Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 2/8)

Part 26

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La réunion des deux chapitres ayant été résolue, comme nous l'avons dit, après cette malheureuse catastrophe, et les parties intéressées s'étant facilement conciliées, le 20 mars 1740 les chanoines de Saint-Thomas prirent place, selon leur rang d'ancienneté, au choeur de Saint-Nicolas, en attendant que la nouvelle église fût achevée. Elle fut bénie et dédiée sous l'invocation de saint Louis; les chanoines réunis en prirent le nom, et y firent l'office le jour même de cette dédicace, veille de la fête du saint roi, 24 août 1744[437].

[Note 437: L'église de Saint-Nicolas fut dès ce moment totalement abandonnée. Depuis elle a été démolie, et il n'en reste plus aucuns vestiges, mais nous ignorons à quelle époque. Elle existoit encore en 1780.]

Le 23 avril 1749, le chapitre de Saint-Louis du Louvre fut encore augmenté par la réunion nouvelle qui s'y fit de celui de Saint-Maur-des-Fossés, près Paris.

Le dernier chapitre étoit originairement une abbaye de Bénédictins, laquelle avoit été mise en commende au commencement du seizième siècle. Une bulle de Clément VII ayant supprimé la dignité abbatiale en 1533, les revenus furent réunis à l'évêché, et les moines sécularisés se formèrent en collégiale. Ces nouveaux chanoines portèrent dans le chapitre de Saint-Louis une dignité de grand-chantre, comme ceux de Saint-Nicolas y avoient introduit celle de prévôt; et outre ces deux dignitaires, il y eut alors vingt-deux chanoines[438]. L'archevêque de Paris en étoit le doyen, comme ayant remplacé l'abbé, et ensuite le doyen de Saint-Maur. Telle est la forme dans laquelle ce chapitre a existé jusqu'à sa suppression.

[Note 438: Ces bénéfices étoient à la collation de l'archevêque, excepté les quatre royaux, et celui des _Gallichers_, ainsi appelé du nom de son fondateur, qui étoit un gentilhomme limousin.]

La nouvelle église, dont la construction étoit du plus mauvais goût, offroit cette particularité singulière, qu'elle avoit été construite sur les dessins du célèbre Germain, orfèvre du roi, lequel se mêloit aussi d'architecture[439]. Les formes en étoient bizarres, principalement celles du portail: il se composoit d'un avant-corps à tour ronde, enrichi d'un ordre de pilastres ioniques, dont l'entablement étoit modillonnaire et couronné d'un fronton circulaire. Le milieu de cet avant-corps étoit percé d'une porte bombée surmontée d'une corniche, au-dessus de laquelle on avoit placé un bas-relief. De chaque côté de cet avant-corps, une tour creuse venoit rattacher aux deux extrémités du portail un pilastre également ionique. Au-dessus s'élevoit une espèce d'attique percé dans le milieu par un oeil de boeuf; et couronné d'un fronton circulaire. Au-dessous il y avoit un autre fronton de la même forme; et ces deux frontons, formant ainsi deux lignes courbes sur un plan en tour ronde, étoient certainement ce qui a jamais été imaginé de plus ridicule[440]. Les ornements avoient été prodigués tant au dedans qu'au dehors du bâtiment, et y étoient traités avec le même soin que dans une pièce d'orfévrerie. Les connoisseurs d'alors applaudirent à la délicatesse d'exécution et au fini précieux de toutes ces sculptures; mais l'architecte fut blâmé, même dans ces temps-là, d'en avoir trop chargé sa voûte. Il alla même jusqu'à employer dans la dorure le _bruni_, qui n'est d'usage que dans les ouvrages ciselés, et l'on reconnut l'orfèvre dans un monument d'architecture. Cependant on louoit l'heureuse proportion du grand ordre de pilastres corinthiens qui ornoit intérieurement le pourtour de cet édifice. Germain en avoit fait les chapiteaux à l'imitation de ceux du Val-de-Grâce, qui passoient alors pour des modèles en ce genre.

[Note 439: Il a construit une autre église à Livourne.]

[Note 440: _Voyez_ pl. 65.]

