Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 2/8)
Part 28
_Charles_, cardinal de _Lorraine_, archevêque de Reims, frère du précédent, mort en 1574 (buste).
_Blaise de Montluc_, maréchal de France, mort en 1577.
_Armand de Gontaud de Biron_, maréchal de France, tué au siége d'Épernai, en 1592.
_Henri de la Tour d'Auvergne_, vicomte _de Turenne_, tué d'un coup de canon le 27 juillet 1675.
_François de Bonne_, duc de Lesdiguières, maréchal de France en 1608, duc et pair en 1619, connétable en 1622, et mort en 1626.
_Henri IV_ (buste).
_Marie de Médicis_, reine de France, son épouse, morte à Cologne le 3 juillet 1642.
_Armand-Jean Duplessis_, cardinal, duc _de Richelieu et de Fronsac_, pair de France et premier ministre sous Louis XIII, mort à Paris, en 1642.
_Louis XIII_, mort à Saint-Germain-en-Laye le 14 mai 1643.
_Anne d'Autriche_, femme de Louis XIII, mère de Louis XIV, et régente du royaume, morte au Louvre, à Paris, le 20 janvier 1666.
_Gaston_ (Jean-Baptiste) _de France_, duc _d'Orléans_, frère unique de Louis XIII, mort à Blois le 2 février 1660.
Toutes les peintures de cette galerie ont été dessinées et gravées par _Hénice_ et _Vignon_, peintres et graveurs ordinaires du Roi.
LA PLACE DU PALAIS-ROYAL
ET
LE CHÂTEAU D'EAU.
Vis-à-vis du Palais-Royal étoit, dans le principe, l'hôtel de Sillery, lequel appartenoit à Noël Brûlart de Sillery, prêtre, commandeur de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem, et du temple de Saint-Jean de Troyes. Le cardinal de Richelieu s'en rendit propriétaire en 1640[456], pour la somme de 50,000 écus, dans l'intention de le faire abattre, et d'obtenir à ce moyen une place devant son palais, dont cet hôtel n'étoit séparé que par la largeur de la rue[457]; mais ce projet n'étoit point encore entièrement exécuté quand il mourut. La cour étant venue occuper le Palais-Cardinal en 1643, on fit achever cette démolition, et l'on abattit en même temps quelques édifices voisins pour construire des corps-de-garde. Cette place n'étoit point alors aussi grande qu'elle l'est aujourd'hui; et de chétives maisons, d'un aspect désagréable, et placées sans symétrie, étoient la seule perspective qu'eût la demeure du souverain. Les choses demeurèrent cependant en cet état jusqu'en 1719, que le duc d'Orléans, régent, devenu propriétaire du Palais-Royal, fit détruire ces masures, et ensuite élever à leur place le grand corps de bâtiment qu'on nomme _Château-d'Eau_, lequel fut bâti sur les dessins de Robert de Cotte, premier architecte du roi. Ce monument ne manque point de mérite, et l'intention de l'auteur y est bien marquée. Son architecture se compose d'un corps de bâtiment en bossages rustiques vermiculés, flanqué de deux pavillons de même symétrie, le tout sur vingt toises de face. Au milieu est un avant-corps formé par quatre colonnes d'ordre toscan, qui portent un fronton, dans le tympan duquel sont les armes de France. Au-dessus on a placé deux statues à demi couchées, par Coustou le jeune, dont l'une représente la Seine, et l'autre la nymphe de la fontaine d'Arcueil. C'est effectivement pour servir de réservoir aux eaux de la Seine et d'Arcueil que ce bâtiment a été élevé, mais il fut long-temps sans remplir sa destination; et la belle inscription qu'on lit au-dessus de la niche où est le robinet: _Quot et quantos effundit in usus!_ sembloient offrir, jusqu'à la fin du siècle dernier, un sens épigrammatique. Cependant, depuis quelques années, il coule de l'eau de cette fontaine[458].
[Note 456: Ce fut M. Charles d'Escoubleau, marquis d'Alluye et de Sourdis, qui l'acheta le 22 mars de ladite année. Le même jour il en fit sa déclaration au profit du cardinal de Richelieu.]
