Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 2/8)

Part 32

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La distribution intérieure de l'église Saint-Roch offre des singularités qu'on ne rencontre dans aucun autre monument du même genre à Paris. Elle est composée d'une nef et trois chapelles, qui se suivent dans l'alignement du portail, et se prolongent ainsi en ligne droite jusqu'à l'extrémité de l'édifice. Les bas-côtés de la nef, également prolongés derrière la première chapelle, consacrée à la Vierge, tournent ensuite autour de la seconde qui est celle de la Communion[524]. La troisième, qu'on nomme chapelle du Calvaire[525], est une espèce de rotonde coupée que l'on a ajouté depuis à l'église, et qui se rattache à ces constructions. Il résulte de cette disposition et de la forme du maître-autel, construit à la romaine et placé au rond-point du choeur, que, du portail de l'église, l'oeil traversant la nef et l'arcade au bas de laquelle cet autel est posé, plonge dans la profondeur immense de cette enfilade de chapelles, qui, toutes les trois, sont éclairées par une lumière différente et dégradée à dessein, ce qui produit un effet presque théâtral, et peu convenable peut-être à un édifice sacré.

[Note 524: Ces deux chapelles furent bâties en 1709, au moyen d'une loterie que le roi accorda à la fabrique de cette église.]

[Note 525: Cette chapelle avoit été bâtie sur le terrain qui servoit anciennement de cimetière.]

La nef de cette église, composée d'arcades d'une assez belle proportion, est décorée d'un ordre de pilastres doriques, couronné d'un entablement denticulaire, lequel se trouve aussi répété dans le pourtour de la croisée. Les deux chapelles qui la suivent offrent un ordre de pilastres corinthiens disposés de la même manière; et le long des bas-côtés, on a établi un assez grand nombre de petites chapelles, dont les autels sont placés de manière qu'on peut les apercevoir de la nef, à travers les percées des arcades[526].

[Note 526: _Voyez_ pl. 58.]

Cette église étoit très-riche et peut-être trop riche en peintures et en sculptures: les archivoltes des arcades sont encore chargées de trophées et de figures; la même profusion d'ornements se fait remarquer dans les croisées; et malheureusement toutes ces décorations, faites dans une époque de décadence, sont du plus mauvais goût.

CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE SAINT-ROCH EN 1789.

TABLEAUX.

Dans la seconde chapelle à gauche en entrant, sainte Élisabeth, par _le Lorrain_.

Dans la troisième, une Nativité, par _le Moine_.

Dans la sixième, le martyre de saint André, par _Jouvenet_.

Dans la dernière, un saint François d'Assise, par _Michel Corneille_.

Dans une chapelle à côté du choeur, saint Louis mourant, donnant ses derniers conseils à son fils Philippe-le-Hardi, par _Antoine Coypel_.

Dans la chapelle de la croisée à gauche, saint Denis prêchant la foi en France, par _Vien_.

Dans celle de la droite, un tableau de _Doyen_, sujet de _la guérison des ardents_.

La coupole de la chapelle de la Vierge offre une Assomption de la Vierge, peinte à fresque, par _Pierre_, ouvrage au-dessous du médiocre, et loué avec l'emphase la plus ridicule par tous les compilateurs qui ont donné des descriptions de Paris. Le même peintre a représenté sur la coupole de la chapelle suivante le triomphe de la religion.

Les quatre Évangélistes que l'on voyoit dans l'attique de la première coupole avoient été exécutés par _Louis Silvestre_, _Verdot_ et _Desormay_.

SCULPTURES.

Aux deux côtés de la principale porte du choeur étoient deux chapelles décorées en marbre, par _Coustou le jeune_, architecte. Chacune étoit ornée d'une statue: la première, par _Falconnet_, représentait J.-C. au jardin des Olives; la seconde, saint Roch, par _Nicolas Coustou_.

Les deux chapelles des croisées étoient également incrustées d'ornements en marbre, sur les dessins de _Coustou jeune_.

