Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 2/8)
Part 17
[Note 283: «Il est toujours aisé, dit le P. Daniel, de faire le procès à ceux qui ont administré les finances, soit parce qu'il est rare de se modérer dans un tel poste, soit parce que, dans un pareil maniement, il est moralement impossible de rendre compte de tout.»]
(1315) La ville de Paris donna à ce prince une preuve de son dévouement et de sa fidélité, en répondant sur-le-champ à la demande qu'il lui fit d'un secours dans la guerre de Flandre, commencée sous le règne précédent. Elle s'obligea à lui fournir, à ses dépens, 400 cavaliers et 2,000 fantassins. Cette guerre, qui se continuoit toujours sans succès, épuisoit la nation. Sous ce prétexte on accabla le peuple d'impôts; on vendit les offices de judicature; on leva des décimes sur le clergé; on alla jusqu'à forcer les serfs, dont le roi avoit encore un grand nombre dans ses domaines, à racheter leur liberté au prix des effets mobiliers, dont on leur permettoit, dans ce temps-là, de disposer[284].
[Note 284: Ceci va paroître bien extraordinaire, bien prodigieux, bien incroyable à nos grands prédicateurs de liberté, aux philanthropes ennemis de la féodalité, qui versent encore tous les jours des larmes si amères sur le joug de fer dont elle accabloit l'humanité, dans ces temps d'une aussi effroyable tyrannie; mais il n'en est pas moins vrai que le plus grand nombre des serfs préféra _son argent_ à la liberté qui lui étoit _si peu libéralement_ offerte. «Attendu, est-il dit, dans les lettres du roi, que plusieurs, par _mauvais conseil_ ou faute de _bons avis_, ne connoissent pas _la grandeur_ du bienfait qui leur est accordé, nous ordonnons à nos officiers de les taxer si _suffisamment_ et si _grandement_, comme leur condition et leurs _richesses_ pourront bonnement le souffrir.» (Spicil., t. III, p. 707.) Ceci prouve tout à la fois et que les serfs se soucioient peu d'être libres, et qu'ils étoient _riches_; ce qui devroit cependant ne pas sembler si malheureux à nos philosophes et à nos libéraux: car tout en estimant la liberté, on sait qu'ils ne méprisent point les richesses.]
Cette même année, la France entière fut désolée par une horrible famine dont Paris se ressentit autant qu'aucun autre endroit du royaume. On y vendoit le setier de blé cinquante sols (environ 48 fr. de notre monnoie), et les pauvres, disent les chroniques du temps, exténués par la faim, tomboient morts au milieu des rues, sans qu'on leur portât aucun secours. L'avidité des boulangers accrut encore le mal. Convaincus d'avoir mêlé au pain qu'ils fabriquoient des matières nuisibles, pour le rendre plus pesant, ils furent arrêtés, dépouillés de leurs biens, exposés sur des roues aux insultes de la populace, et bannis à perpétuité du royaume.
(1316) Louis-le-Hutin mourut après avoir régné un peu moins de deux ans. Ce roi est le premier qui ait fait du Louvre sa demeure habituelle; tous ses prédécesseurs habitoient de préférence le palais de la Cité. L'établissement du parlement dans cette dernière maison royale fut, dit-on, la cause de ce changement.
Cette fidélité de la ville de Paris envers ses rois, à laquelle nous verrons bientôt succéder toutes les fureurs des factions et de la révolte, éclata encore à l'avénement de Philippe-le-Long. La reine, épouse de Louis X, étoit enceinte lorsqu'il mourut; et jusqu'à son accouchement, Philippe, héritier présomptif de la couronne, avoit en même temps un droit incontestable à la régence du royaume. Le comte de Valois, profitant de ce qu'il étoit absent de Paris au moment de la mort du roi, essaya de se créer un parti, et de lui disputer le gouvernement de l'État; mais la bourgeoisie, reconnoissant la légitimité des droits de Philippe, prit les armés, et chassa du Louvre les soldats du comte, qui déjà s'en étoient emparés. La mort du jeune prince, dont la reine accoucha peu de temps après, fit naître encore de nouvelles contestations pour la succession au trône, et Eudes de Bourgogne, oncle de Jeanne, fille de Louis-le-Hutin, prétendit que sa nièce devoit en être héritière. L'affaire, après avoir été long-temps agitée, fut décidée en faveur de Philippe, dans une assemblée mémorable qu'il convoqua lui-même à Paris, et où se trouvèrent les princes du sang, les prélats, la noblesse du royaume et les principaux bourgeois de la ville[285].
