Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 5/8)
Part 29
Les débordements de la rivière qui suivirent l'hiver de 1709 ayant mis dans la nécessité de relever le pavé de cette église, on jugea à propos d'en exhausser le sol d'environ cinq pieds. Dans le courant de l'année suivante, le monastère et l'église de Port-Royal-des-Champs ayant été démolis, les religieux de Cîteaux achetèrent la menuiserie du maître-autel et les stalles du choeur de ces religieuses, et en enrichirent leur église. Les panneaux de ces stalles, sculptés avec beaucoup de délicatesse et de goût, avoient été faits en 1556 par ordre du roi Henri II.
L'église des Bernardins passoit pour un des chefs-d'oeuvre de l'architecture gothique[243]. Les voûtes en étoient très-élevées, légères et d'une courbe élégante; les chapelles qui régnoient des deux côtés attiroient l'attention par leur proportion heureuse avec le reste de l'ouvrage. Les curieux remarquoient principalement, parmi ces diverses constructions, un escalier placé à l'extrémité du bas-côté droit de l'église. Le plan de la cage étoit rond et à double vis, ce qui formoit deux escaliers tournant l'un sur l'autre, et ayant la tête de leurs marches enclavée dans le même noyau, de manière que deux personnes pouvoient monter et descendre sans se voir. Ce double escalier avoit dix pieds de diamètre, et offroit deux entrées, l'une par l'intérieur de l'église, l'autre par la sacristie.
[Note 243: _Voy._ pl. 138.]
Le comble de l'église étoit soutenu par des assemblages de pierres, taillées de manière qu'elles offroient à l'oeil les apparences d'une charpente.
CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE DES BERNARDINS.
TABLEAUX.
Dans la chapelle de la famille de Grien, un tableau représentant un évêque; par un peintre inconnu.
Sur le maître-autel, la conversion de Guillaume, duc d'Aquitaine; par un peintre inconnu.
Quatre tableaux représentant saint Pierre, saint Paul et deux évêques, également par un peintre inconnu.
Dans la sacristie, deux tableaux singuliers: Jésus-Christ s'élançant de la croix pour aller embrasser saint Bernard; par un peintre inconnu. La Vierge se pressant les mamelles, et en faisant jaillir le lait dans la bouche du même saint; par un peintre inconnu.
Dans la salle des actes, différents traits de la vie des quatre pères de l'Église, un trait particulier de celle de saint Thomas d'Aquin, et saint Bernard au concile de Reims, en tout six tableaux; par _Liébaut_.
SCULPTURES.
Sur le devant de l'autel de la chapelle de Grien, une Annonciation, l'Adoration des bergers et celle des Mages, en relief; sans nom d'auteur.
Dans la cinquième chapelle, sous la croisée, une statue d'évêque à genoux devant un prie-dieu.
SÉPULTURES.
Dans une chapelle de cette église on voyoit le mausolée de Guillaume du Vair, garde des sceaux de France, et depuis évêque de Lisieux, mort en 1621[244]. Plusieurs personnes de sa famille avoient été inhumées dans la même chapelle.
Il y avoit une autre chapelle destinée à la sépulture de la famille de Grien.
[Note 244: Ce mausolée, déposé pendant la révolution aux Petits-Augustins, offre le buste du ministre-prélat et une table contenant son épitaphe. Cette table est couronnée d'un fronton que soutiennent deux figures, représentant l'une la ville de Marseille, l'autre celle de Lisieux. C'est un ouvrage très-médiocre.]
Le choeur occupoit la plus grande partie de l'église, et l'on admiroit les vitraux du chevet, d'une très-grande hauteur et d'une exécution très-délicate.
Les corridors, dortoirs et réfectoire, ainsi que l'escalier, étoient vastes et bien entretenus. La bibliothèque, peu considérable, ne contenoit que des livres de théologie, au nombre de cinq à six cents volumes.
Cette maison, composée d'un proviseur, de deux professeurs en théologie, d'un procureur, d'un sous-prieur, d'un sacristain et des étudiants, étoit la résidence du procureur-général de l'ordre. Les abbés de Cîteaux, de Clairvaux et de Pontigny y avoient chacun leur hôtel.
