Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 2/8)
Part 15
Les grands vassaux avoient été humiliés sous les règnes précédents, mais il s'en falloit de beaucoup qu'ils fussent entièrement abattus. Louis VIII avoit régné trop peu de temps pour pouvoir achever les glorieux travaux de son père: en mourant il laissa la monarchie aux mains d'un enfant de douze ans qui n'avoit d'autre guide et d'autre appui qu'une femme étrangère à la France. À ces signes apparents de foiblesse, toutes les espérances des rebelles se ranimèrent: ils crurent que le moment étoit venu de se venger de tant d'humiliations qu'ils avoient été forcés d'endurer, et de reconquérir ce qu'ils avoient perdu. Une ligue formidable de princes et de barons se forme à l'instant même contre la régente[262], et la monarchie est menacée du plus grand péril: mais le caractère de Blanche étoit plus grand encore; et ce fut un spectacle digne d'admiration que ce qu'elle déploya, dans ces graves circonstances, de courage, d'activité, de vues hautes et profondes, de prudence, de fermeté. Entourée de ministres habiles, d'agents vigilants et sûrs, elle étoit en quelque sorte au milieu des confédérés; elle voyoit s'ourdir leurs trames, prévenoit tous leurs desseins, déconcertoit toutes leurs mesures, négociant et combattant tour à tour, excitant au milieu d'eux d'utiles divisions, promettant, menaçant, employant tout, et jusqu'à la passion qu'avoit conçue pour elle Thibaud, comte de Champagne, passion insensée qu'elle fit servir au succès de sa juste cause, sans s'être jamais avilie jusqu'à l'encourager. Ce fut ainsi qu'elle déjoua des ligues sans cesse renaissantes, échappa à tous les piéges qui lui furent tendus, força à se rembarquer le roi d'Angleterre qui étoit venu au secours des rebelles, et, parmi ceux-ci, réduisit même les plus obstinés à se soumettre et à demander la paix. Cependant tant de soins, d'inquiétudes et de travaux dont sa vie étoit agitée, n'empêchoient point Blanche de veiller sans cesse sur l'éducation d'un fils qui devoit être le prodige de son siècle, de répandre dans cette âme que le ciel sembloit s'être plu à former tous ces trésors de véritable science qui devoient un jour y produire de si excellents fruits. Les plus habiles maîtres lui furent donnés; et la langue latine qu'ils lui enseignèrent lui devint si familière qu'il lisoit avec facilité les Pères et tous les anciens auteurs que l'on possédoit alors. Il étudioit surtout l'histoire, dont sa mère se plaisoit elle-même à lui développer les hautes leçons, lui apprenant qu'il n'y a de vraie politique que celle qui est appuyée sur la justice et sur la religion. Souvent elle le menoit au milieu des camps; et déjà le jeune prince y donnoit des marques de cette valeur héroïque qui devoit un jour jeter un si grand éclat.
[Note 262: Ces confédérés étoient Thibaud VI, comte de Champagne; Pierre de Dreux, dit _Mauclerc_, comte de Bretagne; Philippe, comte de Boulogne, oncle du roi; Hugues de Lusignan, comte de la Marche; Jeanne, comtesse de Flandre; Enguerrand de Couci; les comtes de Ponthieu, de Châtillon, etc., etc.]
(1228) Au milieu de ces troubles sans cesse renaissants et de cette guerre intestine, Paris jouissoit d'une tranquillité profonde qui ne fut un moment troublée que par le péril que courut l'auguste enfant, déjà les délices de son peuple, et la reine elle-même que les Parisiens confondoient dans le même amour. Elle ramenoit son fils d'Orléans, qui faisoit partie des domaines de la couronne, et où ils étoient allés passer quelques jours. Tous les deux s'avançoient tranquillement sur la route qui conduisoit à leur capitale, se confiant en la paix jurée, et Blanche n'ayant pris aucune précaution pour leur commune sûreté. Cette fois ses ennemis avoient su tromper sa vigilance, et le plus profond mystère couvroit leur trahison. À peine étoit-elle parvenue dans le voisinage d'Étampes, que tout à coup son cortége est enveloppé par une troupe nombreuse et armée. Quelques serviteurs fidèles se dévouent alors pour le salut de leur prince, soutiennent avec courage le premier choc de l'ennemi, et la reine a le temps de gagner en désordre la tour de Mont-Lhéry, où elle se renferme avec son fils. Elle trouve le moyen de faire instruire les Parisiens de son danger: aussitôt toute affaire est suspendue dans la ville; le peuple prend les armes et se précipite sur la route d'Orléans. La foule est si grande autour de Mont-Lhéry qu'on y peut à peine pénétrer; la reine est à l'instant même délivrée et rentre avec le jeune roi dans Paris au milieu des applaudissements de cette multitude et de ses bénédictions.
