Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 2/8)

Part 14

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[Note 251: Chez les rois francs, comme chez les empereurs grecs, tous les officiers devoient être nourris de la table du prince; et les anciennes chroniques nous ont conservé sur ce service de leur maison, pendant le carême, des détails qui peuvent donner quelque idée de ce qu'étoit alors la cour royale de France. Le Roi se mettoit à table le premier, et il étoit servi par les ducs et par les rois tributaires qui se trouvoient alors auprès de lui. Ceux-ci prenoient place immédiatement après, et le même service qu'ils avoient fait auprès de lui, les comtes et les préfets le faisoient auprès d'eux. Ces derniers les remplaçoient, et avec eux mangeoient les différents dignitaires ou chevaliers qui composoient la cour. La table étoit ensuite occupée par les compagnies militaires (_militares viri, vel scholares alæ_), qui, à leur tour, étoient remplacés par les maîtres des différents offices et les valets de la cour. Ceux-ci ne se mettoient à table qu'à minuit. (_Monach. Sangal._, _lib._ I.)]

Les maires du palais avoient su maintenir ces prérogatives du trône, au milieu de la décadence de la première race; et lorsque les enfants de Charles Martel succédèrent aux fils de Clovis, ce changement de dynastie n'avoit rien changé dans l'État. Il n'en fut pas de même sous leurs successeurs: à peine ceux-ci commencèrent-ils à donner des signes de foiblesse, que cette noblesse turbulente, qui, nous le répétons encore, n'avoit pas pour la famille des Carlovingiens le respect que lui avoit toujours inspiré la haute illustration de la famille des rois francs, donna, de son côté, des signes de mutinerie et d'indépendance. Dès le temps de Charles-le-Chauve, on la voit occupée de toutes parts à bâtir des châteaux et des forteresses, à élever des retranchements, à l'abri desquels elle commençoit à braver l'autorité royale. Ce fut vainement qu'une ordonnance de ce prince[252] enjoignit aux comtes de faire raser toutes les fortifications de ce genre qui auroient été élevées sans son consentement: les incursions des Normands, déjà si redoutables sous ce malheureux règne, semblèrent légitimer ce que l'esprit de faction et de révolte avoit seul fait entreprendre. Dès lors il n'y eut pas un seul hameau qui ne fût défendu par un donjon, pas un seul rocher que ne surmontât une tour, pas un ruisseau dont les eaux ne fussent détournées pour remplir un fossé; et la surface entière de la France fut, en un très-petit nombre d'années, comme hérissée de châteaux-forts. Si l'on considère quel prince c'étoit que Charles-le-Chauve et quels furent ses successeurs, on ne peut s'empêcher de reconnoître que cette multitude de châteaux et de remparts fut alors le salut de l'État, que, dans des circonstances aussi imminentes, ses rois étoient incapables de défendre et de sauver; mais aussi ce ne fut point sans de graves inconvénients que chaque noble, chaque propriétaire put rentrer ainsi dans le droit de la défense naturelle, parce que, dès ce moment, aucun d'eux n'en voulut sortir. La force devint donc le seul droit que consentirent désormais à reconnoître tous ces seigneurs grands et petits, ainsi armés et retranchés. Étranger au reste de la France, chacun d'eux n'eut plus de relation qu'avec ses voisins devenus ses alliés ou ses ennemis, ni d'autre occupation que de les attaquer, ou de combattre avec eux ou de se défendre de leurs attaques. Ceux qui avoient des serfs en firent des soldats; ceux qui n'en avoient point armèrent leurs _manants_, appelèrent sous leurs drapeaux tous les vagabonds, tous les scélérats qui avoient besoin de désordre pour assurer leur impunité. Ainsi se formèrent ces bandes si long-temps redoutables aux provinces, même après que l'ordre eut commencé à se rétablir[253], redoutables même à leurs anciens maîtres, qui leur avoient appris l'art de la guerre et à goûter les plaisirs de la licence et de l'oisiveté.

[Note 252: _Cav. Car. Cal._, tit. 36.]

[Note 253: Les _grandes compagnies_, qu'il fallut faire sortir du royaume et employer à des guerres extérieures sous Charles V, pour parvenir à les exterminer, n'avoient point d'autre origine.]

