis du jardin des Tuileries, du côté du pont Tournant. Ce jardin est alors situé à l'orient du spectateur; il a devant lui le beau pont Louis XVI; à l'occident, son oeil se repose sur les masses imposantes de verdure que forment le Cours-la-Reine et les Champs-Élysées, d'où ses regards peuvent s'étendre par la grande allée jusqu'à la barrière de l'Étoile; enfin, s'il se retourne au nord, cette partie lui offre la riche décoration des deux colonnades du Garde-Meuble et de l'édifice correspondant, et dans le fond du tableau, par-delà la rue Royale, la nouvelle église de la Magdeleine, non encore achevée.
La place dont nous parlons étoit, dans l'origine, une esplanade entourée d'un fossé, esplanade qui séparoit le jardin des Tuileries du Cours-la-Reine, et dont une partie servoit de magasin aux marbres du roi. La vaste étendue de ce terrain le fit juger propre à recevoir la statue équestre que, dès l'an 1748, la ville avoit décidé de faire élever à Louis XV. Le roi en ayant agréé le projet, des lettres-patentes furent expédiées à ce sujet le 21 juin 1757. Cependant, dès le 22 avril 1754, la première pierre en avoit été posée avec une grande solennité.
Cette place, qui a cent vingt-cinq toises de long sur quatre-vingt-sept de large entre les constructions intérieures, forme une enceinte octogone, entourée de fossés de onze à douze toises de largeur sur quatorze pieds de profondeur. Ces fossés communiquent entre eux par des ponts de pierre avec des archivoltes, et sont bordés par des balustrades, le long desquelles règne un trottoir élevé de quelques degrés au-dessus du sol, et qui se prolonge dans tout le contour de la place.
Composée d'abord de quatre grandes pièces de gazon maintenant en friche, la place Louis XV est divisée en quatre parties par le chemin qui conduit du boulevart au pont Louis XVI, et des Tuileries aux Champs-Élysées. Les quatre trottoirs qui remplissent l'espace intermédiaire sont terminés par de petits pavillons qui ont pour amortissement des socles décorés de guirlandes, et destinés à porter des figures qui n'ont point été exécutées.
Telle est cette place, qui, découverte entièrement de trois côtés, présente, dans la seule partie du nord, une ligne de bâtiments qui la termine. Ce caractère, si différent de celui de toutes les autres places de Paris, ne lui a point été donné sans raison: ceux qui en conçurent le plan voulurent que, dans la position unique où elle est située, la place Louis XV, environnée, dans tous ses aspects, d'objets ou imposants ou agréables, de monuments existants ou projetés, fût plutôt un centre de tous ces points de vue si variés qu'un ensemble de constructions conçues sur un plan symétrique. Les divers travaux qui, depuis son origine, ont été exécutés dans les espaces environnants, ceux qui se préparent ou s'exécutent encore aujourd'hui, ont justifié et justifient de plus en plus cette conception nouvelle, qui fut extrêmement critiquée dans le principe, et que critiquent encore tous ceux qui veulent que les règles l'emportent toujours sur les convenances, principe dont l'extrême rigueur peut avoir de grands inconvénients et jeter même dans les fautes les plus graves.
La statue en bronze de Louis XV étoit placée au milieu de l'intersection des quatre chemins qui traversent cette place, en face de la grande allée des Tuileries et de la grande route de Neuilly. Le monarque y étoit représenté à cheval, en costume romain, et couronné de lauriers. Cette figure, qui n'étoit pas sans élégance, mais qui manquoit de style, et surtout de ce caractère héroïque qu'on exige dans les monuments de ce genre, avoit été modelée par Edme Bouchardon, sculpteur du roi, et fondue d'un seul jet, en 1760. Cet artiste, étant mort deux ans après, n'eut pas la satisfaction de voir à sa place un ouvrage qu'il regardoit comme son chef-d'oeuvre[567] et comme le gage de son immortalité. La statue ne fut élevée qu'en 1763. Aux quatre angles du piédestal étoient placées quatre figures colossales exécutées par _Pigalle_[568], et représentant des Vertus caractérisées par leurs attributs: des guirlandes de laurier, des cornes d'abondance, etc., ornoient la corniche du piédestal dont la hauteur étoit de vingt-deux pieds. Des tables de marbre chargées d'inscriptions[569], des bas-reliefs en bronze[570] en couvroient les quatre surfaces, et sur le socle étoient posés deux grands trophées, offrant un mélange de boucliers, de casques, d'épées et de piques antiques, également jetés en bronze.
[Note 567: Il y avoit travaillé pendant douze années consécutives.]
[Note 568: C'étoit _Bouchardon_ lui-même qui avoit demandé cet artiste pour son successeur. Ces quatre figures, d'un style maniéré et mesquin, représentoient _la Force_, _la Paix_, _la Prudence_ et _la Justice_.]
[Note 569: _Voyez_ pl. 68. Les inscriptions étoient placées sur les deux faces qui regardoient les Tuileries et les Champs-Élysées. La première étoit ainsi conçue:
_Ludovico XV. Optimo principi, quod ad Scaldim, Mosam, Rhenum victor, pacem armis, pace et suorum et Europæ felicitatem quæsivit._
On lisoit sur la seconde:
_Hoc pietatis publicæ monumentum Præfectus et ædiles decreverunt, anno M.DCC.XLVIII, posuerunt anno M.DCC.LXIII._]
[Note 570: Ces bas-reliefs, de sept pieds et demi de long sur cinq de haut, offroient, du côté de la rivière, le roi dans un quadrige, couronné par la Victoire et conduit par la Renommée; de l'autre, le même prince assis sur un trophée, et donnant la paix à ses peuples.]
Une magnifique balustrade de marbre blanc entouroit ce monument[571].
[Note 571: Il a été renversé le 10 août 1792. C'est devant le piédestal mutilé de cette statue que fut consommé l'assassinat juridique de Louis XVI, le 21 janvier 1793, et que coula, sur un échafaud permanent, le sang le plus pur de la France.]