Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 2/8)
Part 21
Ce projet, que favorisoit l'approbation générale, avoit aussi frappé Colbert; mais il retomba dans ses irrésolutions lorsqu'il entendit soutenir aux gens de l'art qu'un tel plan n'étoit qu'un beau dessin fait uniquement pour éblouir les yeux; qu'au fond il étoit inexécutable, et ne pouvoit même soutenir l'examen. Alors le surintendant résolut de prendre l'avis des plus fameux architectes de l'Italie; et, par une bizarrerie qu'on ne peut guère expliquer, ce fut le dessin de _Levau_ et non celui de l'anonyme qu'il leur envoya. Pour toute réponse, ils lui firent parvenir des projets de leur façon, dont aucun ne parut même supportable.
À cette époque, le chevalier Bernin jouissoit à Rome, comme sculpteur et comme architecte, de la plus haute réputation; il étoit le seul qu'on n'eût pas consulté. Colbert, las de tant de tentatives infructueuses, et éloigné par tous ceux qui l'environnoient du seul projet qui auroit pu le séduire, résolut d'appeler en France cet artiste célèbre, et de lui demander un plan pour un monument qu'il vouloit rendre le plus grand et le plus magnifique de l'Europe.
Le Bernin vint à Paris, et les honneurs qu'on lui rendit, tant sur sa route qu'à son arrivée dans cette capitale, furent tels, qu'ils parurent excessifs, et qu'ils l'étoient en effet. La réception d'un prince du sang n'eût pas eu plus d'appareil[345]. Cet artiste conçut un très-beau projet, un projet général, qui embrassoit le présent et l'avenir. Ses idées et ses dessins tendoient, d'un côté, à lier le Louvre aux Tuileries; et, de l'autre, par une magnifique percée, ils étendoient la place du Louvre jusqu'au Pont-Neuf. Un dessinateur nommé _Mathias_, qu'il avoit amené de Rome, le secondoit dans ses travaux: c'étoit lui qui prenoit les mesures, qui copioit une partie des dessins, etc. Ce Mathias s'aperçut facilement et prouva que _Levau_ s'étoit trompé dans les alignements qu'il avoit pris: il le dit hautement, ce qui aigrit encore la cabale des artistes français contre l'architecte italien.
[Note 345: Des officiers envoyés par la cour lui apprêtoient à manger sur la route; il étoit complimenté et recevoit des présents dans toutes les villes où il passoit. Quand il approcha de Paris, on envoya au-devant de lui M. _de Chantelou_, maître-d'hôtel du roi, qui savoit l'italien, et qui, par cette raison, eut ordre de l'accompagner pendant tout son séjour dans cette capitale.]
Cette cabale avoit pris naissance au moment même de son arrivée en France. Les honneurs prodigieux qu'on lui rendoit excitèrent d'abord la jalousie de ses rivaux; et cette jalousie se changea en haine lorsqu'on le vit à Paris louer sans cesse et avec emphase tout ce qu'avoit produit l'Italie; ce qui étoit, en quelque sorte, déclarer le peu d'estime qu'il faisoit des artistes françois: car, quoiqu'il se conduisit envers eux avec beaucoup de prudence et de politique, donnant des éloges à tout ce qui lui paroissoit en mériter, se taisant sur les choses où il croyoit trouver des défauts, cependant il étoit loin de parler des productions françoises avec le même enthousiasme; et ces différences étoient facilement saisies par l'amour-propre, si prompt à s'alarmer. Levau, premier architecte, ne voyoit point sans douleur cette préférence humiliante pour lui qu'on accordoit à un étranger. Le peintre _Lebrun_, qui étoit au premier rang dans la faveur du monarque, s'effrayoit de l'idée de la partager avec un homme dont le mérite passoit alors pour très-grand, qu'on avoit reçu avec tant de distinction, et qu'on parloit de fixer pour toujours à Paris. Mais celui qui intrigua le plus fortement contre lui fut Charles Perrault, secrétaire du conseil les bâtiments: il avoit la confiance du ministre, et l'on peut juger qu'il désiroit avec ardeur de faire adjuger l'entreprise du Louvre à son frère. Le Bernin avoit d'ailleurs dans son ton et dans ses manières une sorte d'exagération qui ne laissoit pas de prêter au ridicule dans une cour telle que celle de France, où l'on n'étoit point accoutumé aux bizarreries de la conversation et de la pantomime italienne[346]. Ces trois hommes se liguèrent contre lui, l'abreuvèrent d'amertume et de dégoûts, raillèrent sa personne, critiquèrent son projet, et le déterminèrent enfin à demander sa retraite. Après huit mois de séjour en France, il retourna en Italie, comblé d'honneurs et de pensions. Mais quoique son projet eût été adopté, et que le roi lui-même eût posé la première pierre de la façade avec beaucoup de solennité[347], il n'en fut plus question dès que le Bernin fut hors de France, et l'on revint à ceux qui avoient été présentés au concours.
