Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 5/8)

Part 34

Chapter 343,678 wordsPublic domain

[Note 339: Quoiqu'il n'entre point dans notre plan de parler des monuments qui ne sont pas renfermés dans l'enceinte de Paris, nous croyons que quelques détails sur ce fameux château de Bicêtre ne paroîtront point ici déplacés, et pourront même intéresser la curiosité de nos lecteurs. C'étoit, dans le principe, une simple maison de campagne qui appartenoit, en 1204, à l'évêque de Winchester en Angleterre. Elle en prit le nom, que le peuple ne tarda pas à altérer, suivant son usage: il l'appela d'abord _Vinchestre_, ensuite _Bichestre_ et _Bicestre_. Cette maison fut depuis rebâtie et embellie par Jean, duc de Berri, frère de Charles V, qui en étoit devenu propriétaire, et ce fut là que ce duc et les autres princes ligués contre le duc de Bourgogne signèrent, en 1410, la paix[339-A] avec leur ennemi. Sa situation hors des murs de Paris l'exposoit à tous les désastres de la guerre; et dès l'année suivante, les factieux qui désoloient la France ayant pillé et ruiné le château de _Bicêtre_, le duc de Berri, qui s'en étoit dégoûté, le donna au chapitre de Notre-Dame, avec toutes les terres qui en dépendoient. Les lettres qu'il fit expédier à ce sujet sont du mois de Juin 1416. On voit que cette donation fut amortie par Charles VIII en 1441, et par Louis XI en 1464.

Soit que ce château n'ait pas été rétabli par les nouveaux propriétaires, soit qu'il fût tombé une seconde fois en ruine, il est certain toutefois que, sous le règne de Louis XIII, il étoit désert et abandonné; et que ce prince l'acquit en 1632, et y fit construire des bâtiments où il logea les officiers et les soldats invalides. Bicêtre fut alors appelé _la commanderie de Saint-Louis_; et l'on y construisit, en 1634, sous le nom de Saint-Jean, une chapelle, changée, peu de temps après, en église, sous le même vocable. Enfin Louis XIV ayant conçu, pour la retraite des militaires invalides, des projets plus grands et plus dignes d'un roi de France, ce château fut joint, comme nous venons de le dire, à l'Hôpital général. On le destina d'abord à servir de demeure aux pauvres, veufs ou garçons, valides ou invalides. Il servoit aussi de prison pour les jeunes gens débauchés et les vagabonds que la police croyoit devoir soustraire de la société. Sa destination n'a point changé, et c'est là aussi que les malfaiteurs condamnés aux galères attendent le départ de la chaîne.]

[Note 339-A: _Voy._ t. II, 1re part., p. 118.]

[Note 340: L'hôpital de la Salpétrière n'a point changé de destination.]

CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE DE LA SALPÉTRIÈRE.

TABLEAUX.

Sur le maître-autel, la Résurrection de Notre-Seigneur; par _frère André_.

DE L'UNIVERSITÉ.