Le chapitre, qui devoit au cardinal de Fleury la réédification de son église, lui offrit en 1742, avant même qu'elle fût achevée, les deux principales archivoltes qui sont en regard, pour y établir, d'un côté, une chapelle qui seroit dédiée à la Vierge, de l'autre son mausolée et le lieu de sépulture de sa famille. Cette chapelle fut revêtue de marbres de diverses couleurs, et ornée d'un bas-relief représentant l'Annonciation de la Vierge, par Jean-Baptiste Le Moine.

CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE DE SAINT-THOMAS DU LOUVRE.

TABLEAUX.

Dans le choeur, l'Annonciation, les Pélerins d'Emmaüs, et N. S. au tombeau, par _Charles Coypel_.

Sur un autel à gauche, saint Nicolas, par _Galloche_.

Vis-à-vis, saint Thomas de Cantorbéri, par _Pierre_.

Dans une chapelle, la Magdeleine, par _Carle Vanloo_.

Dans la chapelle des Fonts, le baptême de N. S., par _Restout_.

SCULPTURES.

Au-dessus de la porte d'entrée, trois enfants tenant divers instruments de la Passion, par _Pigalle_.

SÉPULTURES.

Dans cette église avoit été inhumé André Hercule, cardinal de Fleury, premier ministre sous le règne de Louis XV, mort en 1743[441].

[Note 441: Le Moine, qui avoit décoré la chapelle de la Vierge, fut chargé de l'exécution du mausolée de cette Éminence, lequel étoit placé sous l'arcade opposée. Ce ministre y étoit représenté expirant dans les bras de la Religion. La France, désignée par son écusson, exprimoit le regret de la perte qu'elle étoit sur le point de faire; derrière le piédestal s'élevoit une pyramide chargée d'une urne, et du pied de cette urne descendoit une grande et lourde draperie qui couvroit en partie le squelette de la Mort, que l'artiste avoit jugé à propos d'offrir aux regards du mourant. Ce monument, mal conçu et encore plus mal exécuté, présentoit une image frappante de cette dégradation rapide où l'art étoit parvenu sous le règne de Louis XV.]

Les chanoines faisoient exercer les fonctions curiales sur environ deux cent quarante paroissiens qui habitoient leur cloître et les environs de leur collégiale, et sur les officiers servants de leur chapitre, qui demeuroient dans le cloître ou prévôté de Saint-Nicolas du Louvre[442].

[Note 442: Cette église avoit été concédée, depuis la révolution, à des protestants qui, pendant quelques années, y ont exercé leur culte. Depuis elle a été abattue, et le terrain sur lequel elle étoit située entrera nécessairement dans le grand plan qui doit lier ensemble le Louvre et le palais des Tuileries.]

LE PALAIS-ROYAL.

Quoique l'édifice qui porte ce nom n'ait été construit que dans le dix-septième siècle, cependant on rencontre encore des obscurités, lorsqu'il s'agit de bien établir son origine.

Sauval prétend qu'il fut bâti sur les ruines des hôtels de Luxembourg et de Rambouillet; Piganiol, qui vient après lui, croit être plus exact en disant que ce fut sur l'emplacement des hôtels de Rambouillet et de Mercoeur. Jaillot, qui a si souvent et si heureusement critiqué ces deux auteurs, leur reproche de manquer ici d'exactitude. «Il est constant, dit-il, que le connétable d'Armagnac possédoit rue Saint-Honoré, près les murs, un hôtel considérable, et qu'une partie du Palais-Royal en occupe l'emplacement. Le connétable ayant été sacrifié, en 1418, à la haine du duc de Bourgogne, son hôtel fut confisqué et donné au comte de Charolois. Au commencement du seizième siècle, cet hôtel appartenoit au duc de Brabant et de Juliers. Je n'ai rien trouvé qui prouve qu'il ait passé dans la maison de Luxembourg, etc.[443]» Examinant ensuite l'opinion de Piganiol, il prouve que l'hôtel de Rambouillet et celui de Mercoeur ne peuvent être distingués l'un de l'autre; que c'est le même édifice auquel ces deux noms furent successivement donnés, parce qu'il passa d'une famille dans l'autre, le duc de Mercoeur l'ayant acheté en 1602 pour agrandir celui qu'il avoit rue des Bons-Enfants. Ce fut donc de l'ancien hôtel du connétable d'Armagnac et de celui de Rambouillet que se composa l'emplacement des premières constructions du Palais-Royal.

