Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 2/8)

Part 19

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Le choeur reçut alors la forme nouvelle qu'il a conservée jusqu'à nos jours. Cette décoration fut faite sur les dessins de M. Baccari, architecte: les piliers gothiques prirent une forme moderne; dans les masses qui sont au-dessus des arcades, il retailla des tables[318] enfoncées avec un caisson au milieu; au pourtour du choeur, au-dessous des croisées, régnoit une balustrade d'entrelacs, enrichie de fleurons, et dont les piédestaux étoient ornés de têtes de chérubins. On prit en même temps des mesures pour procurer un jour suffisant à toute l'église, en supprimant les rosettes gothiques et une grande partie des meneaux[319] des croisées: des vitraux neufs les remplacèrent. MM. Gois et Mouchi, sculpteurs du roi, ajoutèrent les statues de saint Vincent et de saint Germain à plusieurs autres sculptures modernes dont ce choeur alors fut décoré; il fut enceint d'une grille à hauteur d'appui, en fer poli et bronze doré, d'une très-belle exécution; enfin, rien ne fut négligé pour que cette restauration répondît à la dignité d'une des plus anciennes et des plus célèbres églises de Paris.

[Note 318: Nom qu'on donne, dans la décoration d'architecture, à une partie unie, simple, de diverses figures, et ordinairement carrée-longue.]

[Note 319: C'est ainsi qu'on nomme les montants et traverses de bois, de pierre ou de fer qui séparent les guichets d'une croisée.]

Elle possédoit des ornements plus précieux encore: plusieurs tableaux des plus grands maîtres de l'ancienne école françoise en décoroient la nef, dont le banc de l'oeuvre, exécuté sur les dessins de Perrault et Lebrun, passe pour le plus beau qu'il y ait à Paris. La plupart des artistes logés au Louvre, et paroissiens de cette église, s'étoient fait un honneur, dans le siècle dernier, d'y consacrer quelques-uns de leurs ouvrages. Enfin, ses murs et ses piliers étoient couverts des noms d'un grand nombre de personnages illustres par leurs talents ou par leurs vertus, dont elle contenoit les dépouilles mortelles, et ses chapelles offroient les tombeaux de plusieurs d'entre eux. La plupart de ces monuments ont été détruits ou dispersés; ces noms ont été effacés, et une nudité presque absolue a succédé à cette magnificence religieuse, dont il ne reste même presque aucun souvenir.

CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE SAINT-GERMAIN-L'AUXERROIS.

TABLEAUX.

Dans la chapelle de la Vierge, l'Assomption, par _Philippe de Champagne_.

Dans la chapelle de la paroisse, les tableaux de saint Vincent et de saint Germain, par le même.

Sur l'autel d'une autre chapelle qui est auprès de celle de la paroisse, un tableau de saint Jacques, par _Le Brun_.

Dans la chapelle des Agonisants, un tableau de Jouvenet dont le sujet est _l'Extrême-Onction_.

Dans la chapelle des Frères-Tailleurs, les disciples d'Emmaüs, par _Restout_.

Au-dessus des portes latérales des croisées, Jésus-Christ sur la montagne, et Jésus-Christ guérissant un possédé, par _Charles Coypel_.

Au-dessus de la chaire, qui étoit remarquable par la richesse de ses ornements, un tableau de _Boullongne_, représentant une des prédications de Jésus-Christ.

Dans la chapelle où s'assembloient les marguilliers, on voyoit un tableau qui y avoit été transporté d'une des croisées de l'église où il étoit placé auparavant. C'étoit une copie de la fameuse Cène de _Léonard de Vinci_[320].

[Note 320: On prétend que François Ier, vivement frappé des beautés de l'original peint à fresque dans le réfectoire des Dominicains de Milan, voulut le faire transporter en France, avec le mur sur lequel il étoit peint, mais qu'ayant reconnu l'impossibilité de l'exécution d'un tel projet, il en fit faire plusieurs copies, au nombre desquelles étoit celle-ci. Si le fait est vrai, on ne sauroit assez regretter ce morceau, d'autant plus précieux que l'original est dans un état de dégradation qui augmente tous les jours, et qu'on dit irréparable.]