Les Bernardins prétendoient posséder depuis 1251 le crâne de saint Jean-Chrysostôme, que le pape Alexandre VI avoit envoyé à Clairvaux. Il y avoit, en 1497, dans leur église, une chapelle de Saint-Yves, qui étoit un titre[245].
[Note 245: L'église et le monastère ont été détruits.]
L'ÉGLISE SAINT NICOLAS DU CHARDONNET.
Cette église a pris son nom du fief du Chardonnet, sur le territoire duquel elle est bâtie. Ce fief s'étendoit entre la Seine et la Bièvre, depuis le clos Mauvoisin, c'est-à-dire depuis la rue de Bièvre, où il finissoit, jusqu'à l'ancien canal de la rivière de Bièvre, tel qu'il subsiste aujourd'hui. Ce fut en 1230 que Guillaume d'Auvergne, évêque de Paris, ayant obtenu de l'abbaye Saint-Victor cinq quartiers de terre, y fit bâtir une chapelle[246], que l'on doit regarder comme la première époque de la fondation de Saint-Nicolas. Il est vrai que les historiens de Paris ne fixent qu'en 1243 l'érection de cette chapelle en église paroissiale[247]; mais Jaillot les a réfutés avec sa critique ordinaire, et, soutenu des titres les plus authentiques, il prouve jusqu'à l'évidence que la cure de Saint-Nicolas existoit avant 1243, et que ces historiens ont pris la construction d'une nouvelle église, ou l'agrandissement de celle qui existoit déjà depuis treize ans, pour l'époque de l'érection d'une chapelle en cure[248].
[Note 246: L'abbé Leboeuf, sur la foi de l'étiquette de l'acte de vente, s'est cru autorisé à dire que cette chapelle appartenoit aux Bernardins. S'il s'étoit donné la peine de lire l'acte même, il auroit facilement reconnu que cette chapelle, que Guillaume III fit bâtir au Chardonnet en 1230, n'a pu avoir d'autre destination que celle que nous lui donnons, c'est-à-dire que ce fut simplement une fondation pieuse, telle qu'on en faisoit si souvent dans ces temps-là, à laquelle on joignoit ordinairement une maison pour servir de logement au prêtre chargé de la desservir. (_Voyez_ DU BOULAI et JAILLOT.)]
[Note 247: Tom. I, p. 283.]
[Note 248: Quart. de la place Maubert, p. 144.]
Le même critique attaque avec un égal succès ceux qui veulent lui donner une plus haute antiquité que cette année 1230; il démontre parfaitement que Dubreul, Malingre et Sauval ont eu tort de citer une bulle qu'ils attribuent à Alexandre III, et dont ils se sont appuyés pour avancer que cette église existoit dès 1166. Cette bulle, qui fait mention d'une rente de 25 liv., affectée aux clercs de matines à Notre-Dame sur les revenus de la cure de Saint-Nicolas du Chardonnet, ne peut être que du pape Alexandre IV, lequel fut élu le 25 décembre 1254; et toutes les circonstances qui accompagnent cet acte concourent à fortifier cette démonstration[249].
[Note 249: _Ibid._ L'auteur des _Tablettes de Paris_ s'est trompé, dans le sens contraire, en indiquant cette église comme une chapelle bâtie en 1247, et érigée en paroisse en 1300.]
L'église de Saint-Nicolas du Chardonnet fut dédiée par Jean de Nant, évêque de Paris, le 13 mai 1425. Trompé par cette date, Dubreul a cru qu'elle avoit été rebâtie vers ce temps-là; mais on ne trouve aucun indice qui puisse donner quelque poids à une semblable opinion. Il faut remarquer que cette église étoit d'abord située le long du canal de la Bièvre; mais ce canal ayant été supprimé, et l'église commençant à tomber en ruine, on prit, en 1656, le parti d'en construire une nouvelle à côté de l'ancienne, et dans une direction opposée: elle n'étoit pas achevée lorsqu'elle fut bénite, le 15 août 1667, par M. de Péréfixe, alors archevêque de Paris.
