Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 2/8)

Part 16

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(1254) Enfin le roi revint, et sa main vigoureuse acheva bientôt de rétablir le calme que son absence avoit un peu troublé. Tandis que l'on travailloit, par son ordre et pour le royaume entier, à ce recueil fameux connu sous le nom d'_Établissements de saint Louis_[268], dans lequel on vit ce génie, si supérieur à son siècle, lutter contre la barbarie des moeurs, l'absurdité des lois et des usages, et parvenir, sinon à détruire entièrement, du moins à diminuer sensiblement les abus monstrueux qu'une longue anarchie avoit fait naître, et que le pouvoir foible et chancelant des premiers rois de sa race n'avoit pu empêcher de s'établir, et pour ainsi dire, de s'enraciner. Il faisoit en même temps, pour les villes de son domaine et particulièrement pour Paris, d'utiles réglements, dont l'exécution n'éprouvoit point les obstacles que lui suscitoient ailleurs les barons intéressés au maintien des abus qui faisoient toute leur puissance[269]. Il abolit la vénalité des charges de judicature, proscrivit les cabarets et autres lieux de débauche, punit sévèrement les blasphémateurs. Dans son horreur pour le vice, il avoit même formé le projet de chasser entièrement les femmes de mauvaise vie de cette capitale; mais la corruption des moeurs y étoit si générale, qu'il se vit forcé de modérer la rigueur de l'édit qu'il avoit porté contre elles, et de tolérer un mal qu'on ne pouvoit détruire sans s'exposer à des maux plus grands encore. Toutefois la police sévère à laquelle il les soumit diminua du moins le scandale de leurs prostitutions[270]. Il avoit pareillement résolu de chasser entièrement les juifs de ses États; mais il revint au conseil plus salutaire d'essayer de les convertir; et, pour y parvenir, il se montra, dans les ordonnances qu'il rendit contre ceux qui persistèrent dans leur croyance, plus sévère qu'aucun de ses prédécesseurs[271]. Il veilloit en même temps à la sûreté de la ville, en forçant les bourgeois à faire le guet conjointement avec une troupe de soldats[272], entretenue à ses propres dépens. Le prévôt de Paris[273] tenoit la main à ce que ce service fût fait régulièrement, et les habitants qui dépendoient de la seigneurie de l'évêque y furent soumis comme les autres.

[Note 268: _Il les fit publier l'an de grâce 1270, avant qu'il allât à Tunis, dans toutes les cours laies du royaume et de la prévôté de France._ Ce recueil, précieux monument de son zèle pour la tranquillité et le bonheur de ses sujets, contient 208 articles. C'est proprement un nouveau code composé de lois romaines, de canons des conciles, de décrétales ou épîtres des papes, de différentes coutumes de la monarchie, et d'ordonnances de nos rois. Il prescrivoit des formes pour les actions réelles ou personnelles, substituoit les preuves par témoins aux combats judiciaires, régloit les juridictions, établissoit des lois pour les fiefs, les donations, les successions, les partages, les affranchissements, des punitions pour les divers crimes, etc., etc.; enfin embrassoit presque toute la jurisprudence françoise telle qu'elle étoit alors. Toutefois, et déjà nous en avons fait la remarque, ces _établissements_ n'eurent cours dans la France entière que parce que c'étoient des _coutumes générales_, dont plusieurs sans doute étoient tombées en désuétude, mais qui toutes étoient anciennes et avoient eu force de lois par le consentement des assemblées de la nation. (_Voy._ p. 174, 1re partie.)]

[Note 269: On sait qu'il se plaisoit à rendre lui-même la justice à ses sujets, et qu'en été il établissoit son tribunal, ou sous les arbres du bois de Vincennes, ou dans le jardin de son palais de la Cité. «Tableau touchant de nos antiques moeurs, dit avec raison l'auteur du Tableau du règne de saint Louis (_Collect. des Mém. relat. à l'hist. de France._, t. II, p. 124), dont la poésie et l'éloquence se sont emparées, pour en proposer l'exemple aux siècles modernes, sans réfléchir que c'étoit à titre du _seigneur féodal_, que Louis jugeoit ses sujets, et que la constitution des monarchies actuelles, entièrement différente, rend plus ou moins, dans toute l'Europe, la justice indépendante du pouvoir suprême.» La poésie et l'éloquence de nos temps modernes se sont emparées de bien d'autres choses, qu'elles ont également dénaturées et niaisement consacrées.]

