Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 2/8)
Part 31
[Note 505: _Voy._ pl. 70. Ce Renard avoit été valet de chambre du commandeur de Souvré. C'étoit un homme d'un caractère souple et obligeant, qui ne manquoit point d'esprit, et se connoissoit fort bien en meubles et en tapisseries. Il faisoit de ces objets précieux une sorte de commerce avec les personnes de qualité; et le cardinal Mazarin, qui lui en achetoit quelquefois, s'amusoit de sa conversation. Dès que Louis XIII lui eut donné ce terrain, il en fit un jardin très-proprement tenu, qui, par sa situation et par les manières honnêtes du maître, devint le rendez-vous ordinaire des seigneurs de la cour, et de tout ce qu'il y avoit alors de plus galant dans la ville. Il est souvent parlé de ce jardin dans les mémoires de la minorité de Louis XIV; et, du temps de la Fronde, il devint même fameux par une aventure burlesque qui offre un nouveau coup de pinceau à ajouter au tableau de cette guerre à la fois déplorable et ridicule. Quoique les frondeurs ne voulussent pas permettre que le roi entrât dans Paris, les courtisans ne laissoient pas que d'aller en toute liberté aux Tuileries, et de là au jardin de Renard. Un jour que le duc de _Candale_, _Jarzay_, _Boutteville_, _Saint-Mesgrin_ et quelques autres s'étoient réunis pour y souper et s'y divertir, les frondeurs commencèrent à craindre que, si le peuple voyoit souvent les seigneurs qui étoient dans le parti de la cour, il n'en prit insensiblement des dispositions favorables au jeune roi. En conséquence, ils y envoyèrent le duc de Beaufort, suivi d'une assez grosse troupe de gens. Ce prince chassa les violons, renversa les tables, mit tout en désordre dans le jardin; et cette belle expédition n'eut pas d'autres suites.]
Les deux projets d'achever le palais des Tuileries et d'en embellir le jardin furent conçus et exécutés en même temps. Le mur et les édifices qui en faisoient la séparation furent abattus; on démolit également un hôtel qu'occupoit mademoiselle de Guise, la volière et toutes les maisons qui s'étendoient du côté de la rivière jusqu'à la porte de la _Conférence_. Le jardin de _Renard_ fut enfermé dans le nouvel enclos; et sur ce terrain ainsi disposé, qui contenoit alors soixante-sept arpents, _Le Nôtre_ commença l'exécution du plan magnifique dont il avoit déjà tracé le dessin.
Ce jardin, planté régulièrement, est entouré de terrasses qui en marquent les limites sur trois de ses côtés, mais dont la disposition est telle qu'elles laissent à l'extrémité occidentale une ouverture en fer à cheval, au moyen de laquelle la vue s'étend sur la grande allée des Champs-Élysées jusqu'à la barrière de Chaillot. Le terrain de ce jardin, considéré dans sa largeur, qui est de cent quarante-sept toises, a une pente de cinq pieds quatre pouces; une telle inégalité[506], qui sembloit offrir un obstacle insurmontable à la symétrie du plan, fut masquée avec un art admirable par un talus imperceptible, et au moyen de deux terrasses latérales, qui non-seulement, contribuèrent à détruire cette irrégularité, mais ajoutèrent encore à l'élégance de cette grande composition.
[Note 506: Il eût fallu rapporter trois mille toises cubes de terre, ce qui eût coûté une somme considérable, sans rien ajouter à l'agrément de cette promenade.]
Considérant ensuite la vaste étendue de la façade des Tuileries, _Le Nôtre_ sentit qu'une aussi longue ligne de bâtiments avoit besoin d'une esplanade qui lui fût proportionnée et qui en développât complètement toutes les parties. Il conçut donc l'heureuse idée de ne commencer le couvert de ce jardin qu'à quatre-vingt-deux toises de la façade; et cette distance semble dans une proportion si parfaite avec le palais, qu'on n'imagine, dans tout cet espace, aucun autre point où cette masse d'arbres ne fût placée moins favorablement. Tout le sol de la partie découverte fut enrichi de parterres à compartiments, entremêlés de massifs de gazon, et dont les dessins nobles et élégants ont été conservés jusqu'à nos jours.
