Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 2/8)
Part 11
Cet hôpital, ainsi disposé, fut destiné à recevoir les pauvres orfévres âgés ou infirmes et leurs veuves; et les choses restèrent en cet état jusqu'au règne de Henri II. À cette époque les premiers bâtiments, construits en bois, menaçant ruine, on prit la résolution de les reconstruire en pierre, ainsi que la chapelle. La communauté se trouvoit alors propriétaire de huit maisons environnantes qu'elle avoit acquises successivement, et qu'elle fit entrer dans le nouveau plan de ses constructions. Un hôpital plus vaste, une chapelle plus commode prirent la place de ces vieilles masures, et le tout fut achevé en 1566. Un établissement si respectable a duré jusqu'en 1789, et l'on ne peut assez louer ce zèle noble, cette générosité touchante, qui ne se sont pas démentis un seul instant dans cette compagnie. Les pauvres orfévres étoient assurés de trouver à la fin de leur carrière une retraite honnête et tranquille, où ils recevoient tous les secours nécessaires à la vie; et l'on a vu même plusieurs de leurs confrères, par une charité encore plus ardente, sacrifier une partie considérable de leur fortune, pour adoucir le sort de ceux que leurs infirmités forçoient d'aller chercher un dernier asile dans l'hôpital des Incurables.
La chapelle étoit desservie par un chapelain, un diacre et un sous-diacre d'office, deux chantres et quelques autres officiers aux gages du corps des orfévres, et à la nomination des gardes; le chapelain seul ne pouvoit être nommé ou destitué que par délibération des gardes en charge et anciens gardes assemblés. On choisissoit de préférence pour remplir cet emploi un fils d'orfévre, si d'ailleurs il avoit les qualités requises.
Cet édifice avoit été construit sur les dessins de Philibert de Lorme. On y voyoit quelques figures de Germain Pilon[198], qui étoient fort estimées, et plusieurs tableaux, esquisses terminées de quelques-uns de ceux que la communauté des orfévres donnoit tous les ans à Notre-Dame.
[Note 198: Nous ignorons ce que sont devenues ces figures, qu'on ne trouve point dans la collection des monuments françois.]
Cette communauté étoit l'un des six corps qui, sous la monarchie, représentoient le commerce de Paris. Nous pensons que c'est ici le lieu de donner sur cette institution des six corps les détails que nous avons tirés des divers historiens de Paris.
LES SIX CORPS.
On attribue la réunion des six corps à Philippe-Auguste. Avant ce temps, le commerce de Paris ne se faisoit que par une compagnie de gens associés sous le titre de _Marchands de l'eau hansez de Paris_; cette compagnie formoit le Corps-de-Ville; et c'est par cette raison que le prévôt des marchands est appelé _le chef de l'Hôtel-de-Ville_.
Ces six corps étoient les drapiers, les épiciers, les merciers, les fourreurs, les bonnetiers et les orfévres.
Chacune de ces communautés étoit gouvernée par six maîtres et gardes choisis par le corps lui-même, parmi ceux qui étoient les plus intelligents et dont la réputation étoit sans reproche. Leur administration duroit deux années. Dans les cérémonies publiques, telles que les entrées des souverains, des légats, des ambassadeurs extraordinaires, etc., ils avoient le droit d'accompagner, le prévôt des marchands, les échevins et le corps de ville, et même de porter le dais, les uns après les autres, suivant le rang qu'ils occupoient. Leur costume, dans ces solennités, étoit la robe de drap noir à collet, et des manches pendantes, parmentées et bordées de velours noir. La toque qu'ils portoient étoit également de velours[199].
[Note 199: Ils eurent l'honneur de complimenter Louis XV au palais des Tuileries, lors de sa majorité; et à cette occasion ils firent frapper une médaille qui représente le buste du roi; au revers on lit cette inscription: «_Les six corps marchands_ ont complimenté le roi sur sa majorité, étant présentés par le duc de Gesvres, gouverneur de Paris, le 23 février 1723.»
Chacun des membres les plus distingués de cette association passoit successivement à la place de juge-consul, puis d'échevin de la ville de Paris. Ils étoient regardés comme les plus notables bourgeois; cette dernière qualité les anoblissoit, et leur donnoit le titre d'_écuyer_.]
