Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 5/8)

Part 4

Chapter 43,638 wordsPublic domain

[Note 16: La Bigue, secrétaire de La Renaudie, qui fut épargné à cause des révélations qu'il avoit faites, déclara que les Guises devoient être les premiers massacrés, et qu'on n'auroit point épargné le roi. On a voulu infirmer cette déposition, en disant que cet homme n'avoit parlé de la sorte que pour racheter sa vie; mais Brantôme et l'historien Belleforest nous apprennent que long-temps après, et lorsqu'il n'y avoit plus aucun intérêt, il leur confirma sa première déclaration.]

Quelques historiens ont pensé que les preuves recueillies sur la complicité du prince de Condé, étoient suffisantes pour le faire mettre en jugement et monter sur l'échafaud; mais que les Guises n'osèrent, en ce moment, en venir à de telles extrémités. Il étoit prince du sang, et leurs ennemis les accusoient hautement d'avoir formé le projet d'exterminer la famille royale, pour s'emparer du trône et se mettre à sa place: tout absurdes qu'étoient ces bruits[17], ils craignirent de les accréditer; ils considéroient en outre que le parti avoit d'autres chefs qui n'étoient pas alors en la puissance du roi, et que cette exécution sanglante pousseroit nécessairement à des actes de désespoir, dont les suites pouvoient être un soulèvement général de tout le parti religionnaire, auquel n'auroient pas manqué de se joindre ce grand nombre de mécontents qu'avoient faits et leur faveur et le pouvoir auxquels ils étoient parvenus. Ils jugèrent donc prudent de dissimuler, et d'attendre quelque autre occasion plus favorable, où ils pussent envelopper tous ces ennemis de l'état dans le même piége et dans la même accusation.

[Note 17: Les huguenots répandirent de toutes parts que ces princes vouloient _imiter Hugues-Capet_. Or, celui-ci n'avoit à écarter qu'un seul prince désagréable à la nation (_Voy._ t. 1, 2e partie, p. 490) pour parvenir au trône; tandis que, pour s'en frayer le chemin, il auroit fallu que les Guises trouvassent moyen de se défaire de François II, de Charles IX, de Henri III, du duc d'Alençon, du roi de Navarre, du cardinal de Bourbon, du prince de Condé, du prince de Béarn, qui fut depuis Henri IV, des trois fils du prince de Condé, Henri, Charles, et François prince de Conti. Cependant il s'est trouvé des gens qui ont répété long-temps après et très-sérieusement cette fable monstrueuse, à laquelle ne croyoient point sans doute ceux-là mêmes qui la débitoient alors. _Nec pueri credunt_; c'est ce que l'on en peut dire aujourd'hui.]

Dans la conspiration d'Amboise, dit un auteur contemporain, _il y eut plus de malcontentement que de huguenoterie_[18]. C'est là une parole très-remarquable, et qui exprime le véritable caractère de ces guerres de religion, dont cette conspiration fut l'odieux et coupable prélude, et dans lesquelles le fanatisme des subalternes ne doit être considéré que comme l'instrument dont se servoient des chefs hypocrites et froidement ambitieux; et ce qui le prouve particulièrement en cette circonstance, c'est que des gens très-attachés à la religion catholique, désiroient ardemment la révolution que le succès d'un tel complot devoit amener. De ce nombre étoit le connétable de Montmorenci, qui avoit à se venger des princes lorrains, et qui ne respiroit que la ruine de ces fiers et puissants ennemis. Bien persuadés qu'il n'étoit point étranger à la conspiration, les Guises lui firent malignement donner la commission périlleuse d'aller au parlement de Paris, faire le rapport de ce qui s'étoit passé, espérant le prendre par ses propres paroles, et le rendre odieux au roi s'il ménageoit les conjurés, ou suspect à ses amis s'il condamnoit trop fortement leur conduite. Montmorenci se tira avec adresse d'un pas si dangereux: il rendit compte du fait le plus brièvement possible et avec une négligence affectée, louant la prudence des ministres, blâmant les conjurés, mais se taisant sur le point principal du rapport qu'il étoit surtout chargé de faire valoir, qui étoit que l'entreprise avoit été faite contre la personne même du roi, ce que les Guises vouloient par dessus tout persuader au parlement et à la France[19]. Toutefois cette compagnie parut le comprendre ainsi, puisque, dans les remercîments qu'elle fit au roi du message qu'il avoit daigné lui envoyer, elle donna au duc de Guise le titre de _Conservateur de la patrie_.