[Note 346: Le portrait qu'en a tracé Claude Perrault peut passer pour vrai, quoiqu'il sorte d'une main ennemie, parce qu'il s'accorde assez avec ce qu'en dit M. de Chantelou, qui en parle avec une entière impartialité; le voici:
«Il avoit une taille un peu au-dessous de la médiocre, bonne mine, un air hardi. Son âge avancé et sa bonne réputation lui donnoient encore beaucoup de confiance. Il avoit l'esprit vif et brillant, et un grand talent pour se faire valoir: beau parleur, tout plein de sentences, de paraboles, d'historiettes et de bons mots dont il assaisonnoit la plupart de ses réponses........ Il ne louoit et ne prisoit guère que les hommes et les ouvrages de son pays. Il citoit souvent Michel-Ange; et on l'entendoit presque toujours dire: _Sicome diceva il Michel-Angelo Buonarotta_.»]
[Note 347: _Voy._ pl. 41. Le roi en posa la première pierre avec un grand éclat. La médaille qu'on y plaça étoit d'or, et de la valeur de 2,400 liv. Elle représentoit d'un côté la tête de Louis XIV, et de l'autre le dessin du cavalier Bernin, avec ces paroles: _Majestati et æternitati imperii Gallici sacrum_. La médaille étoit du célèbre Warin, et l'inscription de Chapelain.]
Cependant, bien que la jalousie et l'animosité se fussent mêlées aux critiques que l'on avoit faites des plans de cet habile architecte, on ne peut s'empêcher de convenir que ces critiques étoient fondées sous bien des rapports, et que le dessin du cavalier Bernin, encore qu'il eût de la grandeur et de la majesté, offroit de très-grands défauts: «Le projet du Bernin pour la façade du Louvre est mal conçu, dit l'auteur de la vie des grands architectes[348]. Un génie aussi vif et aussi prompt n'étoit pas susceptible d'étudier les détails; il ne s'étoit appliqué qu'à faire de grandes salles de comédies et de festins, sans se mettre en peine des commodités et des distributions de logements nécessaires. Son ordonnance offre plusieurs défauts: l'ordre est gigantesque, les croisées sont petites, les colonnes sont inégalement espacées, l'entablement est pesant, et la balustrade a peu de rapport avec lui. On ne peut approuver les proportions des trois portes en plein cintre servant d'entrée au palais. Quelle monotonie dans les petits frontons circulaires qui couronnent les croisées du premier étage, et les triangulaires qu'on voit sur celles du second! Enfin une distance immense sépare ces deux rangs d'ouvertures[349].» Mais la principale de toutes les objections qu'on fit alors au Bernin fut que les constructions de l'intérieur de la cour masquoient, et par conséquent détruisoient en quelque sorte les élévations de Pierre Lescot, qui par là étoient réduites à n'être plus que des murs de refend, tandis que la première condition du programme avoit été de respecter l'ancien, et d'y coordonner les nouvelles constructions.
[Note 348: T. I, vie du Bernin.]
