Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 2/8)

Part 1

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TABLEAU HISTORIQUE ET PITTORESQUE DE PARIS,

DEPUIS LES GAULOIS JUSQU'À NOS JOURS.

Dédié au Roi Par J. B. de Saint-Victor.

_Seconde Édition_, REVUE, CORRIGÉE ET AUGMENTÉE.

TOME PREMIER.--DEUXIÈME PARTIE.

_Miratur molem..... Magalia quondam._ ÆNEID., lib. 1.

PARIS, À LA LIBRAIRIE CLASSIQUE ÉLÉMENTAIRE, CHEZ LESAGE, RUE DU PAON, Nº 8.

M DCCC XXII.

TABLEAU

HISTORIQUE ET PITTORESQUE

DE PARIS.

IMPRIMERIE DE COSSON, RUE GARANCIÈRE, Nº 5.

QUARTIER

SAINT-JACQUES-DE-LA-BOUCHERIE.

Ce quartier est borné, à l'orient, par les rues Planche-Mibrai, des Arcis et de Saint-Martin exclusivement; au septentrion, par la rue aux Ours aussi exclusivement; à l'occident, par la rue Saint-Denis, depuis le coin de la rue aux Ours jusqu'à celle de Gesvres, y compris le marché de la Porte-de-Paris et le Grand-Châtelet inclusivement; et au midi, par la rue et le quai de Gesvres aussi inclusivement.

On y comptoit en 1789 trente-deux rues et six culs-de-sac; il contenoit une église collégiale, quatre paroisses, un hôpital et un couvent de filles.

PARIS SOUS HUGUES-CAPET, ROBERT, HENRI Ier, PHILIPPE Ier, LOUIS-LE-GROS, LOUIS-LE-JEUNE ET PHILIPPE-AUGUSTE.

Rien ne peut être clairement expliqué dans l'histoire des premiers siècles de notre monarchie, lorsqu'on l'écrit avec les préjugés, les traditions et les habitudes de la monarchie, telle que Henri IV, Richelieu et Louis XIV l'avoient faite. Cependant cette histoire n'a point encore été autrement écrite; et il n'est pas facile de détruire les erreurs que les historiens même les plus graves ont répandues sur un aussi grave sujet.

Par exemple, il n'est point d'opinion plus généralement répandue, et qui paroisse au grand nombre plus incontestable, que celle qui fait considérer Hugues-Capet comme l'_usurpateur_ d'un trône que l'on soutient avoir _légitimement_ appartenu au dernier descendant de la race des Carlovingiens. Cependant nous n'avons pas craint d'émettre une opinion toute contraire; et nous croyons l'avoir appuyée de raisons et d'autorités qui peuvent rendre maintenant cette question au moins indécise. Comme la situation des rois de France, à l'époque où Paris devint la capitale du royaume, n'est point étrangère à l'histoire de cette ville, il convient de la faire bien connoître, et d'ajouter à ce que nous avons dit sur le vrai caractère qu'avoit dans ces temps anciens, la royauté en France, quelques nouveaux développements.

Nous avons démontré que la royauté étoit _héréditaire_ par rapport à la famille, _élective_ par rapport aux individus[1]; que le trône pouvoit être partagé entre plusieurs ou donné à un seul, selon le caprice de la nation[2], c'est-à-dire de tous ceux qui avoient la noblesse et la liberté, soit qu'ils fussent vassaux, soit qu'ils fussent libres propriétaires, la mort du seigneur déliant le vassal de toute espèce d'engagement envers son héritier[3]; on a vu quelles précautions imaginèrent et ne cessèrent d'employer nos rois pour assurer à leurs enfants un héritage aussi fragile, aussi incertain que ce pouvoir suprême qu'ils possédoient eux-mêmes d'une manière si précaire, et combien ces précautions étoient elles-mêmes fragiles et incertaines[4]. C'est que les Francs avoient apporté de la Germanie dans les Gaules leurs coutumes barbares, leurs habitudes altières, et toutes leurs vieilles traditions: ils les conservèrent long-temps, parce qu'ils dédaignèrent long-temps de sortir de leur ignorance; et en effet ce sont presque toujours les peuples savants qui détruisent: ce sont les peuples ignorants qui conservent, et c'est avec eux et par eux qu'on rétablit.

