Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 2/8)

Part 30

Chapter 303,301 wordsPublic domain

«Comme entre les infinis biens qui sont causés par la paix, celui qui provient de la culture des arts n'est pas des moindres, se rendant grandement florissants par icelle, et dont le public reçoit une très-grande commodité, nous avons eu aussi égard, en la construction de notre galerie du Louvre, d'en disposer le bâtiment en telle forme que nous y puissions commodément loger quantité des meilleurs ouvriers, et plus suffisants maîtres qui se pourroient recouvrer tant de _peinture_, _sculpture_, _orfévrerie_, _horlogerie_, _insculpture en pierreries_, qu'autres de plusieurs et excellents arts, tant pour nous servir d'iceux, comme pour être, par ce même moyen, employés par nos sujets en ce qu'ils auroient besoin de leur industrie, et aussi pour faire comme une pépinière d'ouvriers, de laquelle, sous l'apprentissage de si bons maîtres, il en sortiroit plusieurs qui par après se répandroient par tout notre royaume, et qui sauroient très-bien servir le public, etc.»

Par ces mêmes lettres-patentes, le roi donne à ces artistes le privilége de travailler pour le public, sans pouvoir être inquiétés par les maîtres de Paris, ni autres, et de pouvoir faire des apprentis qui auront ensuite le droit de s'établir dans tout autre endroit du royaume qu'il leur plaira de choisir.]

Enfin il est une circonstance qui, selon nous, donne à cette opinion un degré d'évidence auquel il est impossible de résister: c'est que toute cette partie, surtout du côté intérieur, offre le chiffre de Henri IV, tellement multiplié, qu'on ne peut assez s'étonner qu'il ait échappé aux regards de tant de gens intéressés à tout examiner avec la plus grande attention; et que, s'ils l'ont aperçu, on s'étonne encore davantage qu'ils se soient obstinés, comme ils l'ont fait, à soutenir le sentiment contraire.

Blondel, qui a fait un traité très-savant sur l'architecture des monuments françois, a partagé cette erreur; et lorsqu'il arrive à la description de l'immense façade de cette galerie, il se plaint qu'on n'ait pas continué, dans toute sa longueur, l'ordonnance de l'aile commencée du côté des Tuileries, plutôt que d'affecter un autre genre d'architecture d'une proportion beaucoup plus petite, et tellement chargée de membres et d'ornements, qu'à peine les aperçoit-on du pied de l'édifice. Il critique d'ailleurs l'avant-corps, évidemment trop petit pour une étendue de bâtiment si considérable, sans compter qu'il se trouve accompagné de chaque côté d'une ordonnance d'architecture disparate: «Partout, dit-il, on voit que chaque architecte a préféré son opinion particulière à l'effet général, d'où il résulte que jamais il n'entre dans l'idée d'un étranger, qui considère l'aspect de cet édifice, qu'il a été élevé pour la même fin, ni que cette façade contienne dans son intérieur une seule et même pièce, et qu'on ait eu pour objet de réunir et de conserver le plain-pied du Louvre, au premier étage, avec celui des Tuileries.»

Examinant ensuite en elle-même l'aile qui s'étend du côté du Louvre, il fait, sur son architecture en général, des critiques extrêmement judicieuses. «Nous trouverons, continue-t-il, un ordre toscan au rez-de-chaussée, qui, considéré séparément, pourroit faire un soubassement convenable, mais qui fait d'autant moins bien ici, que non-seulement il surpasse d'un module[486] la hauteur de l'ordre de dessus, mais encore qu'il est chargé d'une quantité si prodigieuse d'ornements[487], que l'ordre corinthien devient pauvre et chétif. D'ailleurs, ce toscan que nous avons nommé soubassement, parce qu'il est au rez-de-chaussée, n'est-il pas ridiculement surmonté par un étage de proportion attique, dans l'ordonnance duquel on aperçoit un mélange de petites parties inconsidérément alliées avec des largeurs de trumeaux considérables, et le peu de hauteur de cet étage?»

[Note 486: Le module est une mesure en architecture qui se compose du diamètre, et plus souvent du demi-diamètre de la colonne.]

[Note 487: En blâmant cette profusion d'ornements, Blondel loue avec raison la pureté et la délicatesse de leur exécution.]

