Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 2/8)

Part 2

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Mais, indépendamment de ces grands vassaux, il ne faut point oublier qu'il existoit un grand nombre d'autres seigneurs moins puissants, et surtout une foule presque innombrable de ces hommes _libres_ propriétaires ou non propriétaires, qui, dans ces temps d'anarchie et de désordre, recevant des premiers de l'État l'exemple de la révolte et de la désobéissance au suprême pouvoir, étoient prêts à trafiquer de leur foi et à la livrer à celui de ces grands vassaux qui pouvoit y mettre le plus haut prix. Pépin étoit alors, parmi ces seigneurs du premier rang, le plus puissant et le plus riche; et sa qualité de maire du palais lui donnoit mille moyens d'exercer sur le royaume entier une influence que les autres ducs ne pouvoient avoir. Ce fut avec lui, ou plutôt sous ses ordres, que les vassaux de la seconde classe se confédérèrent; ce fut à lui que se réunirent ces hommes libres plus nombreux encore, qui n'avoient d'autre fortune que leur épée, et dont le nombre et la valeur faisoient la force des armées. Ces puissants auxiliaires suivirent après lui son fils Charles Martel; et ce fut avec leur secours qu'il sut à la fois vaincre l'ennemi extérieur[17] qui menaçoit l'existence même de la société; et combattant les uns après les autres tous ces vassaux orgueilleux, qui, comme autant d'ennemis intérieurs, la détruisoient en la divisant sans cesse, les contraindre à rentrer dans l'alliance commune; c'est-à-dire que, lorsqu'il les avoit vaincus, il les forçoit à renouveler cette alliance, et s'assuroit de leur foi en leur faisant donner des otages. Toutefois, alors même qu'il les replaçoit sous la dépendance de la couronne, il ne leur enlevoit ni les principautés qu'ils s'étoient faites, ni le droit héréditaire qu'ils y avoient usurpé. Ce droit qu'il consentoit ainsi à leur laisser, confirmoit le droit qu'il s'étoit fait à lui-même, comme duc d'Austrasie, ou plutôt celui que l'usurpation de son père lui avoit transmis. Ainsi la suzeraineté finit par être entièrement détachée de la royauté; et les attributions de celle-ci se trouvèrent réduites au gouvernement des cités et à l'administration d'un domaine qui alors étoit immense, attributions dont le duc d'Austrasie devenoit encore le dépositaire en sa qualité de maire du palais. La Providence, dont les grands desseins sur la France devoient être accomplis, voulut que la race du premier Pépin présentât, dans trois générations successives, trois hommes extraordinaires qui d'abord, sous une suite de rois enfants ou fainéants, soutinrent la monarchie toujours prête à se dissoudre; qui, ralliant autour d'eux la _multitude_ (et par _multitude_, il faut toujours entendre les hommes libres et armés ou _minores_[18], qui composoient la noblesse du second ordre), surent habilement s'opposer à cette haute noblesse qui prétendoit marcher l'_égale des_ rois[19]; puis saisissant ensuite la couronne qui alloit échapper aux fils de Clovis, et commençant eux-mêmes une nouvelle dynastie, sauver ainsi d'une ruine certaine le premier royaume de la chrétienté. Qui pouvoit les appeler usurpateurs? Étoient-ce ces grands qui eux-mêmes ne cherchoient qu'à secouer le joug de l'autorité royale, et dont il n'étoit pas un seul qui n'eût voulu, comme eux, s'emparer de la première place et renverser les foibles princes qu'ils avoient détrônés, ou plutôt, qui d'eux-mêmes étoient tombés du trône? Étoit-ce cette noblesse moins élevée et non moins guerrière que, depuis tant d'années, ces premiers Carlovingiens conduisoient aux combats et à la victoire, qui ne jugeoit digne d'être roi que celui qui étoit brave et victorieux, qui cherchoit vainement, dans la race dégénérée des Mérovingiens, un prince qui pût être _utile à la nation_[20]? Point de doute qu'avec les préjugés dont elle étoit imbue et les traditions qu'elle avoit apportées de son antique patrie, cette multitude armée n'eût d'elle-même abandonné les descendants de son premier roi, au moment où ils commencèrent à se montrer indignes de la commander, et quand bien même personne ne se fût présenté pour les remplacer. Alors c'en étoit fait de ce beau royaume de France; et, au milieu de cette tyrannie des grands et de cette anarchie des petits, il est difficile de prévoir ce qui seroit arrivé.