[Note 457: Les historiens de Paris disent que la rue Saint-Thomas-du-Louvre étoit alors la seule avenue du Palais-Royal, d'où il s'ensuivroit que l'hôtel de Sillery auroit couvert toute la place, et que la rue Froid-Manteau auroit été prolongée sur ses ruines jusqu'à la rue Saint-Honoré, ce qui n'est pas exact; l'inspection seule du plan de Saint-Victor, publié par d'Heulland, suffit pour s'en convaincre. (JAILLOT.)]
[Note 458: _Voyez_ pl. 65.]
HÔPITAL ROYAL
DES QUINZE-VINGTS.
L'hôpital des Quinze-Vingts étoit autrefois situé rue Saint-Honoré, vis-à-vis celle de Richelieu; il fut transféré, en 1780, sur la demande du cardinal de Rohan, alors grand-aumônier, au faubourg Saint-Antoine, dans l'hôtel occupé précédemment par les Mousquetaires noirs.
Personne n'ignore que cette maison fut fondée par saint Louis. Quelques anciens auteurs ont avancé sans preuves, et d'autres ont répété sans examen[459], que ce pieux monarque avoit créé cet établissement pour servir d'asile à trois cents gentilshommes françois, qu'il avoit, dit-on, laissés en otage en Égypte, et que les Sarrasins renvoyèrent en France, après leur avoir fait crever les yeux. Cette opinion, dénuée de tout fondement historique, a été rejetée avec raison par tous les historiens modernes, et Jaillot surtout la réfute victorieusement[460].
[Note 459: Belleforest, Corrozet, Dubreul, Sauval.]
[Note 460: On en trouve aussi la réfutation dans des vers de _Ruteboeuf_, poète contemporain de saint Louis, dont Fauchet a conservé un fragment, où l'hôpital des Quinze-Vingts est peint avec des couleurs qui ne conviennent en aucune façon à des gentilshommes. Voici ce fragment:
Li Roix a mis en un repaire, Mes je ne sais pas porquoi faire, Trois cents aveugles tote à rote. Parmi Paris en va trois paires, Tote ior ne finent de braire: As trois cents qui ne voient gote, Li uns sache, li autre bote, Si se donnent mainte secosse, Qu'il n'y a nul qui lor éclaire: Si feux y prent, ce n'est pas dote, L'ordre sera bruslée tote, S'aura li Roix plus à refere.]
«On voit, dit-il, dans les premiers titres qui ont rapport à cette fondation, et dans les bulles qui la concernent, que c'est la _Maison des aveugles_, _la Congrégation_, _l'Hôpital des pauvres aveugles de Paris_: nulle mention de ces trois cents chevaliers, nul indice qu'ils aient donné lieu à cet établissement; le silence des titres et des historiens contemporains détruit même toute idée qu'ils y aient eu la moindre part. Comment d'ailleurs présumer que saint Louis, ce prince judicieux et équitable, qui connoissoit le prix des services et savoit les récompenser, eût borné sa générosité et sa reconnoissance, pour trois cents nobles qu'on suppose avoir perdu la vue pour son service, à leur procurer un simple asile, sans pourvoir à leurs besoins d'une manière convenable à leur naissance? On voit que ces aveugles mendioient dans les rues et dans les églises; qu'on quêtoit pour eux dans les principales villes du royaume, et que, près de quinze ans après leur établissement[461], ils étoient encore si peu rentés, que Louis IX, par ses lettres données à Melun au mois de mars 1269, leur accorda 30 livres de rente pour avoir du potage. Ces faits, prouvés par les monuments les plus authentiques, sont, à ce que je crois, plus que suffisants pour détruire la fable des trois cents chevaliers aveugles, adoptée beaucoup trop légèrement par plusieurs historiens.»
[Note 461: Saint Louis avoit formé le projet de fonder cet hôpital dès l'an 1254.]