[Note 285: «C'est pour la première fois, dit le président Hénault, qu'il est fait mention de la loi salique, qui ne permettoit pas que les femmes héritassent de la couronne de France.» C'est encore là une de ces opinions erronées de nos historiens modernes, que nous aurons occasion d'examiner et de réduire à sa juste valeur. Ce n'étoit point uniquement par la loi salique, mais par toutes les anciennes lois et coutumes des Francs, que les femmes étoient exclues de la succession au trône; et nous dirons pourquoi.]
(1318) On vit encore recommencer l'interminable querelle de l'université avec l'abbaye Saint-Germain; et les droits que cette abbaye réclamoit sur le _Pré-aux-Clercs_, et que les écoliers lui contestoient, étoient toujours la cause de ces débats souvent ensanglantés. Pour en détruire entièrement la source, le roi jugea à propos de se saisir lui-même de la justice que les religieux prétendoient avoir sur ce pré. Du reste, il fut fait une dernière transaction entre les parties contendantes, dans laquelle l'université eut tout l'avantage, comme il arrivoit assez ordinairement[286].
[Note 286: Pour cimenter cette paix, les religieux cédèrent à l'université le patronage des cures de Saint-André-des-Arcs et de Saint-Côme, et payèrent en outre tous les arrérages d'une rente qu'ils lui devoient en vertu d'une transaction faite antérieurement entre les deux parties. Ils convinrent en outre de faire murer la porte qui donnoit sur le Pré-aux-Clercs, lequel devint, depuis ce moment, une promenade publique commune aux écoliers et aux habitants de Paris.]
(1320) Un désordre plus grand fut celui que causèrent les nouveaux _Pastoureaux_. Ils s'étoient formés de même que les premiers, sur la nouvelle qui s'étoit répandue d'une croisade que projetoit le roi, et qui n'eut point son exécution. C'étoient également des bergers, et autres gens de la campagne, qui se rassemblèrent sous la conduite de deux misérables[287], non moins vils que le Hongrois Job. Leur troupe, d'abord peu nombreuse, et qui observoit un certain ordre dans sa marche, ne tarda point à se grossir de tous les brigands et vagabonds qu'ils rencontrèrent sur leur route; et, chose étonnante, le roi, comme si la mémoire de ce qui s'étoit passé sous saint Louis eût été entièrement effacée, favorisa un moment cet étrange rassemblement. Mais les excès auxquels ils ne tardèrent point à se livrer, sous l'influence de tant de scélérats qu'ils s'étoient associés, l'eurent bientôt désabusé. Leur audace fut telle, qu'ils vinrent jusque dans Paris arracher des prisons de Saint-Martin-des-Champs et du Châtelet quelques-uns des leurs qu'on y avoit enfermés. Puis, ayant traversé la ville, ils se rangèrent en bataille dans le Pré-aux-Clercs, et là leur nombre et leur résolution étonnèrent tellement les Parisiens, qu'on leur laissa les passages libres: ils se répandirent ensuite dans les provinces, laissant partout des traces de leurs pillages et de leurs violences, ne faisant surtout aucun quartier aux juifs, auxquels ils avoient juré une guerre d'extermination. Ce ne fut que dans les provinces du midi où ils pénétrèrent sans obstacle, que l'on parvint peu à peu à les dissiper.