[Note 17: Les Sarrasins.]

[Note 18: Voyez page 134, 1re partie de ce volume.]

[Note 19: _Voy._, p. 68, première partie de ce volume.]

[Note 20: _Ibid._ p. 66 et suiv.]

Les mêmes causes durent produire de semblables effets: et en effet celui qui lit l'histoire de la chute des Carlovingiens, croit relire l'histoire de ces successeurs de Clovis et des événements qui les firent descendre du trône. Ce fut en vain que Charlemagne, justement effrayé des périls que les grands vassaux avoient fait courir à la monarchie, abolit ces duchés ou grands gouvernements qui avoient fait toute leur force, et divisa en comtés tous ses vastes états[21], rétablissant partout l'autorité _temporaire_ des officiers civils et militaires auxquels il confioit le gouvernement des provinces: le système administratif étoit bon sans doute; mais il y avoit dans le système politique un vice radical qui ne fut point changé; et sans doute il étoit alors impossible de le détruire, puisque ce puissant génie ne tenta pas même de le faire, et qu'il laissa à son fils le poids immense de sa couronne et le premier empire du monde, sous la condition qu'il seroit lui-même un prince guerrier et un génie supérieur, s'il vouloit conserver un semblable héritage. Le contraire arriva: et tout retomba dans la première confusion, et la nouvelle race se précipita plus rapidement encore vers son déclin. C'est un triste spectacle que celui de la succession de ces princes non moins foibles et plus dégradés encore que ceux dont la dégradation leur avoit ouvert le chemin à ce trône toujours envié et toujours chancelant. Ils avoient d'autant plus besoin de vertus que leur race étoit beaucoup moins illustre et par conséquent moins respectée que celle des Mérovingiens; et il est certain que la haute noblesse, au moment même de la mort de Charlemagne, avoit formé le projet d'exclure sa postérité du trône, et que ce fut la noblesse du second ordre qui l'y maintint[22], pleine encore qu'elle étoit du souvenir d'un si grand monarque, et espérant le voir revivre dans sa postérité. Louis-le-Débonnaire trompa ses espérances; ses successeurs ne les réalisèrent pas davantage, et l'on revit bientôt tout ce que l'on avoit vu jusqu'alors sous tant de princes _inutiles_ à la nation: un royaume démembré, des rois élus, dépossédés, réélus, des vassaux révoltés, soutenus dans leur révolte, et s'armant contre leur ancien seigneur au profit d'un nouveau suzerain; les fiefs rendus une seconde fois héréditaires, et à la faveur des dangers plus grands dont l'État étoit menacé[23], le domaine royal envahi de toutes parts[24]; les biens de l'église pillés avec plus d'audace et d'impunité; et toutes ces usurpations devenues plus difficiles à détruire, parce que la plupart des hommes _libres_ s'étant faits propriétaires au milieu de ce pillage général, se firent en même temps vassaux de vassaux plus puissants qu'eux, afin d'être soutenus et protégés par ces usurpateurs dans les propriétés qu'eux-mêmes avoient usurpées. Sous cette race, la nation usa avec plus d'étendue et d'autorité que jamais du droit qu'elle avoit d'élire ou de rejeter ses rois: la trop grande jeunesse de Charles-le-Simple le rendant incapable de régner, elle n'avoit pas balancé à se choisir un chef[25] dans une autre famille, avant d'avoir prononcé l'entière exclusion des Carlovingiens; et lorsque Hugues Capet fut appelé par elle à régner sur la France, les princes auxquels elle l'avoit substitué avoient été jugés au moins _inutiles_; et le seul qui osât disputer le trône au chef de la troisième race, s'étant fait le vassal d'un prince étranger[26], s'étoit rendu, par cet acte déshonorant, étranger lui-même à la nation qui le repoussoit, qui avoit ainsi acquis le droit de le traiter en ennemi.

