Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 2/8)

Part 20

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[Note 331: Les registres et les titres de la chambre des comptes sont pleins d'assignations de deniers, que nos rois donnaient aux grands seigneurs sur la tour du Louvre. Louis VIII, qui pendant son règne avoit amassé des sommes immenses en masse et en espèces, les fit porter dans cette tour, et non dans celle du Temple, qui avoit jusque là servi de trésor à ses prédécesseurs. François Ier l'ayant fait abattre deux ans et demi après, le coffre du Louvre ou de l'épargne lui succéda, et servit à la garde du trésor royal, suivant le registre des ordonnances du parlement.]

[Note 332: Sur le pignon du pont-levis étoit la figure de Charles V tenant un sceptre, sculptée par _Jean de Saint-Romain_, pour le prix de 6 liv. 8 sous parisis.]

Sur un des côtés du fossé, on avoit dressé un petit édifice couvert de tuiles, d'où sortoit une fontaine. Il fut démoli avec la tour en 1528. De l'autre côté étoit un pavillon carré, qu'on avoit déjà détruit en 1377.

Cette tour étoit le lieu où tous les grands vassaux étoient tenus de venir rendre hommage. C'étoit, dit Saint-Foix, une prison toute préparée pour eux, s'ils y manquoient: elle fut en effet, tant qu'elle exista, le séjour d'un grand nombre d'illustres prisonniers.

Ferrand, comte de Flandre, vaincu par Philippe-Auguste, et pris par ce prince à la bataille de Bouvines en 1214, y fut renfermé, chargé des mêmes chaînes qu'il avoit préparées pour son souverain: il n'en sortit qu'en 1226, pendant la régence de la reine Blanche, qui lui rendit la liberté, sous la promesse qu'il fit de la servir contre ses ennemis.

Saint Louis y fit conduire Enguerrand de Coucy, pour avoir fait pendre injustement trois jeunes gentilshommes flamands, venus à Saint-Nicolas-des-Bois dans le dessein d'apprendre la langue, et qui avoient poursuivi sur ses terres des lapins qu'ils avoient fait lever sur celles de cette abbaye.

En 1299, on y voit amener Guy, comte de Flandre, avec ses enfants, pour avoir pris les armes contre Philippe-le-Bel. Enguerrand de Marigny, ce contrôleur des finances dont nous avons déjà parlé, l'eut aussi pour prison. Louis, comte de Flandre et de Nevers, et Jean, comte de Richemont et de Monfort, y furent renfermés sous les règnes de Charles-le-Bel et de Philippe de Valois, le premier, pour avoir obligé ses sujets à lui rendre hommage, ce qui étoit contraire à un traité fait en 1310; le second, pour avoir usurpé la Bretagne. Ce roi de Navarre si funeste à la France, Charles II, dit le Mauvais, y fut deux fois prisonnier par ordre du roi Jean: d'abord à cause de l'assassinat de Charles d'Espagne, connétable de France, convaincu ensuite d'avoir excité les Anglais à envahir le royaume. Sous Charles VI, les séditieux qui désoloient Paris y emprisonnèrent Pierre Desessarts et plusieurs autres personnages de distinction. Enfin, en 1474, Louis XI fit renfermer dans cette tour Jean II, duc d'Alençon; et c'est le dernier prisonnier qu'on y ait mis. Nos rois se sont toujours servis depuis de la Bastille, du château de Vincennes, de la tour de Bourges, du château d'Angers, etc.[333]

[Note 333: Quoique cette tour servît de prison, nous apprenons des registres de la chambre des comptes que Charles V y demeuroit en 1398, et qu'il fit fermer de fil d'archal les fenêtres de son appartement, parce qu'il se trouvoit incommodé des oiseaux et des pigeons qui y entroient sans cesse. On croit même qu'il n'est pas le seul de nos rois qui en ait fait sa demeure. Du reste, le peuple, avide de tous les bruits qui frappent son imagination, contoit quantité de fables de cette tour; et c'étoit une tradition, qu'il y existoit des souterrains où l'on se défaisoit des criminels qu'on ne vouloit pas faire mourir en public.]