Il faut se transporter aux premiers temps de la seconde race pour trouver l'origine de l'Université; non que cette célèbre école eût dès lors son chef, ses magistrats, ses priviléges, tout ce qui l'a maintenue florissante jusque dans les derniers jours de la monarchie: il ne faut point chercher au delà du onzième siècle les premiers éléments de sa formation en compagnie. Mais on la voit remonter, par une succession presque continuelle de maîtres et de disciples, jusqu'au célèbre Alcuin, qui, sous la protection de Charlemagne, fit refleurir dans les Gaules les sciences et les lettres. Introduites d'abord par les Romains dans ces contrées barbares qu'elles policèrent, et où elles furent long-temps en honneur; chassées par les grossiers vainqueurs qui succédèrent à ces maîtres du monde; jetant à peine quelque lueur foible et incertaine sous la dynastie agitée et malheureuse des Mérovingiens, elles se virent enfin rappelées et placées près du trône par ce grand monarque, politique, guerrier, législateur, et qui semble réunir à lui seul tous les talents et tous les genres de gloire. Relevée par cette main puissante, l'école qui, de temps immémorial, existoit dans le propre palais de nos rois où elle étoit principalement destinée à l'instruction de la jeune noblesse, reprit une telle vigueur et un tel éclat, «qu'elle devint, dit Alcuin lui-même, une nouvelle Athènes, préférable à l'ancienne autant que la doctrine de Jésus-Christ est supérieure à celle de Platon.» Les savants les plus distingués de l'Europe, attirés par les caresses et les libéralités de Charlemagne, vinrent de toutes parts y apporter les trésors de leur doctrine. Animés par un si noble exemple, les monastères et les cathédrales rouvrirent les anciennes écoles, qui, de tout temps, y avoient été attachées; et le goût de l'étude se répandit dans toutes les parties de l'empire. Cette étude comprenoit dès lors presque toutes les parties des connoissances humaines, mais seulement dans leurs rapports avec la religion. On apprenoit la grammaire pour mieux entendre l'écriture sainte, et pouvoir la transcrire plus exactement. La rhétorique et la dialectique ne sembloient utiles que parce qu'elles fournissoient des moyens de mieux pénétrer le sens des Pères, et de réfuter avec plus de ressources et de clarté les erreurs contraires aux dogmes du christianisme. Les auteurs païens et surtout les poëtes étoient dédaignés; on condamnoit leur lecture, et la musique elle-même, que l'on cultivoit avec une sorte de passion, étoit entièrement renfermée dans le chant ecclésiastique. C'étoit surtout dans l'école palatine que ce plan d'études avoit été mis en vigueur, et pendant près de trois siècles on y vit fleurir avec plus ou moins d'éclat la théologie et tous les arts libéraux, à l'exception de la médecine, dont il n'est fait presque aucune mention.

Cette école tomba sous Louis-le-Débonnaire, et redevint florissante sous Charles-le-Chauve. Toutefois les noms de ceux qui la gouvernèrent ne sont connus que jusqu'à la fin du règne de ce prince; et c'est encore une question parmi les érudits de savoir si, après lui, l'école palatine continua de suivre nos rois dans les diverses résidences qu'il leur plaisoit de choisir, ou si dès lors elle avoit un établissement fixe à Paris. Il est impossible de rien offrir de positif à ce sujet; mais dès le neuvième siècle on voit fleurir dans cette ville une école dirigée par Remi d'Auxerre, élève des disciples d'Alcuin; et soit que cette école fût une continuation de la première, ou simplement une branche détachée de ce tronc célèbre, il est certain du moins qu'au moment où nous perdons de vue l'école royale, celle que gouvernoit Remi se montre à nos yeux; et de là jusqu'à l'établissement de l'Université, il n'y a plus ni lacune, ni obscurité dans l'histoire de l'enseignement public.

Robert, comte de Paris, régnoit alors dans cette ville, et protégeoit les lettres et ceux qui les cultivoient. Remi, qui mourut au commencement du dixième siècle, laissa des successeurs qui le remplacèrent dignement, et parmi lesquels il faut distinguer Abbon, depuis abbé de Fleuri, et Huboldus, chanoine de Liége, lequel ferme la tradition de l'enseignement à Paris pour le dixième siècle, et la commence pour le onzième. Cette dernière époque, plus riche que la précédente en maîtres fameux, nous conduit enfin à Guillaume de Champeaux, et dès lors les traditions deviennent encore plus authentiques, et la succession non interrompue des maîtres tout-à-fait incontestable.