Il observe ensuite que l'entablement d'ordre corinthien qui termine cette façade étant de la même hauteur que celui de l'ordre composite qui règne dans l'autre aile, c'étoit une nouvelle raison de continuer le même genre d'architecture dans toute la longueur de ce bâtiment. Enfin, toujours persuadé que Métezeau est l'auteur de cette dernière partie, il le blâme surtout d'avoir imité les frontons de l'autre aile; imitation d'autant plus monotone, qu'elle sert à faire apercevoir davantage la disparité de ces deux genres d'ordonnance.

Cette décoration de frontons alternativement circulaires et triangulaires, posés sur le devant d'un comble continu, et réitérée par une imitation bizarre sur toutes les croisées et sur toutes les niches de la façade, est sans contredit du plus mauvais goût; mais encore un coup, ce n'est pas sur cette partie que l'imitation a été faite, c'est sur l'autre. Clément Métezeau, qui est réellement l'auteur de cette portion de la galerie qui touche le palais des Tuileries, jugea à propos d'abandonner l'ordonnance des premiers architectes, parce qu'en se rapprochant du pavillon de Flore auquel cette galerie devoit se rattacher, elle eût offert une disparate trop choquante avec l'architecture de ce corps de bâtiment. Il jugea donc convenable, pour mettre ces deux constructions dans un rapport symétrique, d'employer pour la galerie l'ordonnance de pilastres, composites qui décore le pavillon. Ces pilastres sont accouplés, et leurs chapiteaux offrent une assez belle exécution; mais cet ordre, auquel l'architecte a donné trois pieds sept pouces de diamètre, afin qu'il pût répondre au point de distance d'où il doit être aperçu, n'a pas une saillie suffisante pour produire complétement l'effet qu'on en attendoit. Cette saillie, si nécessaire, auroit d'ailleurs augmenté celle de l'entablement, qui, au lieu d'être interrompu au retour dans chaque entre-pilastre, comme on le voit ici, auroit dû être continué d'un accouplement à l'autre. Mais, par une licence qu'on ne peut expliquer, et qu'on doit regarder comme la plus grande faute peut-être qu'il soit possible de commettre en architecture, Métezeau semble avoir pris plaisir à rendre la continuation de cette ligne impossible, en faisant monter les croisées jusqu'au-dessous des corniches. Si l'on ajoute à ces fautes grossières l'imitation des frontons qu'il faut également lui reprocher, de quelque côté qu'il ait commencé à construire, la dissemblance de l'avant-corps qui n'est pas même au milieu de l'aile, la dissonance des portes en plein cintre de cet avant-corps avec les autres ouvertures de cette élévation, il paroîtra plus blâmable encore que du Pérac, dont il étoit si facile d'éviter les défauts, et qui a sur lui l'avantage d'une exécution bien supérieure dans les détails de son architecture[488].

[Note 488: _Voy._ pl. 55.]

Cette galerie s'attache à un corps de bâtiment qui du côté du nord donne sur la place du Vieux-Louvre, et termine cette longue suite de constructions. Elles viennent ensuite se joindre en retour à la façade méridionale du Louvre, au moyen d'un petit corps-de-logis intermédiaire. C'étoit dans cette partie de ce dernier palais[489] qu'étoient les appartements de la reine, sur lesquels nous nous sommes réservé de donner ici quelques détails.

[Note 489: _Voyez_ p. 809.]

DISTRIBUTION INTÉRIEURE ET CURIOSITÉS DE L'APPARTEMENT DE LA REINE ET DE LA GALERIE DU LOUVRE.

Les appartements de la reine occupoient le rez-de-chaussée, communiquoient de plain-pied avec la grande salle du Louvre, dite autrefois des _Cent-Suisses_, et se prolongeoient dans le bâtiment en retour jusqu'à la façade du bord de l'eau.

Le salon des bains, décoré de belles peintures de _Diego Velasquez_, étoit la première pièce remarquable du côté du Louvre. Ces peintures représentoient une suite de portraits des personnes les plus illustres de la maison d'Autriche, depuis Philippe Ier, père de Charles-Quint, jusqu'à Philippe IV, roi d'Espagne.

Dans les pièces en retour, la première, qui servoit de vestibule, étoit enrichie d'un plafond peint par _Francisco Romanelli_; on passoit ensuite dans une antichambre décorée de peintures et de figures en stuc; de là, dans la chambre de la reine, où l'on remarquoit des statues de la main de Girardon; enfin dans le cabinet sur l'eau, où l'on retrouvoit encore de très-belles fresques de Romanelli.

Après ce cabinet, on entroit par un dernier salon dans une vaste pièce où étoient conservées autrefois les statues antiques qui depuis ont orné la galerie de Versailles. Elle en avoit retenu le nom de _Salle des Antiques_.