Ces parterres sont disposés de manière qu'on a pu y placer trois bassins circulaires, qui présentent une agréable variété. Au pied du palais est pratiquée une quatrième terrasse servant d'_empatement_[507] à l'édifice, et qui, avec les trois autres, paroît contenir le jardin entier dans une espèce de boulingrin.
[Note 507: On donne ce nom à une épaisseur de maçonnerie qui sert de pied à un mur.]
En face des parterres, et dans l'alignement du milieu du grand avant-corps, est plantée une grande allée de marronniers, de cent-quarante toises de longueur, qui dans le principe n'avoit que quarante-huit pieds de largeur. Les contre-allées en avoient chacune trente-trois. Aux deux côtés de ces dernières étoient distribuées différentes pièces de verdure, telles que des boulingrins entourés d'arbres de haute tige, des bois plantés et disposés régulièrement, des bosquets, etc. Ces dispositions intérieures ont depuis éprouvé divers changements, et ne ressemblent plus à celles qui furent exécutées par _Le Nôtre_[508]; mais la masse entière du couvert est restée toujours la même, et conserve l'aspect majestueux, les belles proportions que lui a donnés ce grand décorateur. Admirable du côté des Tuileries, ce bois offre peut-être un coup d'oeil encore plus ravissant dans la partie opposée. Le jardin s'y termine également par une grande partie découverte, au milieu de laquelle est placé un bassin de trente toises de diamètre, dont la forme octogone se trouvoit en un rapport symétrique avec les charmilles[509] et les parterres qui l'environnoient. En considérant du haut du _fer à cheval_ l'ensemble de toutes ces parties, il règne une telle variété dans le dessin, dans la disposition des plans et des niveaux, dans l'architecture des terrasses, des palissades, etc.; le palais des Tuileries d'un côté, et la verdure des Champs-Élysées, de l'autre, y présentent des perspectives si agréables, qu'il est difficile que l'art et la nature réunis puissent jamais produire des effets plus riches et plus imposants[510].
[Note 508: Il y avoit dans un de ces bosquets une salle de comédie en verdure, qui subsistoit encore du temps de la minorité de Louis XV. À la place de ce théâtre on fit un jeu de mail pour le jeune roi; et dans le vide de ce mail, on éleva un pavillon où fut placé un billard également destiné à son amusement.]
[Note 509: Ces charmilles qui bordoient la lisière du bois ont été détruites.]
[Note 510: _Voyez_ pl. 56.]
La terrasse qui règne du côté de la rue Saint-Honoré étant beaucoup plus basse que celle du bord de l'eau, on avoit imaginé de former dans l'espace qui est au-dessous, et qui la sépare du couvert, de grands tapis de verdure entourés de plates-bandes de fleurs. Cette agréable variété ne nuisoit en rien à la symétrie, parce que la largeur du jardin est si considérable, que les petites parties dissemblables n'y peuvent être embrassées du même coup d'oeil. Ces plates-bandes furent détruites en 1793, et la convention nationale décréta gravement qu'on y sèmeroit des pommes de terre _pour la nourriture du peuple_. Depuis elles n'ont point été rétablies.
Au milieu de tant de beautés, la critique la plus sévère ne trouvoit qu'un seul défaut extrêmement léger. La grande allée paroissoit trop étroite: on auroit désiré que les deux contre-allées y eussent été réunies, et qu'au lieu d'en faire une allée couverte, on l'eût taillée en palissade. Ouverte de cette manière, elle devoit offrir une percée plus étendue, et mettre le palais dans un rapport plus intime avec tous les monuments dont il est environné[511].
Au milieu du fer à cheval qui termine ce jardin, du côté des Champs-Élysées, on construisit en 1716 un pont tournant[512] d'un dessin très-ingénieux, et qui établissoit une communication directe des Tuileries avec la nouvelle place Louis XV. Ce pont étoit de l'invention de frère Nicolas Bourgeois, augustin, mécanicien habile, connu par plusieurs ouvrages remarquables, et principalement par le pont de bateaux de Rouen.