[Note 270: Il ordonna que toutes les femmes _folles de leurs corps_ seroient chassées des maisons particulières, et défendit à ses sujets de leur louer aucune habitation où elles pussent faire leur infâme commerce. Alors on donna un nom odieux aux endroits où elles furent obligées de se retirer: c'étoient de petites loges, dans lesquelles il leur étoit défendu de passer la nuit, afin qu'un reste de pudeur pût contenir les hommes, forcés, pour y entrer, de braver le grand jour et tous les regards. Ces loges furent appelées _bords_ ou _bordels_, du mot saxon _bord_, qui signifie _petite loge_; et c'est par erreur qu'on a cru trouver cette étymologie dans la situation de ces maisons au bord de l'eau. Les broderies, les boutonnières d'argent et autres ornements furent interdits à ces femmes perdues; on les empêcha même de mettre leurs loges dans les grandes rues, et on les contraignit de se retirer dans les rues de l'Abreuvoir, des Boucheries, de Froi-Manteau; dans celles de Glatigny, Chapon, Champ-Fleury, etc.]

[Note 271: Entre autres mesures rigoureuses, il ordonna que, pour les distinguer des chrétiens, ils seroient tenus de faire coudre sur leur robe, devant et derrière, une pièce de feutre d'une palme de diamètre. Cette marque fut appelée _rouelle_; et lorsqu'on trouvoit un juif qui ne l'avoit pas, sa robe étoit confisquée, et il étoit condamné à dix livres d'amende. Philippe-le-Hardi rendit contre eux, dans la suite, un arrêt encore plus sévère, en ordonnant qu'ils porteroient une corne sur leur bonnet; ce qui fut pour eux la plus grande humiliation qu'ils eussent encore éprouvée. Il leur fut défendu en même temps de porter des habits de couleur, de se baigner dans les rivières où se baignoient les chrétiens, etc. Ils n'eurent plus, dès lors, à Paris, qu'une synagogue, rue de la Tacherie, et un cimetière rue de la Harpe. Du reste, ils étoient toujours soumis à la servitude, comme du temps de Philippe-Auguste.]

[Note 272: _Voyez_ p. 657.]

[Note 273: Ce prévôt étoit le fameux Étienne Boislève, dont nous avons déjà parlé. Son grand sens et sa fermeté firent refleurir le commerce et l'industrie; par l'intégrité de ses jugements il releva l'honneur de son tribunal, et donna ainsi l'exemple à tous les juges du royaume. On raconte que saint Louis, satisfait de son zèle, et voulant lui donner des marques éclatantes de sa satisfaction, le faisoit asseoir auprès de lui, chaque fois qu'il rendoit lui-même la justice au Châtelet.]

C'est à saint Louis que l'on doit la première bibliothèque publique qu'il y ait eu à Paris. On dit qu'il en avoit conçu le projet d'après ce qu'il avoit entendu dire en Syrie, d'un sultan qui faisoit recueillir tous les livres nécessaires aux musulmans, et en avoit formé une bibliothèque ouverte à tous les savants de son pays. Il fit donc faire des copies de tous les manuscrits qui se trouvèrent dans les monastères; et ces précieux exemplaires furent rangés dans une salle voisine de la Sainte-Chapelle. Il alloit souvent travailler lui-même dans cette bibliothèque, se mêlant à ceux que l'amour de l'étude y attiroit, et lorsqu'il s'y trouvoit des personnes peu instruites, se plaisant à leur expliquer les plus beaux passages des Pères et des saintes Écritures.