[Note 21: De tous les duchés, il ne conserva que celui de Bénévent; et non content de diviser les autres, il crut nécessaire encore de démembrer la juridiction des comtes des cités.]

[Note 22: Aimoin, lib. 15, c. 19.]

[Note 23: Les invasions des Normands.]

[Note 24: Ce domaine, qui étoit immense, fut tellement divisé que vers la fin de la seconde race les rois de France n'avoient plus pour toute propriété que la petite ville de Laon et son petit territoire.]

[Note 25: Eudes, comte de Paris et frère de Robert, aïeul de Hugues Capet. La troisième race de nos rois eût sans doute commencé à cet Eudes, s'il ne fût mort sans enfans.]

[Note 26: Charles de Lorraine. On lui fit justement un crime d'avoir rendu hommage à l'empereur Othon.]

Le nouveau monarque ne possédoit d'autre domaine que le comté de Paris ou duché de France, dont son bisaïeul Robert-le-Fort avoit obtenu le gouvernement sous le règne de Charles-le-Chauve. Il ne le possédoit point à d'autres titres que tous ces autres vassaux qui l'avoient reconnu pour roi ne possédoient leurs propriétés; et par son avénement au trône, l'hérédité des fiefs et toutes ces prérogatives usurpées sur la couronne qui faisoient de tant de seigneurs autant de petits souverains indépendants, furent consacrées et _durent l'être_, comme loi fondamentale de l'État.

Hugues Capet n'eut donc pas même la pensée de les troubler dans la possession de ces principautés qu'ils s'étoient créées; et son ambition fut satisfaite d'être, au milieu de tous, comme leur chef militaire, à l'égard des plus grands d'entre eux comme le premier entre ses égaux; et ses premiers successeurs ne possédèrent point la couronne à d'autres conditions. Nous examinerons plus tard comment de cet état de foiblesse extrême les rois de la troisième race parvinrent à cette étendue et à cette longue durée de puissance, à laquelle rien ne peut se comparer parmi toutes les races royales qui occupent et ont occupé les autres trônes de la chrétienté; et différant d'opinion avec le plus grand nombre des écrivains qui ont cherché à approfondir ce point intéressant de nos antiquités historiques, nous essayerons de prouver que ce fut moins le résultat d'une politique profonde et d'un plan conçu dès l'origine, et de règne en règne suivi avec persévérance, qu'un concours de circonstances heureuses, parmi lesquelles il faut compter la position singulière et même l'état de foiblesse extrême auquel ils se trouvoient réduits.

Nous passerons rapidement sur tous ces premiers temps de la troisième race, pendant lesquels l'histoire de Paris devient presque étrangère à celle de la France, temps de paix et d'une prospérité toujours croissante pour cette ville, si long-temps accablée de tant de fléaux et réduite à un état si précaire et si misérable. On n'y craignoit plus le retour de ces terribles Normands qui, pendant près de deux siècles, n'avoient cessé de porter la flamme et le ravage dans ses murs et dans ses faubourgs presque aussitôt détruits que commencés. Devenue la capitale de la France et le séjour habituel de ses rois, elle devint aussi le principal objet de leurs complaisances; et dès ces premiers temps, on les voit occupés d'abord à réparer les désastres que la guerre y avoit causés, ensuite, et presque aussitôt, à l'accroître et à l'embellir.

(987) Sous le règne de Hugues-Capet, l'histoire de Paris est encore très-stérile en événements: on ne voit pas que ce prince y ait fait aucune fondation, ni relevé aucun des monuments que les incendies et la guerre avoient détruits. Il régna peu de temps et fut distrait par d'autres soins: ce trône alors si peu digne d'envie lui étoit trop disputé pour qu'il lui fût possible de s'occuper de semblables travaux, qui auroient demandé les loisirs de la paix et une sorte d'opulence qu'il étoit bien loin d'avoir[27].