[Note 511: Ce voeu des artistes et généralement de tous les gens de goût a été exécuté depuis la révolution.]
[Note 512: Il a été détruit pendant la révolution, et l'on a comblé le fossé.]
On entroit dans ce jardin par six portes que l'on a conservées au milieu des changements considérables qui se sont faits dans le terrain environnant[513]. Entre la rue Saint-Honoré et la terrasse du nord, dite des Feuillants, étoient deux manéges qui furent construits lorsque Louis XV, encore enfant, vint habiter le château des Tuileries[514].
[Note 513: Une de ces portes est celle du pavillon du milieu; les deux suivantes sont ouvertes de chaque côté de la terrasse contiguë au palais; il y en a une au milieu de la terrasse du nord; la cinquième est à l'extrémité du jardin du côté de la place Louis XV; la sixième au pont tournant. Depuis, on en a ouvert deux autres. (Voyez l'article _monuments nouveaux_.)]
[Note 514: L'un de ces deux manéges, qui étoit couvert, est devenu depuis fameux pour avoir servi de local aux séances de l'assemblée nationale; il a été abattu, ainsi que les écuries et un grand nombre d'édifices qui remplissoient cet espace. C'est maintenant une très-belle rue qui va de la place du Carrousel à la place Louis XV.]
Le bas peuple n'entroit autrefois dans ce jardin que le jour de la Saint-Louis.
STATUES ET AUTRES ORNEMENTS
DU JARDIN DES TUILERIES EN 1789.
SUR LA TERRASSE QUI BORDE LE CHÂTEAU.
Deux Nymphes chasseresses, par _Coustou_ l'aîné.
Un chasseur assis, par le même.
Un faune jouant de la flûte, par _Coyzevox_.
Une hamadryade qui semble l'écouter, par le même.
Une Flore, par le même.
Un vase, par _Robert_.
Un autre, par _Le Gros_.
AUTOUR DU BASSIN DU MILIEU.
Pluton enlevant Proserpine, par _Regnaudin_.
La mort de Lucrèce, commencée par _Théodon_, et finie par _Pierre Le Pautre_.
Énée portant son père Anchise, par le même.
L'enlèvement d'Orithye, commencé par _Marsy_, et terminé par _Flamen_.
AU BOUT DE LA GRANDE ALLÉE, EN FACE DU GRAND BASSIN.
Annibal comptant les anneaux des chevaliers romains tués à la bataille de Cannes, par _Sébastien Slootz_.
L'Hiver et le Printemps, par _Le Gros_.
La Vestale, par le même.
Jules César, par _Nicolas Coustou_.
L'Automne et l'Été; la statue d'Agrippine, copiée d'après l'antique.
AU-DELÀ DU BASSIN.
Le Tibre et le Nil, figures colossales copiées d'après l'antique.
La Seine et la Marne, par _Nicolas Coustou_.
La Loire et le Loiret, par _Vanclève_.
À L'ENTRÉE DU PONT TOURNANT.
Deux chevaux ailés, dont l'un est monté par une Renommée, et l'autre par un Mercure. Ces deux figures, de la main de _Coyzevox_, étoient autrefois à Marly[515].
[Note 515: Toutes ces sculptures sont en marbre, et n'ont point été déplacées. Depuis, ce magnifique jardin a été enrichi d'un grand nombre d'autres figures, ouvrages modernes ou copiés de l'antique. Voyez l'article _Monuments nouveaux_.]
PORTE DE LA CONFÉRENCE.
Elle étoit située à l'extrémité de la terrasse des Tuileries, du côté de la rivière, et terminoit la dernière enceinte, commencée sous Charles IX et achevée sous Louis XIII[516].
[Note 516: _Voyez_ pl. 67.]