Cette institution a éprouvé d'assez grandes variations; et le nombre des corps qui la composoient n'a pas toujours été le même pendant le cours de son existence. Sous François Ier on trouve qu'il y en avoit sept, tandis qu'on n'en compte que cinq sous Louis XII. «Et s'il est vrai, dit Sauval, que les pelletiers puissent être écoutés en cette occasion, il ne s'en trouveroit que quatre anciennement; et c'étoient eux qui marchoient à la tête.»
Cette prétention pour la prééminence des rangs a excité souvent des disputes assez vives entre les diverses communautés qui formoient les six corps. Ces démêlés, qui occupèrent quelquefois l'autorité, étoient d'autant plus difficiles à terminer, qu'en consultant l'ancien usage, qui seul pouvoit servir de règle en pareille circonstance, on ne voit point qu'on s'y fût assujetti à un ordre constant. À l'entrée d'Anne de Bretagne, les pelletiers furent effectivement appelés les premiers; et quelque temps après, lorsque le cardinal d'Amboise fit la sienne, les drapiers avoient le premier rang. Les changeurs étoient alors au nombre des six corps, et tenoient leur place avant les orfévres. Bientôt après, on les voit exclus de la communauté[200], et remplacés par les bonnetiers, à qui les orfévres disputèrent à leur tour la préséance. Enfin toutes ces querelles un peu ridicules furent terminées en 1660 par un arrêt du parlement, et ensuite par un accord fait entre les six corps assemblés. Depuis cette époque, ils ont toujours marché dans l'ordre où nous venons de les présenter.
[Note 200: Ils exerçoient leur profession sur le pont au Change, qu'ils avoient seuls le droit d'habiter. «Mais comme en 1461, dit Sauval, après la suppression de la pragmatique, leur corps vint à s'affoiblir, de sorte que le pont au Change n'étoit plus habité que par des chapeliers et des faiseurs de poupées, peu à peu ils déchurent si fort, et pour le nombre et pour le bien, qu'en 1514, se voyant réduits à cinq ou six chefs de famille tout au plus, et ainsi hors d'état de faire la dépense nécessaire pour l'entrée de Marie d'Angleterre, il leur fallut cesser d'être du nombre des six corps.»]
Ils formoient entre eux une étroite confédération, dont l'objet étoit le bien du commerce en général. Cette union et ses effets étoient exprimés dans leur devise, dont le corps étoit un Hercule qui s'efforce vainement de rompre un faisceau composé de six baguettes. On lisoit autour de l'exergue ces mots: _Vincit concordia fratrum_.
Les marchands de vin sollicitèrent long-temps pour être admis dans cette communauté, et y former un septième corps. Il avoient même obtenu à cet effet des lettres-patentes de Henri III, qui furent confirmées d'abord par Henri IV, ensuite par Louis XIII et Louis XIV. Cependant les six corps, tant qu'a duré leur ancienne forme, n'ont jamais voulu ni les reconnoître, ni les admettre dans leurs assemblées, ni souffrir qu'ils se mêlassent avec eux dans les solennités publiques. Ce ne fut qu'en 1776 qu'ils parvinrent enfin à y être agrégés, lorsque Louis XVI, après avoir donné son édit pour la suppression des jurandes et communautés de commerce, recréa sur-le-champ, par un édit nouveau, six corps marchands et quarante-quatre communautés d'arts et métiers. Les marchands de vin obtinrent alors ce qu'ils désiroient depuis si long-temps, et furent le sixième corps dans la nouvelle organisation. Voici quelques détails sur l'ancienne forme, les statuts et les prérogatives de cette compagnie.
LES DRAPIERS.
Quoique le premier rang leur ait été quelquefois disputé, cependant il paroît que, depuis très-long-temps, ils le possédoient sans aucune contestation. Ce corps, qui étoit l'un des plus anciens, étoit en même temps l'un des plus riches de la communauté.