Quelque temps avant que cet homme célèbre eût paru dans l'école, les études y avoient subi une révolution qui, sous plusieurs points, ne semble pas leur avoir été avantageuse. Depuis Remi d'Auxerre jusqu'alors, la marche de l'enseignement étoit extrêmement simple, mais sûre et raisonnable. On professoit la grammaire et la rhétorique d'après les principes adoptés de tout temps par les meilleurs maîtres; et le système que l'on suivoit dans ce cours étoit peu différent de celui que nous avons vu en vigueur jusque dans les derniers temps de l'Université. Les études théologiques étoient dirigées selon la méthode des Pères et le véritable esprit du christianisme: un grand respect pour les traditions, en étoit le fondement; on ne donnoit presque rien à la raison humaine, et tout à l'autorité. La philosophie, qui se composoit de la dialectique et des quatre parties[341] principales des mathématiques, se réduisoit, pour la première de ces deux sciences, à l'explication du livre des dix catégories, attribué alors à saint Augustin; et le respect qu'inspiroit la religion ôtoit jusqu'à la pensée d'employer les moyens que pouvoit offrir l'argumentation pour en éclaircir les difficultés et en pénétrer les mystères. On connoissoit Aristote; il l'étoit même, du moins en partie[342], dès le neuvième siècle; mais on en faisoit peu de cas, et ce ne fut que quelques années avant le commencement du douzième, que le corps entier de ses écrits pénétra en France par les Arabes alors établis en Espagne, et grands admirateurs de ce philosophe. Ils y furent accueillis avec transport. Malheureusement les esprits n'étoient pas assez forts pour démêler ce qu'il y avoit d'excellent dans les ouvrages de ce beau génie, et en séparer les idées hasardées et systématiques: de là s'introduisirent dans les études un goût d'analyse quintessenciée, la manie de tout définir, de multiplier les divisions et les subdivisons, l'amour de la dispute, les distinctions frivoles, en un mot toutes les subtilités qui formèrent le caractère de la scolastique. Alors on vit paroître la secte dangereuse des _nominaux_, dont on retrouve encore des traces dans le quinzième siècle. Ils portèrent leurs bizarres égarements jusque dans les matières les plus importantes de la foi, et furent victorieusement combattus par les _réalistes_. Les arguments les plus puérils des anciens sophistes grecs devinrent l'occupation la plus grave des nouveaux philosophes, non moins absurdes et plus ignorants; l'amour du raisonnement, le sot orgueil qu'il inspire, firent bientôt dédaigner les lettres; et la théologie, traitée d'après cet imprudent système, commença à mêler sans cesse une vaine argumentation à l'autorité.

[Note 341: L'arithmétique, la musique, la géométrie et l'astronomie.]

[Note 342: Au dixième siècle, son traité [Grec: peri hermeneias], c'est-à-dire _des signes interprètes de nos pensées_, et ses _Topiques_ faisoient déjà la matière des leçons de quelques maîtres.]

Cependant le charme de la nouveauté, et cet espèce d'enivrement que produit la science humaine, et même son image, gagnoit peu à peu les esprits. On admiroit indistinctement, comme un progrès réel des connoissances, tout ce qu'on ajoutoit à l'ancien enseignement. Du reste on ne peut nier qu'à certains égards, l'instruction n'eût éprouvé des développements utiles. Aussi est-ce à cette époque que commence la grande splendeur de l'école de Paris. Jusque-là, c'est-à-dire pendant l'espace de près de deux siècles, elle avoit eu des rivales; et plusieurs même, telles que les écoles de Reims sous Gerbert, de Chartres sous Fulbert, de l'abbaye du Bec sous Lanfranc, étaient plus fréquentées, plus fécondes en grands hommes, jetoient enfin un plus grand éclat; mais au douzième siècle, sous Guillaume de Champeaux, dont nous avons déjà parlé, sa gloire commence à obscurcir celle de toutes les autres écoles; et placée alors au premier rang, elle l'a depuis toujours conservé.

Guillaume de Champeaux étoit archidiacre de l'église de Paris: il tint long-temps les écoles du cloître, où il enseigna la rhétorique, la dialectique et la théologie avec beaucoup de réputation et un grand concours d'auditeurs. Le fameux Abailard se mit au rang de ses disciples: abusant des avantages que lui donnoit sur ce grave personnage un esprit moins solide sans doute, mais plus vaste et plus brillant, il eut bientôt éclipsé son maître; et par ses attaques continuelles, il sut lui inspirer de tels dégoûts, qu'on le vit quitter sa chaire, son archidiaconé, prendre l'habit de chanoine régulier, et s'enfermer dans la maison de Saint-Victor[343]. Telle est l'origine de cette dernière école, si célèbre dans l'Université. Guillaume ne tarda pas à y reprendre les leçons qu'il n'avoit interrompues qu'à regret; les excellents élèves qu'il y forma continuèrent l'ouvrage qu'il avoit commencé; le régime de la maison prit de la consistance; elle s'accrut en édifices et en revenus, et devint de plus en plus florissante par la régularité de la discipline et par l'excellence des études théologiques.