La chapelle de la Communion offrait une Annonciation en marbre blanc, par _Falconnet_; Jésus-Christ tenant sa croix, et saint Roch, par François _Anguier_. Au-dessus, on avoit pratiqué une gloire céleste de cinquante pieds sur trente, dont les rayons, mêlés de nuages et de chérubins, partoient d'un transparent lumineux, ce qui produisoit une espèce d'illusion qui, dans un lieu saint, rappeloit un peu trop les _gloires_ de l'Opéra.

Aux deux côtés de l'autel, dans la chapelle de la Vierge, étoient deux statues en bronze doré, de huit pieds de proportion, représentant les prophètes David et Isaïe.

La chapelle du _Calvaire_ étoit ornée de plusieurs groupes de figures qui composoient des scènes intéressantes. On y voyoit un Jésus crucifié et la Madeleine éplorée au pied de la croix, par _Anguier_. Ce groupe étoit placé au sommet de la montagne. Deux soldats préposés à la garde du tombeau, occupoient l'un des côtés. Du bas de la montagne on montoit à ce calvaire par deux portes taillées dans le roc. L'autel étoit en marbre bleu turquin, et les ornements qui le décoroient avoient été exécutés sur les dessins de _Falconnet_, sculpteur, et de _Boulée_, architecte[527].

[Note 527: Sur les réparations faites à cette église et sur les décorations nouvelles dont elle a été enrichie, _voyez_ l'article _monuments nouveaux_.]

TOMBEAUX ET SÉPULTURES.

Dans cette église avoient été inhumés:

Dans un caveau pratiqué à l'entrée de la chapelle de la Vierge, Marie-Anne de Bourbon-Conti, fille naturelle de Louis XIV et de la duchesse de la Vallière, morte en 1739.

Dans la sixième chapelle à gauche, André Le Nôtre, intendant et architecte des jardins de Louis XIV, mort en 1700[528].

[Note 528: Son tombeau étoit surmonté de son buste, par _Coysevox_.]

Dans la dernière chapelle du même côté, le comte Fortuné Ragony, mort en 1723[529]; et Claude François Bidal, marquis d'Asfeld, maréchal de France, mort en 1743[530].

[Note 529: Son monument en marbre avoit été exécuté par _Charpentier_.]

[Note 530: Son médaillon étoit incrusté dans le mur, et on lisoit au-dessous son épitaphe composée par le célèbre recteur de l'université _Coffin_.]

Dans la nef, Nicolas Mesnager, habile négociateur sous le règne de Louis XIV, mort en 1714[531].

[Note 531: Un médaillon offroit également le portrait de ce personnage, et au-dessous étoient placés plusieurs symboles de la carrière qu'il avoit parcourue.]

Les deux frères François et Michel Anguier, sculpteurs célèbres, morts, le dernier en 1686, le premier en 1699.

Pierre Corneille, le créateur de la tragédie moderne, et l'un des plus beaux génies de son siècle, mort en 1684.

Antoinette du Ligier de la Garde, marquise Deshoulières, célèbre par ses poésies, morte en 1694. Antoinette Thérèse Deshoulières sa fille, connue aussi par quelques poésies, morte en 1718.

Pierre Louis Moreau de Maupertuy, mathématicien habile, mort en 1759[532].

[Note 532: Son monument se composoit d'un génie pleurant auprès d'un médaillon qui renformoit son portrait; au-dessous étoient groupés un globe et des instruments de mathématiques.

Tous ces monuments, dont les meilleurs étoient médiocres, avoient été déposés au musée des Petits-Augustins.]

François Séraphin Régnier Desmarets, poète françois, mort en 1713.

Alexandre Lainez, connu par quelques poésies agréables, mort en 1710.

La circonscription de la paroisse de Saint-Roch commençoit à la partie de la rue Saint-Honoré où étoit autrefois la boucherie des Quinze-Vingts, c'est-à-dire au coin de la rue des Boucheries; elle embrassoit ensuite les rues de l'Échelle et de Saint-Louis en totalité, les deux côtés de la rue Saint-Honoré jusqu'à la porte du même nom, puis une partie de la rue du Luxembourg et des Capucines, la rue de Louis-le-Grand et la rue Neuve-Saint-Augustin en entier; reprenant ensuite la rue de Richelieu à la rue de Ménars, elle comprenoit les maisons à droite de cette rue jusqu'à celle Saint-Honoré, dont elle avoit également le côté droit jusqu'à la rue des Boucheries, point de départ[533].