Au-dessus de cet appartement, dont les distributions intérieures ont été entièrement changées depuis la révolution[490], est la _Galerie d'Apollon_, ainsi nommée parce que Le Brun[491] a représenté sur son plafond toute l'histoire de ce dieu, et le triomphe de _Neptune et Thétis_. Ces peintures sont mises au nombre des plus belles qui soient sorties de la main de ce peintre. On cite surtout ce dernier morceau, qui est peint à l'extrémité du plafond, du côté de l'eau. La plupart des sculptures étoient de Girardon. C'étoit dans cette galerie qu'étoient placés les fameux tableaux de Le Brun, connus sous le nom de _batailles d'Alexandre_[492].

[Note 490: On en a fait une suite de galeries où sont déposés les chefs-d'oeuvre de sculpture antique apportés d'Italie.]

[Note 491: Cette galerie, presque entièrement détruite en 1661 par un incendie, avoit été rétablie sur les dessins de ce peintre.]

[Note 492: Ces tableaux ont été transportés dans la grande galerie, et remplacés par des cartons de Jules Romain. Au-dessous de ces cartons est une exposition d'une partie des dessins de la collection du Roi[492-A].]

[Note 492-A: Ces dessins, qui étoient alors au nombre de dix mille, et dont le nombre a fort augmenté, sont maintenant déposés à l'hôtel d'Angeviller, rue de l'Oratoire.]

Le salon d'exposition des tableaux[493] et la grande galerie sont de plain-pied avec la _galerie d'Apollon_. La destination du salon n'a point changé; mais on a réalisé le projet qui avoit déjà été conçu quelques années avant la révolution, de réunir dans la grande galerie tous les chefs-d'oeuvres des peintres morts de toutes les écoles, qui formoient le cabinet du roi[494]. Elle servoit auparavant de dépôt à une collection précieuse de plans en relief de toutes les places et forteresses de France, et de ses villes les plus considérables. Ces plans, qui furent transportés aux Invalides vers la fin du dernier siècle, avoient été exécutés par les plus habiles ingénieurs du royaume.

[Note 493: On arrive à ce salon par un très-bel escalier construit, quelques années avant la révolution, par ordre de M. le comte d'Angeviller. L'exposition des tableaux des peintres vivants s'y faisoit tous les deux ans.]

[Note 494: C'est ce fameux Musée où furent pendant quelques années rassemblées presque toutes les merveilles que l'Italie possédoit. Il contient encore, dans ce qui lui en est resté, une des plus belles collections de l'Europe. Voyez l'article _monuments nouveaux_.]

L'immense rez-de-chaussée qui règne sous cette galerie depuis le Louvre jusqu'à l'avant-dernier guichet, contenoit le cabinet des dessins du roi, l'imprimerie royale[495], la monnoie des médailles[496] et plusieurs appartements occupés par les artistes les plus distingués. L'autre aile, jusqu'au palais des Tuileries, formoit une partie des écuries du roi, et dans cet espace se trouvoit le guichet dit de Marigny[497].

[Note 495: Elle étoit située près du troisième guichet. Son établissement remonte à François Ier. Vers 1630, Louis XIII la plaça dans le pavillon de la reine. En 1690 elle fut transportée dans les galeries du Louvre. Ce fut alors qu'on acheva l'immense collection de caractères dont elle étoit composée, et qui en faisoit l'établissement le plus riche et le plus complet que l'on connût en ce genre. Cette imprimerie n'étoit point soumise aux réglements de la librairie, mais dépendoit immédiatement du roi.]

[Note 496: La monnoie des médailles, transférée aux galeries du Louvre en 1689, étoit située au-dessus du troisième guichet. Elle contenoit une suite considérable de poinçons et de carrés composant l'histoire métallique des rois de France, histoire qui cependant ne remonte pas plus haut que François Ier. On y voyoit en outre les portraits de ces princes, depuis le commencement de la monarchie jusqu'à Louis XVI.]

[Note 497: Ce guichet fut ainsi nommé, parce qu'il fut ouvert par le marquis de Marigny, directeur-général des bâtiments de Louis XV.]

Enfin, pour ne rien oublier dans une description dont nous avons supprimé une foule de détails fastidieux, il faut faire connoître quelle étoit la destination de ce corps-de-logis qui lie la galerie au Louvre, et qui fait l'un des côtés de la place du vieux Louvre. On sait déjà que le rez-de-chaussée de ce bâtiment formoit une partie de l'appartement de la reine: les salles du premier étage furent accordées par le roi à l'académie de peinture, et l'on y conservoit un grand nombre de tableaux, statues, bas-reliefs, dessins et gravures des académiciens, depuis l'établissement de cette compagnie. Nous indiquerons, parmi ces productions des arts, quelques-unes des plus remarquables.