[Note 349: Patte, dans ses _Mémoires sur l'architecture_, porte à peu près le même jugement de ce projet. Presque tous les artistes qui en ont parlé sont d'avis que c'est une composition médiocre: cependant aujourd'hui que le goût de l'architecture est changé en France, il est probable qu'on le jugeroit plus favorablement; et l'on ne peut nier que les lignes qu'il présente n'aient plus de grandeur, et ne soient conçues dans un style plus pur que la colonnade actuelle.]
À peine l'artiste étranger fut-il parti, que Perrault travailla avec plus d'ardeur que jamais à produire son frère. On en revint d'abord aux projets de Levau. Louis XIV, qui n'osoit donner un désagrément à son premier architecte, ne pouvoit cependant se résoudre à les adopter, parce qu'ils lui sembloient, comme à son ministre, trop au-dessous de ce qu'il avoit conçu. On imagina donc de réunir ensemble, pour donner un nouveau plan, _Levau_, _Lebrun_ et _Claude Perrault_: de cette manière, l'amour-propre de l'artiste se trouva ménagé, et l'on put mettre son projet de côté sans l'exclure lui-même. Il paroît que, dans cette réunion, Levau inventa un nouveau dessin, et que Perrault se borna à rectifier celui qu'il avoit déjà présenté. Lorsqu'il fut question de choisir, Colbert mit sous les yeux de Louis XIV les deux projets de la commission, et vanta, en homme habile, celui de Levau, par la raison qu'il devoit entraîner moins de dépense. C'étoit en quelque sorte forcer le roi à adopter le second. Ce fut ainsi que se terminèrent, à l'avantage de Perrault, ces intrigues et ces longs débats[350].
[Note 350: Ceci arriva après que le Bernin eut quitté la France. Il n'avoit point vu ce projet; et si l'on ne savoit d'ailleurs la haine qui existoit entre lui et les Perrault, cette circonstance suffiroit seule pour détruire entièrement la petite anecdote qu'on a tant répétée de son admiration pour le dessin de la colonnade, anecdote que Voltaire a dite d'abord en prose, et ensuite en vers:
«À la voix de Colbert Bernini vint de Rome:
De Perrault dans le Louvre il admira la main. Ah! dit-il, si Paris renferme dans son sein Des travaux si parfaits, un si rare génie, Falloit-il m'appeler du fond de l'Italie?»
Si le Bernin a jamais exprimé sa façon de penser sur Perrault, il a certainement dit à peu près le contraire de ce qu'on lui fait dire ici.]
Il convient maintenant d'examiner ce fameux projet et l'édifice qui en est résulté.
La façade orientale ou colonnade consiste en trois avant-corps, unis entre eux par deux péristyles. Elle a quatre-vingt-sept toises et demie de longueur. Sa principale porte est dans l'avant-corps du milieu. Les péristyles sont composés de colonnes accouplées, d'ordre corinthien, et placées au premier étage[351]. L'intérieur des péristyles et les soffites sont extrêmement décorés de feuillages et d'entrelas, exécutés avec une grande délicatesse. La cymaise du fronton est formée de deux pièces seulement, qui ont chacune cinquante-quatre pieds de longueur, quoiqu'elles n'aient que dix-huit pouces d'épaisseur. On regarda alors comme un prodige l'élévation de ces masses énormes à une si grande hauteur, et la machine qui fut employée à cette opération se trouve gravée dans les oeuvres de Perrault.
[Note 351: _Voy._ pl. 42.]
La première pierre des constructions projetées par Bernin avoit été posée en 1665. La colonnade exécutée sur les dessins de Perrault fut achevée en 1670. Quoique l'envie ait voulu dans le temps lui en contester l'invention, et ensuite en rabaisser le mérite; bien que la critique y puisse trouver quelques défauts, et même des défauts assez graves[352], il n'en est pas moins vrai que ce morceau doit être considéré comme un des plus beaux qu'ait produits l'architecture moderne, et qu'il offrira toujours l'aspect du plus magnifique des palais. L'ordre corinthien qui en compose la colonnade est d'une admirable proportion. On ne peut se lasser d'y louer la beauté des profils, l'élégance et la pureté des détails, le choix et la belle exécution des ornements: c'est un ouvrage vraiment classique en France, et auquel on n'y peut rien comparer.
