Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 5/8)
Part 9
Un pourparler que l'on entama adroitement avec les rebelles retarda leur marche, et lorsqu'ils approchèrent de Meaux, les Suisses venoient d'arriver: toutefois le péril étoit grand encore. On tint conseil; et il fut question de décider si «à l'aide de ce renfort, le roi se retireroit à Paris, ou s'il resteroit à Meaux, au hasard d'y être assiégé par ses sujets. Le sentiment du plus grand nombre étoit qu'il ne seroit pas prudent d'exposer le roi en rase campagne avec de l'infanterie seule, contre un corps de cavalerie dont on ignoroit les forces; qu'il valoit mieux demeurer à Meaux et en faire sortir quelques seigneurs pour lever des troupes, et venir dégager les troupes en cas d'attaque. On ajoutoit que risquer une bataille, _perte ou gain_, ce seroit toujours rendre le roi irréconciliable, forcer les calvinistes à ne jamais remettre l'épée dans le fourreau, quand ils l'auroient une fois tirée contre la personne de leur souverain[52].»
[Note 52: Journal de Brulart, Mém. de Condé, t. 1.]
Ce conseil timide, bien digne de la politique qui avoit amené les choses au point où elles étoient, alloit prévaloir, et le connétable s'y laissoit aller, lorsque l'on apprit que les confédérés n'étoient pas aussi forts qu'on l'avoit cru d'abord. Sur cette assurance, le duc de Nemours, regardé en ce moment comme le chef de la maison de Guise, parce qu'il avoit épousé Anne d'Est, veuve du feu duc, soutint que le parti contraire étoit à la fois moins périlleux et plus digne d'un roi de France; et le cardinal de Lorraine, ainsi que tous ceux qui étoient de ce parti, se rangèrent à son avis. Mais ce fut principalement le colonel Fiffer, commandant des Suisses, qui décida la question. Ayant été admis dans le conseil, il y parla avec tant de force, de bon sens, de zèle pour la personne du roi; il supplia avec tant d'instances le jeune prince de s'abandonner à l'honneur et à la fidélité des braves troupes qu'il commandoit, s'engageant en leur nom à le rendre sain et sauf à Paris, qu'il entraîna tous les esprits, et qu'il fut décidé que l'on hasarderoit la retraite. «Allez faire reposer vos soldats, lui dit la reine; et demain, dès le matin, je confie à leur valeur le salut du roi et de son royaume.»
À minuit, les tambours battirent dans le quartier des Suisses: à ce bruit, ministres, ambassadeurs, le roi, la reine, ses enfants, ses femmes, se mettent en mouvement: les Suisses forment un bataillon carré, reçoivent Charles et sa suite au milieu, comme dans un fort, et partent, précédés du duc de Nemours, qui commandoit les chevau-légers de la garde soutenus par un gros de courtisans, sans autres armes que leurs épées.
«Ils n'avoient pas fait une lieue, que l'escadron du prince de Condé se présente, la lance en arrêt, prêt à charger: les Suisses, baissant la pique, se montrent disposés à soutenir l'attaque; cette fière contenance en imposa au prince, qui n'osa donner sur le front: d'Andelot et La Rochefoucauld tentèrent aussi inutilement d'entamer les côtés et l'arrière-garde. Ce fut dans cette occasion que le jeune monarque, outré de colère, chargea lui-même; et il auroit peut-être engagé l'action, si le connétable, plus prudent, ne l'eût arrêté. Les Suisses firent face partout, continuant toujours leur marche, quoique harcelés sans relâche par la cavalerie qui voltigeoit sur les ailes. La journée se passa en escarmouches peu considérables; sur le soir, le roi, la reine et les principaux de la cour prirent les devants, et gagnèrent Paris avec une escorte de trois cents cavaliers que leur amenèrent de cette ville le duc d'Aumale, le maréchal de Vieilleville et quelques autres seigneurs; le bataillon n'y arriva que bien avant dans la nuit. «Sans monsieur de Nemours, disoit depuis Charles IX, et mes bons compères les Suisses, ma vie ou ma liberté étoient en très-grand branle.»
