Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 5/8)

Part 33

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On ignore en quel temps fut bâtie cette chapelle, et l'époque de son érection en paroisse n'est pas plus connue; tout ce qu'on sait c'est qu'elle dépendoit du chapitre de Saint-Marcel, et c'est ainsi qu'elle est présentée dans la bulle d'Adrien IV, du 26 juin 1158. Plusieurs historiens ont pensé que c'est à cette époque qu'elle devint église paroissiale, et l'abbé Lebeuf, qui adopte cette opinion, y a joint plusieurs réflexions, qu'il présente toutefois comme de simples probabilités. Il pense que «la paroisse Saint-Hippolyte, dont l'existence doit remonter jusqu'au douzième siècle, fut érigée _pour le peuple_ à l'époque où l'on rebâtit Saint-Marcel, et lorsque le village qui entouroit cette église devint si considérable qu'il mérita le nom de bourg, et fut séparé de celui de Saint-Médard[323].» Jaillot trouve avec raison ces conjectures extrêmement hasardées, et même dépourvues de tout fondement. C'étoit un usage, comme nous l'avons déjà remarqué, de construire des oratoires dans le voisinage des grandes basiliques, à la juridiction desquelles elles étoient soumises, et les chapelles de Saint-Martin et de Saint-Hippolyte peuvent devoir leur origine à cette dévotion des fidèles; mais il n'en est pas moins vrai que le service se faisoit constamment dans la grande église; et c'étoit seulement lorsqu'elle devenoit trop petite pour le grand nombre de paroissiens, ou que ceux-ci, par l'agrandissement de la ville et des faubourgs, s'en trouvoient trop éloignés, qu'on érigeoit en aides ou succursales, même en paroisses, les chapelles bâties sur son territoire. Ainsi donc, sans contester que celle-ci ait été antérieure au rétablissement de Saint-Marcel, bâtie dans le même temps ou depuis, on peut présenter à peu près comme certain qu'elle n'a jamais été une église érigée _pour le peuple_. Il étoit dans l'obligation d'aller à Saint-Marcel, son église mère; rien ne pouvoit l'en dispenser; et la proximité même de l'église Saint-Hippolyte, éloignée seulement de quatre-vingt-dix toises de l'autre, en est une preuve plus forte encore que tout le reste. D'ailleurs cette bulle même d'Adrien IV, citée par le savant abbé à l'appui de son système, ne donne à Saint-Hippolyte que le titre de _chapelle_, tandis qu'elle désigne avec les qualifications d'_église et son cimetière_ les _paroisses_ établies sur le territoire de Saint-Marcel, de manière qu'il faut en conclure précisément le contraire de ce qu'il a avancé.

[Note 323: Tom. I, p. 303.]

On ne peut donc reculer jusqu'à 1158 l'érection de cette chapelle en paroisse; mais, sans en fixer positivement la date, on prouveroit facilement qu'elle jouissoit de ce titre dès 1220; et si l'on s'en rapporte à un mémoire du chapitre de Saint-Marcel contre le curé de Saint-Hippolyte, mémoire cité par Sauval[324], il paroîtroit qu'elle ne l'avoit obtenu qu'en 1215, environ quatre ans auparavant, pour se conformer à une décision du quatrième concile de Latran[325].

[Note 324: Tom. III, p. 13.]

[Note 325: Le trente-deuxième canon de ce concile ordonnoit aux curés de desservir eux-mêmes leur paroisse, à moins que la cure ne fût annexée à une prébende ou à une dignité qui obligeât le curé de servir dans une plus grande église; auquel cas le concile lui enjoint d'avoir un vicaire perpétuel, qui recevra une portion congrue sur le revenu de la cure; telle est l'origine des _portions congrues_: et il paroît assez vraisemblable de fixer à cette époque l'érection de la cure de Saint-Hippolyte.]

L'église de Saint-Hippolyte paroissoit avoir été rebâtie en entier dans le seizième siècle. Le sanctuaire même étoit plus nouveau et d'une construction très-peu régulière. La tour ou clocher, placée du côté méridional, ne paroissoit pas avoir plus de cent cinquante ans. Entre le choeur et le sanctuaire étoient plusieurs tombes taillées à la manière du douzième et du treizième siècles[326].