Le tableau du maître-autel, par _Vien_.

TOMBEAUX ET SÉPULTURES.

Dans cette église avoient été inhumés:

Louis de Poncher, garde des sceaux, mort en 1521, et Roberte Le Gendre sa femme[321].

[Note 321: Le mausolée de ces deux personnages offre leurs figures en albâtre, étendues sur une tombe de marbre noir, les mains jointes et la tête appuyée sur un coussin; l'homme en habit de guerre, la femme vêtue suivant la mode du temps. Un lion est couché à leurs pieds. (Il avoit été déposé au musée des Petits-Augustins.)

Nous ne croyons pas qu'aucun historien de Paris ait parlé de ce monument, qui cependant est en ce genre l'un des plus remarquables de cette capitale. Il n'est point de sculpture moderne exécutée avec un sentiment plus délicat, un fini plus précieux, une plus grande vérité d'imitation. Les draperies, jetées avec toute l'élégance que pouvoit permettre un semblable costume, sont d'une souplesse qui le dispute aux ouvrages des plus grands maîtres du seizième siècle. On ignore l'auteur de ce chef-d'oeuvre qui nous retrace le style de Germain _Pilon_ dans son meilleur temps.

Le soubassement est couvert d'ornements d'une exécution très-soignée, et enrichi de cinq petites statues représentant la Vierge, des Saints, des Vertus caractérisées par leurs attributs. Ces divers morceaux paroissent sortir de la même main, et ne sont point indignes de ces deux excellentes figures.]

Jacques Dubois, médecin fameux, connu sous le nom de _Silvius_; mort en 1551.

François Picart, doyen de cette église et prédicateur célèbre, mort en 1556.

François Olivier, chancelier de France, mort en 1560.

François Olivier, seigneur de Fontenay, et abbé de Saint-Quentin de Beauvais, son petit-fils, mort en 1636.

Abraham Remi, professeur d'éloquence au collége de France, et l'un des meilleurs poètes latins de son temps, mort en 1646.

Nicolas Faret, l'un des quarante de l'Académie Françoise, mort en 1649.

Pierre Sanguin, médecin de Louis XIII, et Anne Akakia son épouse.

Charles Annibal Fabrot, professeur de droit, auteur de plusieurs ouvrages, mort en 1659.

Guy-Patin, professeur en médecine au collége royal, mort en 1672.

Claude Melan, graveur célèbre, mort en 1688.

Guillaume Samson, habile géographe, mort en 1703.

Au côté droit du choeur, sous l'enceinte et contre le mur, étoit une table de marbre sur laquelle on lisoit l'épitaphe de François de Kernevenoy, appelé par corruption de _Carnavalet_. C'étoit un des plus beaux caractères de son temps, et l'ornement de la cour de Henri II.

On lit ensuite dans d'autres chapelles les épitaphes d'Anne de Thou, fille aînée de Christophe de Thou, premier président du parlement de Paris; de Louis Revol, secrétaire d'état sous Henri III et Henri IV; de Claude Fauchet, premier président de la cour des monnoies, mort en 1603.

La famille de Pomponne de Bellièvre avoit aussi sa chapelle dans cette église. Le fameux chancelier de France, de ce nom, surnommé _le Nestor_ de son siècle, y fut enterré en 1607.

La famille des Phélippeaux de Pontchartrain avoit aussi sa sépulture à Saint-Germain depuis 1621.

Dans une chapelle, deux figures de marbre blanc sur une tombe de marbre noir, représentoient Étienne d'Aligre, chancelier de France, mort en 1635, et son fils Étienne d'Aligre, également chancelier de France, mort en 1677. (Rendu à la famille.)

Au premier pilier, vis-à-vis la chapelle du Saint-Sacrement, étoit fixée une table de marbre sur laquelle Le Brun avoit peint une femme mourante. Ce portrait étoit celui de mademoiselle Selincart, épouse d'Israël Silvestre, graveur célèbre du dix-septième siècle: tous deux ont été enterrés dans cette église[322].