Le nom de cette porte, qui n'a été démolie qu'en 1730, et la date de sa construction, ont fait naître des opinions contradictoires et de longs débats parmi les historiens de Paris. D. Félibien a prétendu d'abord qu'il n'y avoit de différence que dans le nom entre la porte _Neuve_ et celle de la Conférence; puis il dit dans un autre endroit qu'on bâtissoit cette porte en 1659, dans le temps des conférences entre les ministres de France et ceux d'Espagne, lesquelles furent suivies de la paix des Pyrénées. D'autres pensent qu'elle fut élevée sous François Ier, et reconstruite lors de ces dernières conférences. Sauval, après en avoir parlé quelque part comme d'un monument existant déjà du temps de Charles IX, semble ailleurs la confondre avec la porte _Neuve_. Le sixième plan de Delamare la présente également comme déjà bâtie sous le même règne. Enfin Piganiol, qui a cru être mieux instruit, dit «qu'il ne paroît pas, par les historiens contemporains, que, pour lors, ni long-temps après, il y eût ici une porte.» Et il ajoute «qu'il n'étoit pas difficile à nos historiens d'éviter plusieurs fautes qu'ils ont faites à ce sujet; qu'ils n'avoient qu'à jeter les yeux sur l'estampe que Perelle en a faite, et qu'ils auroient vu que cette porte fut élevée en 1633, et qu'il est assez vraisemblable que le nom de porte de la Conférence lui a été donné à l'occasion des conférences de Surène entre les députés du roi et ceux de la ligue, qui commencèrent le 29 avril 1593.»
Toutes ces assertions semblent peu exactes. 1º Il est impossible d'accorder que la porte _Neuve_, qui étoit presque dans l'alignement de la rue Saint-Nicaise, et celle de la _Conférence_, située au bout des Tuileries, aient été la même porte. 2º Il n'est guère probable que cette dernière subsistât sous François Ier, ni même sous les deux, règnes suivants, puisque le jardin des Tuileries n'existoit pas encore. 3º Il n'y a guère d'apparence qu'elle doive son nom aux conférences de Surène, puisque l'historien qui rapporte cette opinion prétend qu'elle ne fut bâtie que quarante ans après ces conférences; et du reste il est certain qu'elle ne peut l'avoir reçu de celles qui précédèrent en 1659 la paix des Pyrénées; car elle se trouve déjà figurée sur des plans qui ont été tracés en 1608 et 1620[517], et désignée sous ce nom dans différents mémoires qui ont également paru avant cette époque; 4º Le raisonnement que l'on fait pour prouver qu'elle n'existoit pas sous Henri III, parce qu'il sortit de Paris par la porte _Neuve_[518], ne peut paroître valable, puisqu'il est dit que le roi, après être sorti par cette porte, _se rendit au Jardin des Tuileries, aux Feuillants_, etc. Cette circonstance ne prouve clairement qu'une chose, c'est que la porte _Neuve_ n'étoit pas la même que celle de la _Conférence_, située en-deçà du palais et du jardin; et dire que les historiens qui ont rapporté ce fait n'ont pas parlé de cette dernière porte, ce n'est pas démontrer qu'elle ne fût pas déjà bâtie à cette époque.
[Note 517: Les plans de _Quesnel_ et de _Mérian_.]
[Note 518: _Voyez_ p. 943.]
Le commissaire Delamare a été la cause de cette dernière erreur, parce qu'il est le premier qui ait confondu ces deux portes ensemble, en disant «que la porte _Neuve_, proche le Louvre, fut reculée, en 1566, jusqu'au lieu où elle est à présent.» Il est certain cependant qu'elles ont existé ensemble, comme on peut s'en convaincre par le plan de Boisseau, de 1643, celui de Gomboust, de 1652, et le sixième plan que Delamare lui-même a donné. De tout ceci on peut conclure que cette porte fut construite peu de temps après qu'on eut entouré de murs l'emplacement du jardin des Tuileries[519]. En effet, il n'est pas vraisemblable que l'extrémité de ce jardin fût bordée, comme elle l'étoit, d'un fossé qui alloit jusqu'à la rivière, sans supposer en même temps une porte et un pont-levis pour empêcher ou faciliter la communication du chemin qui régnoit le long de ce jardin, du côté de l'eau, et qui conduisoit à la porte _Neuve_, située au milieu de la galerie.