[Note 1: _Voyez_ la Ire partie de ce volume, p. 63.]

[Note 2: _Ibid._, p. 64, 66, 69 et suiv.]

[Note 3: Nous trouvons expressément dit «que tout homme libre devoit rester fidèle au prince à qui il s'étoit une fois _recommandé_, tant que ce prince _étoit vivant_; mais qu'après sa mort, il lui étoit permis de se _recommander_ à qui il jugeroit à propos de le faire.» (Corps diplom. de Dumont, t. I.)]

[Note 4: Voyez la Ire partie de ce volume, p. 64.]

Qu'on ouvre Ammien Marcellin[5]; qu'on le suive au milieu de ces forêts de la Germanie et de ces sociétés qui s'y étoient formées: on y trouvera, avec moins de puissance et d'éclat, une image frappante et naïve de ce que fut depuis la monarchie des Francs. Là il y avoit aussi des _rois_ et des _princes_, et au-dessous d'eux des grands qui se mettoient volontairement sous leurs dépendances, et leur promettoient assistance et fidélité sous _certaines conditions_[6], d'où résultoient des devoirs réciproques entre le chef et ces sujets puissants dont l'alliance faisoit sa plus grande force et établissoit sa prééminence. On voit que ces grands étoient eux-mêmes chefs de petites peuplades qu'ils gouvernoient avec une autorité égale à celle de leur roi, mais non pas avec la même indépendance, puisqu'ils étoient en même temps tenus d'obéir aux commandements de celui-ci et de se rallier à ses propres sujets, au premier signal qu'il lui convenoit de donner[7]. Au milieu de cette hiérarchie de chefs et de sujets, se montre (et l'on ne sauroit trop le remarquer) une classe d'_hommes libres_ qui portent leur hommage à qui il leur plaît de le donner, et dont les priviléges sont tels, qu'ils peuvent même s'engager au service d'un prince étranger et dans une guerre contre leur patrie, sans perdre leurs biens et sans être passibles d'aucune peine. Ces hommes libres rappeloient les anciens _camarades_ des princes germains, tels qu'ils étoient lorsque Tacite nous en a donné l'histoire, et à une époque où ces princes ne possédoient encore aucun domaine certain, et où les peuples qu'ils commandoient étoient encore moins avancés dans la civilisation.

[Note 5: Sur ce que nous allons dire et jusqu'à la page 476, on peut consulter les livres 16, 17, 18, 19, 29, 30 et 31 de cet auteur.]

[Note 6: Les grands qui se donnoient à un roi ne pouvoient traiter en leur nom avec des princes étrangers, ni se rendre leurs clients; obligés de le suivre à la guerre, ils devoient être compris dans tous les traités qu'il lui arrivoit de faire, et aucune guerre ne pouvoit être légitimement entreprise sans leur avis. C'étoit encore parmi eux que ces rois barbares choisissoient leurs ambassadeurs, et ceux qui étoient chargés de leurs négociations.]

[Note 7: _Greg. Tur. Hist._, lib. II, c. 30.]