[Note 322: Ce monument avoit été déposé au musée des Petits-Augustins.]

Plusieurs autres personnages qui se sont fait un nom dans les arts et dans les lettres avoient aussi leur sépulture à Saint-Germain-l'Auxerrois. On y lisoit les noms de Malherbe, le créateur de la poésie françoise; de madame Dacier et de son époux; du peintre Stella; de plusieurs sculpteurs célèbres, Sarrazin, Desjardins, Coyzevox, Warin; de Levau, premier architecte du roi; d'Orbay, autre architecte qui a bâti le dôme des Invalides. Dans le siècle dernier on y enterra Noël et Antoine Coypel, Santerre, tous les trois peintres distingués; Houasse, directeur de l'académie de Rome, etc., etc.

Le dernier personnage remarquable qui ait été inhumé dans cette église est le comte de Caylus, célèbre par son amour pour les arts et pour l'antiquité. En raison de ce goût et des travaux auxquels il s'étoit livré toute sa vie pour en pénétrer les obscurités, on lui avoit élevé un monument composé d'un cénotaphe antique en porphyre[323], lequel étoit surmonté de son buste. Il mourut en 1765.

[Note 323: Déposé dans le même musée.]

Dans cette église furent baptisés, en 1316, le petit roi Jean, premier fils de Louis Hutin et de Clémence d'Aragon, d'Anjou-Hongrie; en 1389, Isabelle de France, fille de Charles VI et d'Isabelle de Bavière; en 1573, Marie-Isabelle de France, fille de Charles IX et d'Élisabeth d'Autriche.

Si l'on considère en général le territoire de Saint-Germain-l'Auxerrois, soit dans son état primitif, soit dans les réductions qu'il a éprouvées, il se trouve qu'il a servi à l'érection de quatre collégiales, neuf paroisses et plusieurs hôpitaux; nous avons déjà eu l'occasion de parler de plusieurs de ces établissements, et nous ferons connoître les autres par la suite: il s'agit seulement de déterminer ici les bornes dans lesquelles cette paroisse étoit renfermée à la fin de la monarchie.

Sa figure formoit un carré long. Depuis l'extrémité des Tuileries, ses limites passoient par le milieu de la rivière jusqu'à la statue de Henri IV; revenoient ensuite, en suivant la moitié septentrionale du bas de la rivière, jusqu'au pont au Change, sur l'extrémité duquel elle possédoit jadis trois maisons dans la branche qui descendoit vers le Grand Châtelet. Cet édifice public, ses prisons et la rue Pierre-au-Poisson y étoient également compris.

Elle pénétroit ensuite dans la rue Saint-Denis, dont elle avoit tout le côté gauche jusqu'à la première ou la seconde maison en-deçà de la rue Courtalon, exclusivement. Les cinq ou six premières maisons à droite en entrant dans la rue de la Tabletterie[324], les trois ou quatre dernières de la rue des Fourreurs aussi à droite, tout ce qui est à gauche entre ces deux rues, lui appartenoit également. Il faut y ajouter l'extrémité de la rue des Déchargeurs, excepté ce qui fait le coin de celle de la Ferronnerie, et tout le côté gauche de la rue Saint-Honoré jusqu'à la boucherie des Quinze-Vingts.

[Note 324: On voit que cette paroisse s'étendoit jusque dans le quartier Sainte-Opportune, et même dans les rues environnantes de cette dernière église, dont les droits curiaux étoient extrêmement circonscrits. Elle n'avoit sous sa juridiction que trente à quarante maisons comprises dans les rues de la Tabletterie et des Fourreurs, de plus, les maisons du cloître et de la place, celles de la rue de l'Aiguillerie, quelques-unes au coin de la rue Saint-Denis, et la rue Courtalon.]