À ne juger de cette église que comparativement avec les autres monuments de ce genre, élevés à Paris dans les dix-septième et dix-huitième siècles, on peut dire qu'à l'intérieur elle est bien bâtie et d'une ordonnance régulière. Sa nef est décorée d'un ordre _composé_, dont le chapiteau, d'une invention singulière, et formé d'un seul rang de feuilles, imite celui qu'on appelle communément chapiteau _attique_; du reste, les travaux repris en 1705, et continués jusqu'en 1709, furent de nouveau suspendus à cette époque, et laissés imparfaits jusqu'à nos jours; de manière qu'il manque, pour l'entier achèvement du monument, une travée entière, le portail principal du côté de la rue Saint-Victor et le clocher.
Le seul portail qui existe est collatéral, et se trouve situé sur la rue des Bernardins. Il est traité dans cette forme pyramidale dont les édifices sacrés nous offrent de si fréquents exemples, et orné de deux ordres de pilastres, ionique et corinthien, le premier couronné d'un fronton, le second surmonté d'un comble à la mansarde. À cette incohérence d'ornements rassemblés sans goût et sans nécessité, l'auteur de ce portail a joint la licence vraiment inconcevable de ne pas donner à l'ordre supérieur la dimension qu'il doit avoir. C'est ainsi généralement que l'on traitoit l'architecture à une époque où l'école n'avoit aucune marche sûre, aucun principe constant; et où chaque artiste, dédaignant l'imitation, seule lumière des beaux-arts, croyoit pouvoir se livrer sans inconvénient à tous les caprices de son imagination[250].
[Note 250: _Voy._ pl. 148.]
CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE St-NICOLAS DU CHARDONNET.
TABLEAUX.
Dans la chapelle de la Vierge, la Résurrection de Jésus-Christ; par _Verdier_. À droite, une Assomption; par _Robin_.
Sur les autels placés à l'entrée du choeur, un saint Ambroise et le Baptême de Notre-Seigneur; par _de Peters_, peintre en miniature.
Dans la chapelle de la Communion, les Pélerins d'Émmaüs; par un peintre inconnu.
Un saint Antoine; par un peintre inconnu.
Le Miracle de la manne et le Sacrifice de Melchisédech; par _Coypel_.
Le Sacrifice d'Abraham et Élysée dans le désert, par _Francisque Millet_.
Dans la chapelle qui servoit de sépulture à la famille d'Argenson, la Construction du temple de Jérusalem; par un peintre inconnu.
Dans la chapelle de Saint-Charles, saint Charles-Borromée; par _Lebrun_[251]. Le plafond de cette chapelle étoit peint par le même artiste.
Dans une autre chapelle, le martyre de saint Denis; par _Jeaurat_.
Dans la dernière chapelle, une sainte Catherine; par _Le Lorrain_.
SCULPTURES.
Sur le maître-autel, un _Ecce Homo_ et une Vierge en marbre.
Au-dessus de la porte du choeur, un Christ en bois, avec la statue de la Vierge et celle de saint Jean, également en bois, exécutés sur les dessins de Lebrun; par _Poultier_.
TOMBEAUX.
Dans la chapelle à côté de la sacristie avoit été inhumé Jean de Selve, premier président du parlement de Paris, mort en 1529.
La chapelle de Saint-Jérôme renfermoit le tombeau de Jérôme Bignon, avocat-général au parlement de Paris. Deux vertus, la Justice et la Tempérance, étoient représentées assises sur un cénotaphe, au-dessus duquel s'élevoit le buste de ce magistrat. Ces figures étoient de la main d'_Anguier_. Sur le soubassement du mausolée on voyoit un saint Jérôme en bas-relief, de la main de _Girardon_[252].
La famille d'Argenson avoit sa sépulture dans une chapelle de cette église; on y voyoit le buste de Marc-René de Voyer de Paulmy d'Argenson, garde des sceaux de France[253].
Dans la chapelle Saint-Charles avoit été inhumée la mère de _Le Brun_. Le tombeau de cette dame, exécuté par _Tuby_ et _Colignon_, d'après les dessins de son fils, étoit le monument de cette église qui avoit le plus de réputation, et l'un de ceux que les étrangers visitoient avec le plus d'empressement[254].
Sous la croisée de la même chapelle on voyoit le mausolée de cet artiste célèbre; par _Coysevox_[255].