(1257) La dernière époque du règne de ce grand roi fut encore remarquable par un nombre considérable de fondations et d'établissements nouveaux. La chapelle de Sainte-Agnès, qui, dans le principe, étoit une succursale de Saint-Germain-l'Auxerrois, devint église paroissiale, sous le nom de Saint-Eustache; il en fut de même d'une autre chapelle, également dépendante de ce chapitre, et qui quitta le nom de chapelle de la Tour pour prendre celui de paroisse Saint-Sauveur. La petite paroisse Saint-Josse fut aussi érigée vers ce temps-là. On vit successivement s'établir à Paris, par les soins pieux et les libéralités du monarque, plusieurs ordres religieux, les Carmes, les Chartreux, Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie, les Blancs-Manteaux, le couvent de l'_Ave-Maria_, etc. La charité dont il avoit donné des exemples si touchants, en comblant de biens les hôpitaux et notamment l'Hôtel-Dieu, éclata plus particulièrement dans la fondation qu'il fit de l'établissement célèbre connu sous le nom de _Quinze-Vingts_. Enfin on vit, sous son règne, s'élever plusieurs nouveaux colléges, entre autres ceux de Cluny, des Dix-Huit et du Trésorier.

Sous les règnes précédents, la noblesse et les prélats avoient déjà commencé à fréquenter Paris; et l'autorité du souverain s'augmentoit de cet hommage qu'ils venoient rendre à la majesté du trône. Louis, qui sentit tout l'avantage de ces réunions, les rendit plus fréquentes encore, en tenant régulièrement deux ou trois parlements par an, dans sa capitale. Celui de la Pentecôte, en 1267, fut un des plus célèbres, par la cérémonie brillante qui s'y fit, et l'affluence prodigieuse qu'elle y attira. Le roi y arma chevaliers Philippe, son fils aîné, Robert, comte d'Artois, son neveu, un fils du roi d'Aragon, Edmond d'Angleterre, et plusieurs autres seigneurs, jusqu'au nombre de soixante-sept. À cette occasion ce prince leva sur les sujets de l'évêque la taille qu'il avoit le droit de prendre quand il armoit ses fils chevaliers[274]. Quelque temps après, comme il préparoit sa seconde expédition à la Terre-Sainte, il crut devoir leur demander une nouvelle taille, à laquelle le prélat s'opposa d'abord, mais qu'il consentit enfin à laisser prendre, sous la condition expresse qu'il seroit hautement reconnu que ce dernier impôt, exigé par Louis IX des bourgeois de Paris soumis à la juridiction de l'église, ne préjudicieroit nullement à ses droits, ni à l'accord fait entre Philippe-Auguste et l'évêque Guillaume d'Auvergne.

[Note 274: Il avoit le même droit, au mariage de ses enfants, et lorsqu'il partoit pour quelque expédition militaire.]

(1270) On sait quel fut le triste succès de la seconde croisade de saint Louis, plus malheureux encore que celui de la première. La situation désespérée des chrétiens dans la Palestine avoit touché la grande âme du roi; il crut que son premier devoir étoit de voler à leur secours, et de défendre une cause à laquelle il s'étoit entièrement dévoué (car il n'avoit pas un seul instant quitté la croix), cause qu'il regardoit comme celle de Dieu même. Il partit donc de Paris, après avoir fait, pour la tranquillité de son royaume et pour la stabilité des institutions qu'il lui avoit données, tout ce qu'il étoit possible d'attendre de la prudence humaine, et comme s'il eût eu le pressentiment qu'il ne reverroit jamais la France. Il mourut en effet, l'année même de son départ, d'une maladie contagieuse qui moissonna en peu de jours le tiers de son armée, et mourut comme il avoit vécu, en saint et en héros: prince incomparable, le plus grand peut-être de tous ceux qui ont jamais honoré le trône; et que nous croyons louer dignement en disant qu'une race d'hommes[275] qui, de nos jours, s'est comme acharnée à outrager tout ce qui étoit respectable, a été forcée cependant de respecter sa mémoire, et de rendre ainsi, au milieu de ses blasphèmes, un hommage involontaire à la religion sainte qui seule l'avoit fait ce qu'il étoit, l'élevant, par l'assemblage de toutes les vertus chrétiennes, au-dessus de l'humanité.