C'est cet état de choses que l'on appelle avec tant de mauvaise foi la _féodalité_; et nous convenons qu'alors il est facile de la présenter comme une très-mauvaise institution. Qui ne voit au contraire que ce fut ce qui restoit de la féodalité, presque entièrement détruite au milieu de cette furieuse et sanglante anarchie, qui réunit les parties éparses du corps social et en empêcha l'entière dissolution? Chaque seigneur refusoit sans doute d'en reconnoître les lois dans ce qui établissoit sa dépendance d'un seigneur plus grand que lui; mais, autant qu'il leur étoit possible, tous maintenoient ces lois à l'égard des sous-vassaux qui dépendoient d'eux; et comme le principe de la féodalité étoit essentiellement monarchique, dès qu'ils eurent senti le danger de leur entière indépendance, ce fut encore en elle qu'ils retrouvèrent la monarchie, dont l'ombre et le nom s'étoient du moins conservés au milieu de cette foule de petits souverains.

Hugues Capet reçut la France des mains de ces seigneurs, et la reçut comme ils l'avoient faite. Ce fut une nécessité pour lui ainsi que pour ses premiers successeurs d'être pour ainsi dire le spectateur tranquille de leurs excès et même de supporter patiemment leurs outrages[254]. Voilà sans contredit les temps les plus malheureux de la monarchie françoise: c'est ici que s'arrêtent avec complaisance nos déclamateurs révolutionnaires, qui seuls ont pu créer et osent regretter des temps plus malheureux encore; c'est ici que, compulsant avec un soin minutieux et perfide tous nos vieux monuments historiques, ils présentent avec une sorte de triomphe, et en en chargeant encore les tristes couleurs, le tableau des calamités dont la France étoit alors accablée: partout l'abus le plus révoltant de la force; partout l'oppression du foible et du pauvre; les pillages, les meurtres, les excès de tout genre impunis, presque autorisés; une guerre intestine continuelle, pour ainsi dire, de domaine à domaine, de château à château, guerre sanglante, guerre acharnée, et qui sembloit menacer d'une entière destruction la race d'hommes répandue sur cette terre malheureuse[255]; l'autorité royale de toutes parts méconnue par les grands comme par les petits, et les rois insultés et menacés jusqu'aux portes de leur capitale. Cependant ces rois surent reconnoître, dès les premiers temps, le parti qu'ils pouvoient tirer des divisions de ces nobles si impatients du joug; et leur politique fut de les diviser encore davantage, afin de les contenir ou de les réprimer. Henri Ier osa le tenter et ne le fit point sans quelques succès; la régence de Baudouin, sous le règne de Philippe Ier, offre encore quelques événements remarquables en ce genre; mais ce fut principalement sous Louis-le-Gros, et grâce à l'administration sage et vigoureuse d'un moine (l'abbé Suger), que l'autorité royale commença à reprendre un véritable ascendant; et ce ne fut point, comme paroît l'entendre le président Hénault, en se créant des droits nouveaux, mais en rétablissant quelques-unes des anciennes prérogatives dont elle avoit été dépouillée, et en rendant à certaines classes du peuple d'anciennes libertés qui leur avoient été ravies. Les cités avoient été envahies par les seigneurs: le roi en fit rentrer un très-grand nombre sous sa dépendance immédiate, et leur accorda de nouveau le privilége de l'immunité; les justices royales furent rétablies; et quatre grands bailliages qu'il institua dans ses domaines, avec attribution spéciale de juger les _cas royaux_, renouvelèrent le droit d'appellation de toutes les justices particulières au tribunal suprême du souverain. Enfin on vit reparoître les _commissaires_ du Roi, et comme une ombre d'administration générale dans la visite qu'ils faisoient des provinces, où ils recevoient les plaintes des opprimés, et autant qu'il étoit en eux, arrêtoient le cours de l'injustice et de l'oppression. Suger continua de gouverner la France sous Louis-le-Jeune, et l'autorité des rois continua de s'affermir. À un grand ministre succéda un grand monarque, Philippe-Auguste. Son noble caractère et sa valeur héroïque rallièrent autour de lui une grande partie de la noblesse françoise; avec son secours il châtia plus d'une fois les grands vassaux presque toujours en révolte ouverte, et acheva de les dompter à la bataille de Bouvines. Ses conquêtes réunirent au domaine de la couronne un grand nombre de provinces[256] dont la possession eût à jamais assuré l'ascendant du pouvoir royal, si son successeur n'eût commis la faute irréparable de renouveler ces partages, qui avoient causé tant de désordres sous les deux premières races, et que l'on peut considérer comme la principale cause de leur destruction.