[Note 326: Cette église a été presque entièrement démolie pendant la révolution. Il n'en restoit plus, il y a quelques années, qu'une partie du mur postérieur.]

CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE SAINT-HIPPOLYTE.

TABLEAUX.

Sur le maître-autel, dont le dessin avoit été donné par _Lebrun_, l'apothéose de saint Hippolyte; par ce peintre célèbre.

Dans la chapelle de la communion, un tableau dont le sujet n'est pas indiqué; par le même.

Deux petits tableaux de _Le Sueur_, également sans indication de sujets.

Dans la nef, plusieurs grands tableaux donnés par les paroissiens, et exécutés par _Boisot_, _Martin_, _Challe_, _Clément_ et _Briard_.

SÉPULTURES.

Dans une chapelle au fond de l'église, à droite, avoit été inhumé M. Le Prêtre de Neubourg fils.

CIRCONSCRIPTION.

Elle commençoit au coin supérieur de la rue des Trois-Couronnes, dont elle avoit tout le côté droit en montant. Elle se portoit ensuite dans la campagne, d'où elle revenoit enfermer les Gobelins et les Filles-Angloises, établies au Champ-de-l'Alouette. Elle se prolongeoit ensuite dans le chemin de Gentilli; l'abbé Lebeuf ajoute qu'anciennement sa juridiction s'étendoit jusque dans le bourg de Notre-Dame-des-Champs, dont plusieurs maisons furent détachées, sous le règne de Louis XIII, pour former la paroisse de Saint-Jacques-du-Haut-Pas. Le curé de Saint-Hippolyte fut dédommagé de ce démembrement.

La cure de cette paroisse étoit à la nomination du chapitre de Saint-Marcel.

LES CORDELIÈRES.

La véritable époque de la fondation de ces religieuses à Paris n'est pas bien connue. La plupart de nos historiens se sont contentés de rapporter qu'en 1270 Thibauld VII, comte de Champagne et roi de Navarre, établit et dota des Cordelières près de Troyes; qu'il leur donna des revenus suffisants, et leur fit bâtir un monastère, dont elles prirent possession en 1275; que l'endroit qu'elles occupoient n'étant ni sain ni commode, elles le quittèrent en 1289, pour venir s'établir à Paris au faubourg Saint-Marcel. Dubreul[327], qui, le premier, nous a fait connoître ces circonstances de leur établissement; ajoute qu'un chanoine de Saint-Omer, nommé Gallien de Pises, fut le fondateur de ce nouveau couvent, au moyen d'un legs qu'il fit à ces religieuses, lequel consistoit en trois maisons qu'il avoit à _Lorcines_, un pré et une partie de bois situés dans le même lieu; et qu'il pria humblement la reine Marguerite de Provence, _en faveur de laquelle il avoit fait cette dotation_, de vouloir bien se charger _de poursuivre cette affaire_, ce qu'elle accepta volontiers, etc.

[Note 327: P. 397 et _seqq._]

Piganiol, qui copie ce récit ajoute[328], qu'on ne voit pas que cette reine ait fait à ce couvent d'autre bien que d'avoir fait bâtir une maison contiguë, dans laquelle elle se retira quelque temps avant sa mort, et qu'elle leur donna par des lettres de l'an 1294, avec ses dépendances, toutefois sous la condition qu'elles ne pourroient, en aucune manière, l'aliéner, et qu'elles en laisseroient la jouissance à Blanche sa fille, sa vie durant. Ces faits sont certains, mais il n'est pas également vrai que Gallien de Pises puisse être regardé comme le premier fondateur de ce couvent; et il est remarquable que Guillaume de Nangis, auteur contemporain, cité comme garant de ce fait par Piganiol, dit précisément le contraire, c'est-à-dire que «ce fut Marguerite de Provence, femme du très-saint roi Louis, qui _établit_ et _fonda_ à Saint-Marcel un couvent des soeurs mineures, dans lequel elle mourut en 1295, après y avoir long-temps vécu.» _Hæc Parisiis apud sanctum Marcellum cænobium sororum minorum in quo honestissimè diu vixit, constituit et fundavit._ C'est donc à cette reine et non au chanoine de Saint-Omer qu'il faut attribuer la fondation des Cordelières; et l'on ne peut douter que cette fondation ne soit antérieure au testament de ce dernier. C'est du moins ce qu'ont pensé les historiens de la ville, de l'église et de l'université de Paris, les auteurs du _Gallia Christiana_, Mézerai, etc.[329]

[Note 328: Tom. V, p. 231.]