[Note 343: _Voyez_ pag. 474.]

Abailard ne laissa point son maître tranquille dans cette retraite; et leurs démêlés continuèrent jusqu'au moment où Guillaume, nommé évêque de Châlons, eut enfin cédé la place à son ingrat et présomptueux adversaire. C'est alors que commença pour celui-ci cette longue suite de malheurs et d'égarements qui, plus encore que sa science et son génie, ont rendu son nom à jamais fameux. Personne n'ignore ses amours avec Héloïse, son mariage furtif, la vengeance atroce qu'exerça sur lui la famille de cette jeune personne, la retraite forcée des deux époux, et les persécutions continuelles que s'attira cet esprit ardent, inquiet, incapable de repos, et que l'amour désordonné de la gloire eut bientôt arraché du cloître pour le ramener sur un théâtre qui lui avoit été si funeste. Les subtilités de la dialectique, qu'il mêloit avec beaucoup de témérité dans ses leçons de théologie, le jetèrent bientôt dans de dangereuses erreurs, et élevèrent contre lui de graves accusations. Justement condamné dans un concile assemblé à Soissons, forcé de s'enfuir du monastère de Saint-Denis, où son imprudence avoit excité contre lui de vifs ressentiments; attaqué de nouveau pour ses opinions erronées par saint Bernard et saint Norbert; condamné une seconde fois dans le concile de Sens, il ne mena plus désormais qu'une vie errante et agitée, pendant laquelle on le voit cependant professer encore à Paris dans l'école de Sainte-Geneviève, où dominoit l'étude de la dialectique.

C'étoit dans le cloître qu'Abailard avoit donné ses premières leçons; et les diverses circonstances de sa vie prouvent évidemment la multiplicité des écoles. Outre cette école attachée à la cathédrale, et celle de Sainte-Geneviève et de Saint-Victor, qui y sont clairement désignées, il y en avoit encore beaucoup d'autres[344]; et des auteurs contemporains nous apprennent que la dialectique y étoit enseignée par un grand nombre de maîtres, _à quàm plurimis magistris_. Du reste on ne voit rien qui puisse faire présumer que ces écoles fussent dès lors réunies par un lien commun, ni soumises à la même autorité. On ne connoissoit encore, du temps d'Abailard, ni les titres de _bacheliers_ et de _docteurs_, ni les conditions qu'il fallut remplir par la suite pour les obtenir. Cependant on y remarque déjà des traces d'une discipline: on voit, dès cette époque, un maître destitué pour cause de désordres dans ses moeurs; on ne pouvoit commencer à donner des leçons que sous l'autorité d'un professeur titulaire; et lorsqu'Abailard fut attaqué pour ses opinions théologiques, ses accusateurs lui reprochèrent, entre autres griefs, la licence qu'il osoit prendre d'enseigner sans maître, _sine magistro_, parce qu'effectivement ce n'étoit point dans l'école de Paris, mais dans celle de Laon, qu'il avoit pris des leçons de théologie.

[Note 344: Dans le récit que Jean de Salisbury nous a laissé du cours de ses études, on voit qu'il y avoit un grand nombre de maîtres qui tenoient leurs écoles, les uns près de Notre-Dame, les autres sur la montagne Sainte Geneviève. Il en nomme jusqu'à douze, et ils n'étoient pas les seuls. Ils enseignoient les arts et la théologie: il n'est point parlé de droit et de médecine.]