[Note 251: Ce tableau jouissoit d'une grande réputation. Nous ignorons s'il existe encore; mais il est certain qu'on ne le trouve point dans la collection du Musée Français, où sont réunis les meilleurs tableaux des églises de Paris.]
[Note 252: Rien de plus médiocre que ce monument. Les deux figures d'_Anguier_ n'ont aucun caractère; le saint Jérôme de _Girardon_ est ignoble et d'une grande mollesse d'exécution. (Déposé aux Petits-Augustins.)]
[Note 253: Ce buste se voyoit aux Petits-Augustins.]
[Note 254: Cette dame y est représentée soulevant la pierre de son tombeau, et élevant les yeux vers un ange qui sonne de la trompette. Le monument entier est bien au-dessous de sa renommée: la figure de la femme ne manque pas d'une certaine vérité d'exécution, surtout dans les bras et dans les mains; mais les formes en sont mesquines, l'expression vague et sans noblesse, la draperie lourde et sans vérité. L'ange, également dépourvu de style et de beauté, entouré d'une draperie chiffonnée et du plus mauvais goût, nous semble encore plus médiocre. Cette dernière figure n'est qu'en stuc; tout le reste du monument est en marbre. (Déposé dans le même Musée.)]
[Note 255: Son buste, placé sur un piédouche, est porté par un soubassement qui renferme son épitaphe, et surmonté d'une pyramide. Sur un socle placé à la base du monument, sont assises deux figures en bas-relief, de grandeur de nature, dont l'une, qui représente la Piété, a les yeux tournés vers le buste, tandis que l'autre, dont les attributs indiquent la Peinture, baisse la tête, et semble pleurer la mort de ce grand artiste. Ces deux figures, sans être d'un très-grand style, sont agréables et pleines d'expression, surtout celle de la Peinture. Les draperies, disposées dans le système de l'école de ce temps, n'ont pas un jet très-sévère ni très-élégant, mais cependant ne sont pas dépourvues de vérité. Au total, ce monument est digne d'être remarqué, et peut être mis au nombre des bons ouvrages de Coysevox. (Déposé également aux Petits-Augustins.)]
Cette église, assez riche en beaux ornements et en vases sacrés de grand prix, dont quelques-uns même étoient enrichis de diamants, possédoit en outre plusieurs morceaux de la vraie croix. Cette précieuse relique étoit exposée, dans les grandes fêtes, à la vénération des fidèles.
CIRCONSCRIPTION.
Cette paroisse, de figure oblongue, comprenoit autrefois dans sa circonscription toute la rue des Bernardins, et, laissant la Seine à gauche, remontoit jusqu'au pont sur la Bièvre, au delà de la porte Saint-Bernard. Après avoir suivi la rue de Seine, dont elle avoit les deux côtés et les maisons situées au coin d'en haut à main gauche, sans toucher au jardin du roi, elle reprenoit à la première maison qui fait le coin de la rue Copeau, vis-à-vis de la fontaine de Saint-Victor, continuoit des deux côtés de la rue en rentrant dans Paris, puis remontoit de la rue des Fossés Saint-Victor jusques et inclus le carré entier de la rue des Boulangers, et la rue Clopin inclusivement. Elle renfermoit encore les deux côtés de la rue d'Arras, et la moitié de celle de Versailles, dont elle avoit le côté droit en descendant, puis continuoit à droite jusqu'à l'église paroissiale, en laissant à la paroisse Saint-Étienne ce qui est à gauche dans la rue Saint-Victor.
La porte Saint-Bernard, le château de la Tournelle et la moitié du pont du même nom étoient sur le territoire de cette paroisse; mais l'abbaye Saint-Victor, quoique située dans son étendue, avoit sa paroisse particulière[256].
[Note 256: L'église Saint-Nicolas du Chardonnet a été rendue au culte.]