[Note 254: On connoît la réponse de cet Aldebert, comte de Périgord, à Hugues Capet et à son fils Robert. Ce seigneur assiégeoit la ville de Tours qui appartenoit alors au comte Eudes, dit le Champenois. «Les rois, dit une ancienne chronique, n'osèrent l'en empêcher par la voie des armes; ils lui envoyèrent seulement demander _qui l'avoit fait comte_.--_Eh! qui donc les a faits rois_, répondit froidement Aldebert qui continua le siége et emporta la place.»]

[Note 255: N'oublions pas toutefois que ces excès et ces violences ne se commettoient que sur les terres des voisins. Chacun défendoit et protégeoit ses vassaux avec un soin extrême; et l'on conçoit quel intérêt puissant chacun avoit à le faire. (_Voyez_ Ire partie, p. 73.)]

[Note 256: La Normandie, l'Anjou, le Maine, la Touraine, le Poitou, l'Auvergne, le Vermandois, l'Artois, Montargis, Gien, etc.]

Toutefois, telle étoit la corruption des moeurs lorsque les Capets montèrent sur le trône; elles étoient alors si violentes et si grossières; l'habitude d'une longue licence avoit fait naître des préjugés si absurdes et si funestes; tous les éléments de la société étoient tellement bouleversés et confondus, que cet avantage qu'eut alors la France, d'avoir été jusqu'à saint Louis, c'est-à-dire pendant plus de deux siècles, presque toujours gouvernée par des hommes supérieurs, ce qui ne lui étoit point encore arrivé depuis le commencement de la monarchie, que cet avantage, dis-je, n'auroit point suffi pour opérer son salut, si une puissance au-dessus de l'homme ne lui eût prêté un appui plus sûr et des secours plus efficaces: ce fut la religion qui la sauva. Sa voix étoit la seule qui pût encore se faire entendre au milieu de cette horrible confusion; et ses menaces étoient les seules que pussent redouter encore des furieux qui avoient secoué tout autre frein. Elle parla, elle menaça: ses paroles portèrent le trouble dans les consciences coupables, rassurèrent les foibles, les rallièrent et leur prêtèrent ainsi une force qu'ils n'eussent jamais trouvée, s'ils fussent restés abandonnés à eux-mêmes; les temples devinrent des asiles toujours ouverts à l'opprimé, et ces asiles, on ne les violoit pas impunément; de ses tribunaux partirent, contre ceux que ses exhortations n'a voient pu ramener, des arrêts auxquels nul coupable, quelque puissant qu'il pût être, ne pouvoit se soustraire, parce que la société entière étoit chargée de les exécuter[257]. C'étoit toujours d'accord avec les rois que le clergé prenoit toutes les grandes mesures de salut public: ce fut ainsi que fut établie sous Henri Ier la _trève du Seigneur_[258], loi qui défendoit les combats particuliers depuis le mercredi soir jusqu'au lundi matin, par respect pour ces jours que le Sauveur avoit consacrés aux derniers mystères de sa vie; et modéroit du moins des fureurs qu'il étoit alors impossible d'éteindre entièrement. Long-temps auparavant, et dès le règne de Hugues-Capet, un grand nombre de conciles successivement assemblés s'étoient élevés contre le funeste abus des guerres privées, avoient lancé des anathèmes contre les ravisseurs des biens des églises, contre tous ceux qui troubloient la paix par leurs violences et par leurs brigandages; et ce n'avoit jamais été sans quelque résultat plus ou moins heureux. Mais ce fut surtout lorsque l'Église, poussant un cri de détresse qui retentit dans l'Europe entière, appela tous ses enfants à la défense des lieux saints profanés par les infidèles, qu'on put reconnoître tout ce qu'il y avoit de FOI et d'enthousiasme religieux dans ces races guerrières, et ce qu'il étoit possible d'attendre de ces âmes neuves et ardentes, dès qu'on sauroit diriger vers un but noble et utile leur courage et leur activité. Que de foibles esprits, de ces esprits que l'incrédulité a rétrécis et glacés, contemplent encore avec un dédaigneux sourire toute cette noblesse françoise, abjurant, à l'aspect de la croix, ses haines et ses divisions, renonçant à ses projets ambitieux, abandonnant même l'héritage de ses pères, pour aller dans l'Orient expier ses fautes sur le tombeau du Sauveur du monde, et gagner des pardons en combattant les ennemis de son culte et de sa loi; le temps est passé du moins où l'on pouvoit sottement assurer et faire croire plus sottement encore que les croisades avoient été pour la France et pour l'Europe chrétienne l'une de ses plus grandes calamités. Quelle que soit l'opinion que l'on juge à propos de se faire des motifs qui entraînèrent les croisés il n'est personne qui maintenant ne convienne que le zèle religieux sut opérer, dans de telles entreprises, ce que la politique la plus habile n'eût même alors osé concevoir. Par ce grand mouvement militaire qui reportoit en Orient le foyer de la guerre que les sectateurs de Mahomet n'avoient cessé, depuis plusieurs siècles, de faire, dans l'Occident même, à ceux du Christ, l'Italie, qu'ils avoient si long-temps désolée, fut mise à couvert de leurs invasions; leur puissance s'affoiblit sensiblement en Espagne; et la chrétienté commença à respirer devant ces redoutables ennemis. Tels furent les avantages extérieurs qu'on retira des croisades; le bien intérieur qu'elles procurèrent fut encore plus grand: les guerres privées qui ensanglantoient la France furent presque de toutes parts suspendues, et dans l'intervalle de ces pieuses expéditions ne se rallumèrent plus avec la même fureur; ce fut à la faveur de ces heureuses diversions qui tournoient contre l'ennemi commun des chrétiens les forces que jusqu'alors ils avoient fait servir à leur propre destruction, que les rois purent, ainsi que nous l'avons déjà dit, saisir quelques-unes de ces anciennes prérogatives de la couronne que tant de révolutions et de vicissitudes leur avoient fait perdre, rendre la liberté aux villes, commencer l'affranchissement des serfs, redevenir les chefs suprêmes des justices de leur royaume; ce fut par suite de ces guerres lointaines que leurs domaines reçurent d'immenses accroissements du grand nombre de fiefs que la mort de leurs possesseurs et l'extinction des familles y firent successivement rentrer. Ainsi se consolidoit leur pouvoir et s'affermissoit en même temps la tranquillité publique.