Il est hors de doute qu'au temps d'Ammien Marcellin, les choses avoient déjà éprouvé parmi eux une amélioration très-notable: les établissements étoient devenus plus fixes; le droit de propriété étoit mieux affermi. Nous apprenons par lui que dès lors les rois possédoient un territoire plus ou moins vaste, dont les limites étoient déterminées, et qu'ils avoient des esclaves employés à faire valoir leurs domaines. Cette époque qui les rendit propriétaires, et qui établit en même temps un grand nombre de propriétés particulières, fut aussi celle d'un très-grand changement dans le caractère de leur domination: ce ne fut plus sur la personne même des sujets, et sur le serment qu'ils leur avoient juré, que cette domination fut fondée, mais sur la terre même qui dépendoit de leur petit royaume; soit qu'ils eussent consenti à la diviser et à la céder à ceux qu'ils vouloient s'attacher, soit que des traités de paix eussent forcé d'autres princes, autrefois leurs égaux et propriétaires comme eux d'un territoire, à le réunir à leurs états et à n'en plus jouir que sous les conditions d'alliés et de sujets. Or il est facile de concevoir que les conditions de l'engagement que les grands prenoient avec eux devoient être fort différentes, selon qu'ils avoient accepté ou refusé de semblables libéralités, qu'ils avoient été forcés ou non de souscrire de semblables traités. Ceux qui n'étoient point assujettis par ces dons ou par ces traités, même en servant un roi, étoient véritablement ses _égaux_; à sa mort, ils étoient libres de tout engagement, et leur propre volonté pouvoit seule les donner à ses successeurs. Quant aux _fidèles_ qui jouissoient d'une terre dont la possession étoit inséparable de la dépendance du possesseur, ils ne pouvoient recouvrer leur liberté qu'en rendant au prince ce qu'ils en avoient reçu. Ainsi lorsqu'un roi laissoit plusieurs enfants, il se formoit nécessairement plusieurs royaumes du partage de sa succession; car chaque portion du territoire royal ainsi partagé donnoit pour sujets à chacun de ses héritiers les propriétaires qui en dépendoient; et réciproquement plusieurs royaumes n'en formoient plus qu'un seul, lorsque la famille royale étoit réduite à un seul héritier.

Ces coutumes furent donc transportées dans les Gaules; et dans les distributions qui furent faites aux vainqueurs des biens de vaincus, l'hommage et la foi demeurèrent de même attachés à la terre. Toutefois on ne peut douter, et nous l'avons déjà remarqué, que, parmi les fidèles qui accompagnèrent le conquérant, plusieurs refusèrent les grâces qu'il put leur offrir, pour conserver leur indépendance, tandis que d'autres se soumirent aux conditions du vasselage, pour obtenir de plus grandes possessions. La condition des premiers, presque entièrement affranchis de toute subordination envers les rois, et qui ne connoissoient d'autres lois que les lois émanées de l'assemblée générale de la nation, ne tarda pas à en devenir un objet d'envie pour les grands vassaux qui avoient perdu en liberté ce qu'ils avoient acquis en puissance; et tous leurs efforts tendirent continuellement à dénaturer leurs fiefs et à leur donner ce caractère de propriétés _libres_. Presque tous y réussirent jusqu'à un certain point: c'est-à-dire qu'étant parvenus à rendre leurs fiefs héréditaires, ils leur communiquèrent ainsi la nature de biens _propres_. De son côté, et malgré ce droit d'hérédité qu'ils avoient usurpé, le seigneur suzerain ne prétendoit point abandonner ses propres droits ni l'hommage que lui devoit la terre: de là des dissensions continuelles et souvent des guerres sanglantes entre les rois et leurs vassaux révoltés.

Il faut considérer maintenant que les rois francs, en s'emparant du gouvernement des Gaules, y conservèrent toutes les formes de l'administration romaine, à peu près telles qu'ils les avoient trouvées, et en partagèrent tous les emplois entre ces mêmes _fidèles_ à qui ils avoient partagé la terre. Ils instituèrent de même des ducs et des préfets qui gouvernoient les provinces, des comtes qui commandoient les cités; et changeant seulement les noms de quelques-uns de ces officiers civils et militaires dont se composoit l'ancien gouvernement, ils en confirmèrent toutes les attributions.