[Note 443: Recherch. sur Paris, quart. du Pal.-Roy., p. 23.]

Ce palais, bâti par le cardinal de Richelieu, fut loin d'être, dans ses commencements, aussi magnifique et aussi étendu que nous le voyons aujourd'hui. C'étoit, dans le principe, un simple hôtel, situé à l'extrémité de la ville: car l'enceinte élevée par Charles VI subsistoit encore à cette époque. La porte Saint-Honoré étoit alors placée près la rue Saint-Nicaise; et tous les édifices qui se prolongeoient au-delà, tant dans cette rue qu'autour des Tuileries et des rues adjacentes, étoient hors des murs. La maison du cardinal, construite sous le titre modeste d'_Hôtel de Richelieu_, fut d'abord entièrement renfermée dans l'enceinte; mais la fortune et la puissance du ministre s'accroissant de jour en jour, son habitation s'agrandit avec la même rapidité. Le mur d'enceinte de la ville qui en rendoit le terrain irrégulier fut abattu, le fossé comblé, le jardin prolongé; le cardinal fit de nouvelles acquisitions, tant du côté de la rue des Bons-Enfants que de celle qu'il avoit fait percer et qui porte encore aujourd'hui son nom. De ces opérations diverses, il résulta en peu d'années un palais magnifique, mais sans symétrie, lequel étoit situé partie en dedans, partie en dehors de la ville, et qui, dans ses additions successives, offroit une image assez frappante de la fortune de celui qui en étoit le possesseur. Commencé en 1629 sur les dessins de J. Mercier, il fut achevé en 1636; et sur le terrain qui n'avoit pu être compris dans le jardin et dans les bâtiments, furent bâties les maisons des trois rues qui environnent cet édifice, lequel reçut alors le titre de _Palais-Cardinal_[444].

[Note 444: Cette inscription fut vivement critiquée. Balzac prétendit qu'elle n'étoit ni grecque, ni latine, ni françoise; il la trouvoit d'ailleurs pleine de vanité: elle sembloit, selon lui, offrir ce sens absurde, qu'il n'y avoit point en France d'autres cardinaux que le cardinal de Richelieu, ou bien qu'il étoit le cardinal des cardinaux françois. On réfuta l'opinion de Balzac, et on lui prouva que c'étoit un gallicisme consacré par un ancien usage, et qui n'étoit pas plus ridicule que l'Hôtel-Dieu, les Filles-Dieu, la place Maubert, la rue Bourg-l'Abbé, etc.]

Peu d'édifices ont subi d'aussi grands et d'aussi nombreux changements. Dans l'espace d'un siècle et demi, le bâtiment élevé par le cardinal de Richelieu contenoit déjà plusieurs corps-de-logis séparés par des cours, dont les deux principales se trouvoient au milieu de ces constructions. La première étoit la plus petite, comme elle l'est encore aujourd'hui. Dans l'aile droite en entrant, on avoit élevé une vaste salle de comédie[445]; l'aile gauche étoit occupée par une galerie, la plus magnifique de Paris, dont la voûte avoit été peinte par Philippe de Champagne. Ce peintre favori du cardinal y avoit représenté les principales actions de ce grand ministre.

[Note 445: Cette salle pouvoit contenir environ trois mille spectateurs. Le roi la donna à Molière en 1660; et après sa mort, arrivée le 17 février 1673, elle fut destinée aux représentations de l'_Opéra_. Ce spectacle a toujours été donné depuis sur ce théâtre jusqu'au 6 avril 1763, qu'il fut consumé par un incendie. Il y avoit en outre dans le même emplacement un second théâtre également construit par les ordres du cardinal, et qui n'étoit fait que pour contenir cinq cents spectateurs choisis. La passion que ce ministre avoit pour les représentations dramatiques l'avoit porté à ces dépenses.]