[Note 329: Hist de Par., t. 1, p. 464.--_Hist. eccles. Paris._, t. II, p. 515.--_Hist. univers. Paris._, t. III, p. 468.--_Gall. Christ._, t. VII, col. 952.--Mézerai, t. V, p. 402.]

Quant à l'autre opinion, qui veut qu'elles soient venues d'abord et directement de Troyes à Paris, Jaillot ne l'adopte pas; il est plus vraisemblable, selon lui, que les Cordelières déjà établies à Longchamp, où Isabelle de France, soeur de saint Louis, les avoit fondées en 1259, en furent tirées pour aller habiter le couvent du bourg Saint-Marcel, et que celles de Troyes n'y vinrent qu'après. Il cite à ce sujet plusieurs actes, d'où il infère que la fondation en fut faite en 1283[330].

[Note 330: Quart. de la place Maubert, p. 78.]

À l'égard de la maison que Marguerite de Provence possédoit près du monastère des Filles de Sainte-Claire, et dont elle leur fit don, maison qui depuis fut comprise dans l'enceinte de ces religieuses, le même critique pense que c'est le _châtel_ que saint Louis avoit en cet endroit, ainsi qu'il est prouvé par plusieurs actes de ce temps-là; et que cette princesse avoit pu se le réserver après la mort de son époux, avec d'autant plus de justice que c'étoit elle-même qui l'avoit fait bâtir. La donation en fut faite aux religieuses de Sainte-Claire par Blanche, sa fille, veuve de Ferdinand de La Cerda, fils aîné d'Alfonse X, roi de Castille et de Léon. Cette princesse fit aussi achever l'église commencée par sa mère, et mérita d'être comptée au nombre des bienfaitrices de ce monastère.

Les Cordelières furent maintenues dans la règle de celles de Longchamp, dont elles avoient été tirées, et reçurent le titre de _Filles de Sainte-Claire de la Pauvreté-Notre-Dame_. Elles étoient _urbanistes_[331]; et leur église, dédiée en 1356, l'avoit été sous le vocable de Saint-Étienne et Sainte-Agnès.

[Note 331: Du Breul faisoit dériver ce nom du mot latin _urbs_; il dit qu'elles furent ainsi dénommées «non pas pour villoter et ne garder la clôture, mais pour vivre de possessions comme ceux qui habitent les villes.» Cette étymologie ridicule n'est point la véritable. Sainte Claire avoit fondé en 1212 un ordre pour les personnes de son sexe, sur le plan de celui que saint François-d'Assise avoit institué pour les hommes: cet ordre étoit d'une austérité qui paroissoit surpasser les forces humaines; et la pauvreté absolue de ces religieuses, qui ne vivoient que d'aumônes, les avoit fait nommer _les Pauvres-Dames_. Dix ans après la mort de cette sainte, arrivée en 1253, le pape Urbain IV crut devoir adoucir la règle de cet ordre, et permit aux religieuses de posséder des biens-fonds. Celles qui se maintinrent dans l'observance du premier institut sont appelées _Clarisses_ ou _religieuses de Sainte-Claire_; telles sont les filles de l'Ave-Maria, les Capucines, etc. Les autres qui avoient embrassé la règle mitigée par Urbain IV, en prirent le nom d'_Urbanistes_.]

Cette église n'avoit rien de fort remarquable. Le cloître, composé d'une suite d'arcades d'un gothique léger et très-élégant, méritoit plus d'attention. Il avoit été construit par la princesse Blanche, et l'on y voyoit ses armes gravées sur les murs en plusieurs endroits[332]. La salle de ses gardes, sa chambre à coucher, son lit, la chapelle où saint Louis entendoit la messe, existoient encore dans cette maison au moment de la révolution. Ces dames possédoient aussi le manteau royal de ce saint roi, et en avoient fait un ornement complet, qui ne servoit que le jour où l'on célébroit sa fête. Il étoit de velours bleu, semé de fleurs-de-lis d'or entourées de semences de perles fines.