La plupart d'entre eux habitèrent long-temps la rue de la Vieille-Draperie, dans laquelle Philippe-Auguste leur avoit donné vingt-quatre maisons confisquées sur les Juifs après leur bannissement; nous avons déjà dit que c'étoit des drapiers que cette rue avoit pris son nom.
Ce fut ce prince qui érigea leurs statuts en 1188. Philippe-le-Bel, le roi Jean et Charles VI les confirmèrent. Leur corps étoit autrefois divisé en deux communautés, les _drapiers_ et les _drapiers-chaussetiers_; chacune avoit son patron et sa confrérie, et toutes les deux se disputèrent pendant plusieurs siècles le droit de préséance. Ce ne fut qu'en 1648 que, par un accord fait à l'amiable, elles se réunirent dans la même église et dans la même confrérie[201].
[Note 201: D'abord à Saint-Denis-de-la-Chartre, puis ensuite à Sainte-Marie-Égyptienne.]
Leur bureau étoit situé rue des Déchargeurs, dans une ancienne maison nommée les _Carneaux_, qu'ils avoient achetée en 1527, et qu'ils rebâtirent vers le milieu du dix-septième siècle. En 1629, ils demandèrent aux prévôt et échevins de Paris des armoiries, tant pour mettre aux torches de leurs enterrements, que pour se faire distinguer dans les autres solennités. Cette demande leur fut accordée: c'étoit un navire d'argent à la bannière de France flottante, un oeil en chef et le champ d'azur.
LES ÉPICIERS.
On appeloit ainsi celui des six corps où se faisoit le commerce des drogues et autres marchandises comprises sous le nom d'_épiceries_. Il avoit rang après celui des drapiers.
Ce corps étoit partagé en apothicaires et épiciers, et ces derniers en droguistes, confituriers et ciriers. Ces deux divisions étoient gouvernées par les mêmes maîtres et gardes, et régies par les mêmes lois. Ces gardes, au nombre de six, et pris également parmi les apothicaires et les épiciers, étoient chargés de tenir la main à l'exécution des statuts et réglements, de faire au moins trois visites par an, et en outre, des visites générales chez tous les marchands, maîtres de coches, etc., pour confronter les poids et les balances. C'étoit un droit dont ils jouissoient exclusivement, parce qu'ils ont eu de tout temps des étalons de poids en dépôt; mais ils ne pouvoient l'exercer sur les cinq autres corps qui étoient exempts de leur inspection.
Leurs statuts[202] furent confirmés par plusieurs lettres-patentes de nos rois, entre autres de Henri IV en 1594, et de Louis XIII en 1611 et 1624.
[Note 202: Ces statuts, comme ceux de tous les autres corps, régloient principalement les conditions nécessaires pour être admis dans le corps, les années d'apprentissage, l'obligation de chef-d'oeuvre, la manière dont les veuves pouvoient exercer le commerce, les modes d'inspection du corps sur ses membres, sur la qualité des marchandises, etc., etc.]
Ils avoient pour armoiries, coupé d'azur et d'or, à la main d'argent sur l'azur, tenant des balances d'or; et sur l'or, deux nefs de gueule, flottantes aux bannières de France, accompagnées de deux étoiles à cinq pointes de gueule, avec la devise en haut: _Lances et pondera servant_.
LES MERCIERS.
Le corps de la mercerie, le troisième des six corps marchands, étoit si étendu et si considérable, qu'il étoit pour ainsi dire divisé en vingt classes différentes: on distinguoit les négociants ou marchands en gros; les marchands d'étoffes de soie, brochées en or et argent; ceux qui faisoient le commerce de dorure et de galons, dentelles et réseaux d'or et d'argent; les marchands de fer, de soieries, de modes, toiles, dentelles, etc. Ce nom de _mercier_ indique en effet, par son étymologie, toutes marchandises, denrées, ou choses dont on peut faire trafic.
Ce corps fut établi par Charles VI, qui lui donna ses premiers statuts et réglements en 1407 et 1412. Ils furent depuis confirmés et augmentés par Henri II, Charles IX, Henri IV, Louis XIII et Louis XIV.
À la tête de ce corps étoient sept maîtres et gardes, préposés pour la conservation de ses priviléges et de sa police. Leur bureau étoit situé rue Quinquempoix.