[Note 275: Les soi-disant philosophes.]

Laissant ici la suite des événements historiques que nous reprendrons lorsque nous serons arrivés à l'époque où ils se lient aux grands événements dont Paris commença à devenir le théâtre, nous allons exposer rapidement ce qui se passa de plus important dans cette ville, depuis le règne de Philippe-le-Hardi jusqu'à la régence de Charles V.

(1270) Sous Philippe-le-Hardi, l'histoire particulière de Paris n'offre rien de fort remarquable; et l'on n'y voit d'autres fondations que celles du collége d'Harcourt et de l'école de chirurgie. Ce dernier établissement, auquel on donne alors une forme régulière, avoit déjà pris naissance sous saint Louis. La juridiction temporelle des corps ecclésiastiques reçut en ce même temps une atteinte nouvelle, dans un accord fait entre le roi et le chapitre de Saint-Méri, au sujet de la justice que cette collégiale prétendoit exercer sur les terres de sa dépendance. Philippe lui accorda toute justice sur les causes mobilières, sur les paroles injurieuses et autres délits peu importants[276], mais se réserva la justice du sang répandu dans tout le territoire du chapitre, le cloître seul excepté; il se réserva aussi le guet, la taille, les mesures, la voirie, etc. C'est ainsi que le souverain rentroit peu à peu dans des prérogatives dont l'église ne s'étoit point emparée, il ne faut point se lasser de le redire, mais qu'elle avoit été en quelque sorte contrainte d'accepter pour sauver la société, et qu'il eût été peut-être utile de lui laisser plus long-temps[277].

[Note 276: C'est ce qu'on appeloit _basse-justice_ (_Voy._ p. 513.)]

[Note 277: Cette juridiction temporelle du clergé n'avoit cessé de s'accroître sous les règnes précédents et jusqu'à saint Louis. Le désordre, l'anarchie et les violences étant alors à leur comble, l'église, seul refuge des opprimés, avoit cru devoir employer pour en arrêter le cours ce qu'elle avoit de lois plus sévères et de plus terribles châtiments. Sous la minorité du roi, son conseil, fort _mal conseillé_ sans doute, voulut arrêter le cours de cette justice salutaire; mais il ne réussit alors qu'à empêcher les juges ecclésiastiques de mettre en interdit les chapelles du roi. Depuis, les seigneurs eux-mêmes avoient formé une commission à l'effet de défendre à leurs vassaux l'appel devant un tribunal ecclésiastique; et cette commission, qui devoit être permanente, s'étoit même arrogé le droit de juger de la validité d'une excommunication; mais le pape menaça, et parvint facilement à rompre cette association. Les rois eux-mêmes se montroient impatients d'un joug qui avoit été si long-temps nécessaire à leur propre conservation; et par cette corruption du coeur que fait naître l'usage même légitime du pouvoir, cherchoient imprudemment tous les moyens possibles de le briser.]

Parmi ces droits divers, celui de voirie, sur lequel les seigneurs particuliers avoient conservé long-temps de grandes prétentions, fut réglé par des statuts généraux qui tendoient à diminuer de nouveau les priviléges très-étendus qui restoient encore à l'évêque dans la ville de Paris[278]. Vers la même époque, l'abbé de Saint-Germain-des-Prés fit construire, dans le faubourg qui relevoit de sa juridiction, une boucherie de seize étaux, laquelle fut établie dans une rue qui, jusqu'à nos jours, en a retenu le nom.