Ces raisons nous semblent sans réplique; et il est plus simple de croire que, dans la fondation de cet établissement, saint Louis eut seulement en vue de réunir dans un asile commun trois cents des plus pauvres aveugles, dont on peut supposer que le nombre étoit considérablement augmenté en France depuis que nos rois avoient pris part aux expéditions pieuses d'Égypte et de la Palestine[462]. L'infortune de ces hommes, parmi lesquels plusieurs avoient été sans doute ses compagnons d'armes, devoit émouvoir vivement la compassion de ce grand monarque, si sensible d'ailleurs à toutes les infortunes de ses sujets. Il conçut donc le projet de fonder cet hôpital, et acheta à cet effet, dans la censive de l'évêché, une partie du terrain sur lequel il le fit construire. Le premier titre de cette fondation n'a pu être retrouvé; mais ceux qui la concernent et qui nous restent ne permettent pas de douter que le projet de saint Louis n'ait eu son entière exécution avant 1260. On voit qu'en cette année le roi assigna 15 livres de rente, sur la prévôté de Paris, à Jean Le Breton, qu'il avoit établi chapelain dans cette maison; et que le pape Alexandre IV accorda également, en 1260, des indulgences à ceux qui visiteroient l'église de cet hôpital, bâtie sous l'invocation de saint Remi[463].
[Note 462: On sait que, dans ces contrées brûlantes, le vent élève des tourbillons d'un sable extrêmement fin, qui, s'insinuant dans les yeux, attaque la vue de ceux qui ne prennent pas les précautions nécessaires pour s'en garantir.]
[Note 463: Par un acte passé en 1282, entre la congrégation de la maison des pauvres aveugles et le chapitre de Saint-Germain-l'Auxerrois, cette congrégation cède au chapitre 10 liv. 15 s. de rente sur deux maisons près la Grande-Boucherie; et en échange le chapitre accorde aux Quinze-Vingts la permission d'avoir un cimetière et deux cloches du poids de cent livres chacune, leur abandonnant en outre la dîme qui lui appartenoit sur les terres de leur hôpital.]
Cet établissement, si médiocrement doté dans son origine, fut néanmoins un grand bienfait pour ces infortunés, qui, avant le règne de saint Louis, formoient bien, à la vérité, une espèce de société ou congrégation, mais dont les membres vivoient en particulier des foibles ressources que leur procuroit la charité des fidèles. Il en résultoit que les secours leur manquoient presque totalement, lorsque l'âge ou les infirmités ne leur permettoient plus de les aller chercher.
Saint Louis voulut que son grand-aumônier eût la direction générale du temporel comme du spirituel de cette maison. C'étoit ce grand dignitaire qui nommoit à toutes les places vacantes, et les prêtres qui desservoient l'église étoient soumis à sa seule juridiction; juridiction qui lui fut souvent contestée par l'évêque de Paris, à qui elle sembloit devoir appartenir. Mais celui-ci en fut définitivement privé par une bulle du pape Jean XXIII, du 10 novembre 1412, laquelle confirma les droits du grand-aumônier, lui soumettant entièrement cet hôpital, quant au spirituel, et s'il n'étoit pas prêtre, au premier chapelain du roi; réglement qui s'est toujours observé depuis, jusqu'au moment de la révolution.
L'hôpital et l'église avoient été bâtis par Eudes de Montreuil, et n'offroient rien de remarquable dans leur construction. Mais diverses donations faites, à différentes époques, à cette congrégation, lui avoient fourni les moyens d'acquérir successivement une grande partie des terrains dont son enclos étoit environné. L'économie qui régnoit dans son administration permit ensuite d'élever sur ces terrains des bâtiments immenses, dont le revenu assez considérable étoit d'autant plus sûr, que ces maisons étoient habitées par des marchands et des ouvriers qui vendoient et travailloient sous le privilége de la franchise, dont cette maison jouissoit depuis son premier établissement[464].
[Note 464: _Voyez_ pl. 65.]
Le nombre des aveugles étoit si considérable à Paris dans le quatorzième siècle, qu'il devint impossible de les admettre tous dans cet hôpital; les aveugles exclus formoient d'autres congrégations, dont plusieurs même avoient une origine plus ancienne que celle-ci. Pour éviter la confusion qui pouvoit en résulter, Philippe-le-Bel fit, en 1309, un réglement, par lequel il fut ordonné que les Quinze-Vingts fondés par saint Louis porteroient une fleur de lis sur leur habit.