La tour de la _Librairie_ reçut le nom qu'elle portoit, parce qu'elle servit de dépôt à la bibliothèque de Charles V. Cette bibliothèque n'étoit composée que de neuf cents volumes; mais c'étoit beaucoup pour un temps où l'imprimerie n'étoit pas encore découverte, et pour un prince à qui le roi Jean son père n'avoit laissé qu'une vingtaine de volumes au plus. Elle occupoit trois chambres, ou plutôt trois étages de cette tour[334], et étoit ouverte nuit et jour au petit nombre de savants et de lettrés de ce temps-là. «La bibliothèque de Charles V, dit le président Hénault, étoit composée de livres de dévotion, d'astrologie, de médecine, de droit, d'histoire et de romans; peu d'anciens auteurs des bons siècles, pas un seul exemplaire des ouvrages de Cicéron, et l'on n'y trouvoit, des poëtes latins, qu'Ovide, Lucain et Boëce; des traductions en françois de quelques auteurs, comme les Politiques d'Aristote, Tite-Live, Valère-Maxime, la Cité de Dieu, la Bible, etc.»

[Note 334: Selon un catalogue de cette bibliothèque, il y avoit 269 volumes dans la première chambre, 260 dans la chambre du milieu, et 380 dans la chambre du troisième étage.]

Sous le règne de Charles VI, cette bibliothèque fut entièrement dispersée. Les Anglais ayant pénétré jusqu'à Paris à la faveur des dissensions intestines qui troubloient la France, et principalement cette capitale, s'emparèrent, comme le témoignent quelques actes de ce temps-là, de cette précieuse collection. Une partie des livres passa en Angleterre avec les archives, qui étoient aussi conservées dans le Louvre; les ennemis se partagèrent sans doute le reste.

On ne sait autre chose de la tour de l'_Artillerie_, sinon que les arsenaux du Louvre qui y étoient établis furent transportés auprès du couvent des Célestins le 18 décembre 1572, par ordre du roi Charles IX.

La tour de _Windal_ étoit située sur le bord de la rivière, et attachée à la porte d'une des basses-cours. En 1411, elle avoit un comte de Nevers pour capitaine ou concierge.

La tour _du Bois_, que l'on nomme quelquefois le Château du Bois, fut bâtie en 1382 par ordre de Charles VI. Elle étoit située vis-à-vis la tour de _Nesle_, entre la rivière et la basse-cour du Louvre, et environnée de fossés profonds[335]. Les registres de la ville disent que le même prince qui avoit fait construire cette tour ordonna dans la suite de la détruire: ce qui fut exécuté.

[Note 335: Ces fossés étoient très-poissonneux; et il est dit que l'an 1415, le 3 février, on en leva les bondes, pour donner de l'air au poisson, qui étoit enseveli sous la glace.]

La tour de l'_Écluse_ retenoit par des vannes l'eau de la rivière dans les fossés. En 1391, Charles VI y fit emprisonner Hugues de Saluces.

La tour _Neuve du pont des Tuileries_ étoit près du logis du prévôt de l'hôtel et du pont des Tuileries. C'est la dernière de toutes celles que nous avons citées sur laquelle on ait quelques particularités.

Il est impossible d'ailleurs de rien dire de certain sur les changements qui furent faits dans le Louvre depuis Philippe-Auguste jusqu'à François Ier; car il n'existe, ni dans les archives ni dans les bibliothèques, aucun plan de ce château à aucune de ces époques. Les chartes et les mémoires historiques sont les seules sources d'où l'on puisse tirer à ce sujet quelques notions, et tout ce qu'on y apprend, c'est que nos rois y ont fait successivement divers changements, élevant une tour, en détruisant une autre, bâtissant une chapelle, un pavillon, étendant un jardin, etc. Saint Louis avoit conçu le projet d'en augmenter beaucoup les bâtiments: on ignore ce qui l'empêcha de l'exécuter.