LES RELIGIEUSES ANGLOISES
Ce sont des chanoinesses régulières réformées de l'ordre de Saint-Augustin, qui vinrent en France au commencement de 1633, et obtinrent, au mois de mars de cette même année, des lettres-patentes qui leur permettoient de s'établir à Paris ou dans les faubourgs. Jean-François de Gondi, archevêque de cette ville, y joignit son consentement, sous certaines conditions, dont la principale étoit qu'on n'y recevroit que des filles nées de pères et mères anglois. Elles se logèrent d'abord au faubourg Saint-Antoine[257] et ensuite sur les fossés Saint-Victor. Soeur Marie Tresduray, leur abbesse, obtint, en 1655, de nouvelles lettres-patentes qui leur accordoient la permission de recevoir parmi elles des filles françoises et des états alliés de la France. Ces lettres furent enregistrées le 7 septembre de la même année, à la charge néanmoins que lesdites abbesse et religieuses ne pourroient avoir à la fois plus de dix françoises professes. La maison qu'elles occupoient et qu'elles avoient fait reconstruire avoit appartenu à Jean-Antoine Baïf, poète célèbre dans le seizième siècle. C'est là qu'il avoit établi, comme nous l'avons déjà dit, cette académie de musique[258] dont les concerts attiroient ce qu'il y avoit de plus considérable à la cour, et que Charles IX et Henri III honorèrent souvent de leur présence. Il rassembloit aussi dans cette maison les beaux esprits de son temps, et l'on peut regarder ces réunions comme le premier modèle des sociétés savantes qui ont donné naissance à nos diverses académies.
[Note 257: _Voyez_ t. II, 2e partie, p. 1269.]
[Note 258: _Voyez_ t. II, 2e part., p. 720.]
La maison de ces religieuses portoit le nom de _Notre-Dame-de-Sion_.
CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE DES FILLES ANGLOISES.
TABLEAUX ET SÉPULTURES.
Dans cette église, qui est fort propre, et à laquelle on arrive par un escalier de trente-cinq marches, sur le maître-autel, Joseph d'Arimathie et les Saintes-Femmes ensevelissant le corps de N. S.; par un peintre inconnu.
Au côté gauche de cet autel, près la croisée, Jésus-Christ portant sa croix; également sans nom d'auteur.
On remarque aussi du même côté les épitaphes de plusieurs seigneurs anglois inhumés dans cette église[259].
[Note 259: Les Filles Angloises habitent encore leur maison, et n'ont pas cessé de l'habiter un seul instant pendant la révolution.]
LES PRÊTRES DE LA DOCTRINE CHRÉTIENNE.
Cet institut doit son origine à César de Bus, écuyer. Plein de zèle pour la propagation de la foi, et voyant avec douleur combien l'instruction chrétienne étoit négligée, il forma la résolution de s'associer quelques ecclésiastiques animés des mêmes sentiments, et d'en former une sorte de congrégation apostolique, destinée surtout à parcourir les campagnes, à visiter les dernières classes du peuple, et à y répandre les vérités de la religion catholique[260]. Le projet de cet établissement fut formé à l'Isle, dans le comtat Vénaissin, le 29 septembre 1592, et approuvé l'année suivante par l'archevêque d'Avignon. Placés d'abord dans l'église de Sainte-Praxède de cette capitale du Comtat, ces prêtres furent ensuite transférés dans celle de Saint-Jean-le-Vieux de la même ville, et le succès de leurs travaux eut tant d'éclat que Clément VIII confirma leur établissement par sa bulle du 23 décembre 1597, et qu'ils obtinrent, treize ans après, en 1610, la permission de s'introduire en France.
[Note 260: Hist. des ord. Monast., t. IV, p. 236 et seqq.]
Le vénérable César de Bus étant mort le 15 avril 1607, ses disciples, dans l'intention de donner une entière stabilité à leur congrégation, désirèrent la rendre régulière. Paul V, cédant à leurs voeux, les unit et les incorpora, par son bref du 11 avril 1616, à la congrégation des _clercs réguliers de Saint-Mayeul_, établis en Italie, et communément appelés _Somasques_. Mais cette union, quoique approuvée par Louis XIII en 1617, ne subsista que l'espace de trente années. Innocent X, par sa bulle du 30 juillet 1647, sépara ces deux congrégations, et remit celle de la doctrine chrétienne dans l'état où elle avoit été approuvée par Clément VIII[261].
[Note 261: On voit, par un bref d'Alexandre VII du 26 septembre 1659, qu'il permit aux membres de cette congrégation de faire les trois voeux simples et d'y joindre la promesse de stabilité, déclarant cependant qu'ils pourroient en être dispensés par le chapitre général, etc. En 1726 le roi, en confirmant cette congrégation dans son état de sécularité, ordonna que ceux qui auroient fait les voeux simples ne seroient plus admis, après l'âge de vingt-cinq ans, à recueillir aucune succession ni en ligne directe ni en ligne collatérale. (JAILLOT.)]