Cet hôpital, dès le commencement de son institution, se divisoit en _aveugles_ et en _voyants_ qui les conduisoient. L'église avoit été érigée en paroisse pour tous ceux qui habitoient son enceinte; et le service divin y étoit fait par plusieurs ecclésiastiques, dont les uns chantoient l'office et les autres alloient quêter dans toutes les paroisses de la ville[465]. Dans les réglements concernant la police et la conduite de cette congrégation, les frères et soeurs étoient soumis à des pratiques religieuses qui entretenoient parmi eux l'ordre et la piété; et tous les dimanches on tenoit un chapitre où les frères avoient le droit d'assister et de prendre part aux délibérations.
[Note 465: Dans l'origine, le pape Clément IV avoit permis aux administrateurs de faire la quête par tout le royaume.]
On a vu par les vers de _Ruteboeuf_ qu'il y avoit, lors de la fondation, trois cents aveugles dans l'hôpital des Quinze-Vingts. Par les statuts qu'on dressa peu de temps après, le nombre en fut diminué. On décida qu'il n'y auroit que cent quarante frères _aveugles_, soixante frères _voyants_, chargés de les conduire et de diriger les affaires de la maison, enfin, quatre-vingt-dix-huit femmes tant _aveugles_ que _voyantes_, ce qui, avec le maître et le portier, complétoit le nombre de trois cents. Ces trois cents personnes devoient être régnicoles, ou du moins avoir obtenu des lettres de naturalisation. Le grand-aumônier nommoit à ces places.
Les frères et soeurs pouvoient contracter entre eux des mariages; mais on y mettoit la condition qu'ils seroient faits entre _aveugle et voyant_. On n'y souffroit point d'alliance entre deux aveugles, ni entre deux personnes voyantes. Le maître seul et le portier étoient exempts de cette loi. Pour faire ces mariages, il falloit en demander la permission au chapitre, qui pouvoit la refuser. Si un frère vouloit épouser une personne du dehors, il étoit nécessaire qu'il obtînt le consentement du grand-aumônier. Ceux qui se marioient sans ces permissions étoient renvoyés.
On avoit réglé avec beaucoup de sagesse et d'équité tout ce qui étoit relatif à la succession de ceux qui laissoient des héritiers par survivance ou autrement. Quant aux membres de la congrégation qui n'étoient point mariés, leur succession appartenoit entièrement à l'hôpital; et ce profit casuel servoit en partie à acquitter les charges de la maison, qui étoient très-considérables: car on distribuoit régulièrement aux frères et soeurs du pain et de l'argent.
Outre ces distributions, les plus anciens jouissoient des maisons du cloître, qu'ils louoient à des particuliers, sans autre charge que de les entretenir de menues réparations; les autres alloient quêter dans les églises, permission qu'ils avoient obtenue de Louis XIV, par une ordonnance de l'année 1656.
Enfin, cet hôpital étoit si singulièrement favorisé, qu'il y avoit, dans son église, une confrérie royale sous le titre de la Sainte-Vierge, Saint-Sébastien et Saint-Roch. Elle avoit été instituée il y a plus de deux cents ans; et en 1720 le roi s'en déclara solennellement le chef et le protecteur. À son exemple, la reine, les princes, les seigneurs, et tout ce qu'il y avoit de plus considérable à la cour et à la ville, se firent inscrire dans cette confrérie.
La seule chose digne d'attention qu'offroit la petite église des Quinze-Vingts étoit une statue de saint Louis placée au-dessus du portail. L'exécution en étoit très-grossière; mais les antiquaires prétendoient, sur la foi d'une tradition que nous n'avons pu retrouver, qu'elle étoit très-ressemblante. Si cela est vrai, il faut regretter la perte de ce monument: car tout ce qui a rapport à ce roi, le modèle des grands et des bons rois, est précieux aux yeux de tout François qui aime son pays. Plusieurs degrés qu'il falloit descendre pour entrer dans cette église prouvoient que le terrain de Paris avoit été fort exhaussé, depuis quelques siècles, dans cette partie de la ville, comme l'état actuel de Notre-Dame, au niveau du Parvis, prouve l'exhaussement de celui de la Cité.