Les plus grands travaux entrepris dans cet édifice pendant le cours du quatorzième siècle sont dus à Charles V et à son successeur. «Le Louvre, dit Saint-Foix, après avoir été hors des murs pendant plus de six siècles, se trouva enfin dans Paris, par l'enceinte commencée sous Charles V en 1367, et achevée sous Charles VI en 1383. Charles V, qui ne jouissoit que d'un million de revenu, dépensa cinquante-cinq mille livres à rehausser ce palais et à en rendre les appartements plus commodes et plus agréables; mais ce prince ni ses successeurs jusqu'à Charles IX n'en firent point leur demeure ordinaire; ils le laissoient pour les monarques étrangers qui venoient en France. Sous le règne, de Charles VI, Manuel, empereur de Constantinople, et Sigismond, empereur d'Allemagne, y furent logés.»

Ce château étoit accompagné de plusieurs jardins. Le plus grand étoit nommé le _Parc_, et s'étendoit le long de la rue Froi-Manteau. On avoit élevé aux quatre coins quatre pavillons. Il ne fut détruit que sous Louis XIII, lorsqu'on commença à reprendre les travaux pour l'achèvement du principal corps-de-logis, commencé sous François Ier. Outre ce jardin, il y en avoit un pour l'appartement du roi, et un autre pour celui de la reine. Ce dernier jardin subsistoit encore à la fin du siècle dernier.

Dès le commencement du seizième siècle, ce vieil édifice, entièrement négligé, tomboit en ruines; et lorsque Charles-Quint vint à Paris en 1539, François Ier fut obligé d'y faire des réparations considérables, pour le rendre digne de recevoir ce monarque. Ces travaux, dont l'effet étoit sans doute insuffisant pour la restauration totale de l'édifice, lui firent naître l'idée de le faire entièrement abattre et de construire à la place un palais plus digne de la majesté des rois, et de l'état de civilisation où la nation étoit parvenue. À cette époque, les beaux-arts s'étoient déjà introduits en France à la voix d'un prince qui les aimoit et les protégeoit. Les plus grands artistes de l'Italie étoient appelés à sa cour, et le payoient des honneurs et des récompenses qu'il leur prodiguoit, en communiquant à son peuple les traditions de l'antiquité dont ils étoient les dépositaires; et bientôt la France vit sortir de son sein d'heureux génies qui purent rivaliser avec leurs maîtres. De ce nombre étoit Pierre _Lescot_, seigneur de Clugny, l'un des plus grands architectes de son siècle.

On a peu de détails sur la vie de cet homme célèbre; on sait seulement qu'il fut abbé commendataire de l'abbaye de Clugny, chanoine de l'église de Paris, et conseiller des rois François Ier, Henri II, Charles IX et Henri III, sous les règnes desquels il a vécu. Il est le premier qui ait osé offrir parmi nous les belles proportions et le goût pur de l'architecture antique, au milieu des édifices gothiques qu'élevoient encore de tous côtés les architectes ses contemporains. Il avoit donné au roi, pour la construction du nouveau palais qu'il projetoit, un plan aussi grand que magnifique: cependant, avant de rien entreprendre, François Ier ordonna, dit-on, à l'Italien Sébastien _Serlio_, alors en France, de lui tracer aussi un plan du Louvre. Il paroît que c'est à cet habile architecte qu'il faut attribuer le trait généreux dont on a si faussement fait honneur au Bernin. Il avoit vu le dessin de Pierre Lescot; et, tout en obéissant aux ordres du roi, il lui fit entendre qu'il ne pouvoit rien faire de mieux que d'adopter le projet de l'artiste françois. Ce fut donc sur les plans de Lescot que fut commencé le nouveau palais, qu'on a depuis appelé le _Vieux-Louvre_, pour le distinguer des constructions qui furent élevées sous les règnes suivant: car ce superbe monument, même dans l'état d'imperfection où nous l'avons vu au commencement de la révolution, étoit cependant le résultat d'une suite de travaux presque continuels depuis François Ier jusqu'à nos jours.

Au milieu d'une foule de tentatives abandonnées, de projets avortés, d'entreprises mal concertées et qui se sont successivement détruites, ces travaux présentent trois époques principales et qui peuvent suffire à la description historique du Louvre. La première sous François Ier, Henri II et Louis XIII; la seconde, sous Louis XIV; et la troisième, qui appartient au règne de Louis XV.