(1229) Sous cette administration vigoureuse, l'université, que les règnes précédents avoient accoutumée à une excessive indulgence, se vit traitée avec une rigueur qu'elle ne connoissoit point encore; et peu s'en fallut qu'un événement obscur, et qui, de nos jours, seroit à peine remarqué, n'amenât l'entière destruction de cette célèbre compagnie. Les bourgeois et les écoliers s'étant rencontrés dans le faubourg Saint-Marceau, qui étoit alors situé hors des murs de la ville, et où ils étoient allés pour se divertir, il s'éleva entre eux une rixe dans laquelle les bourgeois furent très-maltraités[263]. Aussitôt, sans avoir égard au droit que prétendoit avoir l'université de soustraire au jugement des tribunaux ordinaires ses clients et ses suppôts, la reine ordonna que les auteurs de ce désordre fussent punis. Le prévôt de Paris, chargé d'exécuter cet ordre, surprit les écoliers, un jour de fête qu'ils étoient rassemblés dans une campagne voisine, et les attaqua: ils se défendirent et quelques-uns furent tués. L'université demanda satisfaction de cet événement et ne fut point écoutée: la régente, le légat du pape, l'évêque de Paris se réunirent pour mépriser ses remontrances; et on la vit sans étonnement fermer ses classes et cesser entièrement ses exercices. Alors cette compagnie se décida à quitter Paris, et ses professeurs se dispersèrent dans les provinces et chez l'étranger[264]. Les frères prêcheurs et les frères mineurs[265] crurent devoir profiter de cette circonstance pour s'établir plus solidement dans cette ville, et obtinrent de la régente, les premiers une chaire de théologie, les seconds la permission d'enseigner dans les colléges déserts. Cependant le pape Grégoire IX étoit intervenu dans cette affaire; et la reine, cédant à son intercession puissante, avoit consenti à traiter avec les professeurs mécontents. Par une bulle du 13 avril 1231, l'université fut rétablie sur un nouveau plan, et tous ses priviléges furent confirmés; mais les frères prêcheurs et mineurs restèrent en possession des avantages qu'ils avoient obtenus. Cette concurrence dans l'enseignement devint par la suite une source de désordres nouveaux que la régente n'avoit pas prévus et qui n'éclatèrent qu'après sa mort.
[Note 263: Il faut observer qu'alors la plupart de ceux qui portoient le nom d'écoliers étoient des hommes faits qui venoient à Paris de toutes les parties de l'Europe et de la France, pour y suivre les cours de théologie, de droit et de philosophie.]
[Note 264: Quelques professeurs s'établirent à Angers et à Orléans; et l'on croit que ce fut là l'origine de ces deux universités. D'autres passèrent en Bretagne et en Angleterre, chez les ennemis les plus acharnés de la régente, où l'on s'empressa de leur donner asile et protection.]
[Note 265: L'ordre des frères prêcheurs venoit d'être fondé en Espagne par saint Dominique, et saint François d'Assise avoit fondé en Italie celui des frères mineurs, à peu près dans le même temps.]
L'année précédente, Paris avoit été témoin d'une cérémonie solennelle et singulière qu'autorisoient les moeurs et les usages de ces temps-là. Le comte de Toulouse, qui avoit soutenu les Albigeois, ayant reconnu ses erreurs et achevé de se soumettre au pape et au roi, vint à Paris, où un traité, chef-d'oeuvre de la politique de Blanche, et par lequel sa fille fut fiancée à Alphonse, frère de Louis, mit le sceau à sa réconciliation avec son souverain. Celle qu'il se vit obligé de faire avec l'Église fut plus pénible: il fallut que, dépouillé de ses vêtements, il se présentât en chemise et nu-pieds, le vendredi saint, au grand autel de Notre-Dame de Paris, en présence du roi et de toute la cour. Après cette cérémonie qui acheva d'effacer son péché, il fut reçu à hommage; et pour prouver la loyauté de son retour, il offrit de se constituer prisonnier dans la tour du Louvre, jusqu'à ce que les murailles de la ville de Toulouse eussent été rasées, ce qui étoit une des conditions du traité: mais la régente, satisfaite de sa soumission, l'en dispensa. C'étoit ainsi que les grands vassaux apprenoient peu à peu à se soumettre à l'autorité royale.