On se rappelle encore quelle étoit la disposition et la décoration de la seconde cour: elle n'étoit entourée de bâtiments que de trois côtés. Le quatrième donnoit sur le jardin par une suite d'arcades qui soutenoient une galerie découverte, au moyen de laquelle les deux ailes communiquoient ensemble. L'architecture de cette partie de l'édifice étoit plus riche que celle de la première cour. Au premier étage régnoit un ordre dorique en pilastres, soutenu d'un premier à rez-de-chaussée, composé d'arcades, dans l'intervalle desquelles on avoit sculpté des proues de vaisseaux en relief, des ancres et autres attributs de marine; ce qui faisoit allusion à la charge de grand-maître et surintendant-général de la navigation dont ce ministre étoit revêtu. Toutefois cette cour manquoit de régularité: elle se présentoit sur sa largeur, et son axe n'étoit pas le même que celui de la première; disposition fâcheuse et irrémédiable, qui existe encore, et qui contrariera toujours l'architecte chargé de terminer ce palais.

Le cardinal ne négligea rien pour orner sa nouvelle demeure. Tout ce que l'opulence et les arts peuvent fournir de ressources y fut prodigué, et avec une telle magnificence, qu'il jugea qu'un tel séjour n'étoit point indigne d'être habité par les rois. Dans cette pensée, il crut ne pouvoir mieux faire éclater sa reconnoissance pour les faveurs extraordinaires qu'il avoit reçues de Louis XIII, qu'en lui cédant la propriété de cette superbe habitation. Dès l'année 1639, il en fit une donation entre-vifs à ce monarque[446], donation qu'il renouvela par son testament en 1642. Dans cet acte, il se réserve seulement l'usufruit des objets légués, et, pour ses successeurs ducs de Richelieu, la capitainerie ou conciergerie de ce palais. Ce fut cette dernière clause qui l'engagea à leur faire bâtir un hôtel joignant le Palais-Cardinal, et qui en faisoit partie du côté de la rue de Richelieu.

[Note 446: Le roi fit expédier un pouvoir à _Claude Bouthillier_, surintendant des finances, pour accepter cette donation. Comme ce pouvoir contient un détail assez curieux des choses que le cardinal donnoit au roi, nous croyons à propos de le rapporter ici.

«S. M. ayant très-agréable la très-humble supplication qui lui a été faite par M. le cardinal de Richelieu, d'accepter la donation de la propriété de l'hôtel de Richelieu, au profit de S. M. et de ses successeurs rois de France, sans pouvoir être aliéné de la couronne, pour quelque cause que ce soit; ensemble sa chapelle de diamants, son grand buffet d'argent ciselé et son grand diamant, à la réserve de l'usufruit de ces choses, la vie durant du sieur cardinal, et à la réserve de la capitainerie et conciergerie dudit hôtel pour ses successeurs ducs de Richelieu, même la propriété des rentes de bail d'héritages constituées sur les places et maisons qui seront construites au dehors et autour du jardin dudit hôtel: sadite Majesté a commandé au sieur Bouthillier, conseiller en son conseil d'état, et surintendant de ses finances, d'accepter, au nom de sadite Majesté, la donation, etc., etc.»]

Le ministre étant mort le 4 décembre 1642, et Louis XIII ne lui ayant survécu que jusqu'au 14 mai suivant, le roi, la reine régente et la famille royale vinrent le 7 octobre de la même année prendre possession de ce palais et y fixer leur demeure. L'inscription de _Palais-Cardinal_ fut alors effacée, et l'on y substitua le nom de _Palais-Royal_, qu'il a toujours porté depuis, quoique la reine mère, à la sollicitation de la famille de Richelieu, eût fait replacer l'ancienne inscription. Alors on détruisit la belle galerie bâtie par le cardinal, afin d'y pratiquer un appartement pour Philippe de France, frère unique de Louis XIV.