[Note 18: Ce fut, vers ce temps-là, selon la plupart de nos historiens, que l'on commença à désigner les religionnaires sous le nom de _huguenots_, au lieu de celui de _luthériens_, sous le quel ils avoient été jusqu'alors signalés. On donna à ce nom plusieurs étymologies, dont la plus vraisemblable est celle qui le fait dériver d'une porte de la ville de Tours, appelée la porte _Hugon_, près de laquelle les calvinistes s'assembloient secrètement la nuit, et à l'heure qu'un lutin nommé Hugon ou _Huguet_, suivant une tradition superstitieuse et populaire, y faisoit son apparition.]

[Note 19: En raison des bruits calomnieux que l'on répandoit de toutes parts contre eux, il leur importoit sans doute de faire croire ce qui étoit d'ailleurs l'exacte vérité, que leurs intérêts n'étoient point séparés de ceux du roi, et qu'ils n'avoient d'autres ennemis que les siens, qui étoient en même temps ceux de l'état.]

Ce fut à cette époque que la mort du chancelier Olivier fit entrer dans le conseil un homme à qui le siècle qui vient de finir et celui qui commence ont, pour la première fois, élevé des statues, ce qui seul suffiroit pour rendre suspecte sa grande renommée. Cet homme, qui prouva ce que tant d'autres ont prouvé après lui, qu'on peut être un très-habile légiste et en même temps un esprit faux, médiocre, et un très-mauvais politique, est Michel de l'Hôpital. Il avoit long-temps étudié; il connoissoit à fond la littérature ancienne et moderne, la philosophie, la jurisprudence, et paroissoit fort enflé de cette vaine science, sachant en effet beaucoup de choses, hors la seule qu'il importoit alors de savoir à ceux qui avoient la prétention de se mêler des affaires publiques: c'est que la nouvelle religion étoit le mal le plus effrayant et le plus dangereux qui eût encore menacé l'état; et il étoit si loin de le savoir, qu'il en approuvoit les maximes, prêchant d'ailleurs la tolérance comme auroient pu le faire les déistes et les athées de nos jours, et sous cette modération apparente qu'il essayoit de légitimer par quelques démonstrations hypocrites de catholicisme, cachant, ainsi que plusieurs l'ont cru avec beaucoup de vraisemblance, une philosophie toute païenne, et une indifférence complète pour toute espèce de religion. Il entra donc au conseil pour y devenir un dangereux auxiliaire de la reine Catherine, qui, de même indifférente à toutes croyances religieuses, n'étoit possédée que d'une seule passion, l'amour du pouvoir. Remplie de cette unique pensée, ne portant point ses regards au-delà de la sphère bornée des intrigues de la cour, sa politique étroite et artificieuse ne connoissoit qu'une seule manoeuvre: c'étoit d'opposer sans cesse les partis aux partis, de soutenir l'un pour diminuer l'influence de l'autre, et formant entre eux un parti mitoyen, de parvenir ainsi à s'élever sur la ruine de tous.