(1234) Le roi épouse Marguerite de Provence, et jusqu'à son départ pour la croisade, Paris continue de jouir d'une tranquillité profonde, qui favorise les fondations que la piété du monarque et celle de ses sujets se plaisoient à élever de tous côtés. Sainte-Catherine-du-Val-des-Écoliers est bâtie près de la porte _Baudez_; dans le clos du Chardonnet, alors inhabité, on construit, sous l'invocation de saint Nicolas, une petite chapelle qu'il fallut bientôt ériger en église paroissiale. Les frères mineurs, vulgairement dits _Cordeliers_, s'établissent, vers ce temps-là, à Paris, et les religieux de l'abbaye Saint-Germain favorisent cet établissement en leur cédant une portion de leur terrain pour y bâtir leur monastère; le couvent des Filles-Dieu est fondé par le zèle et les prédications de l'évêque Guillaume; on jette les fondements de la chapelle succursale de Saint-Barthélemi, qui depuis devint paroisse sous le nom de Saint-Gille et Saint-Leu; un abbé de Clairvaux établit le premier collége que les Bernardins aient eu à Paris; enfin le roi, qui venoit de faire l'acquisition de la sainte couronne et de plusieurs autres instruments de la passion, prodiguoit alors ses trésors pour l'érection du monument superbe connu sous le nom de Sainte-Chapelle, qu'il destinoit à renfermer un dépôt aussi précieux.
Cependant, devenu majeur, Louis IX avoit saisi d'une main ferme les rênes de l'État que sa mère lui avoit remises. Sa sagesse, renommée dans l'Europe entière, l'avoit fait l'arbitre des plus grands princes et des plus grands intérêts[266]; de nouvelles trames avoient été ourdies contre lui par ses vassaux incorrigibles, et partout la victoire avoit suivi ses drapeaux; et dans ces guerres où souvent il avoit eu des difficultés extrêmes à surmonter, son habileté, sa valeur héroïque, sa modération dans les succès, sa présence d'esprit au milieu des dangers, et, dans tous les moments, la force et la noblesse de son caractère, en avoient fait un objet d'admiration même pour ses ennemis les plus acharnés. Il s'étoit rendu redoutable à tous; tous étoient abattus ou soumis; et Louis alloit s'occuper des moyens de donner à la France une paix solide et durable, lorsqu'il fut atteint, à Pontoise, d'une maladie dont le résultat fut de changer ses destinées et peut-être aussi celles de la France. Le mal fit des progrès si rapides qu'en très-peu de jours on désespéra de sa vie: ce fut alors que l'on put connoître à quel point il étoit aimé de son peuple, et quels sentiments profonds avoient gravés dans tous les coeurs et ses vertus et ses bienfaits. La route de Paris à Pontoise étoit couverte de gens qui se transmettoient les nouvelles, et ces nouvelles redoubloient à chaque instant le trouble et les alarmes. Dans toutes les églises on faisoit des aumônes, des prières, des processions; à Saint-Denis, les corps des saints martyrs furent tirés des caveaux et publiquement exposés, ce qui ne se faisoit que dans les plus grandes calamités; les châsses furent portées processionnellement dans les rues, et une multitude innombrable qui étoit accourue de Paris et des environs, les suivoit, pieds nus fondant en larmes, et adressant au ciel ses voeux et ses gémissements. Tout espoir sembloit perdu, lorsque le roi tomba dans un long évanouissement: on le crut mort; mais c'étoit la crise qui devoit opérer sa guérison. Sorti de ce sommeil léthargique, et se sentant ranimé, il fit voeu de partir pour la croisade, demanda la croix à Guillaume, évêque de Paris, qui étoit auprès de son lit, et résistant à toutes les prières et à tous les conseils de sa mère, fixa à deux ans son départ pour les lieux saints.
[Note 266: Il s'étoit également acquis la confiance de l'empereur Frédéric II et de Grégoire IX, dans ces démêlés si fameux qui amenèrent la fin de la maison de Souabe; tous les deux le consultoient, et il ne tint pas à lui que cette lutte cruelle dans laquelle tous les torts étoient évidemment du côté de l'empereur, ne se terminât par une paix durable.]