[Note 257: _Voyez_ p. 341, Ire partie.]

[Note 258: En 1041, Louis IX, plus puissant que Henri, établit, à son retour de la croisade, une autre trève, dite _la quarantaine le roi_, par laquelle il étoit défendu atout seigneur de songer à se venger de son ennemi avant quarante jours. Depuis, et par une ordonnance datée de Corbeil en 1257, il abolit entièrement ces sortes de guerres, chargeant les sénéchaux de punir tous ceux qui voudroient se faire justice par les armes; mais cette ordonnance n'atteignit encore que les vassaux du second ordre.]

Ainsi se réparoient aussi les fautes que faisoit la politique des princes: quelque décisives que parussent être les victoires et les conquêtes de Philippe-Auguste, elles n'avoient pu contrebalancer les funestes effets du divorce de Louis VII avec Éléonore de Guienne[259]. Les rois d'Angleterre, à qui le vainqueur de Bouvines avoit enlevé la Normandie, redevinrent, par le mariage de Henri II avec cette princesse, propriétaires d'une partie de la France encore plus considérable et de ses plus belles provinces; et depuis ce malheureux événement, nos rois n'eurent point de plus acharnés et plus dangereux ennemis. Cependant telle avoit été l'influence du beau règne de Philippe sur l'esprit de la noblesse françoise, qu'il s'en fallut peu que son fils Louis VIII ne les chassât entièrement de son royaume; et il étoit sur le point d'achever cette grande et salutaire entreprise, lorsque, à la voix du pape qui l'appeloit au secours de la religion, il interrompit tout à coup le cours de ses conquêtes pour aller faire la guerre aux Albigeois. La croisade contre ces hérétiques avoit été prêchée et renouvelée dans un concile tenu à Paris[260], auquel présida le légat du souverain pontife, et où le comte de Toulouse fut excommunié.