[Note 278: Il est dit dans cet acte que le roi seul a la voirie à Paris et dans toute la banlieue, excepté dans les rues où l'évêque a toutes les maisons de l'un et de l'autre côté; et que si, parmi les maisons de l'évêque, il y en a seulement une qui ne soit point à lui, l'évêque perd la voirie, que le roi ne partage avec personne. Tous les lieux d'exemptions, comme Saint-Martin-des-Champs, le Temple, Saint-Germain-des-Prés, Saint-Éloi, Saint-Julien-le-Pauvre, n'ont point de voirie; le chapitre de Notre-Dame ne l'a que dans le Parvis, et l'abbaye de Sainte-Geneviève que dans la vieille terre, depuis la croix Hémon jusqu'à l'abbaye.]

(1278) Une nouvelle querelle s'éleva sous ce règne entre l'université et les religieux de Saint-Germain. _Le Pré-aux-Clercs_, dans lequel les maîtres et les élèves alloient souvent se promener, étoit très-voisin du clos de ce monastère, et ce voisinage faisoit naître des rixes fréquentes entre les gens de l'abbaye et les écoliers, lesquelles se terminèrent enfin par un véritable combat, où plusieurs de ces derniers furent tués par les vassaux de l'abbé; ceux-ci en blessèrent en outre un grand nombre et jetèrent dans les prisons de l'abbaye tous ceux qu'ils purent saisir. L'université, suivant sa coutume, menaça de fermer ses classes, si elle n'obtenoit raison de cet attentat; et dans la crainte qu'elle n'exécutât sa menace, on s'empressa de lui donner une entière satisfaction. Dans cette circonstance les vassaux de l'abbaye de Saint-Germain méritoient sans doute d'être condamnés; mais on ne peut voir sans étonnement l'impunité dont jouissoient alors les écoliers, principaux auteurs de tous les désordres qui se commettoient dans Paris. Ils couroient, nuit et jour, armés dans les rues; et conservant toujours contre les bourgeois cette ancienne haine, source de toutes leurs querelles, ils les provoquoient par des injures et de mauvais traitements, pilloient leurs maisons, et souvent même exerçoient des violences sur leurs femmes et leurs filles, comme dans une ville prise d'assaut. Sous le règne de saint Louis, l'évêque Étienne n'avoit trouvé d'autre expédient pour arrêter de tels excès que de fulminer contre eux une excommunication qui les retint quelque temps dans le devoir; ils furent excommuniés de nouveau sous Philippe-le-Hardi, et pour les mêmes causes. L'événement montre que de tels moyens étoient alors devenus insuffisants; mais nos rois, qui avoient une prédilection particulière pour ce corps célèbre, répugnèrent toujours à employer contre lui des forces avec lesquelles cependant il leur eût été facile de le retenir dans l'ordre et dans la soumission à l'autorité.

(1285) Au commencement du règne de Philippe-le-Bel, les faubourgs de Paris n'étoient point encore pavés, à l'exception des quatre principaux chemins, de Saint-Denis, de la porte Baudez, de la porte Saint-Honoré et de la porte Notre-Dame-des-Champs. Il s'éleva à ce sujet un démêlé entre les bourgeois de la ville et le prévôt de Paris, qui vouloit les forcer à achever cette opération à leurs frais; les bourgeois l'emportèrent. Dans le même temps le parlement jugea à propos de diminuer le nombre des sergents qui étoient attachés au Châtelet et à la personne du prévôt[279].

[Note 279: Ce nombre fut fixé à soixante-dix sergents à pied et trente-cinq à cheval; mais, quelques années après, le roi en augmenta le nombre, et permit au prévôt d'avoir quatre-vingts sergents à cheval et quatre-vingts sergents à pied. Le prévôt de Paris avoit encore douze autres sergents à pied qui lui étoient particulièrement attachés, et faisoient auprès de lui l'office de gardes.]

Il se passa, sous ce prince, plusieurs événements mémorables: l'abolition et le supplice des Templiers; la canonisation de saint Louis, demandée par tous les ordres du royaume; l'établissement fixe du parlement à Paris. Les embarras que causoit la guerre de Flandre et la multiplicité des affaires déterminèrent le roi à prendre cette mesure, qui devoit avoir des suites si considérables[280].

[Note 280: _Voyez_ p. 146, 1re partie.]