C'étoit l'opinion de toute la cour; mais il étoit tout simple que les calvinistes, voyant leur coup manqué, s'en défendissent comme d'une horrible calomnie, répétant ce qu'ils n'avoient cessé de dire, qu'ils n'avoient pris les armes que pour chasser leurs ennemis, dont le roi étoit obsédé, et qui ne cessoient de l'aigrir contre ses sujets les plus fidèles. Toutefois le plan qu'ils avoient formé de s'emparer des villes les plus importantes, de se saisir du cardinal de Lorraine comme d'un otage, de tailler en pièces les Suisses, seule troupe qui leur semblât redoutable, ce plan, si bien combiné, avorta dans toutes ses parties; et de même que la lenteur et l'irrésolution avoient détruit tous les projets de Catherine, ce qui les fit échouer dans cette circonstance, ce fut une trop grande précipitation qui les poussa à commencer leur attaque avant d'avoir donné le temps à l'infanterie de rejoindre, d'où il arriva qu'au lieu d'une armée, ils n'eurent d'abord qu'un corps de cavalerie, propre, tout au plus à un coup de main. Malgré cette foiblesse si évidente de leurs moyens, et le mauvais succès de leur première entreprise, ils prirent la résolution de faire une seconde fois le siége de Paris, et vinrent audacieusement camper devant ses murailles.
Ce fut vainement que le roi envoya, dès le lendemain, dans leur camp, une déclaration portant l'ordre formel de mettre bas les armes dans les vingt-quatre heures, avec promesse d'amnistie pour ceux qui obéiroient, et menace de peine capitale contre les réfractaires: ils n'en persévérèrent pas moins dans le projet déraisonnable de bloquer cette grande capitale avec une poignée de gens, et de la réduire par la famine. Pour parvenir à ce but, ils brûlèrent les moulins, s'emparèrent des ponts qui dominoient le cours de la rivière, et mirent des garnisons dans les châteaux situés sur les passages qui communiquoient à la ville.
Ces dispositions alarmèrent d'abord Catherine, qui sur-le-champ crut devoir recourir à sa ressource accoutumée, la négociation. Les confédérés parurent entrer dans ses vues; et, quoique leurs prétentions fussent toujours exorbitantes, on en vint jusqu'à dresser un projet d'édit qui sembloit devoir concilier des intérêts si divers, lorsque le parti calviniste détruisit tout par une démarche qui donna une dernière preuve, la plus forte peut-être, de cet esprit de faction qui le dirigeoit, et des vues dangereuses dont on l'accusoit. Ses agents demandèrent hautement, dans les conférences, l'assemblée des États, le licenciement des troupes étrangères, l'exécution pleine et entière de l'édit de janvier, la diminution des impôts; et, ne prenant pas même la précaution de cacher le dessein qu'ils avoient de gagner la multitude par cet appât usé et cependant toujours employé avec succès, ils firent en même temps afficher dans les villes qu'ils occupoient une déclaration portant qu'ils n'avoient effectivement pris les armes que pour obtenir la diminution des taxes et le soulagement des peuples. La reine et son conseil, irrités au dernier point d'un semblable procédé, rompirent brusquement les conférences, et ne voulurent plus entendre parler d'accord.
Aussitôt un héraut envoyé par le roi se rendit dans la ville de Saint-Denis, dont les confédérés s'étoient emparés, et leur signifia un ordre de sa majesté, par lequel il leur étoit enjoint, ou de mettre sur-le-champ bas les armes, ou de déclarer qu'ils persistoient dans leur révolte. Cet ordre, accompagné de menaces et adressé nominativement à chacun des chefs, ne laissa pas que de jeter parmi eux quelque trouble, et d'abattre un peu de leur fierté. Ils le prouvèrent par une requête plus modeste qu'il présentèrent, et dont le résultat fut de renouer les conférences qui venoient d'être rompues. Elles se tinrent au village de la Chapelle, entre le connétable et le prince de Condé; mais le résultat n'en fut pas plus heureux, parce que, loin de faire aucune concession nouvelle aux huguenots, Montmorenci déclara formellement que celles mêmes qui leur avoient été accordées ne l'avoient été que pour un temps, et que l'intention du roi étoit définitivement de ne souffrir dans son royaume qu'une seule religion.