Telle qu'elle étoit, cette école jouissoit d'une considération qui l'égaloit à ce qu'il y avoit de plus élevé dans l'état. Dès ce temps-là, les grandes dignités ecclésiastiques devenoient le partage de ses membres les plus illustres, et l'on compte une foule d'évêques, de cardinaux, et même des papes[345] parmi les disciples qu'elle avoit formés. On la voit recevoir des marques éclatantes de la protection du saint-siége dans ses premiers démêlés, depuis si souvent renouvelés avec l'évêque et le chancelier de Paris; ses théologiens sont appelés dans les conciles, et deviennent la lumière de l'église; quelques écrivains de bon goût, tels qu'Abailard, Hildebert de Lavardin, Jean de Salisbury[346], luttoient encore contre les faux systèmes des scolastiques, qui cependant finirent par l'emporter et dont le pédantisme barbare domina dans tout ce qui s'écrivit jusqu'à la renaissance des lettres dans le quinzième siècle. Les noms de grammaire et de rhétorique ne furent pas sans doute bannis des écoles, mais il n'en resta réellement que les noms: Aristote devint plus que jamais un objet de respect et d'admiration pour les philosophes, et la philosophie fut tout entière dans la dialectique. La compilation de Gratien, revêtue de la sanction des papes, fit instituer des écoles de droit canonique, où elle devint la première des autorités; la découverte des Pandectes de Justinien avoit déjà ranimé l'étude du droit civil[347], jusque-là renfermée dans celle des lois barbares et du code Théodosien; on commença à cultiver la médecine; enfin le cours des études devint à peu près complet, et le treizième siècle n'étoit pas encore commencé, que l'école de Paris avoit déjà acquis les droits de compagnie, un chef, des lois et des priviléges.

[Note 345: Célestin II, Adrien IV, Innocent III.]

[Note 346: Il reste d'Hildebert et de Salisbury des poésies d'une latinité assez pure, aussi bien pensées que bien écrites, et qui prouvent qu'ils étoient nourris de la lecture des bons modèles de l'antiquité. La prose de Salisbury offre aussi des morceaux extrêmement remarquables. Ce dernier étoit Anglois de naissance.]

[Note 347: L'étude en fut défendue dans l'école de Paris par le pape Honorius III, qui vivoit dans le treizième siècle, et n'y a été reprise que dans le dix-septième.]

Toutefois il ne faut point s'attendre qu'un historien puisse produire l'acte de l'érection de cette école en université. Le changement qu'elle éprouva se fit, non par autorité ni tout d'un coup, mais comme de lui-même, et par cette progression insensible qui seule peut donner de la stabilité aux choses humaines. Des besoins nouveaux indiquèrent peu à peu la nécessité de nouvelles lois, et ce grand établissement se perfectionna ainsi de jour en jour et par degrés au moyen d'une police qui devenoit plus régulière. D'abord, du concours innombrable et toujours croissant des auditeurs, et de la trop grande quantité des maîtres, attestée par les écrivains du temps, naquit une confusion qui détermina l'école à réunir tant de parties éparses et sans consistance, afin d'assujettir cette jeunesse fougueuse à une discipline commune. Dans un corps composé d'une multitude si considérable de membres, l'avantage, la nécessité même des divisions se présentoit d'abord: aussi à peine l'Université est-elle formée, que nous la voyons partagée en _provinces_; c'est-à-dire que, se composant d'élèves qui s'y rendoient de toutes les parties de l'Europe, chacun s'attachant, par un mouvement naturel, à ceux de son pays, cette première division se fit comme d'elle-même; et telle est l'origine des quatre _nations_ de l'Université, origine qui a précédé celle des facultés. Quant à l'existence d'un chef, plus nécessaire encore, un diplôme de Philippe-Auguste, donné en 1200, nous apprend que l'Université en avoit un qui certainement ne pouvoit être que celui qu'elle a conservé jusqu'à la fin; ainsi nous trouvons à cette époque l'école de Paris subsistante en compagnie, partagée en nations, présidée par son recteur.