Le crédit et la puissance des Guises commençoient à l'effrayer: elle crut que le temps étoit arrivé, non pas de s'associer à leurs ennemis, mais de ménager ceux-ci pour entraver du moins la marche inquiétante de ceux-là. Les Châtillons étant revenus à la cour, en furent donc bien accueillis; il s'établit même entre elle et l'amiral une correspondance écrite touchant l'état actuel des affaires, dans laquelle on peut penser qu'il lui donnoit des conseils fort différents des desseins vigoureux qu'avoient formés les deux ministres. L'impression qu'elle en reçut fut telle, que ceux-ci, commençant à se méfier de ses dispositions, et la voyant en outre prêter l'oreille aux suggestions du nouveau chancelier, qui ne parloit jamais que de tout apaiser et de tout concilier, jugèrent prudent, dans cette circonstance, de se relâcher un peu d'une rigueur qu'ils avoient d'abord résolu de pousser aussi loin que possible contre les hérétiques. Ce fut à cette opposition de vues et d'intérêts et à ces intrigues secrètes du cabinet que ceux-ci durent l'édit de Romorantin, le premier qui ait été rendu en leur faveur, édit qui restraignoit de beaucoup la sévérité des précédents, et n'établissoit de poursuites judiciaires que contre ceux des réformés qui auroient été convaincus de violences, de séditions et de conventicules.

Ceci précéda une assemblée des plus grands personnages de l'état, que le roi convoqua extraordinairement à Fontainebleau pour le mois d'août suivant, désirant les consulter sur les moyens de rendre le repos à l'état. Cependant, par suite de la conspiration d'Amboise, et pour n'avoir pas été avertis à temps de son mauvais succès, les calvinistes se soulevèrent en plusieurs provinces, en Normandie, en Provence, dans le Dauphiné, et l'on eut quelque peine à apaiser ces mouvements. C'étoient là de sinistres avant-coureurs de l'orage qui se préparoit, et comme un essai que le parti faisoit de la guerre civile à laquelle il se préparoit.

Ce parti étoit partout; et il falloit tout ce que les Guises avoient de fermeté et de vigilance pour le contenir et l'intimider. C'est en quoi ils se montrèrent admirables dans toutes les circonstances: au moment marqué pour l'ouverture de l'assemblée de Fontainebleau, la garde du roi fut doublée, et ils en confièrent le commandement à des officiers dont le dévouement étoit à toute épreuve; instruits que le connétable, son neveu et ceux de leur parti, devoient s'y rendre, accompagnés d'une escorte nombreuse et bien armée, et toutes leurs mesures militaires n'étant pas encore prises, ils surent par de faux avis inquiéter le roi de Navarre et le prince de Condé sur les desseins de la cour à leur égard, et les empêcher ainsi de venir renforcer de leur suite et de leurs partisans cette troupe, déjà assez considérable pour qu'il fût nécessaire de l'observer, et de se tenir devant elle comme en présence de l'ennemi. Les conférences s'ouvrirent; et déjà plus avancés dans leurs projets, les chefs du parti s'y montrèrent plus audacieux qu'ils n'avoient fait encore jusqu'à ce moment: l'amiral ne craignit point de demander, au nom des nouveaux religionnaires, le libre et public exercice de leur culte; des évêques, partisants secrets de la réforme[20], y parlèrent dans le même sens, proposant la convocation d'un concile _national_, à cause, disoient-ils, de l'opposition que l'on avoit trouvée, depuis plusieurs siècles, de la part de la cour de Rome, à la convocation d'un concile général[21]. À ses demandes insolentes, Coligni osa mêler des plaintes amères et véhémentes sur cette garde extraordinaire et nouvelle que l'on venoit de rassembler autour du roi, dont l'amour de ses sujets étoit la garde la plus honorable et la plus sûre; espèce d'argument que nous avons vu reproduire de nos jours avec la même violence et la même amertume[22], ce qui prouve que les factieux, ayant dans tous les temps les mêmes desseins, ont aussi dans tous les temps à peu près le même langage, et cherchent à réussir par les mêmes moyens. Mais on ne trouve pas, dans tous les temps, des Guises pour les confondre et les abattre. Tous les deux répondirent sur tous les points en véritables hommes d'état, et particulièrement le duc, qui mêla à ses discours une ironie si sanglante contre l'amiral et tous ces _fidèles_ de son parti, auxquels il vouloit que le roi fût abandonné _sans garde et sans méfiance_, que celui-ci en conçut un ressentiment que rien ne put éteindre: ce fut là l'origine de cette haine qu'il garda au fond de son coeur contre son noble ennemi, et qui eut par la suite de si détestables effets.