[Note 287: C'étoient deux mauvais prêtres, l'un déposé de sa cure pour ses crimes, l'autre moine apostat de l'ordre de Saint-Benoît. Ces hommes qui les suivoient étoient des serfs affranchis; et il est remarquable que rien de pareil n'étoit arrivé avant ces affranchissements; ce qui semble justifier l'opinion émise dans l'ordonnance du connétable Duguesclin. (_Voyez_ p. 708.)]
Cet événement fut suivi de la conspiration dite _des lépreux_, lesquels étoient en très-grand nombre dans le royaume. On les accusoit d'empoisonner les puits et les fontaines, d'après les suggestions des juifs, qui eux-mêmes étoient, dit-on, gagnés par les musulmans. Plusieurs, qui s'avouèrent coupables, furent brûlés vifs, et l'on chassa de nouveau les juifs du royaume.
Le roi mourut peu de temps après. Ce fut un prince ami de la justice, et qui publia une foule de sages ordonnances[288]. Un prévôt de Paris, nommé Henri Capetal, commit, sous son règne, un des crimes les plus atroces dont l'histoire fasse mention. Il y avoit dans les prisons de la ville un homme fort riche, lequel avoit été convaincu d'assassinat, et comme tel, condamné au dernier supplice. Il offrit à Capetal une somme considérable, s'il vouloit le sauver: celui-ci, ébloui par l'éclat de l'or, eut l'incroyable barbarie de faire mettre à sa place un prisonnier innocent, mais pauvre, qui subit le supplice destiné à ce coupable. Le roi, instruit de cette horrible prévarication, voulut que le prévôt fût puni sur-le-champ. Il fut jugé par le parlement, et condamné à être pendu[289].
[Note 288: Il songeoit, quand il mourut, à établir partout un même poids et une même mesure, et à faire en sorte que, dans toute la France, on se servît de la même monnoie. Louis XI eut depuis la même pensée.
Ordonnance faite à Saint-Germain, de laquelle, dit du Tillet, est tirée la maxime reçue «qu'en fait de justice on n'a égard à lettres missives; ordonnance sainte de nos rois, pour se garder de surprise en cet endroit, qui est leur principale charge.» Autre ordonnance qui règle que les confiscations seront employées à acquitter les rentes à vie ou perpétuelles; autre qui réunit au domaine les terres que le roi possédoit avant son avénement à la couronne; autre qui défend aux maîtres du parlement, présidents ou autres, d'interrompre _les besongnes du parlement_; autre au sujet de la discipline de cette compagnie; autre concernant le gouvernement de son palais, dans laquelle le roi déclare qu'il n'entendra aucune affaire avant d'avoir assisté, tous les jours, au saint sacrifice de la messe.]
[Note 289: Hugues de Cuisy, troisième successeur de Capetal, fut également pendu dans l'hôtel de Nesle sous Philippe de Valois, pour prévarications dans l'exercice de sa charge. Ces deux exécutions diminuèrent beaucoup la considération dont jouissoit la place de prévôt de Paris.]
La fondation de Saint-Jacques-de-l'Hôpital doit être rapportée à ce temps-là. On vit aussi s'élever plusieurs nouveaux colléges, le collége de Narbonne, le collége de Lisieux, celui de Cornouailles.
(1322) Le règne de Charles-le-Bel est un des moins féconds en événements que nous offre cette époque. On continua à fonder des colléges[290]. Ce genre de fondations, si multiplié au commencement du quatorzième siècle, prouve le goût qu'on avoit pour la science, et les efforts que faisoit la nation pour sortir des ténèbres où elle avoit été si long-temps plongée. Toutefois la révolution qui devoit y faire naître et y développer le goût des bonnes lettres fut très-tardive, et jusqu'à la fin du seizième siècle sa langue resta imparfaite et barbare. Nous attendons encore la révolution plus heureuse qui doit introduire dans ses écoles la véritable philosophie.
[Note 290: Le collége du Plessis et celui des Écossais.]
Le couvent des Haudriettes fut fondé à cette époque.