[Note 27: Hugues Capet étoit moins riche que plusieurs de ses vassaux: ce ne fut même qu'après la mort de son frère Othon, que le comté de Paris fut définitivement réuni à la couronne de France.]

(996) Sous son fils Robert, prince dont le zèle étoit grand pour la religion, l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés, et l'église de Saint-Germain-l'Auxerrois, dévastées par les Normands, commencèrent à sortir de leurs ruines. Le palais de la Cité, qui étoit alors la demeure des rois, reçut des réparations et des augmentations considérables; et dans l'enceinte de ce palais, Robert fit élever la chapelle royale, dite alors chapelle de Saint-Nicolas.

(1031) Henri Ier fait reconstruire l'abbaye Saint-Martin-des-Champs, alors située hors de Paris, et qui avoit été aussi détruite par les Normands. On pense que la petite église Sainte-Marine fut aussi bâtie sous le règne de ce prince.

(1060) Sous celui de Philippe Ier, on ne voit se former d'autre établissement à Paris que celui du monastère de Notre-Dame-des-Champs ou des-Vignes, par l'effet d'une donation qui en fut faite aux religieux de Marmoutiers.

(1108) En cette année commence le règne de Louis VI, dit _le Gros_, le premier des rois de cette troisième race qui ait essayé, et avec quelque bonheur, d'étendre les prérogatives de la couronne, de réprimer la révolte et l'insolence des vassaux grands et petits, qui alors ne connoissoient plus de frein. À partir de cette époque les fondations commencent à se multiplier, et les lettres à être cultivées. L'école épiscopale étoit située dans le cloître Notre-Dame; et les rois eux-mêmes ne dédaignoient pas d'y envoyer leurs enfants pour y apprendre la grammaire et tout ce qu'il étoit possible de recevoir alors d'instruction sur les diverses branches des connoissances humaines. En ce même temps florissoit le fameux Abailard, dont le maître, Guillaume de Champeaux, fonda l'abbaye de Saint-Victor; quelque temps après un monastère de filles fut institué à Montmartre, par les soins de la reine Adelaïde[28]; et le roi, par suite d'une transaction faite avec l'évêque, forma le premier établissement des halles sur un terrain qui appartenoit à ce prélat. Il accorda en même temps aux bourgeois de Paris des priviléges qui commencèrent à leur donner une grande importance. Alors s'élevèrent, dans la Cité, les églises de Saint-Pierre-aux-Boeufs, Sainte-Geneviève-des-Ardents, Sainte-Croix, Saint-Denis-du-Pas, la chapelle Saint-Agnan; au septentrion: Saint-Jacques-de-la-Boucherie, l'église des Saints-Innocents, la chapelle Saint-Bon, Saint-Nicolas-des-Champs; au midi, la petite église de Saint-Martin; et ces monuments religieux, si rapidement construits, attestèrent la multiplication également rapide et toujours croissante de la population de Paris. Des fortifications plus régulières remplacèrent en même temps, sous les noms de grand et petit Châtelet, les remparts trop foibles qui jusqu'alors avoient défendu l'entrée de la Cité; et les guerres continuelles que Louis-le-Gros eut à soutenir contre des seigneurs dont les propriétés s'étendoient presque jusqu'aux portes de sa ville capitale, lui firent une triste nécessité de la mettre ainsi à l'abri de leurs entreprises audacieuses.

[Note 28: _Voyez_ p. 271, première partie.]

Alors sans doute fut réparée et peut-être agrandie la première enceinte de Paris qui existât encore hors de la Cité; et en effet c'est dans l'histoire du ministère de l'abbé Suger, qui gouverna le royaume sous ce prince et sous son fils Louis-le-Jeune, que l'on trouve les premiers renseignements positifs sur cette enceinte qui environnoit alors la ville au nord; car la partie du midi étoit encore en bourgs et en cultures. Il est toutefois probable qu'elle avoit été élevée long-temps auparavant; et sans doute on avoit commencé à la bâtir, dès qu'on s'étoit vu entièrement délivré des Normands.