TABLEAUX.

_Dans la galerie d'Apollon._ Sur la porte, Louis XIV à cheval, par _Mignard_.

Dans les voussures du plafond, le triomphe de Bacchus, par _Taraval_; l'Été, par _Durameau_; le Printemps, par _Callet_; Castor ou l'Étoile du matin, par _Restout_.

La mort de la Vierge, par _le Caravage_.

Une descente de croix, par _Le Brun_.

Un saint Michel et la Nativité, par le même; un portrait en pied de Louis XIV, par _Rigaud_.

_Dans les salles de l'académie de peinture_, des Ruines, par _Servandoni_.

Une descente de croix, par _Jouvenet_.

La présentation au temple, par _Vouet_.

Le portrait du pape Benoît XIV, par _Subleyras_.

Les portraits d'un grand nombre d'académiciens, peints par eux-mêmes.

Plusieurs tableaux de nature morte, etc., par _Chardin_.

SCULPTURES.

_Dans la galerie d'Apollon_: les bustes de _Carle Maratte_ et d'_André del Sarte_. Des plâtres moulés d'après l'antique, des tableaux et sculptures, morceaux de réception de divers académiciens, etc.

_Dans les salles de l'Académie_, les bustes en marbre de Louis XIV, Louis XV, Mazarin, Louvois; ceux de Villacerf, du président de Lamoignon, du chancelier Séguier, du duc d'Antin; de Mansard, Le Brun, Mignard, Raphaël, Michel-Ange, Piètre de Cortonne, Annibal Carrache, le Bernin, André Sacchi; des copies et plâtres moulés des plus belles statues antiques; les morceaux de réception du plus grand nombre des sculpteurs académiciens, etc.[498]

[Note 498: La plupart de ces sculptures, plâtres, portraits, etc., ont été d'abord transportes et déposés dans les galeries supérieures du musée des Petits-Augustins, et, depuis la restauration, dans des salles du collége des Quatre-Nations.]

Avant que la galerie du Louvre fût élevée, les murs de la ville, qui suivoient alors l'alignement de la rue Saint-Nicaise, venoient se terminer au bord de la rivière par une porte qu'on nommoit _Porte-Neuve_, et qui subsista encore long-temps après que la galerie eut été bâtie[499]. Cette porte, qui ne fut abattue que sous Louis XIII, étoit située un peu au-dessus du premier guichet; et auprès étoit l'hôtel du prévôt. Voici ce qu'on lit dans les mémoires écrits du temps des guerres civiles[500]: «Henri III, dit l'Étoile, voyant le peuple continuer dans sa furie, averti d'ailleurs que les prédicateurs qui marchoient en tête, et ne tenoient d'autre langage, sinon _qu'il falloit aller prendre frère Henri de Valois dans son Louvre_, avoient fait armer sept à huit cents écoliers et trois ou quatre cents moines; et ceux, qui étoient auprès de ce prince ayant, sur les cinq heures du soir, reçu avis par un de ses bons serviteurs, qui, déguisé, se coula dans le Louvre, qu'il eût à en sortir plutôt tout seul, sinon qu'il étoit perdu, sortit du Louvre à pied, tenant une baguette à la main, suivant sa coutume, comme s'allant promener aux Tuileries. Il n'étoit pas encore sorti la porte (la porte Neuve) qu'un bourgeois l'avertit en diligence que le duc de Guise, avec douze cents hommes, l'alloit venir prendre. Étant arrivé aux Tuileries, où étoit son écurie, il monta à cheval avec ceux de sa suite qui eurent moyen d'y monter; Duhalde le botta, et lui mettant son éperon à l'envers: «C'est tout un, dit ce prince, je ne vais pas voir ma maîtresse. Étant à cheval, il se tourna vers la ville, et jura de n'y rentrer que par la brèche.»

[Note 499: _Voyez_ pl. 67.]

[Note 500: En 1588.]

«Entre les cinq et six heures du soir, dit Cayet[501], Henri III sortit de Paris par la _porte Neuve_; ceux qui étoient avec lui le suivirent, aucuns desquels étoient bien étonnés: car tel conseiller d'état l'étoit allé trouver au Louvre avec sa robe longue, qui, sans bottes, montoit pour le suivre sur le premier cheval de l'écurie; et ainsi que ce prince sortoit par la _porte Neuve_, quarante arquebusiers qu'on avoit mis à la porte de Nesle[502] tirèrent vivement sur lui et sur ceux de sa suite.»