[Note 519: Ce jardin, d'abord tracé et entouré de murs par Catherine de Médicis, ensuite abandonné, fut continué et planté sous Henri IV.]
L'ÉGLISE SAINT-ROCH.
En sortant des Tuileries par la porte du nord, et rentrant dans la rue Saint-Honoré, le premier monument que l'on rencontre est l'église paroissiale de Saint-Roch. L'origine de cette église est très-connue et ne présente aucune obscurité.
L'emplacement sur lequel elle est bâtie étoit anciennement occupé par une grande maison accompagnée de jardins; on l'appeloit l'hôtel _Gaillon_, et ce nom étoit devenu celui du quartier où elle étoit située. À côté de cet hôtel s'élevoit une chapelle, sous l'invocation de _Sainte-Suzanne_, dont on ignore l'origine et le fondateur[520]. Auprès de ce petit monument, à l'endroit où l'on a construit depuis le portail et les marches de l'église, une autre chapelle avoit été bâtie, dès l'an 1521, sous le titre des _Cinq-Plaies_, par _Jean Dinocheau_, marchand de bétail, et _Jeanne de Laval_ sa femme. Les habitants de ce quartier, qui étoit compris dans la circonscription de la paroisse de Saint-Germain-l'Auxerrois, s'étant considérablement multipliés, formèrent le dessein de faire construire une église succursale de cette paroisse, qu'ils trouvoient trop éloignée; et la chapelle des Cinq-Plaies leur parut propre à remplir cet objet.
[Note 520: Néanmoins, soit qu'elle eût été bâtie par le propriétaire de l'hôtel Gaillon, soit en raison du voisinage de cet hôtel, elle est désignée dans tous les actes sous le titre de chapelle _de Gaillon_ ou de _Sainte-Suzanne de Gaillon_; et lorsqu'il fut proposé de l'acquérir pour agrandir l'église que l'on vouloit élever, elle ne fut cédée par le titulaire qu'à la charge de construire dans la nouvelle église, et le plus près possible du grand autel, un autel dit de _la chapelle de Sainte-Suzanne de Gaillon_.]
Étienne Dinocheau, fourrier ordinaire du roi, et neveu du fondateur, bien loin de s'opposer à ce dessein, en rendit l'exécution plus facile, tant par la générosité qu'il eut de renoncer aux droits qu'il pouvoit avoir sur cette chapelle, que par la cession qu'il fit, le 13 décembre 1377, d'un grand jardin et d'une place qui en dépendoit. Le 15 octobre suivant, les habitants achetèrent encore la chapelle de _Gaillon_, dite de _Sainte-Suzanne_, avec ses dépendances; et ce fut sur ces divers terrains que fut construite la succursale, dans des dimensions beaucoup plus petites et avec bien moins de magnificence que le monument qui existe à présent.
Les historiens de Paris ne sont pas d'accord sur l'année où l'on acheva de bâtir cette première église. Mais comme ils ne diffèrent entre eux que de deux ou trois ans, nous n'entrerons pas dans la discussion des raisons de cette différence, laquelle ne présenteroit aucun résultat intéressant. Ce qu'il y a de bien certain, c'est que la permission de l'official pour l'érection de cette succursale est du 15 août 1578; et l'on peut supposer que la construction de l'édifice dura deux ou trois ans. On la consacra sous l'invocation de Saint-Roch, parce que ce nom étoit celui d'un hôpital[521] que Jacques _Moyen_ ou _Moyon_, Espagnol de naissance, avoit commencé à établir sur cet emplacement, et qu'il se vit obligé de céder aux paroissiens.
[Note 521: Cet hôpital étoit destiné aux malades affliges d'écrouelles. Le fondateur le transporta dans le faubourg Saint-Jacques.]