(1137) Sous Louis-le-Jeune elle ne fut point augmentée: à cette époque commencèrent les croisades, le plus grand événement du moyen âge, l'un des plus remarquables de l'histoire, et celui qui contribua le plus à affermir en France les bases encore chancelantes de la monarchie et de la société. Le roi partit pour la Palestine; et pendant son absence, l'administration vigoureuse du célèbre abbé de Saint-Denis[29] maintint la tranquillité dans le royaume, dissipa les factions, encouragea l'industrie. Louis, à son retour, vit avec plaisir ses places fortifiées, ses maisons réparées, et sa ville capitale florissante. Alors et depuis long-temps les bourgeois de Paris faisoient, principalement par eau, un commerce considérable, et formoient une _hanse_ ou compagnie, sous l'inspection de leurs officiers municipaux. Le roi, qui vouloit continuer l'ouvrage commencé par son ministre, confirma tous les anciens priviléges dont ils jouissoient, en ajouta de nouveaux, et abolit des coutumes vexatoires auxquelles ils étoient soumis depuis de longues années. Il prolongea aussi le terme de la foire Saint-Lazare, établie par son père, depuis acquise par Philippe-Auguste des religieux de cette maison, et transportée aux halles de Champeaux.

[Note 29: Suger, de simple moine de Saint-Denis, en étoit devenu abbé par ses grands talents. Louis-le-Gros avoit été élevé dans cette abbaye; ce fut là que Suger en fut connu, et ce qui donna occasion à ce prince, devenu roi, de l'employer dans la suite aux plus grandes affaires..... C'est lui qui a bâti l'église de Saint-Denis, telle qu'on la voit encore aujourd'hui, à l'exception du portail et des deux tours qui l'accompagnent, monuments vénérables de l'ancienne église élevée par Pépin et par Charlemagne; et ce qui honore du moins autant sa mémoire, c'est qu'on croit, avec beaucoup de vraisemblance, que le projet de la compilation des grandes chroniques, connues sous le nom de Chroniques de Saint-Denis, fut son ouvrage. (HÉNAULT.)]

Sous ce règne, on vit un exemple d'une de ces fondations faites par des particuliers, et inspirées par un zèle ardent et religieux, fondations qui, dans la suite, se multiplièrent si prodigieusement, et remplirent Paris d'établissements aussi utiles que charitables. Garin Masson et son fils Harcher consacrèrent une maison dont ils étoient propriétaires à l'établissement des pauvres passants; et ce fut l'origine de l'hôpital Saint-Gervais. À la même époque, et quelque temps avant la mort du roi, Maurice de Sully, évêque de Paris, commençoit à jeter les fondements de la magnifique cathédrale, qu'il continua de bâtir sous Philippe-Auguste; Saint-Lazare, le Temple, Saint-Médard, Saint-Jean-de-Latran, sont les principaux établissements religieux que l'on voit s'élever, à cette même époque, dans les murs et hors des murs de Paris.