On se prépara donc à décider la question par les armes. Les troupes du prince, bien qu'elles se fussent considérablement augmentées pendant tous ces débats, et qu'elles lui fournissent alors des moyens suffisants pour s'établir dans ses postes et y attendre un corps de reîtres qu'on levoit pour lui en Allemagne, étoient loin cependant d'égaler l'armée royale renfermée dans Paris; et les royalistes ne pouvoient choisir un moment plus favorable pour l'attaquer. Les Parisiens surtout demandoient la bataille à grands cris, non qu'ils eussent beaucoup à souffrir du blocus, qui n'embrassoit qu'une partie de la ville, mais parce que les soldats calvinistes, répandus dans la campagne, pilloient leurs fermes et ravageoient leurs terres. Le connétable temporisoit; et la raison de ces délais, qui le faisoient soupçonner d'être d'intelligence avec les ennemis, étoit un message qu'il avoit envoyé au duc d'Albe, et dont il attendoit la réponse. Il demandoit à ce général, qui venoit de soumettre les Pays-Bas, de lui prêter quelques régiments au moyen desquels il auroit renfermé les rebelles entre deux armées et terminé la guerre d'un seul coup. Le succès étoit immanquable; et c'est à cause de cela même que le duc d'Albe, qui étoit dans le secret de son maître, employa, pour éviter de donner ce secours, mille subterfuges qui équivaloient à un refus. Philippe II ne s'étoit intéressé aux troubles de France, qu'à cause de ceux qui avoient éclaté dans ses propres provinces: l'incendie étoit éteint chez lui, il le croyoit du moins; et, tranquille pour son propre compte, il eût contribué lui-même à le rallumer chez ses voisins. C'étoit toujours la même politique; il la croyoit savante et profonde: il ne tarda pas beaucoup à apprendre ce qu'elle étoit.
Ayant acquis la certitude qu'il n'y avoit rien à espérer de ce côté, le connétable se décida enfin à donner la bataille. Elle fut livrée le 10 novembre, dans la plaine de Saint-Denis, d'où elle a pris son nom. Les royalistes avoient l'avantage du nombre, du terrain, et d'une artillerie supérieure; les calvinistes, attaqués à l'improviste, et dans un moment où, privés d'un gros détachement qu'ils avoient envoyé de l'autre côté de la rivière, ils n'avoient pas même la faculté de réunir toutes leurs forces, se défendirent cependant avec une vigueur qui fit un moment balancer la victoire; mais enfin, accablés par le nombre, ce fut une nécessité pour eux de céder, et les catholiques restèrent maîtres du champ de bataille.
Il leur coûta cher: plusieurs personnages de marque y perdirent la vie, entre autres le connétable lui-même. Blessé à mort vers la fin de ce combat acharné, dans lequel, suivant sa coutume, il avoit montré _une vigueur de jeune homme et une valeur de soldat_, il fut arraché avec beaucoup de peine des mains des calvinistes, qui vouloient l'enlever, et vint expirer à Paris, où il ne consentit à être transporté qu'après avoir vu fuir les derniers escadrons ennemis. Il y mourut trois jours après des suites de ses blessures, et dans de grands sentiments de religion. C'étoit un homme de bien et d'un grand courage, qui, de même que le duc de Guise, aimoit la religion et l'état, mais qui n'avoit été ni heureux à la guerre, ni habile dans les affaires. Catherine, qui l'avoit toujours haï, le regretta sincèrement, parce qu'il étoit maintenant le seul des chefs catholiques qui ne lui fût point suspect, et à qui elle croyoit pouvoir confier sans ombrage le commandement suprême des armées.