Il ne put toutefois exécuter ce grand dessein que quatre années après. Ce fut dans cet intervalle que Charles son frère épousa l'héritière de Provence et que se consommèrent en partie les derniers malheurs de cette maison de Souabe, à laquelle ce prince et sa race devoient succéder au trône de Naples. Le roi ne tarda si long-temps à accomplir le voeu qu'il avoit fait, que parce qu'il voulut, avant de partir, tout régler et tout prévoir dans le gouvernement de ses états. Il fut arrêté, dans un parlement qu'il tint à Paris, que toutes les guerres privées seroient suspendues pendant cinq ans; que les croisés seroient pour trois années à l'abri des poursuites de leurs créanciers; et que le clergé contribueroit aux frais de la guerre, du dixième de ses revenus. Le roi voulut, en même temps, suivant l'usage de tous ceux qui s'engageoient dans ces expéditions périlleuses, réparer les torts qu'il avoit pu commettre ou qui avoient été commis en son nom; et des frères mineurs, et prêcheurs furent envoyés dans tout le royaume, afin de recevoir les plaintes que tout particulier pourroit élever contre lui. Cette réparation étoit, sans compter tout le reste, l'avantage que procuroit d'abord une croisade, aux foibles et aux opprimés, même avant qu'elle eût été commencée.
Enfin, le vendredi 12 juin 1248, Louis, accompagné de ses frères, Robert, comte d'Artois, et Charles, comte d'Anjou, se rendit à Saint-Denis. Là le cardinal Odon de Châteauroux, légat du pape, déploya l'oriflamme et donna au roi le bourdon et la pannetière, attributs des pélerins. Le cortége traversa Paris, conduit par les processions jusqu'à l'abbaye Saint-Antoine, où le prince devoit se séparer d'avec sa mère et lui donner ses dernières instructions. Mais Blanche, qui vouloit, autant que possible, prolonger les moments où il lui étoit donné de jouir encore d'une aussi chère vue, le suivit jusqu'à la commanderie de Saint-Jean près de Corbeil, où il devoit s'arrêter. Ce fut en ce lieu que se rassembla un dernier parlement, dans lequel la régence lui fut solennellement donnée avec les pouvoirs les plus étendus. Le roi partit enfin, emmenant avec lui ses frères, la jeune reine Marguerite qui ne voulut point se séparer de son époux, et par une sage précaution qui assuroit la tranquillité de son royaume, se faisant suivre du duc de Bourgogne, des comtes de la Marche, de Toulouse et de plusieurs autres grands vassaux. Au reste, la noblesse françoise s'étoit presque tout entière précipitée sur ses pas.
Les commencements de cette régence furent tranquilles. Ce fut alors que l'on jeta les fondements du collége de Sorbonne, qui devint par la suite le plus illustre de l'université; et que les frères ermites de saint Augustin, connus sous le nom de grands Augustins, vinrent s'établir à Paris. Cependant l'expédition du roi avoit commencé par des succès éclatants que suivirent de bien près d'irréparables désastres; et à peine sortoit-on à Paris des réjouissances publiques qui y avoient été faites à l'occasion de la prise de Damiette, que l'on y reçut la triste nouvelle que l'armée du roi avoit été presque entièrement détruite par la famine et les maladies contagieuses, et qu'il étoit tombé lui-même entre les mains des infidèles. L'alarme fut générale en France; le pape fit prêcher sur-le-champ une croisade nouvelle; et la régente au désespoir ordonna de toutes parts de nouveaux armements.
(1251) Ce fut dans ces malheureuses circonstances que parut un imposteur nommé Job, Hongrois de naissance et déserteur de l'ordre de Cîteaux. Il se montra d'abord dans quelques villes de Flandre où il prêcha une croisade d'une espèce toute nouvelle, soutenant qu'il n'étoit donné ni aux nobles ni aux prêtres de délivrer les saints lieux, et que cet honneur étoit réservé uniquement aux bergers. Ses prédications fanatiques réunirent autour de lui un grand nombre de paysans qui prirent le nom de _Pastoureaux_. Il s'avança alors dans l'intérieur de la France, et entra à Amiens à la tête de trente mille hommes, déclamant avec fureur contre les seigneurs et surtout contre la cour de Rome qu'il appeloit la moderne Babylone. À la tête de cette armée qui s'accrut encore sur la route d'une multitude de vagabonds et de femmes perdues, il approcha des portes de Paris, où la reine, trompée par de faux rapports, le laissa entrer, croyant qu'il n'étoit pas impossible de former de cette troupe désordonnée une armée régulière, propre à être employée à la délivrance de son fils. Alors Job leva le masque et commença à débiter des maximes contraires à la foi, invectivant avec plus de violence encore contre le clergé, allumant ainsi les passions de ceux qu'il avoit entraînés à sa suite, et excitant de plus en plus le fanatisme de ces misérables, qu'il finit par jeter dans une sorte de frénésie. Ils massacrèrent des prêtres et se livrèrent à toutes sortes d'excès, tandis que leur chef, habillé en évêque, prêchoit dans les églises, confessoit, rompoit des mariages et faisoit de l'eau bénite à Saint-Eustache. L'université, contre laquelle il avoit une animosité particulière, menacée par lui, se barricada dans ses colléges. Enfin, après avoir mis Paris à contribution et y avoir fait de nombreuses recrues, il se dirigea vers Orléans, accompagné alors de plus de cent mille individus de tout sexe et de tout âge. Là les pastoureaux commirent encore de nouveaux crimes et jetèrent plusieurs ecclésiastiques dans la Loire. De là ils allèrent à Bourges, massacrant tout ce qu'ils rencontroient sur leur passage.