Les armoiries du corps de la mercerie étoient un champ d'argent chargé de trois vaisseaux, dont deux en chef et un en pointe. Ces vaisseaux étoient construits et mâtés d'or sur une mer de sinople, le tout surmonté d'un soleil d'or, avec cette devise: _Te toto orbe sequemur_.
LES PELLETIERS.
Ce corps, qui est le quatrième, se composoit de ceux qui apprêtent et vendent toutes sortes de peaux avec leur poil, comme manchons, palatines, fourrures, etc.
Dans les cérémonies publiques, il disputoit le troisième rang au corps de la mercerie, lequel s'est cependant maintenu en possession de la préséance, malgré toutes les protestations des pelletiers, qui ne pouvoient oublier que dans l'origine ils avoient marché à la tête des six corps.
En 1586, sous Henri III, la communauté des fourreurs fut réunie à celle des pelletiers, et il leur fut donné les premiers statuts, qui les qualifioient de _maîtres et marchands pelletiers, haubaniers, fourreurs_. Ces statuts ont été depuis augmentés et confirmés par Louis XIII et Louis XIV.
Les armoiries de ce corps étoient un agneau pascal d'argent en champ d'azur, à la bannière de France de gueule, ornées d'une croix depuis 1368. Ce nouveau symbole fut le résultat d'une concession que leur procura le duc de Bourbon, comte de Clermont, grand chambellan de France, qu'ils prétendoient avoir eu pour chef et pour protecteur.
Ils avoient leur bureau rue Bertin-Poirée.
LES BONNETIERS.
Les bonnetiers formoient le cinquième corps. Ils avoient le droit de vendre bonnets de drap, de laine, bas, gants, chaussons, et autres semblables ouvrages faits au métier, au tricot, à l'aiguille, en laine, fil, lin, poil, castor, coton, et autres matières ourdissables.
Dans les statuts de la bonneterie, accordés par Henri IV en 1608, les marchands bonnetiers sont appelés _aulmuciers-mitoniers_, parce qu'anciennement c'étoient eux qui faisoient des _aumuces_ ou bonnets dont on se servoit en voyage; et qu'ils vendoient des mitaines.
Ce cinquième corps s'est accru, en 1716, de la communauté des maîtres bonnetiers et ouvriers en tricots, des faubourgs.
Il avoit son bureau dans la rue des Écrivains.
Ses armoiries étoient d'azur à la toison d'argent, surmontées de cinq navires aussi d'argent, trois en chef et deux en pointe. Il avoit autrefois une confrérie établie dans l'église de Saint-Jacques-de-la-Boucherie, sous la protection de saint Fiacre.
LES ORFÉVRES.
Ce corps se composoit des orfévres, joailliers-bijoutiers, metteurs en oeuvre et marchands d'or et d'argent. Il étoit le sixième et dernier des six corps marchands.
L'orfévre est l'artiste et le marchand tout ensemble. Il fabrique, vend et achète toutes sortes de vaisselles, bijoux, vieux galons et autres effets d'or et d'argent. Il a aussi le négoce et l'emploi des diamants, perles et pierres précieuses.
Philippe de Valois avoit honoré ce corps des armoiries qu'il possédoit. Elles étoient de gueules à trois croix d'or dentelées, accompagnées, aux premier et quatrième quartiers, d'une coupe d'or, et aux second et troisième, d'une couronne du même métal, au chef d'azur semé de fleurs de lis sans nombre.
Ce corps avoit eu la prétention de marcher à la tête des autres, et ses titres, pour la soutenir, étoient qu'autrefois il avoit la garde du buffet royal dans les festins d'apparat qui se faisoient au palais de la cité. Cependant on n'eut point égard à cette réclamation; et le parlement rejeta leur requête, lorsqu'ils demandèrent d'avoir au moins le pas sur les bonnetiers[203].
[Note 203: Les marchands de vin, qui, comme nous l'avons dit, ne purent être admis dans les six corps, obtinrent cependant comme eux des armoiries en 1629.