Les confédérés, dès le lendemain de leur défaite, firent la bravade de se présenter en bataille devant la ville. Ils y restèrent jusqu'au soir, et gagnèrent ensuite à grandes journées la frontière, pour y faire leur jonction avec les reîtres et les lansquenets qui venoient les renforcer[53].
[Note 53: Ces troupes allemandes, au nombre de sept mille cavaliers et quatre mille fantassins, leur étoient envoyées par l'électeur palatin Frédéric III, sous la conduite de Jean-Casimir II son fils. Nous verrons reparoître souvent ce prince au milieu de nos dissensions intestines, et à la tête de ces soldats étrangers également funestes à tous les partis.]
L'armée royale, à la tête de laquelle on voit paroître pour la première fois le duc d'Anjou, frère du roi[54] (depuis Henri III), se mit aussitôt à leur poursuite: incapables de se mesurer avec elle, ils éprouvèrent dans leur retraite des peines et des fatigues infinies; et avant qu'ils eussent pu parvenir jusqu'à ces Allemands dans lesquels ils mettoient toute leur espérance, l'occasion se présenta de les détruire sans ressource par un seul combat de cavalerie. L'hésitation du maréchal de Cossé l'ayant fait manquer, ils opérèrent leur jonction avec leurs alliés, et on les vit rentrer en France avec une armée leste, pleine de confiance, et assez nombreuse pour braver celle du vainqueur. Toutefois la suite ne répondit point à d'aussi beaux commencements: l'activité de Catherine et ses intrigues; l'argent du roi distribué à propos pour exciter la désertion des Allemands; le mauvais succès du siége de Chartres, entrepris mal à propos par les confédérés; des promesses nouvelles d'amnistie de tolérance répandues dans le camp du prince; l'impossibilité où le prince de Condé se trouva de donner à ses avides auxiliaires autre chose que des promesses fondées sur le succès à venir de ses armes; le dénûment et la fatigue des soldats, qui ne recevoient point de solde, et ne vivoient que de pillage, telles furent les causes qui amenèrent en peu de temps la ruine de cette armée si florissante; et l'effet en fut si rapide, que les chefs, dans la crainte de se voir tout-à-fait abandonnés, consentirent à cette seconde paix (1568), qui fut de si courte durée, et dont chacun put prévoir la rupture au moment même où elle fut signée.
[Note 54: Il étoit à peine âgé de dix-sept ans, et ce fut pour ne pas rétablir la place de connétable, et avec elle, la puissance qu'elle auroit apportée à l'un des chefs du parti catholique, que Catherine donna ce commandement suprême au duc d'Anjou, qui étoit d'ailleurs son enfant de prédilection. Le maréchal de Cossé commandoit sous lui et dirigeoit toutes les opérations.]
Il avoit été stipulé dans cet accord qu'on licencieroit les armées, et qu'à mesure que les Allemands évacueroient le royaume, les Suisses, les Espagnols et les soldats du pape, auxiliaires des troupes royales, retourneroient aussi dans leur pays; mais la cour fit dès-lors apercevoir ses desseins pour l'avenir, en songeant seulement à se débarrasser des auxiliaires du parti réformé. Ce ne fut pas toutefois une chose facile à exécuter; et l'impossibilité où l'on se trouva d'acquitter les fortes sommes qui leur étoient dues, sommes que le roi s'étoit engagé à payer par le traité, pensa être funeste à la capitale, et fit renaître un moment les alarmes dont elle venoit à peine de sortir. À la seule proposition qu'on lui fit d'accorder des délais pour le paiement, cette soldatesque intéressée entra en fureur, et tourna ses drapeaux vers Paris, menaçant de tout mettre à feu et à sang dans ses environs, si on ne lui donnoit une prompte satisfaction. Ce fut un nouvel embarras dont on eut beaucoup de peine à se tirer, et il fallut de longues négociations et de grands sacrifices pour parvenir à lui faire enfin passer la frontière.