[Note 20: Montluc, évêque de Valence, et Charles de Marillac, archevêque de Vienne.]

[Note 21: Ainsi ces mêmes hommes qui soutenoient la suprématie des conciles, étoient forcés d'avouer que le pape seul avoit le droit de les convoquer; et c'étoit par le _schisme_ seul (un concile national ne pouvoit être autre chose) qu'ils pouvoient éluder la difficulté.]

[Note 22: Qui ne connoit les fastidieuses et hypocrites déclamations de nos _libéraux_ contre les troupes suisses qui forment une partie de la garde du roi? Sauf les différences que devoient y apporter des circonstances qui ne sont point les mêmes, elles ressemblent pour le fond à celles que faisoient alors les calvinistes.]

Cependant ce qui causa une surprise générale, c'est que cette assemblée, qui n'avoit été faite que pour parvenir à se passer des états-généraux, que l'on considéroit justement comme un moyen extrême et dangereux, se termina par la convocation qu'en fit le roi pour un terme très-peu éloigné. Les Guises avoient depuis changé de sentiment, et méditoient un grand dessein.

Ils vouloient forcer le prince de Condé à se déclarer rebelle en refusant de s'y rendre, ou, s'il s'y rendoit, le faire arrêter, ayant acquis et acquérant chaque jour de nouvelles preuves de ses machinations contre l'état. Ils tenoient alors entre leurs mains une grande partie des fils de cette trame: l'arrestation d'un des agents du prince leur livra ceux qui leur manquoient encore, et sa correspondance, dont cet agent étoit porteur, leur découvrit tout le plan des conjurés. Le roi de Navarre et son frère devoient, en s'approchant de la cour, s'emparer de quelques-unes des principales villes qui se trouveroient sur leur route; pendant ce temps le connétable se seroit rendu maître de Paris, dont son fils le maréchal de Montmorenci étoit gouverneur; et au moyen des intelligences que le parti avoit en Bretagne et en Picardie, on étoit sûr de faire soulever ces deux provinces. Après avoir ainsi assuré de tous les côtés la retraite, les deux princes arrivoient aux états suivis d'une armée de huguenots; ils ôtoient le gouvernement à la reine et aux princes lorrains; faisoient déclarer le roi mineur jusqu'à vingt-deux ans, suivant d'anciennes coutumes du royaume qu'ils faisoient revivre, et s'emparoient de la régence conjointement avec le connétable. Toute cette partie étoit si bien liée, que l'arrestation de son agent et la saisie de sa correspondance n'empêchèrent point le prince de Condé de suivre l'exécution de son plan, et d'en tenter la première entreprise, qui étoit de se saisir de la ville de Lyon. Malgré la résolution des deux frères Maligny, qui en avoient été chargés, elle manqua par la vigilance et la fermeté du gouvernement, et surtout à cause de l'indécision du roi de Navarre. Cet événement accrut encore le crédit et le pouvoir des Guises; et il n'est pas besoin de dire qu'ils surent en profiter. Plus fermes, plus actifs, plus intrépides que jamais, et, suivant la belle expression d'un de nos grands écrivains, ne laissant rien à la fortune de ce qu'ils pouvoient lui ôter, ils augmentèrent encore la garde, déjà si nombreuse, dont le roi étoit environné; sous divers prétextes, les commandants des places et les gouverneurs de provinces dont ils n'étoient pas sûrs, furent rappelés; et ceux qui les remplacèrent, choisis parmi les serviteurs les plus dévoués et les plus intrépides, reçurent en cette circonstance des pouvoirs illimités et l'ordre de faire main basse sur les huguenots, partout où ils les verroient s'assembler. Tout ce qu'ils avoient de crédit, d'influence et d'autorité dans les provinces fut employé, avec autant d'adresse que de bonheur, à ne faire élire pour les états généraux que des députés qui fussent sincèrement catholiques. La ville de Meaux, indiquée d'abord pour le lieu de l'assemblée, ne leur paroissant pas assez sûre, parce qu'elle étoit remplie de nouveaux religionnaires, ils choisirent Orléans; et le roi partant alors de Fontainebleau, et traversant Paris au milieu d'un appareil militaire qui ressembloit à une véritable armée, vint s'établir dans cette ville dont les troupes royales occupoient déjà tous les postes, et dont tous les bourgeois avoient été désarmés. Ce fut alors que, pouvant parler en maîtres, les deux ministres firent sommer au nom du roi, et le prince de Condé et le roi de Navarre, de se rendre aux états-généraux; et que l'on vit ceux-ci, réduits à un état presque désespéré, ne pouvoir faire autrement que de s'y rendre, à la vue de leurs partisans abattus et déconcertés; eux-mêmes n'ignorant point le danger auquel ils alloient s'exposer, et qu'il n'y avoit plus pour eux aucun moyen d'éviter.