Ces armoiries étoient un navire d'argent à bannière de France flottante, avec six autres petites nefs d'argent à l'entour, une grappe de raisin en chef, le tout en champ d'azur.]
L'ÉGLISE ROYALE, COLLÉGIALE ET PAROISSIALE DE SAINTE-OPPORTUNE.
L'origine de cette ancienne église a fait naître de grands débats parmi les historiens de Paris; et, dans les opinions contradictoires qu'ils présentent, on ne voit d'aucun côté des autorités assez fortes pour que l'on puisse, sans balancer, embrasser l'une de ces opinions. Jusqu'ici l'on a pu remarquer que, dans la plupart de ces antiquités dont il est resté des traditions si confuses, l'incertitude est presque toujours le résultat de tant de travaux entrepris pour démêler la vérité.
Le plus grand nombre prétend que cette église ne fut dans ses commencements que la chapelle d'un ermitage, qu'on nommoit _Notre-Dame-des-Bois_, parce qu'elle étoit située à l'entrée d'une forêt qui s'étendoit en largeur depuis cet ermitage jusqu'au pied de Montmartre, et en longueur, depuis le _pont Perrin_, qui étoit vers la porte Saint-Antoine, jusqu'aux environs de Chaillot. Ils ajoutent que les incursions et les ravages des Normands ayant forcé Hildebrand, évêque de Séez, de s'enfuir de son diocèse, il demanda à l'un de nos rois un lieu de sûreté pour son clergé et pour les reliques de sainte Opportune, fille du comte d'Hiême, et morte abbesse d'Almenêche; que d'abord ce prélat obtint la terre de Moucy-le-Neuf près de Senlis, où le corps de la sainte fut déposé; mais que ne s'y croyant pas encore entièrement hors d'insulte, il fut appelé à Paris, et établi dans cette chapelle de Notre-Dame-des-Bois; qu'il y fit apporter les reliques de la sainte, devint recteur de cette chapelle, et d'un hospice élevé auprès par ses soins; et qu'enfin la dévotion des fidèles et les offrandes qu'attiroient les miracles fréquents opérés par ces restes précieux permirent bientôt d'y bâtir une église plus considérable.
Toutefois ces mêmes historiens, qui s'accordent sur le fait historique auquel l'église de Sainte-Opportune doit son origine, sont d'un avis très-différent lorsqu'il s'agit de fixer le temps où il arriva, et le nom du prince qui fut le donataire de cette chapelle. Les uns, comme Sauval, placent la translation des reliques de la sainte en 853; d'autres, comme dom Duplessis, en 877 ou 878. Le P. Pagi en fixe l'époque à l'année 879; Le Maire, au commencement du douzième siècle; Dubreul, sous Louis-le-Jeune; enfin Germain Brice recule cet événement jusqu'en 1374. Les uns attribuent à Charles-le-Chauve et à Louis de Germanie les premières donations faites à Hildebrand; les autres en font honneur à Louis-le-Bègue, à Louis-le-Gros et à Louis-le-Jeune; enfin plusieurs font de la chapelle de _Notre-Dame-des-Bois_ un prieuré de filles dépendant du monastère dont sainte Opportune étoit abbesse: c'est l'opinion de Sauval, de Dubreul, etc. En même temps qu'ils établissent ces sentiments divers, plusieurs donnent à la chapelle de Notre-Dame-des-Bois une antiquité plus grande qu'à aucun autre monument chrétien. Le même Sauval dit que, «si l'on en croit la tradition, saint Denis, qui vint en France en 252, la mit en grande vénération des peuples.» Un autre la fait exister en 255[204]; et Corrozet, en lui donnant une origine non moins reculée, ajoute «que madame sainte Opportune, religieuse, la fréquentoit souvent, et qu'elle est enclose en son église.» Nous avons vu que, selon le plus grand nombre, la forêt qui touchoit cet ermitage couvroit tout le terrain au nord de Paris.
[Note 204: L'auteur des _Tablettes parisiennes_.]