[Note 332: _Voy._ pl. 144.]

La tranquillité de ce monastère fut souvent troublée par les événements politiques, parce qu'il étoit situé hors des murs de Paris. Les troubles occasionnés par la prison du roi Jean, et la crainte des suites que pouvoit avoir cette triste catastrophe, obligèrent les Cordelières de se réfugier dans la ville; les malheurs de la ligue les mirent depuis dans la nécessité de prendre deux fois le même parti; dans l'année 1590, les troupes de Henri IV, qui s'étoient établies dans leur maison, la pillèrent et la détruisirent en grande partie. Enfin la guerre civile les força encore, en 1652, de l'abandonner une quatrième fois; mais ce fut pour peu de temps, car elles y rentrèrent au mois d'octobre de la même année.

Cette communauté a d'abord été régie par des abbesses perpétuelles. Dans un chapitre provincial tenu à Saint-Quentin en 1629, il fut décidé qu'à l'avenir elles seroient triennales. En 1674 on jugea à propos de supprimer le titre même d'abbesse, et elles furent remplacées par des prieures qu'on élisoit également tous les trois ans[333].

[Note 333: Le couvent des Cordelières est presque entièrement détruit. Ce qui en reste sert d'atelier à un tanneur.]

LES FILLES ANGLOISES.

Ces religieuses ayant abandonné leur patrie par des motifs de religion, se réfugièrent à Cambrai, où elles obtinrent une maison en 1623. Dix-neuf ans après, on leur procura un établissement à Paris dans le faubourg Saint-Germain. Elle passèrent ensuite au faubourg Saint-Jacques, et quelques personnes charitables leur ayant acheté, au champ de l'Alouette, une maison et un terrain propre à construire un monastère, elles y entrèrent en 1644, et non en 1620, comme le dit Sauval. Leur établissement, autorisé en 1656 par le cardinal de Retz, fut confirmé par lettres-patentes en 1674 et 1676, enregistrées le 4 septembre 1681. Ces dames suivoient la règle de Saint-Benoît.

Leur église étoit sous le titre de Notre-Dame de Bonne-Espérance. Une des principales conditions de leur fondation étoit de prier spécialement pour le rétablissement de la religion romaine en Angleterre, et pour la conversion de ceux qui ne la professent pas[334].

[Note 334: Leur église, très-petite, et remarquable uniquement par son extrême propreté, avoit été rebâtie peu d'années avant la révolution. La bénédiction du maître-hôtel, érigé aux frais de M. Davignon, secrétaire du roi, avoit été faite le 14 septembre 1784.]

LES GOBELINS,

OU MANUFACTURE ROYALE DES MEUBLES DE LA COURONNE.