Le chemin ou rue qui se trouvoit au-delà de la porte Saint-Honoré, lorsque la ville étoit renfermée dans l'enceinte de Philippe-Auguste, s'appeloit _chaussée Saint-Honoré_; mais après la mort du saint roi qui avoit fondé cet hospice, cette rue et le chemin qui la continuoit, prirent insensiblement le nom de _grand'rue Saint Louis_.
De l'hôpital des Quinze-Vingts dépendoit une chapelle sous le titre de Saint-Nicaise. Elle fut abandonnée vers le milieu du siècle dernier[466].
[Note 466: L'emplacement qu'occupoient les Quinze-Vingts forme maintenant un groupe de maisons et de rues, dont nous donnerons la nomenclature à la fin de ce quartier.]
PLACE DU CARROUSEL.
Cette place est située vis-à-vis le palais des Tuileries. C'étoit, dans le principe, un terrain vague qui s'étendoit depuis les murs jusqu'à ce palais. Il faut se rappeler qu'alors la clôture de la ville se prolongeoit le long de la rue Saint-Nicaise jusqu'à la rivière, et que par conséquent les Tuileries étoient hors de Paris.
Sur cette place vide, on avoit d'abord tracé une enceinte, qui fut destinée, en 1600, à faire un jardin. Au commencement du règne de Louis XIV, ce jardin, qui existoit encore, étoit appelé _jardin de Mademoiselle_, parce que cette princesse habitoit à cette époque le palais des Tuileries. Le roi ayant ordonné qu'on achevât ce monument, le jardin fut détruit; et ce fut sur son emplacement qu'il donna, les 5 et 6 juin 1662, le spectacle de ce carrousel fameux qui surpassa en magnificence toutes les fêtes publiques qu'on avoit données jusqu'alors. Depuis, cette place, qui contenoit non-seulement l'espace qui lui restoit encore en 1789, mais encore les cours du château et la partie de la rue Saint-Nicaise qui étoit de ce côté[467], retint le nom de _place du Carrousel_, et le donna ensuite à la rue que formèrent les maisons bâties dans la suite sur l'emplacement des fossés.
[Note 467: Les maisons qui formoient cette partie de la rue ont été abattues depuis la révolution, et la nouvelle galerie élevée en regard de l'ancienne a fait de la place du Carrousel une place régulière sur trois côtés. Le quatrième est encore couvert d'une partie des maisons qui la séparoient, en 1789, de la rue Saint-Thomas-du-Louvre.]
Les carrousels, introduits en France sous le règne de Henri IV, et abandonnés depuis celui de Louis XIV, remplaçoient les tournois dangereux de l'ancienne chevalerie, et en étoient une agréable image. On s'y formoit en _quadrilles_, ou troupes de combattants qui se distinguoient les unes des autres par la forme des habits et la diversité des couleurs, qui souvent même prenoient chacune le nom de quelque peuple fameux. On y voyoit, comme dans les tournois, des hérauts, des pages, des parrains, des juges, etc. Les quadrilles, en entrant dans la carrière, en faisoient d'abord le tour dans un ordre régulier et pour se faire voir aux spectateurs; ensuite commençoient les différentes espèces de combats. Ils consistoient à rompre la lance les uns contre les autres ou contre la _quintaine_[468]; on couroit la bague; on combattoit à cheval, l'épée à la main; enfin, on faisoit _la foule_, c'est-à-dire que les combattants se poursuivoient sans interruption dans l'arène et cherchoient à se devancer.
[Note 468: C'étoit un poteau que l'on fichoit en terre, et contre lequel on s'exerçoit à rompre la lance ou à lancer des dards.]
LE PALAIS DES TUILERIES.