Que l'on juge maintenant ce qui pouvoit résulter d'un semblable ordre de choses, le vassal étant délié de son serment, dès que son seigneur venoit à mourir; le royaume entier se trouvant ainsi comme en dépôt entre les mains des principaux vassaux; et chacun d'eux pouvant choisir, dans la famille royale, le prince auquel il lui plaisoit de se _recommander_, et le pouvant légitimement, puisque nul de ces princes n'étoit exclu du trône, et que l'unité du pouvoir n'étoit point une condition essentielle de la royauté. Chacun d'eux mettant alors son obéissance, pour ainsi dire, à l'enchère, donnoit sa foi à celui qui lui faisoit les meilleures conditions, et s'armoit aussitôt pour le soutien de ses droits contre ses rivaux et ses compétiteurs. Et c'étoit bien inutilement qu'un roi avoit désigné tel ou tel de ses fils pour son successeur: si le consentement de la _nation_ n'avoit ratifié cette désignation, elle étoit nulle. La _recommandation_ des vassaux, tel étoit le véritable titre qui donnoit et confirmoit la royauté[8]; et jamais prince ne se croyoit assuré de régner, tant que les vassaux ne s'étoient pas _recommandés_ à lui.

[Note 8: «Louis-le-Bègue, étant sur le point de mourir, chargea l'évêque de Beauvais et un comte, nommé Alboin, de porter à Louis, son fils aîné, la couronne, l'épée et les autres ornements royaux, mandant à ceux qui étoient auprès de lui de le faire sacrer et couronner roi. Mais avant de procéder à cette cérémonie, ils _convoquèrent_ les grands du royaume dans la ville de Meaux, pour délibérer sur ce qu'ils avoient à faire. Louis ne fut pas couronné aussitôt que son père l'avoit désiré; et contre l'intention de ce prince, on lui associa son frère Carloman.» (Aimoin, liv. V, c. 39.)

Quoique Pépin eût fait sacrer et couronner ses fils de son vivant, «les Francs les élurent après sa mort pour lui succéder» (Egin. de princip.), et les annales qui portent le nom d'Aimoin disent très-expressément que «Charles et Carloman furent créés rois _par le consentement de tous les Francs_.» (Lib. 4, c. 47.)

Nous apprenons du même annaliste que Louis-le-Débonnaire ne dut d'avoir succédé à son père qu'à la diligence qu'il avoit faite pour prévenir la trahison de Wala, et à la bonne volonté du peuple. C'est ainsi qu'il obtint le trône du _consentement et avec l'applaudissement de tous les Francs_. (_Ibid._, c. 102.) On pourroit multiplier à l'infini ces exemples, tant dans la première que dans la seconde race.]

Par la recommandation, et nous l'avons déjà dit[9], le vassal devenoit l'_homme_ de son suzerain, et se dévouoit à lui[10]; mais la nature de cet hommage n'ayant point changé de ce qu'il avoit été, même avant la conquête, ce dévouement du sujet n'étoit acquis au prince que sous certaines conditions. Le vassal faisoit sans doute un serment; mais de son côté le roi en faisoit un autre: si le vassal juroit fidélité, le roi promettoit justice[11]. L'engagement étoit donc réciproque; il produisoit une _confiance mutuelle_, dit un ancien capitulaire, lequel assuroit la _sûreté commune_[12]. Pour des hommes aussi fiers, aussi violents, aussi portés à l'indépendance, on conçoit combien devoit être fragile un engagement dont chacun d'eux se faisoit _juge_, et qu'il pouvoit rompre sans scrupule, dès qu'il avoit décidé que, de la part de son seigneur, les conditions n'en avoient pas été remplies[13]. De là encore des révoltes et des défections continuelles, dont le prétexte étoit le _déni de justice_[14]; et ainsi s'explique la déposition des souverains, lorsqu'il s'élevoit contre eux _un cri général_ de la nation qui les avoit élus, et qui les accusoit de n'avoir pas tenu leurs serments[15]. La multiplicité des héritiers du trône fournissoit continuellement des protecteurs à la révolte, et même lui ôtoit le caractère odieux qu'elle auroit maintenant parmi nous: car enfin, et le plus souvent, elle ne présentoit en apparence que l'acte légitime d'un vassal qui, se croyant délié de son serment envers un suzerain auquel il reprochoit de n'avoir pas tenu le sien, en choisissoit un autre selon le droit qu'il en avoit; n'ayant en effet d'autre devoir à remplir que de se faire vassal d'un prince de la famille royale, et cette famille étant en quelque sorte la seule puissance souveraine qu'il ne lui fût pas permis de rejeter.