(1328) Charles mourut après un règne de six ans[291]. Il étoit le dernier des trois fils de Philippe-le-Bel. Ces trois princes, qui sembloient promettre à ce roi une nombreuse postérité, disparurent en moins de quatorze ans, sans laisser d'enfants; et la couronne passa à Philippe de Valois leur cousin germain.
[Note 291: Ce prince fut sévère justicier. Sous son règne, il se fit une recherche très-rigoureuse des financiers, presque tous Lombards et Italiens, que l'on accusoit des usures les plus criantes: leurs biens furent confisqués, et on les renvoya dans leur pays, aussi pauvres qu'ils en étoient venus. Gérard Laguerre, receveur général des revenus de la couronne, accusé de malversation, mourut à la question, sans avoir fait l'aveu du crime qu'on lui imputoit; mais il est probable qu'on en avoit acquis des preuves suffisantes, car son corps n'en fut pas moins traîné par les rues et attaché au gibet de Paris.]
Le règne de Philippe de Valois et celui de Jean son fils offrent une des époques les plus désastreuses de la monarchie. Les batailles de Créci et de Poitiers furent livrées sous ces deux princes: par la première, la France fut ouverte aux Anglais et aux Flamands, et la seconde, plus funeste encore, fit naître dans Paris un esprit de désordre et d'anarchie, qui, pendant près d'un siècle, ne s'assoupit quelques moments que pour se rallumer avec plus de fureur. Ces temps malheureux, qui commencèrent à la régence du dauphin, depuis Charles V, formeront, jusqu'au règne mémorable de Charles VII, une troisième époque, dont la place se trouve marquée dans la suite de cet ouvrage.
Voici d'ailleurs les événements les plus remarquables qui se passèrent à Paris jusqu'à la prison du roi Jean. On fonda de nouveaux colléges, et en plus grand nombre encore que sous les règnes précédents[292]. (1329) On vit s'élever plusieurs églises et monastères nouveaux: le Saint-Sépulcre, Saint-Julien-des-Ménestriers, l'église Saint-Yves, les Célestins. Une croisade nouvelle fut encore prêchée à Paris; et ce fut dans le Pré-aux-Clercs que l'archidiacre de Rouen y fit, au nom du pape, un appel au roi de France et à tous les habitants de cette ville. Philippe y prit la croix avec le patriarche de Jérusalem, sans que cette cérémonie eût la moindre suite: on étoit alors entièrement dégoûté de ces expéditions lointaines. Les juges clercs et les laïques renouvelèrent, sous ce prince, les contestations qui avoient pris naissance entre eux dès le règne de Philippe-Auguste, et qui s'étoient continuées sous saint Louis. Dans le jugement qui fut rendu à ce sujet, on vit que le roi, tout en penchant pour les accusateurs, craignoit de blesser le clergé, et n'osa prononcer contre lui; il n'y eut donc rien de décidé sur cette affaire, et les deux parties conservèrent l'une contre l'autre la même animosité. Quelque temps après les évêques se réunirent à Paris dans un concile, dans lequel il fut arrêté que tout juge laïque qui retiendroit un clerc en prison, malgré les demandes des juges ecclésiastiques, seroit excommunié; mais en même temps, et par ce sentiment de justice dont l'Église fut toujours animée, ils firent plusieurs réglements dont le but étoit d'établir, dans leurs diocèses, des réformes qu'ils crurent nécessaires pour justifier une décision qui tendoit à leur donner une si grande autorité.
[Note 292: Les colléges de Marmoutier, d'Arras, des Lombards, de Tours, de Lisieux, de Bourgogne, d'Autun, de l'_Ave-Maria_, le collége Mignon, ceux de Saint-Michel, de Cambrai, de Boncours, de Justice, des Allemands et de Tournai.]
(1333) Cette année, il s'éleva une dispute nouvelle entre l'université et l'évêque de Paris, à qui cette compagnie contestoit le droit de juger les clercs étudiant dans ses écoles. Elle l'accusoit de violer ses priviléges, qu'il devoit soutenir, étant lui-même docteur en droit. Il fallut encore que le pape se mêlât de cette affaire, et nommât des cardinaux pour en connoître. Tel étoit le crédit extraordinaire de l'université, que l'évêque ne put l'emporter sur elle, et que la paix ne fut rétablie qu'au moyen d'un jugement qui prononçoit entre les deux parties une sorte de compensation.