Dans cette boucherie, les étaux à gauche étoient de Saint-Germain; les limites, passant ensuite au milieu de la cour du marché dans sa longueur, renfermoient la grande écurie et ses cours, le Manége jusqu'à la grotte des Feuillants; elles suivoient ensuite les murs du reste du jardin des Tuileries et de l'Orangerie; puis, se repliant à la moitié du cul-de-sac de cette orangerie, se prolongeoient le long des fossés des Tuileries jusqu'à la rivière. Cette étendue contenoit deux cent cinquante arpents, soixante-deux perches carrées.

LE LOUVRE.

L'origine du Louvre se perd, comme celle de presque de tous les vieux édifices de Paris, dans l'obscurité de ses temps de barbarie.

Les historiens ne sont pas même d'accord sur la véritable étymologie de son nom. Les uns le font venir du nom propre d'un seigneur de _Louvres_, sur le terrain duquel le premier château fut bâti; d'autres des loups qui peuploient la forêt voisine[325]; quelques-uns du vieux mot françois _ouvre_, de manière qu'on aura dit _L'ouvre_ pour l'oeuvre, l'ouvrage par excellence. Enfin il en est un petit nombre, et ceux-ci nous semblent avancer l'opinion la plus vraisemblable, qui prétendent trouver la racine de ce nom dans le mot saxon _lower_, lequel signifie _château_.

[Note 325: Une partie de cette forêt subsistoit encore du temps de saint Louis, qui, au rapport des historiens, fit construire l'hôpital des Quinze-Vingts _in luco_ (dans le bois). Elle se confondoit alors avec la forêt de Saint-Germain-en-Laye.]

Si un diplôme, cité par Duboulay[326], est authentique, il faudroit croire que le Louvre existoit déjà du temps du roi Dagobert, c'est-à-dire vers le milieu du septième siècle. Mais, en supposant qu'on puisse donner à son origine cette haute antiquité, il faut croire en même temps, ou que ce n'étoit point une maison royale, ou qu'elle jouissoit alors de peu de renommée; car les historiens de la première dynastie n'en font aucune mention, tandis qu'ils parlent souvent de Vincennes, de Chelles, de Clichy, de Saint-Denis, de Nogent (ou Saint-Cloud), et de beaucoup d'autres maisons de plaisance[327] que nos rois avoient alors coutume de parcourir, et qu'ils habitoient plus volontiers que la ville.

[Note 326: Histoire de l'université de Paris.]

[Note 327: Ces domaines, dispersés dans le royaume, et au nombre de cent soixante (_Voy._ p. 81, 1re partie.), composoient le principal revenu de nos rois de la première et de la seconde race. Ce n'étoient point des maisons de plaisance avec de vastes jardins embellis par l'art; c'étoient de bonnes métairies, ordinairement au milieu des forêts. On y tenoit des haras; on y nourrissoit des boeufs, des vaches, des moutons, de la volaille. On vendoit au profit du roi les provisions qu'il n'avoit pas consommées. _Voy._ p. 677.]

Il n'existe point de preuves suffisantes pour faire adopter une origine aussi ancienne; mais ce seroit aussi la rapprocher beaucoup trop de nos temps modernes que de l'attribuer à Philippe-Auguste, comme l'a fait Duhaillan, suivi en cela par beaucoup d'autres historiens. Plusieurs actes concourent à prouver que le Louvre existoit dès la seconde race, et qu'à cette époque il étoit déjà une habitation royale. Il fut sans doute détruit par les Normands vers la fin de cette époque, et relevé avec tous les édifices environnants, dès les premiers temps de la domination des Capets. «Les rois y tinrent des chiens, des chevaux, des piqueurs et des équipages de chasse, dit Saint-Foix, mais ils ne faisoient qu'y passer et s'y rafraîchir; jamais ils n'y ont été à demeure.» Ces princes, comme nous l'avons déjà dit, habitoient le palais de la Cité, lorsqu'ils quittoient leurs maisons de plaisance pour revenir dans leur capitale.