Les chefs des calvinistes, revenus à l'état de simples particuliers, étoient retirés dans leurs châteaux. Cependant Catherine, toujours résolue de détruire un parti dont elle reconnoissoit depuis long-temps et avec raison que l'existence étoit incompatible avec celle de la monarchie, et toujours incapable de conduire une aussi grande entreprise par ces mesures franches et vigoureuses qui seules auroient pu en assurer le succès, continuoit le cours de ses intrigues et de ses artifices, adoptant toujours, par cette disposition perverse de son caractère, le parti le moins sûr et le plus dangereux, trouvant ainsi l'art de répandre de l'odieux sur la juste cause qu'elle s'étoit chargée de défendre. Il se forma donc un conseil secret composé des ministres, des princes du sang, de plusieurs autres personnages les plus considérables de la cour et les plus opposés aux sectaires; et les délibérations en furent enveloppées d'un mystère impénétrable, de manière que les chefs des réformés, jusqu'alors instruits par leurs agents secrets de tout ce qui se machinoit contre eux, se trouvèrent, dès ce moment, sans avis certains et dans des alarmes continuelles. Ce fut dans ce conseil que l'on arrêta le projet de mettre fin à la guerre en se saisissant, contre la foi des traités, de l'amiral et du prince de Condé; et toutes les mesures qui dévoient en assurer l'exécution y furent également prises dans le plus profond secret. On laissoit néanmoins transpirer tous ces mystères par le peu de ménagements que l'on gardoit avec les hérétiques, qui de leur côté se comportoient comme des gens qui n'avoient pas dû compter un seul instant sur ces vaines apparences de paix. Enfin les manifestes, les plaintes, les libelles, les apologétiques, signes avant-coureurs d'une rupture très-prochaine, se succédèrent rapidement dans les deux partis; tous les deux s'accusèrent mutuellement d'avoir manqué aux conditions du traité, et tous les deux y manquèrent en effet: car la cour ne congédioit point ses troupes étrangères, et les confédérés gardoient toutes les places qu'ils pouvoient conserver, entre autres La Rochelle qui, par la suite, devint leur ressource la plus importante.
On manque l'amiral et le prince de Condé[55]: ils se sauvent du château de Noyers en Bourgogne, et parviennent, à travers mille dangers, jusqu'à La Rochelle. Cette ville devient aussitôt le point de ralliement de tout le parti: on y accourt de toutes les provinces; la reine de Navarre s'y rend avec son fils, et sa présence accroît encore l'ardeur et l'espérance des confédérés. Il n'est plus question de faire une guerre de partisans, mais de rassembler tant de forces éparses dans un seul corps d'armée pour frapper enfin des coups décisifs. La cour n'étoit point préparée à ce mouvement subit des rebelles: il lui falloit maintenant employer la force où elle avoit cru que la ruse pouvoit lui suffire; et le temps qu'il lui fallut pour rassembler une armée et l'envoyer au delà de la Loire, favorisa le vaste plan des huguenots. Ils purent donc étendre facilement leurs conquêtes dans le Poitou, dans le pays d'Aunis, dans les provinces environnantes; et cette partie de la France devint le théâtre d'une guerre plus longue, plus opiniâtre qu'aucune de celles qui l'avoient précédée.
[Note 55: On soupçonna l'Hôpital d'avoir favorisé cette évasion, en révélant le secret du conseil; et ce soupçon, que son penchant pour les opinions nouvelles ne rendent que trop vraisemblable, fut assez fort pour amener enfin l'entière disgrâce de ce personnage. La reine, dont il avoit eu si long-temps toute la confiance et qu'il avoit toujours si malheureusement conseillée, lui ôta les sceaux et l'éloigna de la cour, où il n'auroit jamais dû être appelé.]