Célèbre tournoi à Paris en 1344, à l'occasion des noces de Philippe, second fils du roi. Ce fut au milieu de cette fête que furent arrêtés Olivier de Clisson et plusieurs autres seigneurs bretons qui venoient de signer un traité secret avec le roi d'Angleterre. Philippe les fait décapiter[293] sans aucune formalité, et cette exécution violente, bien qu'exercée sur des traîtres, est une des causes de tous les malheurs de ce règne et du suivant. L'ennemi acharné de Philippe, Édouard III, que l'on trouve mêlé à toutes les guerres intestines qui, sous ce règne, désolèrent la France, arme de nouveau et s'avance sans obstacle jusque sous les murs de Paris. Il en dévaste les environs, brûle Saint-Germain-en-Laye, Nanterre, Ruel, Saint-Cloud, Neuilly, la tour de Montjoie, et se retire dans le Beauvoisis, tandis que Philippe, trompé par de faux avis, l'attendoit dans les environs d'Antony à la tête de son armée. Cette même année, le roi perd la bataille de Créci; une peste générale dépeuple son royaume[294]. Dans des circonstances si fâcheuses, il demande à la ville un secours qu'elle lui accorde[295]; (1350) mais il meurt sans en rien recueillir, et laisse à son fils Jean un royaume désolé à l'intérieur par une maladie contagieuse, et menacé au dehors par un ennemi actif et ambitieux.
[Note 293: Nos rois commençoient à user de ce droit suprême sur les grands vassaux; et peu de temps après Jean fit décapiter, dans l'hôtel de Nesle, le comte d'Eu et de Guines, connétable de France, accusé et convaincu de haute trahison; mais, dans cette dernière exécution, du moins les formalités nécessaires furent remplies.]
[Note 294: Il y avoit déjà eu plusieurs maladies contagieuses à Paris sous les règnes précédents; mais celle-ci, qui désola en même temps toute la France, fut la plus terrible qui eût encore exercé ses ravages dans cette capitale. Elle enleva plusieurs personnes de la famille royale: Jeanne de Navarre, fille de Louis X; Bonne de Luxembourg, femme du duc de Normandie; la reine Jeanne de Bourgogne, femme de Philippe de Valois. Il mouroit à l'Hôtel-Dieu jusqu'à cinq cents personnes par jour; on renouvela par trois fois la communauté des soeurs qui servoient les malades, et qui périrent toutes victimes de leur zèle. Des quartiers entiers devinrent déserts; et le cimetière des Innocents se trouva tellement comblé de cadavres, qu'on se vit forcé de le fermer, et d'en bénir un autre hors de la ville.]
[Note 295: C'étoit une imposition sur diverses marchandises; mais le roi reconnut que cet octroi étoit gratuit de la part de la ville, et ne portoit aucun préjudice à ses priviléges et franchises.]
Nul prince, dit le président Hénault, n'a si souvent assemblé les États généraux et particuliers des provinces que le roi Jean. Il en assembla tous les ans jusqu'à la bataille de Poitiers. Une suspension d'armes convenue avec les Anglois étoit sur le point d'expirer. Les trois ordres furent convoqués à Paris pour y délibérer sur les subsides nécessaires dans une circonstance aussi importante. Peu de temps après le roi entra en campagne et donna la bataille de Poitiers (1356), où il perdit toute son armée et fut fait prisonnier avec les principaux seigneurs de son royaume. Après ce revers fameux, Paris devint le théâtre de troubles qui furent sur le point de renverser la monarchie: leur peinture formera la quatrième époque de ce précis historique, et nous reviendrons en même temps sur les principaux événements de ces derniers règnes, sur lesquels nous venons de passer si rapidement.