L'erreur qui a fait regarder Philippe-Auguste comme le fondateur du Louvre, vient de ce qu'effectivement il en répara et augmenta les constructions. C'est lui qui y fit élever cette tour fameuse connue alors et long-temps après sous le nom de _Tour Neuve_. S'il eût fait bâtir le château en entier, Rigord, son historien, ou plutôt son panégyriste, Guillaume Le Breton et Jean de Saint-Victor n'eussent pas manqué d'en faire mention. Le nom même qui fut donné à la tour de Philippe-Auguste, prouve qu'il en existoit d'autres qui avoient été construites auparavant: en effet cette tour, que Rigord appelle _Neuve_, parce qu'il n'y avoit que dix ans qu'elle étoit bâtie lorsqu'il écrivoit[328], occupoit au milieu du Louvre la place d'une autre tour qui avoit aussi porté le même nom. Depuis on l'appela la _Grosse Tour_; la preuve en est dans un cartulaire de Saint-Denis-de-la-Chartre, qui contient des lettres de ce prince de l'an 1204, par lesquelles il donne 30 sous à cette église pour l'indemnité[329] du terrain sur lequel cette construction avoit été élevée. On y voit que la tour du Louvre, dite _Grossa Turris_, est située où étoit anciennement _Turris Nova_. Sous le règne de Louis-le-Jeune, on trouve des actes où ce château est nommé _Louvre_, sans qu'il soit indiqué si ce nom venoit de l'édifice lui-même, ou du territoire sur lequel on l'a voit bâti.

[Note 328: Duch., t. V, p. 63.]

[Note 329: On sait que l'évêque et le chapitre de Paris avoient aussi des droits sur une partie du terrain du Louvre. Dix-huit ans après, en 1222, ce même prince chargea la prévôté de Paris du paiement d'une rente de 20 liv. parisis à ce prélat et à son église, à cause des Halles, du Petit Châtelet et même de la plus grande partie du Louvre, bâtis dans leur seigneurie.]

La situation du Louvre, dans une plaine voisine et cependant entièrement détachée de Paris, présentoit le double avantage d'en faire une maison de plaisance pour nos rois, et une forteresse, qui pût à la fois défendre la ville et en contenir les habitants. Le genre de sa construction prouve que l'on avait eu l'un et l'autre but en le bâtissant; mais, dès Philippe-Auguste, cette capitale s'étoit tellement accrue que ce château étoit déjà environné de rues et de maisons. Cependant ce prince ne voulut point qu'il fût enfermé dans Paris lorsqu'il fit faire de nouvelles murailles: le Louvre eut une enceinte particulière, et hors de la ville.

Dans la description de cet ancien monument, nous suivrons principalement Sauval, qui se montre ici plus exact que partout ailleurs, quoique, dans plusieurs endroits, il ait confondu la forme de l'édifice avec l'enceinte dont il étoit environné.

Le plan du Louvre étoit un parallélogramme, et s'étendoit en longueur depuis la rivière jusqu'à la rue de Beauvais, et en largeur depuis la rue Froi-Manteau jusqu'à celle d'_Autriche_, aujourd'hui rue de l'Oratoire. Le terrain qu'il occupoit avoit soixante et une toises trois quarts de longueur, sur cinquante-huit toises et demie de largeur. Il consistoit en plusieurs corps-de-logis d'une architecture si simple et si grossière, que la façade ressembloit à quatre pans de murailles percés de croisées longues et étroites, où le jour pouvoit à peine pénétrer, et placés au hasard les uns sur les autres. Ce château d'ailleurs étoit fortifié, flanqué d'un grand nombre de tours, et environné de fossés larges et profonds. Au centre de ce carré long étoit la grande cour, qui avoit trente-quatre toises et demie de longueur, sur trente-deux toises et cinq pieds de largeur. Au milieu s'élevoit la grosse tour dont nous venons de parler.

Les corps-de-logis étoient à deux étages sous Philippe-Auguste; ils furent rehaussés sous Charles V de cinq à six toises, et couronnés de terrasses. Outre la grande cour, on comptoit dans le Louvre plusieurs basses-cours qui empruntoient leurs noms des lieux dont elles étoient voisines: ainsi, l'une se nommoit la basse-cour du côté de Saint-Thomas; une autre, la basse-cour vers la rivière; il y avoit la basse-cour du côté de l'hôtel de Bourbon; la basse-cour du côté de la rue d'Autriche, etc.