Ce danger étoit en effet le plus grand qu'ils eussent jamais couru; et le projet des Guises étoit, comme ils le dirent bientôt hautement, «de couper en deux coups et tout d'un coup la tête à la rébellion et à l'hérésie.» Au moment même où ils arrivèrent, les deux princes furent arrêtés. Le prince de Condé, jugé à l'instant même par des commissaires que le roi chargea d'instruire son procès, et convaincu de trahison, fut condamné à perdre la tête; sa sentence de mort, suspendue un moment, parce qu'on vouloit y envelopper le roi de Navarre et le connétable, alloit être exécutée; le parti protestant sembloit perdu sans retour, lorsque la mort subite et imprévue de François II, vint une seconde fois ranimer les ambitions, rendre l'espérance aux factieux, et changer entièrement la face des événements.

L'occasion étoit la plus favorable qui se fût encore présentée pour la politique versatile de Catherine; et pour la première fois elle alloit se trouver entre deux partis, dont l'un perdoit ce qui avoit fait sa force, dont l'autre n'avoit point encore recouvré celle qu'il avoit perdue. Le roi respirant encore, les Guises, qui prévoyoient le coup dont ils étoient menacés, l'avoient pressée de faire exécuter, sans tarder davantage, l'arrêt rendu contre le prince de Condé: elle avoit refusé d'y consentir, d'après le conseil de l'Hôpital; puis au moment même où elle faisoit ce refus, montrant au roi de Navarre la hache suspendue sur la tête de son frère et ses propres jours menacés, elle exigeoit de lui, pour prix de leur commune délivrance, qu'il renonçât à la régence et qu'il se reconciliât avec les princes lorrains, qu'elle vouloit abaisser, mais non pas entièrement abattre. C'est ainsi qu'elle essayoit d'établir entre les deux factions ennemies une balance impossible à maintenir, décidée qu'elle étoit, si l'équilibre venoit à se rompre, à se mettre à la tête du plus fort pour écraser le plus foible. Tels étoient les projets, tel étoit le caractère de cette princesse ambitieuse, et pour qui le bien et le mal, le juste et l'injuste, étoient uniquement dans ce qui lui sembloit favorable ou contraire à son ambition. C'est ainsi que la mort de François II fut pour la France une calamité presque aussi grande que celle de son père; et que la minorité de Charles IX la replongea dans tous les périls dont l'habileté des Guises étoit sur le point de la faire sortir.