Si l'on en croit la plupart des historiens de Paris, la construction de ce palais auroit été commencée en 1528. Mais cette date est évidemment fausse, puisqu'à cette époque l'architecte Pierre Lescot n'avoit que dix-huit ans. Ce qui a causé cette erreur, c'est qu'en 1528 on fit effectivement de grandes réparations à ce château; peut-être même commença-t-on alors à en démolir quelques parties; mais, comme d'Argenville l'a très-bien prouvé, ce ne fut qu'en 1541; c'est-à-dire cinq années avant la mort de François Ier, que le nouveau bâtiment commença à sortir de terre. En 1548, Henri II fit continuer l'ouvrage commencé par son père, comme l'atteste une inscription gravée sur la porte de la salle dite des _Cent-Suisses_[336].

[Note 336: _Henricus II, christianissimus, vetustate collapsum refici coeptum à patre Francisco I, rege christianissimo, mortui sanctissimi parentis piissimus filius absolvit, anno à salute Christi M. D. XXXXVIII._]

La partie élevée sous ces deux rois est celle qui fait l'angle de la cour actuelle, à partir du pavillon qui occupe le milieu de la façade méridionale jusqu'au gros pavillon surmonté d'un dôme qui est opposé à la colonnade. Cette partie est la seule qu'on ait complétement achevée du côté intérieur sur les dessins de Pierre Lescot[337], et c'est là seulement qu'on peut se faire une idée du génie de ce grand architecte.

[Note 337: _Voy._ pl. 39. Depuis la nouvelle restauration, il ne reste plus d'intègre dans cette partie que la moitié de l'aile qui s'étend depuis l'angle jusqu'au gros pavillon du milieu; l'autre portion a été démolie dans sa partie supérieure, et reconstruite dans l'ordonnance des autres façades intérieures. Avant, elle étoit ornée de frontons comme le Vieux-Louvre.]

À cette époque il régnoit en France, comme en Italie, une grande union entre les arts; on sentoit plus vivement qu'on ne l'a fait depuis l'heureuse dépendance dans laquelle ils étoient les uns des autres; et l'on ne regardoit point comme un habile architecte celui qui n'étoit pas bon dessinateur, parce que, pour faire un bel édifice, il ne s'agit pas seulement de construire, il faut encore décorer. Pierre Lescot excelloit également dans ces deux parties, et paroît avoir voulu développer dans cette demeure royale toutes les richesses de la sculpture et de l'architecture réunies. La façade offre un ordre corinthien surmonté de deux composites, dont un est en attique. Peut-être pourroit-on reprocher à ce grand artiste d'y avoir trop prodigué le luxe de ces deux arts: il faut convenir que l'attique est trop chargé de bas-reliefs, et que la quantité et la proportion de ces précieux détails ne sont pas dans uns accord satisfaisant avec les étages inférieurs. C'est ce même goût pour la magnificence des ornements qui le détermina à adopter une ordonnance dans la décoration de son premier étage, quoique les colonnes et les pilastres n'y aient pas plus de hauteur que les croisées; et l'on peut en dire autant de l'ordre de son rez-de-chaussée dans sa proportion avec les arcades. Mais ces observations sévères et purement scolastiques n'empêchent point que, soit que l'on considère la majesté de l'ensemble, soit que l'on admire la perfection avec laquelle chaque partie est exécutée, on ne soit forcé de convenir que cette portion du Louvre est encore la plus belle, et qu'il est à regretter que le même homme qui avoit commencé ce grand monument n'ait pas été assez favorisé des circonstances pour pouvoir le terminer d'après une aussi grande conception.