À la même époque fut formée la place qui donne sur la rue Saint-Honoré; et l'on rapporte aussi à ce temps-là la cession qui fut faite de ce palais par Louis XIV à son frère, pour en jouir sa vie durant. En 1692, le roi en fit donation entière à Philippe d'Orléans, duc de Chartres, son neveu, à l'occasion de son mariage avec Marie-Françoise de Bourbon. Alors fut réparé le grand corps de bâtiment qui se terminoit à la rue de Richelieu.

Pendant cet intervalle, le Palais-Royal avoit été fort agrandi: Louis XIV y avoit réuni l'ancien palais Brion, bâti rue de Richelieu par le duc de Danville, et dans lequel les académies de peinture et d'architecture avoient tenu leurs premières séances. Jules Hardouin Mansard avoit érigé sur cet emplacement une magnifique galerie, où Antoine Coypel avoit peint en quatorze tableaux les principaux sujets de l'Énéide. Le duc d'Orléans régent y ajouta depuis le salon d'entrée, bâti sur les dessins d'Oppenord, architecte alors fort en vogue, et au mauvais goût duquel on a dû la propagation du genre bizarre d'ornement qui a régné si long-temps. Ce fut dans cette vaste galerie que ce prince plaça la précieuse collection de peintures de toutes les écoles, qu'il avoit rassemblée à grands frais de tous les coins de l'Europe, et qui passoit pour la plus riche qu'il y eût alors au monde.

Le long de l'aile gauche de la seconde cour régnoit une autre galerie bâtie long-temps auparavant par le cardinal de Richelieu, et consacrée par lui à la gloire des personnages les plus fameux de la monarchie. Il avoit ordonné que l'on y déployât la plus grande magnificence; et lui-même avoit choisi les héros qu'il vouloit voir figurer dans cette pièce, que l'on nommoit la Galerie _des Hommes illustres_. Ils étoient au nombre de vingt-cinq, et leurs portraits avoient été peints par _Philippe de Champagne_, _Simon Vouet_, _Juste d'Egmont_ et _Poerson_. De plus petits tableaux représentoient les principales actions de ces grands hommes, avec leurs devises. Des bustes en marbre, dont la plupart étoient antiques, séparoient ces peintures et répandoient une agréable variété sur ce bel ensemble. Des distiques latins, faits par _Bourbon_, célèbre poète latin de ce temps-là, accompagnoient les devises[447]. Les grands appartements du duc d'Orléans étoient de plain-pied avec cette galerie.

[Note 447: Cette galerie, construite avec tant de soins et de dépenses, fut dans la suite si négligée, qu'on se vit forcé de la détruire en 1727; des appartements furent pratiqués dans l'espace qu'elle occupoit.]

L'escalier principal, exécuté, dit-on, sur les dessins de Désorgue, a toujours été vanté parmi les ouvrages de ce genre. Il a depuis été restauré, orné de peintures et mieux éclairé; et il présente aujourd'hui une sorte d'effet théâtral, ménagé sans doute à dessein de dissimuler le peu de profondeur de l'espace qu'il occupe. Son aspect plaît au premier coup d'oeil, quoiqu'un examen attentif puisse y faire découvrir plus d'un défaut de proportion.

Depuis la régence, ce palais a été successivement modifié et rebâti, au point qu'il ne reste presque plus rien des constructions faites par les premiers architectes.

La salle de spectacle que le cardinal avoit fait élever, ayant été détruite par un incendie en 1763, ce fut une occasion pour le duc d'Orléans d'alors de faire de grands embellissements dans la façade de son palais du côté de la rue Saint-Honoré. Le grand corps-de-logis de l'entrée et ses deux ailes furent alors entièrement changés et rebâtis dans un goût plus moderne.