On a vu que, sous Louis IX, les moeurs étoient très-mauvaises, et que leur corruption fut plus forte que tous les réglements de ce saint roi. Il ne paroît pas qu'elles aient été moins corrompues sous ses successeurs. Les François étoient alors ignorants et passionnés; et la violence de leurs passions rendant leur piété superstitieuse, leur faisoit voir dans des pratiques de dévotion, toutes extérieures et souvent minutieuses, une expiation suffisante de tous les crimes qu'ils pouvoient commettre. Plus éclairés par la suite, leurs moeurs devinrent meilleures, parce qu'ils comprirent mieux le véritable esprit de la religion, et chez des peuples encore enfants, une telle révolution peut s'opérer promptement et facilement. Elle est plus difficile au milieu d'un peuple corrompu, comme nous le sommes maintenant, par l'excès d'un faux savoir, et par les raffinements d'une police que l'on considère follement comme le dernier degré de la civilisation.
Malgré tous les efforts que fit le grand monarque que nous venons de nommer, pour établir l'ordre et la police dans Paris, l'autorité royale y étoit encore trop contestée pour qu'ils pussent avoir des effets bien durables. On sait les désordres continuels auxquels s'y livroient les écoliers, et ceux plus grands encore qu'y commirent les derniers Pastoureaux. Sous Philippe-le-Bel, les violences qui s'y renouveloient chaque jour étoient telles, que le parlement se vit contraint de publier une ordonnance qui y défendoit le port d'armes, sous peine de prison. Le roi Jean, pendant les premiers temps de son règne, s'occupa aussi beaucoup de la police, et fit plusieurs réglements utiles, surtout relativement aux mendiants qui abondoient dans cette grande ville, et dont la plupart se livroient au brigandage lorsqu'on leur refusoit l'aumône. Il en publia aussi de relatifs à la propreté des rues[296].
[Note 296: Il fit défendre de nourrir des pourceaux dans l'enceinte de la ville, sous peine de dix sous d'amende pour chaque pourceau, et permit au premier qui les rencontreroit de les tuer. Il étoit aussi défendu de balayer les rues dans les grandes pluies, pour ne pas charger la rivière des immondices, qui devoient être emportées dans des tombereaux.]
On voit tous ces princes, jusqu'à Charles V, apporter la plus grande attention à tenir chacun dans son état. La cavalerie et les pleines armes étoient réservées à la noblesse; et les roturiers, même les plus distingués, n'étoient admis que dans l'infanterie. Le règne de ce dernier roi, qui fut l'époque la plus florissante de la chevalerie, maintint sévèrement cet antique usage; et jusqu'à Louis XII, on ne voit point qu'il ait été altéré. Sous ce monarque tous les gendarmes étoient gentilshommes, et beaucoup d'entre eux grands seigneurs: la confusion ne se mit dans les armées que sous Henri II.
On promulgua sous Philippe-le-Bel une loi somptuaire qui fixoit les dépenses de la table et des habits: elle régloit le souper à deux mets et un potage au lard, et le dîner à un seul mets et entremets. On ne servoit que trois plats sur la table de nos rois; leur meilleur vin étoit celui d'Orléans. Louis-le-Jeune en faisoit des largesses: Henri Ier en avoit toujours à la guerre, et lui attribuoit la vertu d'exciter aux grands exploits[297].
[Note 297: Saint-Foix.]
Il falloit être duc, comte ou baron, et avoir _six mille livres de terre_, pour donner à sa femme quatre robes par an. «Nulle demoiselle, si elle n'est châtelaine ou dame de deux mille livres de terre, n'en aura qu'une.» Le prix qu'on permettoit de mettre aux étoffes étoit depuis dix sous jusqu'à vingt, l'aune de Paris; et les dames de la première qualité avoient seules le droit de la payer jusqu'à trente sous. Enfin, pour mettre de la différence dans les états, il étoit ordonné que nulle bourgeoise n'auroit de char et ne se feroit conduire le soir avec un flambeau[298].
[Note 298: _Ibid._]