Ce palais a été ainsi nommé parce qu'il est situé sur un terrain où l'on avoit anciennement établi des tuileries. Il paroît par plusieurs monuments que la tuile qu'on employoit à Paris ne se faisoit dans le principe qu'au bourg Saint-Germain-des-Prés[469]. Par la suite on éleva des fabriques de ce genre de l'autre côté de la Seine, dans un endroit que les anciens titres désignent sous le nom de la Sablonnière[470]. Il y en avoit déjà trois en 1372; depuis elles s'y multiplièrent considérablement[471].
[Note 469: Entre les rues dites des Grands et des Petits-Augustins; on en faisoit aussi dans l'endroit qui conserve encore le nom de rue _des Vieilles-Tuileries_.]
[Note 470: C'est le jardin des Tuileries.]
[Note 471: Cens. de l'évêché.]
Au quatorzième siècle, Pierre Desessarts et sa femme occupoient, près des Quinze-Vingts[472], une maison appelée l'hôtel des Tuileries, qu'ils donnèrent à cet hôpital, avec quarante-deux arpents de terres labourables qui dépendoient de cette maison. Long-temps après, et vers le commencement du seizième siècle, Nicolas de Neuville de Villeroy, secrétaire des finances et audiencier de France, possédoit au même endroit, mais plus près de la rivière, une grande maison avec des cours et jardins clos de murs. Il arriva que la duchesse d'Angoulême, mère de François Ier, alors régnant, se trouvant incommodée au palais des Tournelles, et voulant changer d'air et d'habitation, jeta les yeux sur la maison de M. de Neuville, laquelle étoit commode et agréablement située. Elle y recouvra la santé, ce qui engagea le roi à en faire l'acquisition. Le propriétaire reçut en échange le château de Chanteloup, près Arpajon. Le contrat est du 15 février 1518[473].
[Note 472: Il ne faut point oublier qu'à cette époque les Quinze-Vingts et tous les édifices environnants étoient hors des murs de la ville.]
[Note 473: Compte de l'ordinaire de Paris 1519.]
Six ans après, la duchesse d'Angoulême, alors régente, donna cette maison à Jean Tiercelin, maître-d'hôtel du Dauphin, et à Julie du Trot, en considération de leur mariage, et pour en jouir leur vie durant. Les lettres qui constatent cette donation furent enregistrées à la chambre des comptes, le 23 septembre 1527.
Telles sont les traditions qui nous sont restées sur l'état primitif des lieux occupés maintenant par le château et le jardin des Tuileries.
Charles IX, par son édit du 28 janvier 1564, ayant ordonné la démolition du palais des Tournelles, Catherine de Médicis résolut aussitôt d'en faire bâtir un autre plus vaste et plus magnifique. La maison des Tuileries, dont la position étoit si belle, lui parut propre à ce dessein: elle acheta en conséquence les bâtiments et les terres voisines, et fit commencer en même temps le palais et les jardins. On en jeta les fondements dès le mois de mai de la même année, et l'on environna les jardins d'un mur, à l'extrémité duquel furent commencées les nouvelles fortifications de la ville et construit le bastion dont nous avons déjà parlé[474]. On travailloit avec une grande ardeur à ce palais. Il étoit déjà composé du gros pavillon du milieu, des deux corps-de-logis qui l'accompagnent et des deux pavillons qui viennent immédiatement après, lorsque Catherine, saisie d'une crainte superstitieuse, fit cesser tout à coup les travaux. Un astrologue avoit prédit à cette princesse qu'elle mourroit auprès de Saint-Germain. «Aussitôt, dit Saint-Foix, on la vit fuir avec soin tous les lieux et toutes les églises qui portoient ce nom; elle n'alla plus à Saint-Germain-en-Laye; et même, à cause que son palais des Tuileries se trouvoit sur la paroisse de Saint-Germain-l'Auxerrois, elle en fit bâtir un autre (l'hôtel de Soissons) près de Saint-Eustache. Les gens infatués de l'astrologie prétendirent que la prédiction avoit été accomplie, lorsqu'on apprit que c'étoit Laurent de Saint-Germain, évêque de Nazareth, qui l'avoit assistée à la mort.»
[Note 474: _Voyez_ p. 868.]