Le nom de _Gobelins_ est celui d'une famille qui s'est rendue assez célèbre dans l'art de teindre les laines, surtout en écarlate, pour le faire donner au lieu qu'elle habitoit, à la manufacture qu'on y a depuis établie, et même à la rivière qui passe en cet endroit: car on l'appelle indifféremment rivière de Bièvre et rivière des Gobelins. C'est à tort que la plupart de nos historiens, donnant une origine extrêmement moderne à cette famille, nous représentent Gilles Gobelin comme le premier de ce nom qui se soit distingué dans la teinture sous le règne de François Ier. On trouve que dès les quatorzième et quinzième siècles il y avoit des drapiers et des teinturiers établis le long de la rivière de Bièvre; que Jean Gobelin y fit plusieurs acquisitions et y demeuroit en 1450; que son fils, qui lui succéda, y acquit des biens considérables, partagés, en 1510, entre ses enfants. Ceux-ci et leurs héritiers continuèrent encore quelque temps ce genre d'industrie avec le même succès, et furent enfin remplacés par d'autres fabricants nommés Canaye. Il faut remarquer que jusqu'alors, et même long-temps après, ces manufactures n'étant ni privilégiées, ni attachées spécialement au service du roi, n'étoient soutenues que par la consommation que le public faisoit des produits de leur industrie: car les manufactures diverses que Henri IV plaça au palais des Tournelles, à la rue de la Tisseranderie, aux galeries du Louvre, et celles de haute et basse-lice, qui furent établies par Louis XIII, n'ont rien de commun avec la maison des Gobelins. Ce fut vers 1655 qu'un Hollandais nommé Gluc, lequel avoit succédé aux sieurs Canaye, commença à attirer l'attention par le perfectionnement qu'il apporta dans ses travaux, perfectionnement qu'il dut principalement à un habile ouvrier en tapisserie de haute-lice, qu'il avoit fait venir de Bruges, et qui se nommoit Jean Liansen, dit Jans. L'illustre protecteur de toute industrie, M. de Colbert, résolut dès lors de mettre cette manufacture sous la protection spéciale du roi, et de l'employer uniquement à son service. Il voulut faire plus, et réunir dans cet endroit, de tous les coins du royaume, les plus habiles ouvriers en toutes sortes d'arts, peintres, tapissiers, sculpteurs, orfèvres, ébénistes, etc., afin d'y faire fabriquer tous les meubles nécessaires à l'ornement et au service des maisons royales. À cet effet on acheta en 1662 toutes les maisons et jardins qui forment aujourd'hui le vaste emplacement des Gobelins. Ce ministre y fit construire des logements et des ateliers pour tous les artistes qu'il y avoit rassemblés; un édit du roi donna, en 1667, une forme stable à cet établissement, et Le Brun en fut le premier directeur.

La manufacture des Gobelins a passé jusqu'à présent pour la première de ce genre qui existe en Europe: la France doit à cet établissement les progrès extraordinaires que les arts et les manufactures y ont faits dans l'espace d'un siècle; et la quantité d'ouvrages parfaits et d'excellents ouvriers qui sont sortis de cette grande école est presque incroyable. Rien n'égale surtout la beauté des tapisseries qu'on y exécute, et qui surpassent de beaucoup ce que les Flamands et les Anglois ont jamais fait de mieux en ce genre.

Ces tapisseries étoient exposées tous les ans dans une grande galerie pratiquée dans la maison; et la chapelle, située au fond de la seconde cour, étoit également ornée des plus beaux morceaux de ces mêmes étoffes. Les sujets qu'elles représentoient étoient ordinairement copiés d'après les meilleurs tableaux des habiles peintres de l'école française[335].

[Note 335: La maison des Gobelins a conservé son ancienne destination, et n'a rien perdu de sa supériorité.]

HÔPITAL GÉNÉRAL,

DIT LA SALPÉTRIÈRE.

Nous avons déjà fait connoître quelles furent les premières mesures que l'on jugea à propos de prendre sous Louis XIII[336] pour prévenir les désordres qui pouvoient naître de la trop grande quantité de mendiants dont la ville de Paris étoit en quelque sorte infestée. La maison de la Pitié fut le premier asile qu'on leur ouvrit, et dès 1615 Marie de Médicis imagina de faire, en faveur des enfants des pauvres enfermés, un hôpital du lieu dit _la Savonnerie_, où s'étoit établie en 1604, et sous sa protection, une manufacture de tapisserie[337]. Enfin, vers 1622, on acheta, pour les pauvres vieillards infirmes, l'hôtel de Scipion Sardini, dont nous ne tarderons pas à parler.

[Note 336: _Voy._ p. 505.]

[Note 337: _Voy._ t. I, 2e part., p. 1048.]