[Note 533: L'église Saint-Roch a été rendue au culte.]

COMMUNAUTÉ DE SAINTE-ANNE.

À côté de ce monument étoit placée une institution aussi importante qu'utile, connue sous le nom de communauté de Sainte-Anne, fondée par Nicolas Fromont ou Frémont, grand audiencier de France, en faveur des pauvres filles de la paroisse de Saint-Roch, à l'effet de leur procurer, avec une instruction chrétienne, une industrie suffisante pour leur faire gagner honnêtement leur vie. Pour l'exécution de ce dessein, cet homme charitable acheta un emplacement appartenant à la fabrique de Saint-Roch, y fit construire une maison convenable pour l'objet qu'ils étoit proposé, et ajouta à ce premier bienfait une rente de quatre cents livres sur l'Hôtel-de-Ville. Plusieurs personnes pieuses concoururent, par leurs libéralités, au succès de cet établissement, qui fut confirmé par le roi et l'archevêque, au mois de mars 1686. Cette communauté, établie rue Neuve-Saint-Roch, étoit composée de quinze soeurs, qui, animées d'un zèle que la religion peut seule inspirer, enseignoient gratuitement aux filles pauvres de la paroisse la couture, la tapisserie, la dentelle, et tous les ouvrages qui conviennent à leur sexe. Cet établissement a été administré jusqu'au commencement de la révolution[534], conformément aux intentions de son pieux fondateur, dont le nom doit être cher aux amis de la religion et de l'humanité.

[Note 534: Il y a maintenant, dans la même rue, une communauté de _soeurs de la Charité_.]

JACOBINS DE LA RUE ST-HONORÉ.

Ce couvent, devenu si fameux depuis la révolution, étoit situé entre l'église Saint-Roch et la place Vendôme.

Il y avoit autrefois à Paris plusieurs couvents de l'ordre des _frères prêcheurs_, connus en France sous le nom de _Jacobins_, dénomination qu'ils prirent d'une chapelle sous l'invocation de saint Jacques, qui leur fut cédée, en 1217, lors de leur premier établissement en France. Le couvent dont il s'agit ici, situé rue Saint-Honoré, étoit d'une fondation beaucoup plus moderne, et habité par les jacobins dits _réformés_. Voici ce qui donna lieu à cette réforme.

Il paroît que l'ordre des frères prêcheurs, institué au commencement du treizième siècle par saint Dominique, sans s'écarter entièrement des règles prescrites par son fondateur, commençoit cependant à se relâcher de sa première ferveur, lorsque le P. Sébastien _Michaelis_ forma le dessein de rétablir la règle dans toute sa pureté, et d'en bannir le relâchement et tous les abus qui s'y étoient insensiblement introduits. Il commença par faire adopter sa réforme dans quelques couvents du Languedoc et de la Provence. Le chapitre général de l'ordre des frères prêcheurs, qui se tint à Paris en 1611, et auquel le P. Michaelis fut député, parut à ce saint moine une occasion favorable pour y proposer le même réglement, et l'introduire à la fois dans la capitale et dans les autres provinces du royaume. Cependant, quoique le général favorisât les vues du réformateur, les jacobins du grand couvent de Paris s'opposèrent si fortement à tout projet d'innovation, que le chapitre ne crut pas devoir adopter le changement proposé. Trompé dans ses espérances, le P. Michaelis n'en poursuivit pas moins son dessein; et sentant redoubler son zèle par les obstacles mêmes qui lui étoient opposés, il ne craignit point de s'adresser au roi lui-même et à la reine régente, Marie de Médicis, pour obtenir la permission de bâtir un couvent de frères prêcheurs de sa réforme; ce qui lui fut accordé par lettres-patentes du mois de septembre 1611, enregistrées le 23 mars 1613. Henri de Gondi, évêque de Paris, ne se contenta pas d'approuver ce nouvel établissement par sa lettre du 8 avril 1612, il mérita d'en être regardé comme le principal fondateur par le don qu'il fit à ces religieux d'une somme de cinquante mille livres. Ce fut avec ce secours, et au moyen des libéralités du sieur Tillet de La Bussière, et de quelques autres personnes pieuses, qu'ils achetèrent un enclos de dix arpents, où ils firent construire leur église et leur couvent tels qu'ils existoient encore en 1789.