La France possédoit, à la même époque, un autre artiste dont le génie étoit digne de s'associer avec celui de Lescot: c'étoit le célèbre Jean _Goujon_[338], qu'on doit regarder peut-être comme le plus grand statuaire des temps modernes, et qui n'a du moins été égalé jusqu'ici par aucun de ceux qui lui ont succédé. Il décora la façade du Vieux-Louvre de bas-reliefs offrant des trophées, des esclaves enchaînés, des figures allégoriques, telles que la pudeur, l'abondance, le courage, etc., etc. On ne sait ce que l'on doit davantage admirer ou de la correction, de la pureté des formes, des ordonnances des croisées, des frises, des chambranles exécutés par l'architecte, ou de la perfection des figures et des ornements qui sont sortis de la main du sculpteur.

[Note 338: Cet homme célèbre remplit Paris de monuments qui sont tous autant de chefs-d'oeuvre. Tout le monde connoît sa fin tragique. Il fut tué le jour de la Saint-Barthélemi, lorsqu'il s'occupoit à retoucher la sculpture de la fontaine des Innocents, qui depuis long-temps étoit achevée.]

Ils déployèrent dans l'intérieur le même goût et la même magnificence; et l'on n'admire pas moins la vaste salle connue sous le nom de _salle des Cent-Suisses_[339], qu'ils y construisirent ensemble. Elle est décorée d'un ordre dont les colonnes sont accouplées et élevées sur un socle. Au fond est une tribune soutenue par des cariatides colossales, dans l'exécution desquelles _Goujon_ semble s'être surpassé lui-même. Il ne se peut rien imaginer de plus noble et de plus élégant que toute cette composition.

[Note 339: Cette salle, lorsque nos rois cessèrent d'habiter le Louvre, devint un dépôt des statues antiques et des plâtres qui servoient aux études des artistes. Elle prit alors le nom de _salle des Antiques_. Depuis, les quatre classes qui composent l'Institut y ont tenu leurs séances.]

Pendant les règnes courts et agités des rois qui se succédèrent depuis Henri II jusqu'à Louis XIII, il se fit peu de changements et d'augmentations dans les constructions du Louvre; et cependant c'est à cette époque qu'il a été le plus constamment habité par ces souverains. Mais dans ces temps malheureux de discordes civiles et de dissensions politiques, les monuments des arts étoient négligés; les arts eux-mêmes se corrompoient, et l'on s'aperçoit sensiblement, dans le peu qui fut fait pendant cet intervalle, de la décadence du bon goût de l'architecture, qui se releva ensuite sous Louis XIII et Louis XIV, sans jamais revenir cependant au point de perfection où elle avoit été portée à l'époque brillante de François Ier. Catherine de Médicis commença la grande galerie du Louvre, et fit construire le château des Tuileries. Charles IX, Henri III et Henri IV continuèrent après elle, sans toutefois y mettre un grand intérêt, quelques parties du Louvre et de la galerie.

On ne songea que sous Louis XIII à achever la belle façade dont nous venons de parler; et Jacques _Lemercier_, architecte protégé par le cardinal de Richelieu, fut chargé de la direction de cet ouvrage. Il suivit les dessins et les plans de Lescot dans toute la partie qui est au-delà du pavillon du milieu, mais il crut devoir s'en écarter dans la construction de ce pavillon, et c'est une faute qu'on ne peut trop lui reprocher. Il couronna l'attique de Lescot de huit figures en bas-relief modelées par _Sarrazin_[340]; elles furent surmontées par un dôme, le seul qui reste aujourd'hui dans cette cour. Mais quoique ces figures soient d'un grand caractère, et qu'il y ait beaucoup de richesse dans cet ajustement, il s'éloigne déjà beaucoup de la beauté du style du siècle précédent; et un goût pur ne sauroit approuver ces cariatides gigantesques placées au troisième étage, ces trois frontons enclavés les uns dans les autres, la trop grande prodigalité des ornements, ni enfin ce dôme quadrangulaire qui couronne pesamment l'édifice. Le même architecte construisit le vestibule orné de colonnes qui est au rez-de-chaussée de ce pavillon; et ce morceau n'est pas sans mérite.

[Note 340: _Voy._ pl. 39. Ce grand artiste, qui passa presque toute sa vie à Rome, n'étoit point alors à Paris; et ces figures furent exécutées sur les modèles qu'il envoya.]