Cependant ces mesures et ces divers dépôts ne tardèrent pas à devenir insuffisants. Les accroissements considérables de Paris sous Louis XIII et pendant les premières années de Louis XIV, les troubles qui accompagnèrent la minorité de ce dernier prince, attirèrent dans cette capitale une multitude de vagabonds de toutes les parties du royaume, et y multiplièrent les mendiants à un tel point, que les historiens n'en font pas monter le nombre à moins de quarante mille. Leur audace sembloit croître de jour en jour: ils sentoient leurs forces; ils demandoient avec arrogance des secours dont ils étoient indignes, quelquefois même employoient la violence pour les arracher, et offroient, par l'infamie et la crapule de leurs moeurs, un spectacle odieux et repoussant qu'il étoit impossible de supporter plus long-temps au milieu d'une aussi immense population. Tout le monde sentoit la nécessité d'apporter un prompt remède à un tel fléau, et l'exécution en sembloit dangereuse et presque impossible: car on avoit sujet de craindre qu'ils ne se portassent aux derniers excès, si l'on tentoit de les réprimer. M. Pomponne de Bellièvre étoit alors premier président du parlement: ce grand magistrat, plein de zèle pour le bien public, forma la résolution de surmonter tous les obstacles qui s'opposoient à la destruction d'un tel scandale, et reprit avec activité le projet qu'on avoit déjà formé pour l'établissement d'un hôpital général. Le parlement en avoit ordonné l'exécution par son arrêt du 16 juillet 1632; mais les circonstances fâcheuses dans lesquelles on s'étoit trouvé à cette époque en avoient suspendu l'effet. Louis XIV applaudit au zèle du premier président, entra dans ses vues, et donna, le 27 avril 1656, un édit pour l'établissement d'un hôpital général, et un réglement pour tout ce qui devoit s'y observer. Aux maisons déjà disposées pour recevoir les mendiants qui voudroient s'y retirer, ce monarque ajouta le château de Bicêtre et la maison de la Salpétrière avec toutes leurs dépendances. On travailla aussitôt à disposer ces lieux convenablement à l'usage auquel on les destinoit; et toutes les mesures de prudence qu'exigeoit ce grand coup d'autorité ayant été prises, on publia que l'Hôpital général seroit ouvert, le 7 mai 1657, pour tous les pauvres qui voudroient s'y rendre; en même temps parut une ordonnance des magistrats qui défendoit, sous les peines les plus sévères, de demander l'aumône: le succès le plus complet fut le résultat d'une marche combinée avec tant d'adresse et de prévoyance.

Tout le monde sait que la maison de la Salpétrière étoit, avant cette époque, destinée à la préparation du salpêtre, et que c'est de là qu'elle avoit pris son nom. Dès cette époque, elle avoit une chapelle sous le titre de Saint-Denis; mais sa nouvelle destination fit naître le dessein de remplacer cette chapelle par un monument plus considérable. Cet édifice fut élevé sur les dessins de Libéral Bruant, et fait honneur à cet architecte. Il se compose d'un dôme octogone de dix toises de diamètre, percé par huit arcades qui aboutissent à autant de nefs, dont quatre sont terminées par des chapelles. L'autel, placé au centre, est disposé de manière à être vu de toutes les nefs, qui forment autant de divisions, dans lesquelles les femmes sont séparées des filles, et les hommes séparés des garçons. En dehors est un grand vestibule ou portique décoré de colonnes ioniques, et d'un attique au-dessus; toute cette composition est d'une noble simplicité[338]. L'église nouvelle fut dédiée sous l'invocation de saint Louis.

[Note 338: _Voy._ pl. 145.]

Il régnoit dans cette maison un ordre et une police vraiment admirables: plus de sept mille pauvres de tout sexe et de tout âge y étoient abondamment entretenus de toutes les choses nécessaires à la vie, et rendus utiles par les travaux auxquels on les assujétissoit, travaux qui étoient proportionnés à leur force et à leur industrie. Il se faisoit un débit considérable des produits de ces ateliers.

Dans une seconde cour étoit la maison de force pour les femmes et filles débauchées. Une troisième renfermoit les bâtiments où logeoient les insensés. Il y avoit de plus une infirmerie, de vastes logements pour les gens chargés du service, et généralement toutes les commodités et toutes les distributions nécessaires dans un aussi grand établissement. L'Hôpital général étoit, pour le spirituel, sous la direction de vingt-deux prêtres et d'un recteur, répartis dans les principales maisons qui le composoient, lesquelles étoient au nombre de trois; la Pitié, qui, comme nous l'avons dit, en étoit le chef-lieu, la Salpétrière et Bicêtre[339]. Les administrateurs, au nombre de vingt, avoient leur bureau à la Pitié. La maison du Saint-Esprit et en partie celle des Enfants-Trouvés étoient réunies à cet établissement[340].