(1180) Il n'est presque point d'éloges que ne mérite Philippe-Auguste: c'est un des rois de France qui ont fait le plus de conquêtes; il réprima les violences des grands, commença à faire respecter l'autorité royale, et ranima l'étude des lettres encore languissante sous le règne de ses prédécesseurs. On peut aussi le regarder en quelque sorte comme le second fondateur de Paris, dont il augmenta tellement l'étendue, que ce n'est que de cette époque qu'elle commence à être comptée parmi les grandes villes de l'Europe[30]. Les nouveaux murs[31] dont il l'entoura, renfermoient, du côté du nord, tous les bourgs environnants; et dans ceux qu'il fit élever au midi, il fit entrer une grande quantité de cultures[32], de vignes, de terrains vagues, sur lesquels on ne construisit des habitations que lentement et par une assez longue succession de temps. Le quartier de la _ville_ fut plus promptement peuplé: la maison royale que ce prince y fit agrandir et réparer[33], le marché des halles qu'il y établit, attirèrent de ce côté et le peuple et les grands. Dans l'enceinte méridionale, plus tranquille et plus solitaire, s'établirent les gens de lettres et les écoles qu'ils dirigeoient. Il y avoit déjà quelque temps qu'elles avoient quitté le parvis Notre-Dame, où elles étoient renfermées, pour former plusieurs colonies à Saint-Victor, à Sainte-Geneviève. La réunion de ces écoles dispersées forma dès lors quatre facultés, où l'on enseignoit, outre les arts libéraux, la théologie, le droit et la médecine. Nous aurons occasion par la suite de faire connoître avec plus de détail cet établissement fameux, et son crédit prodigieux, dont il lui arriva plus d'une fois d'abuser. On ne verra pas sans quelque étonnement que l'Université fut pendant long-temps une espèce de puissance dans l'État, ayant à ses ordres une armée redoutable dans cette foule d'étudiants qui y accouroient de tous les coins de l'Europe, et, au moyen de cette jeunesse turbulente, se mêlant aux factions, et remplissant Paris de troubles auxquels l'autorité légitime fut souvent forcée de céder.

[Note 30: Toutes les villes des peuples qui habitoient le nord de l'Europe étoient chétives et grossièrement bâties; et les voyages de la Terre-Sainte leur firent voir, pour la première fois, de ces belles cités, dont jusque là ils n'avoient pas même l'idée. Les historiens latins sont frappés à la vue de la magnificence, des richesses, et de l'élégance dont l'empire d'Orient leur offroit le spectacle. «Ô que Constantinople est une belle et vaste cité! s'écrie Foulques de Chartres en la voyant pour la première fois. Combien de couvents elle renferme, et combien de palais bâtis avec un art admirable! on ne croiroit jamais combien elle abonde en toutes sortes de bonnes choses, en or, en argent, en étoffes de différentes espèces. À chaque heure, il arrive dans son port des vaisseaux chargés de toutes les choses nécessaires à l'usage de l'homme.» (FULCHER, _ap._ Bongars, _v._ 1, p. 386.) Guillaume, archevêque de Tyr, l'historien le plus éclairé de tous ceux qui ont écrit sur les croisades, dit que ce que les Occidentaux voyoient de l'élégance et de la splendeur de la cour de Constantinople étoit au-dessus de toutes les idées qu'ils auroient pu s'en former. Gonthier, moine français, qui écrivit une histoire de la conquête de Constantinople, Geoffroi de Villehardouin, gentilhomme d'un rang distingué, et accoutumé à toute la magnificence que l'on connoissoit en Occident, en parlent avec la même admiration. Ce dernier peint avec les couleurs les plus vives l'étonnement dont furent frappés ceux de ses soldats qui voyoient pour la première fois Constantinople: «Ils avoient peine à croire, dit-il, qu'il y eût une ville si belle et si riche dans le monde entier. Quand ils virent ses grandes murailles, ses hautes tours, ses riches palais et ses superbes églises, tout cela leur parut si grand, qu'ils n'auroient jamais pu se former une idée de cette ville impériale, s'ils ne l'eussent vue de leurs propres yeux.» (_Histoire de la Conquête de Constantinople_, p. 49.)]

[Note 31: _Voy._ pag. 31, première partie. Ces murs furent élevés pendant le voyage du roi à la Terre-Sainte, et aux dépens des bourgeois de Paris, comme ces mêmes bourgeois le représentèrent depuis à Louis XIII: cependant on les a toujours appelés _les murs du roi_. Les successeurs de Philippe les donnèrent aux prévôts des marchands et échevins; c'est-à-dire qu'ils leur en confièrent la garde, la visite et le soin de les réparer.]

[Note 32: Entre autres le clos de Sainte-Geneviève, celui de Saint-Étienne-des-Grès, le clos l'Évêque, une partie de la terre de Laas, etc.]

[Note 33: Le Louvre.]