Sur ses premiers réglements de discipline, nous avons bien peu de monuments, et l'on peut croire qu'ils se composoient plutôt d'anciennes traditions que d'un code complet de lois écrites. Cependant on voit que la _licence_ ou permission d'ouvrir une école devoit s'obtenir des chanceliers de Notre-Dame ou de Sainte-Geneviève, qui ne pouvoient la refuser aux sujets capables; ce qui suppose le droit de les examiner, quoique la disposition de la loi n'en fasse pas mention. Une autre loi interdit aux religieux l'entrée des écoles de droit et de médecine, et à plus forte raison la faculté de professer eux-mêmes ces deux genres d'études. Sur les autres points de police intérieure, tels que l'ordre des leçons, les exercices proposés aux étudiants, le droit de faire des statuts, de punir les contraventions, etc., on ne pourroit citer alors que des usages qui, par la suite, furent rédigés par écrit, et prirent successivement un caractère immuable.

Une telle compagnie ne pouvoit subsister sans des priviléges qui assurassent la tranquillité de ceux qui la composoient. Un réglement donné en 1158 par l'empereur Frédéric Barberousse en faveur de l'Université de Boulogne, paroît avoir servi de base à ceux qu'on accorda à celle de Paris; et dès lors on voit que ses suppôts obtinrent tous les avantages de la cléricature, le droit de n'être jugés que par les tribunaux ecclésiastiques et dans le lieu de leurs études, celui d'aspirer aux bénéfices et d'en percevoir les revenus, sans être obligés à résidence. On voit aussi s'établir, dès le commencement, les _messagers_ de l'Université, espèce d'officiers nécessaires alors dans les grandes écoles, et au moyen desquels les étudiants qui venoient d'un pays éloigné pouvoient entretenir une correspondance suivie avec leurs familles, et en tirer les secours dont ils avoient besoin[348].

[Note 348: Outre ces priviléges, l'Université et tous ses suppôts, même ses clients, tels que libraires, relieurs, enlumineurs, écrivains, etc., étoient déchargés de toutes impositions, tailles, aides, gabelles, du guet de la ville, garde des portes, etc. Les livres étoient exempts de tout droit de péage et entrée en quelque lieu du royaume qu'on les transportât; et dans la distribution des bénéfices, le tiers en devoit être affecté à cette compagnie, et distribué entre ses membres.]

La fondation des colléges remonte à cette même époque, et le premier objet de leur institution fut de lever, à l'égard des écoliers indigents et pourvus d'heureuses dispositions, les obstacles que pouvoit leur opposer le mauvais état de leur fortune. Dans ces premiers établissements[349] se manifeste l'origine des _boursiers_ auxquels ils étoient principalement destinés. Toutefois on se tromperoit si l'on pensoit que de semblables fondations offrissent alors un cours d'enseignement tel qu'il se pratiqua depuis dans nos colléges en plein exercice: c'étoient simplement, comme encore dans les derniers temps nos petits colléges, de simples lieux de retraite où les jeunes étudiants, trouvant le couvert et une nourriture frugale, vivoient sous la direction d'un maître commun qui les menoit aux écoles publiques. Outre les trois principales, situées, comme nous l'avons déjà dit, dans le cloître Notre-Dame, dans les maisons de Sainte-Geneviève et de Saint-Victor, on en comptoit encore un grand nombre d'autres. Quiconque avoit acquis le droit d'enseigner pouvoit établir sa chaire d'enseignement en tel lieu qu'il lui plaisoit, pourvu qu'il ne s'éloignât pas trop des grandes écoles. On trouve des maîtres établis auprès du Grand-Pont et du Petit-Pont, au midi de la rivière et dans le bas de la montagne. Lorsque les clos Mauvoisin et Bruneau commencèrent à être habités, c'est-à-dire dans le cours du treizième siècle, il est probable qu'on y ouvrit aussitôt plusieurs écoles; ce qui est certain, c'est qu'au quatorzième siècle la rue du Fouare, qui fait partie de l'ancien clos Mauvoisin, et la rue Bruneau, qui est aujourd'hui la rue Saint-Jean-de-Beauvais, contenoient les écoles de la Faculté des Arts et de celle de Décret.

[Note 349: Les colléges de Saint-Thomas-du-Louvre et des Danois.]