L'ordre dorique règne dans toute l'étendue de la façade extérieure de ce palais, et forme terrasse au-devant de la cour, dans laquelle on entre par trois portes d'une belle menuiserie, couvertes d'ornements en bronze d'une grande richesse. Un mur percé de portiques unit ces trois portes aux deux pavillons en retour qui composent les ailes du bâtiment. Ces pavillons sont décorés de deux ordres, l'un dorique au rez-de-chaussée, l'autre ionique au premier étage, et couronnés de frontons triangulaires. Le corps-de-logis qui forme la façade se compose de neuf croisées, y compris les trois qui sont sur l'avant-corps du milieu. Cette partie offre également une décoration de colonnes doriques et ioniques, que surmonte un fronton circulaire. Dans ce fronton sont placées deux figures qui supportent les armes d'Orléans. Toutes ces constructions furent faites sur les dessins de M. Moreau, architecte de la ville, lequel rebâtit aussi la salle de l'Opéra qui venoit d'être brûlée[448]. Ce même bâtiment présente, du côté de la seconde cour, une autre façade exécutée à peu près dans le même goût. L'avant-corps est décoré de huit colonnes ioniques cannelées, posées sur un soubassement. Quatre statues de Pajou sont placées à l'aplomb et au-devant de l'attique qui surmonte ces colonnes. Ces statues représentent le dieu Mars, Apollon, la Prudence et la Libéralité. Les ornements exécutés dans les cartouches et les frontons des deux pavillons de l'entrée et des autres parties des nouvelles constructions, étoient de la main du même sculpteur.

[Note 448: Un nouvel incendie la consuma une seconde fois en 1781; alors ce spectacle fut transporté sur le boulevart de la porte Saint-Martin.]

Le vestibule qui sépare les deux cours est décoré de colonnes doriques. À droite en entrant fut alors construit le nouvel escalier qui mène aux appartements. Il est placé sous une espèce de dôme fort élevé et orné de peintures. Les douze premières marches conduisent à un perron, et là l'escalier se divise à droite et à gauche en deux parties qui se terminent au pallier. L'architecte (Constantin) avoit imaginé, pour diminuer l'effet désagréable du mur de face qui est trop rapproché, d'y faire peindre une perspective d'architecture qui fut exécutée par Machy.

Les appartements sont remarquables par leur étendue et leur magnificence. Les galeries qui occupent la gauche du palais composent environ quinze pièces, au nombre desquelles il faut comprendre celle que Louis XIV avoit fait construire par Mansard, et le salon d'Oppenord. C'est dans cette suite d'appartements qu'étoient placées les belles peintures dont nous avons déjà parlé. On y voyoit aussi la précieuse collection de pierres gravées antiques, également formée par le régent. À ces richesses des arts les plus excellents, se trouvoient réunis un magnifique cabinet d'histoire naturelle et de minéralogie, et une collection non moins curieuse des productions de tous les arts et métiers, avec les différents outils employés à leur fabrication. Ces modèles, exécutés dans une grande perfection, étoient tous réduits sur une échelle commune d'un pouce et demi pour pied.

On devoit aussi au duc d'Orléans, régent, le jardin de ce palais, jadis le rendez-vous de la meilleure compagnie de Paris, et la promenade la plus brillante et la plus fréquentée de cette capitale. Du temps du cardinal de Richelieu, c'étoit un terrain de la plus grande irrégularité, qui contenoit un mail, un manége et deux bassins, le tout disposé sans ordre et sans symétrie. Il ne fut replanté qu'en 1730, et ce fut un neveu de Le Nôtre[449] que l'on chargea de cette entreprise. Sans prétendre faire un jardin égal à celui des Tuileries, composé par son oncle, il mit dans l'ordonnance de celui-ci de la grandeur et de la simplicité. Deux belles pelouses bordées d'ormes en boules accompagnoient de chaque côté un grand bassin placé dans une demi-lune ornée de treillages et de statues en stuc, la plupart de la main de Leremberg. Au-dessus de cette demi-lune régnoit un quinconce de tilleuls dont l'ombrage étoit épais et agréable. La grande allée surtout formoit un berceau vraiment délicieux et impénétrable au soleil. Toutes les charmilles y étoient taillées en portique. C'étoit cette partie du jardin que les promeneurs fréquentoient de préférence.

[Note 449: Desgots, architecte du roi.]

L'ancien projet du cardinal avoit été de faire bâtir autour de ce jardin des maisons symétriques, et d'ouvrir trois principales entrées, l'une sur la rue de Richelieu, l'autre sur la rue des Petits-Champs, et la troisième sur celle des Bons-Enfants.