Jaillot, qui vient après tous ces auteurs, prétend les réfuter tous: sans s'arrêter à prouver qu'on ne peut sérieusement avancer qu'il existoit une chapelle à Paris dès l'an 252, lorsqu'on n'a aucune autorité qui puisse donner même de la vraisemblance à une semblable assertion, il soutient que sous Charles-le-Chauve il existoit déjà une enceinte au nord, dans laquelle cette chapelle devoit être enclavée, et qu'il seroit absurde d'imaginer _qu'il y eût une forêt dans cette enceinte_. Il ajoute que nos historiens nous ayant conservé les noms de la chapelle de Saint-Pierre, de celle de Sainte-Colombe et des églises qui subsistoient dans ces temps reculés, ils auroient nécessairement fait mention de celle de Notre-Dame-des-Bois, si elle eût alors existé; que cependant on n'en trouve aucun vestige, ni dans les chartres qui contiennent les libéralités de nos rois envers l'église de Sainte-Opportune, ni dans l'histoire de la vie de la sainte, dont l'auteur avoit pu être témoin oculaire d'une partie de ces faits, etc. «Enfin, dit-il, pourquoi Hildebrand fit-il bâtir une église pour y mettre le corps de sainte Opportune? La chapelle de Notre-Dame-des-Bois ne suffisoit-elle pas pour renfermer ce saint dépôt? Et quelque petite qu'on puisse la supposer, n'étoit-elle pas assez grande pour lui et les quatre clercs qui l'accompagnoient? Quelle conséquence en tirer, si ce n'est que cette chapelle n'existoit point alors, et qu'elle n'a été bâtie que depuis, sous un nom que des circonstances ou des motifs particuliers lui auront fait donner, et dont la connoissance n'est point venue jusqu'à nous?»
De telles raisons ne peuvent sembler concluantes: l'ermitage et la forêt pouvoient exister avant que l'enceinte eût été formée; et lorsque l'on conçut le projet d'élever une muraille contre les incursions des Normands, on put y faire entrer la chapelle, établie sans doute sur la lisière du bois, sans être forcé d'y comprendre la forêt tout entière. En supposant qu'il ne reste aucune trace de cet ancien édifice dans les vieilles chroniques, une tradition aussi constante que celle sur laquelle s'appuient tous les historiens n'est point à dédaigner, et ne peut être rejetée comme une chimère, lorsqu'il s'agit d'un événement aussi simple, aussi naturel que celui de l'érection d'une chapelle; mais la dernière raison surtout nous semble peu digne d'un critique aussi éclairé: pourquoi Hildebrand n'auroit-il pas fait bâtir une église à la place de cette chapelle pour honorer davantage la sainte, surtout si la dévotion et les offrandes des fidèles lui en fournissoient les moyens? (et cet incident fait aussi partie de la tradition.) Il y a tant d'exemples de chapelles changées en églises magnifiques, uniquement parce qu'on y avoit déposé les reliques de tel ou tel saint, qu'on ne sauroit s'appuyer sur d'aussi foibles preuves pour rejeter cette tradition.
Jaillot est plus heureux dans ses conjectures sur le prince qui donna à Hildebrand le terrain sur lequel il bâtit cette église: il prétend que ce fut Louis-le-Bègue, et non Charles-le-Chauve et Louis de Germanie. Il prouve aussi très-bien que toutes les chartres des rois de la troisième race, dans lesquelles les antiquaires ont cru voir une donation de ce territoire, ne contiennent que la confirmation d'un droit de propriété que les chanoines de Sainte-Opportune possédoient dès la seconde, etc. Au reste, en soutenant que la chapelle n'existoit point avant Hildebrand, que ce fut lui qui la fit bâtir ainsi que l'hospice, il convient avec tous les historiens que les miracles opérés par les reliques de sainte Opportune occasionnèrent un concours de fidèles dont la piété et la libéralité fournirent les moyens de bâtir une plus grande église sous son invocation.
Le territoire sur lequel cette église fut élevée étant dans la dépendance de Saint-Germain-l'Auxerrois, le chapitre de cette église prétendit être en droit de nommer aux prébendes de Sainte-Opportune, ce qui lui fut accordé par Imbert, évêque de Paris, vers 1030, et confirmé par Galon en 1108, et Maurice de Sully en 1192.