Le connétable revint aussitôt à la cour, et sa présence y rendit le courage aux Colignis et au roi de Navarre, qui, pour prix de la régence à laquelle il avoit été forcé de renoncer, avoit obtenu le titre de lieutenant-général du royaume. Le vieux guerrier, accueilli de la reine mère et du jeune roi avec toutes les marques les plus flatteuses de confiance et d'affection, y reprit aussitôt l'ascendant que lui donnoit sa haute dignité; et le prince de Condé, tiré à l'instant même de sa prison, selon la promesse qui lui en avoit été faite, fut envoyé à son château de La Fère, accompagné d'une garde qu'on lui donna seulement pour la forme, et jusqu'à ce que son innocence eût été proclamée par un arrêt des cours souveraines. Les Guises virent ce changement qui s'opéroit dans leur fortune, sans se déconcerter, sans songer un seul instant à quitter la partie; parce qu'ils prévoyoient que Catherine auroit incessamment besoin d'eux, et ne se livreroit point entièrement à leurs ennemis. Ils se tinrent seulement sur leurs gardes, et rallièrent leurs partisans; ce que firent de leur côté les chefs de l'autre parti, la reine continuant de se ménager entre eux, flattant de part et d'autre les espérances et les prétentions, et les empêchant ainsi de se porter à de fâcheuses extrémités.

Il y eut donc, grâce à ses intrigues, comme une apparence de rapprochement entre les partis (1560) pendant les états d'Orléans, qui, ainsi que l'observe très-judicieusement le président Hénault, ne produisirent aucun bien, et dans lesquels les réformés obtinrent quelques concessions, et conçurent de grandes espérances. Mais les coeurs étoient trop ulcérés: le prince de Condé ne pouvoit pardonner aux Guises l'arrêt de mort qu'ils avoient fait rendre contre lui; les Colignis, persuadés qu'ils avoient voulu les envelopper dans sa perte, ne respiroient que haine et vengeance; la reine Marguerite de Navarre, calviniste opiniâtre jusqu'au fanatisme, ne cessoit d'exciter son mari contre les princes lorrains, essayant par tous les moyens de le faire sortir de son indolence et de son indécision; et le chancelier, tout dévoué à la cause des religionnaires, la secondoit de tous ses efforts. Il ne s'agissoit plus que d'entraîner tout-à-fait le connétable qui flottoit encore entre ce qu'il croyoit son intérêt, celui de ses liaisons de famille, et l'attachement sincère qu'il avoit pour la religion catholique. S'ils eussent pu parvenir à le décider, leur manoeuvre étoit prête; et cette manoeuvre, concertée entre eux à Paris, consistoit à profiter de la circonstance particulière des états de l'Île de France, qui alloient s'assembler dans cette ville, pour faire demander hautement par le roi de Navarre, le renvoi des deux ministres. Comme on ne doutoit point que la reine, dans le système qu'elle avoit adopté, ne refusât absolument une semblable demande, ce prince devoit sur-le-champ quitter la cour et se rendre à Paris avec le connétable; et l'on se tenoit assuré qu'au moyen de l'influence du maréchal de Montmorenci, gouverneur de la ville, les états de la province, d'une voix unanime, reconnoîtroient ce prince régent du royaume, exemple qui, joint aux mesures qu'on avoit prises, entraîneroit infailliblement le reste de la nation. La scène eut lieu à Fontainebleau, où étoit alors le roi, comme elle avoit été concertée à Paris, et le trouble, la terreur de Catherine, furent portés au dernier degré; mais un expédient que proposa le cardinal de Tournon, comme par une inspiration subite, changea en un moment la face des choses. Au moment où le connétable, que les conjurés avoient enfin su gagner, faisoit les préparatifs de son départ, le jeune roi le fit venir dans son appartement, et lui enjoignit, au nom du salut de l'état, de rester auprès lui. Frappé de la manière dont cet ordre lui fut donné, et nourri dès son enfance dans un respect profond pour ses maîtres, le vieillard obéit, le roi de Navarre n'osa partir seul, et le complot avorta.