[Note 352: On lui reproche de n'être qu'une décoration théâtrale, sans liaison entre ses parties ni avec l'édifice, qu'elle ne sert qu'à masquer; on critique l'innovation des colonnes accouplées, qui n'offre, dit-on, aucun résultat avantageux; et l'on prétend qu'avec des colonnes solitaires, même d'un diamètre égal à celles qu'il a employées, l'architecte eût donné plus de majesté à sa façade, sans priver de lumière l'intérieur du péristyle. Mais ce que l'on blâme surtout universellement, c'est cet avant-corps du milieu qui interrompt la colonnade, et en forme deux péristyles séparés. Par là le monument perd la moitié de sa noblesse et de sa grandeur.]
Perrault avoit conçu, comme le Bernin, un projet universel, qui embrassoit non-seulement l'achèvement du Louvre, mais encore sa réunion avec les Tuileries. L'érection de la colonnade devoit surtout amener de grands changements dans la cour de ce palais et dans les façades extérieures. Bientôt après fut entreprise celle qui donne sur la rivière[353], et qui se compose d'un soubassement semblable à celui de la colonnade, soubassement sur lequel s'élève, entre les croisées tant du premier étage que de l'attique, une ordonnance unique de pilastres corinthiens. Cette décoration est parfaitement d'accord avec celle du frontispice, tant par l'ordre que par l'entablement et les détails; et l'on conçoit qu'une telle uniformité devenoit surtout indispensable de ce côté, où les deux façades extérieures se découvrent d'un seul et même coup d'oeil.
[Note 353: _Voy._ pl. 44. C'est cette façade qui masque celle de Levau, déjà existante, et dont nous venons de parler.]
Il n'en est pas ainsi des deux autres; et il paroît que la difficulté de leur procurer un emplacement assez vaste pour qu'elles pussent être vues ainsi en rapport l'une avec l'autre, est la cause qui, de tout temps, a fait négliger l'uniformité et la symétrie dans leur décoration. Bernin est le seul dont les projets aient visé à cet accord universel, et l'on voit Perrault uniquement occupé de raccorder avec l'angle de sa colonnade la face du Louvre qui donne sur la rue du Coq. Levau, comme nous l'avons dit, avoit commencé ce côté: ce dernier architecte l'acheva sur les mêmes plans; la décoration du pavillon du milieu est de lui, et on lui attribue aussi l'attique, avec l'entablement qui s'étend depuis le massif de la colonnade jusqu'à ce pavillon central dont nous venons de parler[354].
[Note 354: _Voy._ pl. 43.]
Examinons maintenant les constructions des dernières façades intérieures dans leurs rapports avec les parties élevées depuis François Ier jusqu'à Louis XIII.
Il est à croire que Perrault n'arriva que par degrés à un plan général du Louvre et de sa réunion avec les Tuileries. Le projet de la colonnade paroît avoir été conçu isolément et sans un rapport bien déterminé avec l'intérieur de la cour.
Le projet de Lescot avoit été étendu; comme nous l'avons vu, sous Louis XIII, par Lemercier. Déjà les deux étages du rez-de-chaussée et du premier étoient plus ou moins avancés dans tout le pourtour du quadrangle. On tenoit à conserver ce qui avoit été fait; et Perrault, qui avoit été le plus ardent à faire valoir ce système pour faire rejeter les plans du Bernin, s'étoit par là même imposé l'obligation éclatante de ne point s'en départir.