[Note 9: Voyez la première partie de ce volume, p. 59.]

[Note 10: C'est-à-dire le vassal _bénéficier_; car le vassal _allodial_ ou libre propriétaire prêtoit l'hommage _simple_, lequel étoit fort différent de la recommandation qui étoit aussi appelée hommage _lige_. Ceux des grands vassaux qui se prétendoient propriétaires de leurs biens en _franc aleu_, offrirent toujours le premier, et refusèrent le second tant qu'il leur fut possible de s'y soustraire.]

[Note 11: Il reste plusieurs formules des sermens prêtés à leur couronnement, par les rois des deux premières races, et même pendant le cours de leurs règnes: on peut les réduire à ces trois points principaux: protection aux églises; paix aux peuples; justice à chacun.--Le vassal juroit d'être fidèle au roi régnant, comme _tout homme franc devoit l'être à son roi_.]

[Note 12: _Cap. Car. Calv._, tit. 53, c. 4.]

[Note 13: «Si vous voulez que nous vous soyons fidèles, disoit le _peuple_ à Charlemagne, faites observer les lois.» (_Petitio populi, Worm., an. 803._) Non-seulement les lois autorisoient les fidèles à en agir ainsi avec les rois, mais «elles leur enjoignoient même de leur remontrer toutes les fautes qu'ils pouvoient commettre, afin qu'ils les réparassent. Si après ces avertissemens, le roi ne changeoit point de conduite et d'intention, alors les sujets ecclésiastiques et séculiers devoient faire _cause commune_ afin qu'il ne conservât point le pouvoir de traiter qui que ce fût contre la loi et la raison, et ce _nonobstant sa propre volonté_.» (_Cap. Car. Calv._, t. 29, c. 10.)

C'étoit là sans doute régner à de tristes et humiliantes conditions; mais de cette situation précaire des rois, d'où naissoient tant et de si graves inconvénients, il en résultoit du moins cet avantage que, pour ôter tout prétexte à la révolte, ces princes apportoient le plus grand soin à faire rendre la justice; et que les grands vassaux se voyoient obligés de les imiter, et de se montrer de leur côté justes et bienveillants envers leurs sous-vassaux, pour ne point s'exposer à perdre leurs droits de suzeraineté. Plus on pénètre le fond du régime féodal, plus on reconnoît que c'étoit un excellent système administratif, peut-être même le meilleur qui ait jamais existé; système dont on avoit fait une _mauvaise loi politique_ en y assujettissant le souverain au même degré que les moindres de ses sujets, et qu'il auroit suffi de le renfermer dans ses bornes naturelles pour en faire la plus salutaire des institutions. C'est ce qui arriva par la suite; et la France eût été trop heureuse, si, parvenus là, ses rois eussent su s'y arrêter.]

[Note 14: Les rois eux-mêmes sembloient reconnoître que ce _déni de justice_ pouvoit légitimer la révolte; et lorsque Charles-le-Chauve se réconcilia avec ses sujets révoltés, il distingua des autres ceux que la guerre _avoit ruinés_, et qui, n'ayant point été récompensés de leurs services, avoient un _juste sujet de se soulever contre lui_. Il promit même de réparer le tort qu'il leur avoit fait, le plus tôt et le mieux qu'il lui seroit possible, avec le conseil de ses fidèles. (_Cap. Car. Calv._, tit. 29, c. 6.)]