[Note 501: Chronologie novennaire.]

[Note 502: Elle étoit située de l'autre côté de la rivière.]

LE JARDIN DES TUILERIES.

L'art des jardins fut dans une continuelle enfance parmi nous jusqu'au règne de Louis XIV. Dans la description que nous avons déjà donnée de quelques-uns des enclos que nos rois avoient dans la ville ou dans ses environs, on a pu voir que tout y étoit sacrifié à une culture utile et grossière, sans qu'on eût jamais songé à profiter des richesses qu'offre la nature pour y répandre de la grâce et de la majesté. Cette culture même, dans laquelle on n'avoit d'autre but que de se procurer des fruits et des légumes, n'avoit fait presque aucun progrès pendant une si longue suite de siècles; et la même époque qui porta en France l'art des jardins à un degré de grandeur et de magnificence qui depuis n'a point été surpassé, apprit en même temps aux cultivateurs les moyens ingénieux par lesquels on peut augmenter la saveur et la beauté de ces précieux végétaux. Deux hommes firent chez nous cette grande révolution, _La Quintinie_ et _Le Nôtre_. Le premier, s'attachant principalement à ce que le jardinage a d'utile, donna sur la taille et la transplantation des arbres, sur la culture des fruits et des légumes, des préceptes fondés sur l'observation, et qui seront éternellement les règles fondamentales de cet art. Le Nôtre, doué d'un génie plus élevé et d'un goût exquis, s'occupa des jardins sous le rapport de la décoration; et l'on vit éclore sous sa main, comme par enchantement, mille compositions admirables qui transformèrent en lieux de délices une foule de sites champêtres, jusque là tristes et négligés; qui jetèrent surtout un grand éclat sur les maisons royales, en joignant à la magnificence des arts dont elles étoient décorées les beautés de la nature encore plus nobles et plus majestueuses.

Le jardin des Tuileries, qui passe pour le chef-d'oeuvre de cet homme célèbre, étoit, dans son origine, mal distribué, dépourvu de tout agrément, et beaucoup moins étendu qu'il ne l'est aujourd'hui. Il ne tenoit pas même alors au château, dont il étoit séparé par une rue qui, régnant le long de la façade, aboutissoit presqu'à la porte d'entrée actuelle, près le pont Royal. À son autre extrémité s'étendoit une place vague depuis les murs de la ville[503] jusqu'à ceux du jardin. Ainsi resserré, cet espace contenoit cependant un étang, un bois, une volière, une orangerie, des allées, des parterres, un théâtre et un labyrinthe. La volière consistoit en plusieurs bâtiments, et étoit située vers le milieu du quai actuel des Tuileries[504]. On trouvoit l'Écho au bout de la grande allée, c'est-à-dire au bout du jardin. La muraille qui l'entouroit avoit deux toises de hauteur, et vingt-quatre pieds de diamètre. Sa forme étoit celle d'un demi-cercle, et elle étoit cachée par des palissades. À peu de distance de cet écho, du côté de la porte Saint-Honoré, on avoit placé l'orangerie; et auprès s'élevoit une espèce de ménagerie où étoient renfermées des bêtes féroces. Un grand terrain ménagé dans le bastion qui tenoit à la porte de la Conférence servoit de garenne, et à l'extrémité de ce terrain, entre la porte et la volière, étoit un chenil que le roi donna à _Renard_[505], par brevet du 20 avril 1630, sous plusieurs conditions, dont la principale étoit qu'il défricheroit ce terrain, et qu'il le rempliroit de plantes et de fleurs rares. Telle étoit la composition du jardin des Tuileries avant Le Nôtre. Il servoit déjà de promenade publique; mais quoique Sauval vante beaucoup l'heureuse disposition du labyrinthe, signalé, dit-il, par _les prouesses des amants_, et qu'il s'extasie sur les merveilles de l'écho où ils se rendoient pour donner des concerts à leurs belles, cette description que nous en ont laissée les historiens du temps ne présente rien à l'imagination qui ne soit incohérent et désagréable.

[Note 503: Ces murs étoient alors situes à peu près vis-à-vis la rue Royale; la rue se nommoit rue des _Tuileries_.]

[Note 504: _Voy._ le plan de _Gomboust_, gravé en 1652.]