Cependant quand il eut élevé sa colonnade, de manière que le dessous du soubassement se trouvât au niveau du premier étage de la cour, il s'aperçut facilement que les croisées de la nouvelle construction ne correspondoient point à celles des parties intérieures. Ce fut sans doute pour dissimuler, autant qu'il étoit possible, ce vice irrémédiable de symétrie, qu'il se détermina à supprimer les croisées dans son frontispice et à y pratiquer des niches. Il est certain du moins, et l'on en a dernièrement acquis la preuve, que cette colonnade fut destinée d'abord à recevoir des fenêtres: on en a trouvé les baies toutes construites et voûtées; et la bâtisse des niches qui les ont remplacées, formée de cloisons légères, a encore confirmé la vérité de cette première destination.
Mais l'élévation d'un péristyle conçu dans une si grande discordance avec le reste devenoit le principe d'une difficulté plus grande encore, laquelle consistoit dans le raccordement de l'extérieur avec l'intérieur. L'attique où les frontons de Pierre Lescot et leur toiture ne s'accordoient ni pour la hauteur, ni pour la forme, avec le couronnement plus exhaussé et en plate-forme de la colonnade. Quels moyens employer pour opérer un tel raccordement? Ce fut là l'objet d'une longue controverse. Charles Perrault, qui nous a conservé ces détails, ne nous fait pas trop connoître si son frère avoit prévu ces difficultés, ou s'il avoit jugé qu'elles détermineroient à prendre un parti nouveau pour l'intérieur de la cour. On ne peut guère supposer qu'il ait eu cette dernière pensée: car on le voit s'élever avec force contre le projet, qui prit alors naissance, de substituer un troisième ordre à l'attique de Pierre Lescot.
Il soutenoit qu'un second étage de la hauteur du premier étoit une disconvenance dans un palais de souverain, où l'habitation du prince doit être indiquée et caractérisée par un étage principal; que, par conséquent, un attique ou étage subalterne et peu important étoit de stricte étiquette, parce qu'on ne pouvoit y supposer logés que les officiers du palais, et qu'ainsi toute méprise devenoit impossible.
Cependant il y avoit, relativement à l'ensemble de ce monument, un problème de convenance plus difficile encore à résoudre. Pierre Lescot avoit employé l'ordre corinthien à son rez-de-chaussée, et ce qu'on appeloit alors le _composite_, c'est-à-dire un corinthien plus riche et plus léger à son premier étage. Comment trouver à placer au-dessus un nouvel ordre plus riche et plus léger encore que celui qui étoit regardé, en architecture, comme le dernier terme de ces deux caractères? Le dorique et l'ionique, plus courts et plus simples, n'auroient pu être placés qu'au-dessous. On proposa alors un ordre _cariatide_; et il paroît que les figures du pavillon de Lemercier firent naître cette idée. Cependant, quand on vint à réfléchir qu'il faudroit cent trente cariatides au pourtour de cette immense cour intérieure, la monotonie un peu bizarre qui devoit résulter de cette décoration en fit bientôt abandonner le projet.
C'est alors qu'on vit naître l'idée ridicule d'un ordre françois. Un prix fut proposé pour cette invention chimérique: le concours ne produisit que des chapiteaux corinthiens, modifiés dans leurs ornements. Mais comme le vrai caractère d'un ordre ne consiste pas dans son chapiteau, toutes ces prétendues inventions ne servirent qu'à faire connoître que les bornes de l'art avoient été posées pour jamais.
Cependant Perrault éleva un troisième ordre qu'il n'acheva point, mais dans la proportion corinthienne.
Ce pas une fois fait, et l'exemple ainsi donné, l'idée de l'attique fut presque totalement abandonnée. Sous le règne de Louis XV, on acheva, d'après le système de Perrault, toute la partie de la cour du Louvre, qui forme l'angle depuis le vestibule ou pavillon de la colonnade jusqu'à celui de la rue du Coq[355]. L'architecte moderne (M. Gabriel) n'ayant point trouvé de détails d'ornements du troisième ordre dessinés par son prédécesseur, fut dans la nécessité de les composer lui-même; et la vérité force à dire que toute cette partie de décoration, soit pour le goût, soit pour l'exécution, est loin de répondre au beau caractère de la sculpture faite du temps de Pierre Lescot.