Blanche, dont un moment d'erreur avoit contribué à accroître ce mal, se hâta d'y remédier, dès que Paris eut été délivré de leur présence. Ayant rassemblé des forces suffisantes, ce qui fut fait en toute hâte, elle fit attaquer cette multitude dans les plaines du Berry, où on l'eut bientôt dissipée. Job fut tué au milieu de cette déroute; les peuples désabusés achevèrent d'exterminer les pastoureaux fuyants et dispersés; et depuis l'on n'en entendit plus parler.
Cette facilité qu'il y avoit à égarer les dernières classes du peuple, n'empêchoit point la reine de favoriser l'affranchissement des serfs; et l'un des derniers actes de sa régence fut d'obtenir du chapitre de Paris qu'il donnât la liberté à un grand nombre de ceux qu'il avoit sous sa dépendance, moyennant une somme d'argent dont elle fixa la quotité. L'usage de ces affranchissements s'étoit déjà établi sous les règnes précédents, et les rois en avoient les premiers donné l'exemple dans leurs propres domaines. Ils se multiplièrent sous le règne de saint Louis: à l'exemple du chapitre de Paris, plusieurs abbayes fixèrent à leurs serfs un prix pour l'acquisition de leur liberté. Quelques seigneurs firent comme eux, pour se rendre agréables au roi; et l'abbaye Saint-Germain se distingua dans cette circonstance en affranchissant les siens pour une somme extrêmement modique[267].
[Note 267: Il est certain que cet affranchissement des esclaves, fait unique dans les annales du monde, ne pouvoit être conçu et exécuté avec quelque sûreté que sous l'empire de la loi chrétienne; mais c'est une grande question de savoir si le moment étoit venu de le faire, et si cette politique des rois de France que l'on commence à entrevoir, de chercher dans le peuple des appuis contre la noblesse, n'avoit pas des inconvénients plus grands que les avantages qu'ils espéroient en retirer. Peut-être aurons-nous occasion de l'examiner. Quoi qu'il en soit, il y eut encore des esclaves en France sous les successeurs de saint Louis; et nous dirons bientôt ce qui se passa sous Louis X, lorsque ce prince publia une ordonnance en faveur des serfs. Long-temps après le règne de ce prince, plusieurs seigneurs continuèrent de maintenir leur ancienne autorité sur les esclaves. Il paroît même, par une ordonnance du fameux Bertrand Duguesclin, connétable de France, que la coutume de les affranchir étoit encore regardée, de son temps, comme une _innovation pernicieuse_. (_Voy._ Roberts, introd., § 20.)]
La reine, en se séparant de son fils, avoit eu le triste pressentiment qu'elle ne le verroit plus en ce monde; elle ne s'étoit point trompée: attaquée à Melun d'une maladie grave, elle y expira le 1er décembre 1252. Cependant Louis, qui étoit parvenu à se racheter des mains de ses vainqueurs, vaincus à leur tour par l'admiration que leur avoient inspirée son courage et ses vertus, ne revenoit point encore, occupé qu'il étoit à assurer, autant qu'il étoit en lui, le sort des chrétiens d'Asie qu'il alloit bientôt abandonner à eux-mêmes. Ces soins le retinrent encore deux ans éloigné de son royaume, et pendant cet intervalle l'État fut administré par ses deux frères, Charles et Alphonse. Ce fut sous cette nouvelle régence que fut fondé le collége des Prémontrés; et alors commença, entre l'université et les jacobins, une longue et fameuse querelle, dont nous parlerons par la suite.