Ces bâtiments étoient d'une architecture extrêmement médiocre, mais ils contenoient quelques objets d'arts, et plusieurs monuments dont nous allons donner une courte description.

TABLEAUX.

Au-dessus du maître-autel, un excellent tableau de _Porbus_, où ce peintre avoit représenté l'Annonciation, titre sous lequel cette église étoit dédiée.

Dans la seconde chapelle, à droite du portail, un saint François du même peintre. Dans la cinquième, un tableau de _Colombel_. Dans une autre, deux Apôtres, par _Rigaud_. Une descente de croix d'après Le Brun, par _Houasse_.

Deux tableaux attribués à Mignard, un _Ecce homo_ et une Mère de douleur.

_Dans la salle du conseil._

Plusieurs portraits peints par _Rigaud_, savoir: ceux de Louis XIV, du dauphin, de la duchesse d'Orléans, douairière; de la comtesse de Toulouse, du cardinal de Fleury, etc.

SCULPTURES.

Dans une chapelle à gauche, richement décorée, étoit le mausolée de _François Blanchefort de Créqui_, maréchal de France. Ce monument avoit été exécuté sur les dessins de _Le Brun_, par _Coyzevox_ et _Joly_. Le buste du maréchal, représenté à mi-corps, cuirassé et joignant les mains, étoit l'ouvrage du premier de ces deux sculpteurs. Un grand bas-relief en bronze, de la main du second, offroit une image de la bataille de Kochersberg, en Alsace, gagnée par cet illustre capitaine[535].

[Note 535: On avoit déposé au musée des monuments françois quelques fragments de ce tombeau, qui, au total, étoit d'une exécution médiocre.]

Vis-à-vis la chaire étoit placé le tombeau de Pierre Mignard. Ce mausolée, ouvrage du sculpteur _Le Moine_, fut déposé depuis au musée de la rue des Augustins. La comtesse de Feuquière, fille de ce peintre célèbre, y est représentée à genoux, et priant Dieu pour son père. Deux génies l'accompagnent. Au-dessus est le buste de _Mignard_, par _Desjardins_. C'est un monument mal conçu et encore plus mal exécuté, quoique extrêmement vanté dans toutes les descriptions de cette église.

_André Félibien_, historiographe des bâtiments du roi, auteur de plusieurs ouvrages estimés, et son fils, _Nicolas-André Félibien_, prieur de Saint-Étienne de Virazel, avoient aussi leur sépulture dans cette église.

Cette maison possédoit un cabinet d'histoire naturelle très-curieux, formé par les soins du P. Labat, connu par ses relations d'Afrique et d'Amérique. La bibliothèque, composée d'environ trente-deux mille volumes, contenoit des éditions rares et quelques manuscrits précieux[536].

[Note 536: On y conservoit soigneusement une chaise qui avoit servi, dit-on, à Saint-Thomas, dit l'_Ange de l'école_.]

C'est dans la salle de cette bibliothèque que se rassembla depuis cette horde de _frères prêcheurs_ institués par le génie du mal, et dont les prédications ont eu des effets qui épouvantent encore le monde, et feront à jamais l'horreur de la postérité[537].

[Note 537: L'église des Jacobins, les bâtiments et les jardins qui occupoient presque tout l'espace qui est entre la rue Saint-Honoré et la rue Neuve-des-Petits-Champs, ont été abattus, et l'on a transporté sur ce vaste emplacement le marché qui obstruoit auparavant la rue Traversière. Voyez _Monuments nouveaux_.]

PLACE VENDÔME.

Cette place, qui fut d'abord connue sous le nom de _Place des Conquêtes_ et de _Louis-le-Grand_, a pris ensuite celui de _Vendôme_, parce qu'elle fut faite sur l'emplacement qu'occupoit l'hôtel de ce nom.