[Note 259: Il la soupçonnoit d'infidélité, et principalement d'avoir eu quelque liaison en Syrie avec le prince d'Antioche, son oncle paternel. Par ce divorce il lui rendit la Guienne et le Poitou, qu'elle avoit apportés en mariage; et six semaines après, cette princesse donna ces provinces à Henri, comte d'Anjou et duc de Normandie, qu'elle épousa. Il étoit déjà déclaré successeur du roi d'Angleterre, et se trouva depuis, sous le nom de Henri II, souverain de ce royaume, duc de Normandie et d'Aquitaine, comte d'Anjou, de Poitou, de Touraine et du Maine. Philippe-Auguste lui enleva depuis quelques-unes de ces provinces, mais la puissance des Anglois n'en fut pas moins très-grande en France, et l'on sait les maux qu'elle y causa. Peu s'en fallut qu'ils ne la subjuguassent entièrement: et nous verrons, par la suite, ces insulaires maîtres de presque toutes nos provinces, leurs rois déclarés successeurs des rois de France, et régnant déjà dans Paris. Suger avoit prévu ce qui arriva; et s'étoit fortement opposé à une action si préjudiciable à l'État. Elle ne fut consommée qu'après sa mort, arrivée en 1152.]

[Note 260: En 1223.]

Assez puissant pour entraîner le roi de France dans une guerre qui le forçoit à renoncer à tant et de si grands avantages que lui avoit donnés la victoire, ce légat fut moins heureux lorsqu'il voulut employer son influence et son autorité à apaiser une querelle qui s'éleva, dans ce moment même, entre l'université et la juridiction épiscopale[261]. Pour avoir trop brusquement peut-être décidé la question en faveur de l'évêque, ce prélat se vit tout à coup assailli, dans sa propre maison, par les écoliers, qui, dans toutes les circonstances, croyoient avoir le droit de soutenir par la violence les priviléges du corps auquel ils étoient attachés. Dans celle-ci, le roi fut obligé d'envoyer des soldats au secours du légat; et ce ne fut qu'avec beaucoup de peine qu'ils parvinrent à l'arracher des mains de ces furieux, qui ne cédèrent qu'après s'être long-temps défendus. De tels désordres se renouvelèrent souvent par la suite; et il n'est presque pas un règne qui n'en offre le spectacle scandaleux.

[Note 261: L'université, qui jusque là n'avoit point eu de sceau particulier, et dont les actes étoient scellés par le chancelier de l'église de Notre-Dame, prétendoit se délivrer de cette sujétion. Le légat, qu'elle prit pour juge de son différend avec l'église, rompit publiquement le sceau qu'elle avoit fait, et anathématisa d'avance ceux qui oseroient en faire un autre. Ce fut cet acte insultant qui alluma la fureur des écoliers. Maîtres et élèves, tout fut excommunié, et cette excommunication ne fut levée qu'au concile de Bourges, où quatre-vingts docteurs de Paris se rendirent pour obtenir l'absolution du légat, qui la leur accorda sur-le-champ.]

On sait que Louis VIII mourut au siége d'Avignon, n'ayant régné que trois ans, et après avoir nommé roi Louis son fils aîné, et régente la reine Blanche son épouse. Ce fut lui qui commit cette faute si grave de partager de nouveau le territoire de la monarchie françoise. Par son testament il donna l'Artois à son second fils, le Poitou au troisième, l'Anjou et le Maine au quatrième; et ce fut en toute propriété et non comme de simples apanages qu'ils possédèrent ces provinces. Nous aurons par la suite occasion d'examiner les causes particulières et indépendantes de toutes vues politiques, qui firent que la France, divisée ainsi entre plusieurs princes de la famille royale, ne le fut pas, comme sous les deux premières races, entre plusieurs rois.

(1226) Cette année vit commencer le règne de saint Louis. Il y a dans ce règne mémorable trois époques à considérer: le temps de sa minorité et celui qui s'écoula jusqu'à son départ pour la première croisade; la régence de la reine Blanche pendant qu'il faisoit la guerre en Égypte et en Palestine; enfin le long séjour qu'il fit dans ses États depuis son retour jusqu'à la seconde croisade, où mourut si malheureusement ce grand roi. Ces trois époques sont également remarquables par la sagesse et la vigueur du gouvernement de la mère et du fils.