Il paroît que ce fut aussi dans ce temps-là, et toujours sous la direction de Lemercier, qu'on éleva, en se conformant encore au plan de Lescot, l'autre partie de cette aile du Louvre où étoient jadis l'Académie française et celle des belles-lettres. Ce fut toutefois un des premiers changements survenus dans le plan original. Suivant ce plan, le Louvre ne devoit avoir en étendue que le quart de la superficie occupée par la cour actuelle. Le projet devint plus vaste sous Louis XIII; on le quadrupla[341].

[Note 341: _Voyez_ pl. 47.]

Tel étoit l'état de ce palais lorsque Louis XIV commença à gouverner lui-même. À ces constructions imparfaites et irrégulières étoient encore attachés des débris gothiques de l'ancien château[342]; des matériaux, des décombres, des maisons particulières, mesquines, inégales, entassées sans ordre, entouroient et masquoient cette demeure royale. Dans l'emplacement qu'occupe aujourd'hui sa magnifique colonnade, étoient un jeu de paume, un hôtel, des baraques en bois, etc. On peut se faire une idée de l'aspect qu'offroient alors les environs du Louvre, par celui que présentoient, il y a quelques années, les maisons qui, dans l'espace compris entre la rue du Coq et la rue Froi-Manteau, sembloient être les restes de celles que l'on détruisit à cette époque. La seule façade dont l'aspect fût satisfaisant est celle du pavillon qui s'étend à l'est sur le jardin dit _de l'Infante_. Le roi, qui vouloit que tout autour de lui eût de la grandeur et de la majesté, ordonna que le Louvre fût achevé, et rendu digne de sa noble destination.

[Note 342: _Voyez_ pl. 38.]

Le surintendant des bâtiments (_Ratabon_) demanda, d'après ces ordres, un plan à l'architecte _Levau_, et ce plan fut adopté par Louis XIV. Il y avoit de grandes difficultés à vaincre: la principale étoit d'assortir aux élévations des façades intérieures, projetées d'abord pour un moindre espace que le nouveau plan, la décoration des façades extérieures, dont Pierre Lescot ne s'étoit point occupé, et qui sans doute n'entroient point dans le monument qu'il avoit imaginé. Deux de ces façades furent exécutées sur les dessins de Levau, celle qu'on vient d'abattre du côté du quai, et celle qui donne sur la rue du Coq[343]. On remarque dans celle qui regarde les Tuileries[344] deux manières différentes qui sembleroient prouver que cet architecte n'étoit pas seul chargé de l'ordonnance et de la direction de ces travaux, et que ces parties furent exécutées à diverses reprises, sans qu'on puisse au juste en déterminer les époques. Quant à la principale façade du côté de Saint-Germain-l'Auxerrois, elle devoit être également faite sur ses dessins; les fondements en étoient jetés, et s'élevoient déjà à dix pieds au-dessus de terre, lorsque Colbert parvint à la surintendance des bâtiments.

[Note 343: _Voy._ pl. 43. La façade du côté du quai étoit masquée par une autre façade élevée depuis par Perrault; et les artistes d'un goût délicat la préféroient à cette dernière.]

[Note 344: _Voy._ pl. 40.]

Ce ministre, dont les idées étoient grandes et élevées, n'approuva point le projet de Levau, qu'il trouva mesquin, et peu digne d'un monarque dont la gloire et la magnificence jetoient déjà un si vif éclat. Il crut donc devoir, sans le rejeter tout-à-fait, ouvrir un concours pour cette importante entreprise: c'étoit la première fois qu'on suivoit en France une marche aussi solennelle dans l'érection d'un monument public. Le modèle en bois de _Levau_ fut exposé et livré à la critique, qui le condamna d'une voix unanime; et l'on vit paroître en même temps plusieurs autres projets conçus par les plus habiles architectes. Parmi ces nouveaux dessins, on en remarqua un dont personne ne connoissoit l'auteur, et qui, comme l'assure Perrault, fut généralement trouvé _beau_ et _magnifique_: il étoit de _Claude Perrault_, médecin; et c'est, à quelques changements près, celui qui, long-temps après, a été exécuté.