Lorsque Charles IX eut formé le dessein d'étendre l'enceinte de Paris, et d'y renfermer les Tuileries, chacun s'empressa de bâtir dans le faubourg Saint-Honoré, qui commençoit, à cette époque, à l'endroit où étoient les Quinze-Vingts. Sur l'emplacement qu'occupe actuellement la place Vendôme, les ducs de Retz avoient fait élever un hôtel assez vaste, accompagné de jardins[538]. En 1603, la duchesse de Mercoeur acheta cette habitation, et fit en même temps l'acquisition de plusieurs grands terrains qui l'environnoient, dans l'intention de faire abattre l'hôtel, d'en faire construire un plus considérable, et de fonder auprès une église et un couvent pour les Capucines nouvellement instituées. Ces deux projets furent exécutés à la fois, et elle posa elle-même la première pierre du couvent le 29 juin 1604. L'hôtel de Mercoeur passa ensuite dans la maison de Vendôme, dont il prit le nom, par le mariage de Françoise de Lorraine, fille unique du duc de Mercoeur, avec César, duc de Vendôme, fils légitimé de Henri IV.

[Note 538: Charles IX y logea en 1566 et en 1574. (Sauval, t. II, p. 289.)]

Louvois, qui avoit succédé à Colbert dans la charge de surintendant général des bâtiments, voulant signaler son ministère par quelques monuments remarquables, inspira à Louis XIV le dessein de faire ouvrir une grande place, pour faciliter les communications entre la rue Saint-Honoré et la rue Neuve-des-Petits-Champs. Pour l'exécution de ce projet, il proposa au roi d'acheter[539] le vaste emplacement qu'occupoit l'hôtel de Vendôme; et comme le couvent des Capucines nuisoit à l'exécution de ce projet, on leur fit bâtir dans la rue Neuve-des-Petits-Champs l'église et le couvent qu'elles occupoient encore au commencement de la révolution. Elles y furent transférées en 1689, et l'on abattit les anciens bâtiments qu'elles avoient occupés.

[Note 539: Cette acquisition fut faite par contrat du 4 juillet 1685, moyennant 660,000 liv., et adjugée par décret le 22 août 1687.]

Suivant le plan alors adopté pour cette place, elle devoit former un grand carré de soixante-dix-huit toises de large sur quatre-vingt-six de long, et n'avoir que trois faces, l'entrée du côté de la rue Saint-Honoré restant ouverte dans toute sa largeur. Les bâtiments qui l'auroient environnée étoient destinés à recevoir la bibliothèque du roi, les différentes académies, et à former les hôtels des monnoies et des ambassadeurs extraordinaires. La mort de Louvois suspendit l'exécution de ce grand projet, qui fut ensuite entièrement abandonné.

Quelques années après (le 7 avril 1699), le roi fit présent à la ville des emplacements acquis en 1685, et de tous les matériaux déjà rassemblés, avec la faculté de les vendre; mais sous la condition qu'elle feroit construire au même endroit une nouvelle place d'après un autre plan, et en outre qu'elle se chargeroit de faire bâtir à ses frais, au faubourg Saint-Antoine, un hôtel pour la seconde compagnie des mousquetaires. La ville accepta ce traité, et rétrocéda tous ses droits, le 10 mai suivant, au sieur Masneuf, moyennant la somme de 620,000 livres, à la charge par lui de faire démolir les constructions commencées, et d'exécuter pour l'érection de la place le nouveau plan adopté, lui fixant pour terme de cette opération le 1er du mois d'octobre 1701; ce qui fut exécuté.

Cette place, bâtie sur les dessins de Jules-Hardouin Mansard, a de diamètre soixante-quinze toises sur soixante-dix. Sa coupe présente des pans dans les angles, et par conséquent huit façades. Un grand ordre corinthien élevé sur un soubassement qui a de hauteur les cinq huitièmes de l'ordre, forme la décoration de ces façades; au-dessus de l'entablement corinthien sont des lucarnes en pierre, de forme alternativement variée.