Elle offrit de part et d'autre bien des alternatives de bons et de mauvais succès. Les Allemands sont de nouveau rappelés dans le royaume par les confédérés et se préparent à y rentrer; la reine d'Angleterre, dont les intrigues, opposées à celles de Philippe II, tendoient également à tout brouiller sur le continent au profit de son ambition[56], donne un secours d'argent aux chefs huguenots, ne pouvant leur fournir des soldats; la cour, toujours incertaine dans sa marche, publie des édits contre les hérétiques, et cherche en même temps à entamer avec eux des négociations qui sont rejetées; vainqueur d'abord, et dans une situation tellement florissante, qu'il peut croire un moment que le chemin du trône lui étoit ouvert, le prince de Condé trouve à la bataille de Jarnac, qui fut perdue par sa faute et par celle de l'amiral, la fin de ses espérances ambitieuses et de sa vie[57]. (1569) Cette bataille fut gagnée par le duc d'Anjou qui, depuis le commencement de cette nouvelle guerre, commandoit l'armée françoise, ayant sous lui le maréchal de Tavannes; et ce fut là le commencement de cette haute réputation qui fixa depuis sur lui l'attention de l'Europe entière, et que, dans un rang plus élevé, il sut si mal soutenir.
[Note 56: Elle songeoit dès lors à s'emparer de l'Écosse, et préparoit, par ses soins à faire fleurir le commerce, la grande puissance maritime des Anglois. Afin qu'elle réussît dans ce double dessein, il falloit que les puissances qui pouvoient s'y opposer fussent trop occupées chez elles pour penser à lui susciter des obstacles. C'est encore la politique d'Élisabeth qui dirige aujourd'hui le cabinet anglois.]
[Note 57: Il fut renversé de son cheval, et ne put se relever, parce que, un moment avant le combat, il avoit été blessé à la jambe d'un coup de pied que lui donna le cheval du comte de La Rochefoucauld. Il venoit de se rendre prisonnier au sieur d'Argence, lorsque le baron de Montesquiou, capitaine des gardes suisses du duc d'Anjou, arrivant un moment après, lui cassa la tête d'un coup de pistolet, action que l'on doit mettre au nombre des plus horribles de ces détestables guerres.]
Le parti protestant, que l'on croyoit écrasé par cette perte, est relevé par la reine de Navarre, qui montra dans cette mauvaise cause un caractère vraiment héroïque; le prince de Béarn, son fils, et Henri, fils du prince de Condé, sont déclarés chefs du parti protestant; le duc des Deux-Ponts entre en France à la tête de six mille reîtres et de cinq mille lansquenets; et le défaut de concert parmi les chefs de l'armée catholique lui permet de faire sa jonction avec l'amiral. Le duc d'Anjou victorieux, qui ne cherchoit que l'occasion d'engager de nouveaux combats, se voit alors forcé de se tenir sur la défensive: son armée se décourage; elle commence à se désorganiser; et, pour arrêter les progrès de ce mal, la reine se croit obligée de transporter la cour à Limoges, sur le théâtre même de la guerre, en même temps qu'elle pressoit l'arrivée d'un secours de troupes italiennes et allemandes qu'elle avoit obtenu du pape et des autres puissances catholiques alliées du roi. Ainsi, par le fait de nos discordes civiles, les étrangers étoient aux prises les uns contre les autres dans le sein même de la France. Des excès de tout genre furent commis et par les deux partis, avec toute la licence et toute la cruauté que l'on pouvoit attendre de haines aussi violentes et de passions aussi exaspérées. Cependant l'amiral, colorant sa rébellion du nom des deux jeunes princes qu'il avoit mis à la tête de son parti, étoit en effet l'âme de tous ses conseils et le chef suprême de son armée.
Ce fut dans cette guerre que le jeune duc de Guise commença à jeter de l'éclat par sa belle défense de Poitiers; ce brillant fait d'armes le fit admettre dans le conseil, et alors commença aussi pour lui cette carrière politique où il devoit jouer par la suite un rôle si élevé et si funeste. La bataille de Moncontour suivit de près la levée du siége de Poitiers: ce fut encore le duc d'Anjou qui la gagna; et cette dernière victoire sembla ne plus laisser aucune ressource au parti protestant. Il perdit vers ce temps-là l'un de ses plus fermes appuis: Dandelot mourut, et des trois frères il ne resta plus que l'amiral.