L'église Saint-Roch resta pendant assez long-temps dépendante de Saint-Germain-l'Auxerrois; et, suivant l'usage observé dans la hiérarchie ecclésiastique, le curé de cette paroisse en nommoit le desservant. Cet état de choses dura jusqu'en 1633, où elle fut érigée en église paroissiale par François de Gondi, alors archevêque de Paris. À cette époque, le nombre de ses paroissiens étoit déjà considérablement augmenté; et comme il ne cessoit encore de s'accroître de jour en jour, il arriva, quelques années après, que cette église se trouva trop petite pour que le service divin pût s'y faire commodément. Alors les marguilliers furent autorisés à acheter la totalité du terrain qui dépendoit de l'hôtel Gaillon; et, en 1653, on jeta les fondements de l'église que nous voyons aujourd'hui.
Elle fut commencée sur les dessins de J. Le Mercier, alors premier architecte du roi. Ce fut Louis XIV qui en posa la première pierre, dans laquelle on plaça deux médailles, dont l'une portoit le portrait de ce prince, l'autre celui d'Anne d'Autriche, et toutes les deux au revers l'image de saint Roch. Une inscription gravée sur cette pierre indiquoit le nom des fondateurs et la date de la fondation.
La situation du terrain ne permit pas de suivre l'antique usage, et de tourner au levant le chevet de cette église: il est exposé au nord. Le bâtiment en resta long-temps imparfait, sans être voûté, et n'ayant qu'un simple plafond de bois. Discontinué et repris plusieurs fois pendant le cours du dix-septième siècle, il fut enfin achevé dans le dix-huitième par les libéralités du roi et les dons généreux de plusieurs riches paroissiens.
Le grand portail qui donne sur la rue Saint-Honoré fut construit le dernier par Jules-Robert de Cotte, intendant général des bâtiments du roi; et directeur général de la monnoie et des médailles, d'après les dessins de Robert de Cotte son père, premier architecte de Louis XIV et de Louis XV. La première pierre en fut posée le 1er mars 1736. Ce portail, assez purement exécuté, a eu beaucoup de réputation, et semble avoir servi de modèle à la plupart de ceux qui ont été élevés depuis, quoiqu'il ne soit lui-même qu'une imitation du style peu sévère de Mansard: c'est une décoration en bas-relief composée de deux ordres dorique et corinthien, où il règne une certaine harmonie, mais dans laquelle on chercheroit vainement cet effet imposant des péristyles, dont les colonnes isolées non-seulement présentent un utile abri, mais n'ont pas besoin, comme ces surfaces monotones, de cette multiplicité de ressauts et de profils, au moyen desquels on essaie d'offrir à l'oeil quelques foibles projections d'ombres, et de rompre leur fatigante uniformité.
On a suppléé, par des groupes et des ornements très-soigneusement finis, à ce manque d'effet; et les connoisseurs ont pu distinguer dans ces travaux le passage du style usité au siècle de Louis XIV à celui dont la maigreur et l'affectation ont ensuite caractérisé les productions du règne de Louis XV. Les figures sculptées par Claude Francin, de l'Académie royale de sculpture, représentoient, en deux groupes, quatre pères de l'Église avec les attributs qui leur conviennent; les armes du roi, qui remplissoient le fronton, et la croix qui le surmontoit, étoient de la main du même sculpteur[522]. Les ornements ont été exécutés par Louis de Montceau, de l'académie _des Maîtres_. Le style de ces divers morceaux étoit tel, que si l'on n'y trouvoit pas toute la dépravation qui, dans les arts d'imitation, fut le caractère du siècle dernier, on y reconnoissoit du moins les premières traces du mauvais goût qui l'a si rapidement amenée.
[Note 522: Ces figures, cette croix et ces armes ont été détruites pendant la révolution. Depuis ce portail a été réparé.]
Ce portail a quatorze toises de largeur sur treize toises trois pouces d'élévation, depuis le pilier du perron jusqu'à la pointe du fronton. Une heureuse disposition du terrain a obligé d'y placer un grand nombre de marches, ce qui produit un bon effet et annonce dignement un édifice consacré à la religion[523].
[Note 523: _Voyez_ pl. 57.]