Les pans coupés des angles sont composés d'un avant-corps de trois arcades, et de deux arrière-corps qui en ont chacun une. Ces avant-corps ainsi que les pans, comparés avec le diamètre de la place, sont trop petits; de telles lignes forment d'ailleurs un effet désagréable, et devroient toujours être exclues de l'architecture des grands édifices, dont une simplicité noble est le caractère essentiel.

Au milieu des grandes façades s'élèvent deux grands corps d'architecture symétrique. Ils présentent chacun cinq ouvertures, une de chaque côté en arrière-corps et trois en avant-corps, et sont couronnés de frontons, dont la grandeur est égale à celle des pans coupés. Ces deux constructions font un assez bel effet; cependant on y remarque des fautes impardonnables: par exemple, celle de les avoir ornées de colonnes _engagées_, tandis qu'il y avoit assez d'espace pour isoler ces colonnes, et que, dans le cas contraire, elles devoient être remplacées par des pilastres; une faute plus grande encore est d'y avoir introduit des colonnes jumelles, qui, pénétrées mutuellement l'une par l'autre avec leurs chapiteaux, présentent un effet absurde et presque monstrueux que les bons architectes ont toujours évité. La hauteur de l'ordre comprend deux étages[540].

[Note 540: _Voyez_ pl. 59.]

Enfin cette place étoit mal percée, et quoique vaste, et dans son ensemble d'une assez belle ordonnance, elle n'offroit encore, il y a quelques années, que deux issues, dont la disposition étoit même si mauvaise, qu'on ne pouvoit la découvrir que de côté, en passant dans la rue Saint-Honoré ou dans celle des Petits-Champs. Cependant personne n'ignore que le principal mérite d'une place publique est dans sa situation, et qu'elle doit être disposée de manière qu'on puisse l'apercevoir de très-loin, et la traverser dans tous les sens[541].

[Note 541: Deux rues qu'on a ouvertes, l'une sur le terrain des Capucines, l'autre sur celui des Feuillans, viennent de lui rendre ces points de perspective qui lui manquoient.]

Les hôtels qui l'environnent furent presque tous bâtis par des fermiers-généraux, et sous la conduite des meilleurs architectes[542]. Cependant il restoit encore, en 1619, des places vides qui furent toutes achetées par _Law_ avec les billets de banque qu'il avoit introduits.

[Note 542: Deux de ces hôtels, appartenans à deux traitants nommés Poisson de Bourvalais et Villemarec, furent saisis en 1717, et destinés à former le logement du chancelier de France.]

Au milieu de cette enceinte, entièrement composée de somptueux édifices, étoit autrefois placée la statue équestre de Louis XIV. Cette statue, d'un beau caractère, étoit de la main de _Girardon_. Elle avoit vingt-un pieds de hauteur, et fut fondue d'un seul jet[543], le 1er décembre 1692, par Jean-Balthazar Keller. Le 13 août 1699, ce monument colossal fut posé sur un piédestal de marbre blanc, de trente pieds de haut, sur vingt-quatre de long et treize de large, orné de cartels, de bas-reliefs et de trophées de bronze doré. Sur ses quatre faces étoient des inscriptions latines[544] relatives aux grandes actions du monarque, et exprimant particulièrement la reconnoissance de la ville de Paris pour les bienfaits dont il l'avoit comblée[545].

[Note 543: Elle pesoit environ 60,000 livres, et pour la couler on fondit 83,753 livres de matière. Elle a été abattue, avec toutes les autres statues de nos rois, le 18 août 1792.]

[Note 544: Voici les plus remarquables de ces inscriptions:

_Ludovico magno, decimo quarto, Francorum et Navarræ regi christianissimo, victori perpetuo, religionis vindici, justo, pio, felici, patri patriæ, erga urbem munificentissimo, quam arcubus, fontibus, plateis, ponte lapideo, vallo amplissimo arboribus consito decoravit, innumeris beneficiis cumulavit; quo imperante securi vivimus, neminem timemus, statuam hanc equestrem quamdiù oblatam recusavit, et civium amori, omniumque votis indulgens, erigi tandem passas est; præfectus et ædiles, acclamante populo, posurêe._