[Note 15: Que de clameurs n'a-t-on point élevées contre la puissance spirituelle, ses usurpations, etc. à l'occasion de ces dépositions de rois et d'empereurs, souvent prononcées par un tribunal composé d'évêques! Cependant que l'on se transporte à ces temps reculés, qu'on en étudie les usages, qu'on en comprenne les moeurs, qu'on renonce enfin à cette manie absurde de les juger d'après les temps où nous vivons, et l'on sera forcé de reconnoître comme raisonnable et salutaire, ce que l'on blâme avec tant de violence et d'aigreur. Les rois, nous le répétons, étoient à la merci de la race turbulente et guerrière qui les environnoit. «Il n'étoit permis à personne, dit un capitulaire, d'empêcher par sa désobéissance l'exécution des lois; mais si l'un des rois descendans de Louis-le-Débonnaire manquoit aux _engagements communs_ qu'il a pris avec les autres rois et à ceux qu'il a pris vis-à-vis de son peuple, ceux qui ne s'en étoient point écartés _s'assembloient_ avec le grand nombre des fidèles, et après que l'on avoit averti _inutilement_ le prince réfractaire, on décidoit en commun _quelle conduite on devoit tenir à son égard_.» (_Cap. Car. Calv._, tit. 31, c. 12.) Ainsi la loi elle-même consacroit, en certains cas, la révolte. Réduits souvent à de telles extrémités, c'étoient les rois eux-mêmes qui, de même que le faisoient leurs sujets dans un si grand nombre d'autres circonstances, demandoient d'être jugés par un tribunal ecclésiastique, comme plus équitable, plus modéré, et étranger d'ailleurs à toute passion, à tout intérêt qui auroit pu leur être contraire: «Après avoir été sacré roi, disoit Charles-le-Chauve; après avoir été élevé sur le trône, je n'ai pas dû en être renversé; mon sacre n'a pas pu devenir nul, au moins _avant que j'eusse été entendu et jugé par les évêques_, qui sont les ministres de mon sacre et que l'Écriture appelle les trônes de Dieu, trônes sur lesquels le Tout-Puissant est assis et par qui il rend ses jugements. J'ai toujours été prêt à me soumettre à leurs réprimandes et à leurs _sentences pénales_ (_judiciis castigatoriis_), et maintenant encore _je suis dans la même disposition_.» (_Cap. Car. Calv._, tit. 30, c. 3.)]

Il n'y avoit donc qu'un prince guerrier et d'un grand caractère dont la main vigoureuse pût rassembler et contenir tant de parties incohérentes d'un grand État si mal constitué, leur imprimer un mouvement uniforme, diriger ce mouvement vers ce qui étoit utile et bon. Un tel prince entraînoit aussitôt à sa suite la _multitude_ des hommes libres, enthousiaste par dessus tout de la gloire militaire; les grands vassaux, trop foibles alors, étoient obligés de se soumettre; ceux qui se révoltoient, étoient comprimés et punis. Mais aussitôt qu'un partage venoit de nouveau diviser et affoiblir le pouvoir politique, ou que le sceptre tomboit aux mains d'un prince indolent ou timide, les oppositions, les révoltes, les usurpations renaissoient de toutes parts; et l'état sembloit de nouveau prêt à se dissoudre en une foule de petites souverainetés.

Considérons un moment comment tomba la première race. La France, dont l'administration, et nous venons de le dire, avoit été calquée sur les formes de l'administration romaine, étoit alors divisée en grands gouvernements ou duchés; et d'abord, d'après le même principe, l'autorité de ces ducs avoit été limitée et temporaire. Bientôt on les vit, à la faveur des troubles et des guerres intestines que les premiers partages de la monarchie firent naître dans l'État, se perpétuer dans leurs gouvernements, former entre eux des ligues pour se garantir mutuellement la possession de leurs charges et de leurs dignités, aider les maires du palais dans leurs projets ambitieux contre l'autorité, ceux-ci les aidant à leur tour à se consolider dans leurs usurpations. Ainsi s'étoient formés, pour ce qui regarde seulement la France[16], les duchés d'Aquitaine, d'Austrasie, de Neustrie, de Champagne, de Provence, etc.; et chacun des grands vassaux qui s'étoient emparés de ces provinces, les gouvernoit en maître absolu.

[Note 16: Les mêmes démembrements s'opérèrent en Allemagne avec de légères différences que nous ne pourrions faire connoître ici sans sortir de notre sujet.]