Les démêlés violents qui éclatèrent entre ce prince et le pape Boniface VIII furent cause de l'établissement d'un nouveau collége. Le cardinal Lemoine, que le pape avoit envoyé à Paris en qualité de légat, en fut le fondateur. Plusieurs autres colléges furent également créés sous ce règne: le collége des Cholets, le collége de Bayeux, ceux de Laon, de Presle et de Montaigu. Le monastère des Cordelières du faubourg Saint-Marceau avoit été fondé, quelque temps auparavant, par la reine Marguerite, veuve de saint Louis, qui ne mourut qu'en 1295. Elle n'eut pas la joie de voir la canonisation de son illustre époux, laquelle ne fut terminée que deux ans après sa mort. La cérémonie de l'élévation du corps fut remise à l'année suivante, et se fit avec la plus grande solennité. Le corps du saint fut levé par les archevêques de Reims et de Lyon; et dans la procession solennelle qui se fit de Saint-Denis à Paris, tous les princes du sang voulurent avoir l'honneur de le porter[281].

[Note 281: Il fut reporté avec la même pompe à Saint-Denis. Depuis on en transféra une côte dans l'église de Notre-Dame, et partie du chef à la Sainte-Chapelle.]

(1312) Il faut placer dans les dernières années de ce règne la construction du quai des Augustins, et l'achat que fit le roi de l'hôtel de Nesle, dont nous aurons occasion de parler par la suite. Cet hôtel, qui depuis fut abattu par Ludovic de Gonzague, et reconstruit sous le nom d'hôtel de Nevers, étoit hors de Paris, et s'étendoit depuis les murs de la ville au couchant, jusqu'aux lieux où fut depuis posée la porte à laquelle on avoit donné son nom.

Peu de temps après, Philippe-le-Bel donna au roi d'Angleterre et à tous les seigneurs de son royaume cette fête superbe dont nous avons déjà parlé[282]. Il mourut l'année suivante à Fontainebleau.

[Note 282: _Voyez_ p. 409, 1re partie.]

(1314) Le règne de Louis-le-Hutin fut court. Ce prince rappela les juifs, que son père avoit chassés. Ces bannissements si fréquents étoient causés par le zèle religieux, et ces rappels par la pénurie des finances. Les impôts exorbitants et l'altération des monnoies les avoient réduites, sous le règne précédent, à un tel état de détresse, qu'il ne se trouva point d'argent dans le trésor pour le sacre du nouveau roi. Ce fut le prétexte dont on se servit pour perdre Enguerrand de Marigni, ministre de Philippe-le-Bel, et le principal agent de ce prince dans toutes ses opérations financières. Également haï du peuple et des grands, odieux surtout à Charles de Valois, frère de Philippe, il fut accusé devant quelques barons et quelques chevaliers assemblés par le roi à Vincennes, sans que l'on observât aucune des règles et formes judiciaires prescrites dans les matières criminelles, sans même qu'on voulût l'entendre, condamné à être pendu, malgré sa qualité de gentilhomme et de chevalier, et attaché au gibet de Montfaucon, qu'il avoit fait élever lui-même peu de temps auparavant pour y exposer les corps des malfaiteurs après leur supplice. Enguerrand n'étoit peut-être pas exempt de quelques reproches dans son administration[283]; mais il fut condamné contre toute justice, et sa mort est une tache à la mémoire de Louis X, qu'on ne peut excuser qu'en faisant observer qu'il étoit jeune, sans expérience, et entouré d'ennemis du surintendant, qui avoient juré sa perte et qui employèrent pour y parvenir les moyens les plus infâmes et les plus criminels. On sait que les remords tardifs du roi le vengèrent; et qu'autant qu'il étoit en lui, ce prince répara cette grande iniquité commise en son nom. Frappé l'année même de la mort du surintendant d'une maladie de langueur qui le conduisit au tombeau, Charles de Valois crut voir la main de Dieu appesantie sur lui, et mourut au milieu des plus vifs sentiments de repentir, implorant les miséricordes de ce Dieu au tribunal duquel il alloit rendre compte.