[Note 355: Pour les trois façades intérieures du Louvre qui se composent des trois ordres, _Voyez_ la pl. 45; et pour les vestibules ou entrées, la pl. 46.]
Les choses en étoient là depuis près de quarante ans, et quoiqu'on eût renoncé dans les constructions modernes aux frontons employés dans celles du Vieux Louvre, l'intérieur de ce monument offroit toujours un procès à décider entre les deux systèmes. Il y avoit, comme l'observe Blondel, sept douzièmes d'attique contre quatre douzièmes du troisième ordre, et chaque système avoit pour et contre soi de bonnes et fortes raisons. C'est alors que la résolution fut prise de terminer ce vaste édifice; et cette grande entreprise vient d'être enfin heureusement achevée[356].
[Note 356: _Voyez_ à la fin de ce quartier l'article _Monuments nouveaux_.]
Le Louvre avoit été une prison d'état jusqu'à Louis XI. Les travaux continuels qu'on y fit sous François Ier et Henri II avoient empêché ces deux souverains de l'habiter. La mort tragique du dernier de ces princes ayant rendu le château des Tournelles insupportable à Catherine de Médicis, elle vint demeurer au Louvre avec le jeune roi; et ce fut dans ce palais que fut conçue et préparée la nuit de la Saint-Barthélemi.
En 1591, Charles, duc de Mayenne, fit pendre dans une des salles basses de ce palais quatre des principaux chefs de la Ligue, pour venger la mort du président Brisson et des conseillers Larcher et Tardif, que ces factieux avoient indignement fait périr du même supplice. Ce fut aussi dans la grande salle du Louvre que se tinrent les états de la Ligue, convoqués par ce même duc de Mayenne.
Henri IV, frappé par Ravaillac, fut rapporté dans cette même salle, dite alors salle des _Gardes_, où il expira sans avoir pu proférer une seule parole.
Le maréchal d'Ancre fut tué sur le pont du Louvre, pont qui n'existe plus depuis qu'on a comblé les fossés qui entouroient cet édifice.
Louis XIII n'habita ce palais que pendant des intervalles assez courts. Il occupoit le plus souvent les châteaux voisins de la capitale, Fontainebleau, Saint-Germain, etc. Sous son règne, il ne s'y passa rien d'important.
Louis XIV abandonna également le Louvre pour Versailles, qu'il avoit fait bâtir, et qui devint dès lors sa demeure habituelle, le lieu où se déployoit toute la majesté de son trône, toute la magnificence de sa cour. Depuis cette époque jusqu'à nos jours, ce beau monument, cessant d'être habité par nos rois, devint l'asile des artistes, des savants, et le dépôt des chefs d'oeuvre de l'industrie ou du génie. Les cinq académies s'assembloient dans les principales salles du Louvre.
ACADÉMIES.
ACADÉMIE FRANÇAISE.
L'Académie françoise prit naissance vers l'an 1630. Ce ne fut d'abord qu'une société de neuf personnes, que l'amitié et le goût des belles-lettres avoient liées ensemble. Elles convinrent de s'assembler, un jour fixe de chaque semaine, chez M. Conrart, secrétaire du roi, qui demeuroit rue Saint-Denis. Le cardinal de Richelieu s'en déclara le protecteur, et lui obtint des lettres-patentes au mois de janvier 1635, par lesquelles le roi fixe à quarante le nombre de ses membres, sous le titre _d'Académie française_; elles furent vérifiées et enregistrées le 10 juillet 1637. Après la mort du cardinal, le chancelier Séguier ayant été élu protecteur de cette compagnie, les assemblées se tinrent en son hôtel; rue de Grenelle, à l'endroit où est aujourd'hui celui des Fermes. Louis XIV fit ensuite à l'Académie l'honneur d'accepter le titre de son protecteur; et, le 28 août 1673, il lui assigna, dans le Louvre, l'ancienne salle du conseil pour y tenir ses séances; ce qui a toujours continué depuis.