Les tours étoient nombreuses, mais répandues autour du bâtiment sans aucune symétrie entre elles, excepté aux angles et aux portaux[330]. Ces dernières, qui ne s'élevoient que jusqu'au comble, se terminoient en terrasses ou plates-formes. Celles des angles, beaucoup plus hautes que les autres, étoient couvertes d'ardoises, et terminées par des girouettes peintes et rehaussées des armes de France. Chacune de ces tours avoit son nom et son capitaine particulier, lequel dépendoit du gouverneur général du château.

[Note 330: Ici Sauval dit que les tours _des portaux ne s'élevoient que jusqu'au premier étage_. Il confond évidemment les tours de l'enceinte avec celles qui flanquoient le corps-de-logis; et il suffit de jeter les yeux sur la gravure que nous en donnons pour s'en convaincre. _Voy._ pl. 37.

On voyoit autrefois dans la sacristie de l'abbaye Saint-Germain-des-Prés un ancien tableau qui paroissoit avoir été peint au commencement du quinzième siècle. Il représente un saint abbé de ce monastère, nommé Guillaume, à genoux, et soutenant un Christ détaché de la croix; à l'article où nous parlerons de cette célèbre abbaye, nous aurons occasion de revenir sur ce tableau, extrêmement curieux sous plusieurs rapports, mais principalement par la composition du fond sur lequel se détachent les figures. Ce fond représente l'abbaye au milieu de ses prés, environnée de tours rondes, de hautes murailles et de fossés profonds. Le Louvre, avec ses grosses tours, y paroît aussi de l'autre côté de la rivière, tel qu'il avoit été construit par Philippe-Auguste. À côté est le Petit-Bourbon, dont a pu voir encore des débris dans le siècle dernier; et plus loin, la butte Montmartre avec le monastère de religieuses que la reine Adélaïde de Savoie y avoit fait bâtir. C'est d'après ce tableau, seul monument qui nous ait laissé une représentation de ces édifices, que cette gravure a été fidèlement copiée. (Il avoit été déposé au musée des Petits-Augustins.)]

Les plus connues de ces tours sont la grosse tour du Louvre, la tour de la Librairie, la tour de l'Horloge, les tours au Fer-à-Cheval, la tour de l'Artillerie, la tour de Windal, la tour de l'Écluse, la tour de l'Armoirie, la tour de la Fauconnerie, la tour de la Taillerie, la tour de la Grande-Chapelle, la tour neuve du pont des Tuileries, etc. Les noms de ces tours s'entendent facilement d'eux-mêmes, excepté le nom de celle de Windal, dont on ignore l'origine.

La tour du Louvre, d'où relevoient encore dans les derniers temps les grands fiefs et les grandes seigneuries du royaume[331], a été nommée par les historiens, tantôt la tour _Neuve_, tantôt la Forteresse du _Louvre_; puis la tour de _Paris_, la tour _Ferrand_, la _grosse_ tour du Louvre. Cette tour étoit ronde et semblable à celles de la Conciergerie du Palais; elle avoit huit toises de diamètre et seize de hauteur; l'épaisseur de la maçonnerie étoit de douze pieds dans le haut, et de treize vers la base; on y comptoit plusieurs étages, percés chacun dans leur pourtour de huit croisées à montant et traverses de pierre, de quatre pieds dans toutes les dimensions. On montoit à cette tour par un escalier que fermoit une porte de fer; et l'on y arrivoit par un pont-levis[332] et un pont de pierre d'une seule arche, au moyen desquels on franchissoit un fossé large et profond dont elle étoit environnée. Une galerie aussi de pierre, qui aboutissoit au grand escalier, lui servoit de communication avec le château: elle se trouvoit ainsi isolée du reste de la cour. Dans l'intérieur étoient une chapelle, un puits et plusieurs chambres voûtées.