Ces pères, qui, comme nous l'avons dit, avoient eu, dès l'an 1610, des lettres-patentes par lesquelles leur établissement en France étoit autorisé, obtinrent encore, en 1626, de Jean-François de Gondi, archevêque de Paris, la permission de se fixer dans cette capitale et dans tout son diocèse. Le père Vigier, en conséquence de cette permission, acheta, le 16 décembre 1627, de Julien Joly, ecclésiastique du diocèse du Mans, une grande et vieille maison, appelée hôtel de la _Verberie_, et située rue des Fossés Saint-Victor. Selon Jaillot, ces pères s'y établirent de suite, et firent construire, par parties, les bâtiments qu'ils occupoient encore avant la révolution. Leur chapelle étoit sous l'invocation de saint Charles Borromée. On remarque, comme une chose singulière, que, dans cette chapelle, il y avoit tous les ans sermon et salut en l'honneur du bon larron.
En 1705 M. Miron, docteur en théologie de la maison de Navarre, légua sa bibliothèque aux pères de la doctrine chrétienne, à condition qu'elle seroit publique. Elle étoit composée de plus de vingt mille volumes, parmi lesquels il y avoit des éditions rares et les manuscrits du savant abbé Lebeuf.
Cette maison de Paris étoit devenue le chef-lieu de la congrégation. Le supérieur-général, qu'on élisoit tous les six ans, y faisoit sa résidence avec son conseil[262].
[Note 262: La maison de ces religieux est maintenant habitée par des particuliers.]
CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE DES PRÊTRES DE LA DOCTRINE CHRÉTIENNE.
TABLEAUX.
Sur le maître-autel, saint Charles-Borromée; par _Vouet_,
Dans les chapelles voisines:
Le roi David; par un peintre inconnu.
Les quatre Évangélistes; par un peintre inconnu.
Les quatre Pères de l'Église; également par un peintre inconnu.
LES FILLES DE LA CONGRÉGATION DE NOTRE-DAME.
Pierre Fourrier, chanoine de Saint-Augustin, curé de Mataincourt en Lorraine, et la dame Alix Leclerc, jetèrent, en 1597, les premiers fondements de cette société. Ce ne fut d'abord qu'une petite communauté séculière, destinée à instruire la jeunesse, à l'instar des filles de Sainte-Ursule. Le succès de cet institut engagea madame d'Aspremont à le faire transférer en 1601 à Saint-Mihiel. Ce premier établissement fut bientôt suivi de plusieurs autres; mais il n'eut une forme stable et régulière qu'en 1617, époque à laquelle Alix et ses compagnes prirent l'habit religieux. Dès l'an 1615 elles avoient obtenu du pape Paul V la permission d'ériger leurs maisons en monastères, et d'y vivre en clôture, sous la règle de saint Augustin. Ce fut de l'un de ces monastères, établi à Laon en 1622, que sortirent les religieuses qui formèrent à Paris la maison dont nous parlons. Tout ce que Sauval et Piganiol[263], son copiste, disent à ce sujet est un tissu d'inexactitudes: les autres historiens de Paris ont gardé le silence. L'erreur des premiers provient sans doute de ce qu'ils ont ignoré qu'il y a eu trois émigrations différentes des religieuses de la congrégation de Notre-Dame, et qu'elles sont venues toutes trois du monastère de Laon.
[Note 263: Sauval, t. I, p. 679.--Piganiol, t. V, p. 199.]
Celles qui font le sujet de cet article ne vinrent à Paris qu'en 1643. Le 9 juin de cette année elles obtinrent de l'archevêque la permission de s'établir sur la paroisse Saint-Jean en Grève[264], au Marais. Cependant Jaillot, qui avoit consulté leurs titres, pense qu'elles n'y formèrent aucun établissement; ce qui le prouveroit, c'est que, la ville y ayant donné son consentement, elles achetèrent, le 4 octobre 1644, deux maisons rue Saint-Fiacre, au coin de celle des Jeux-Neufs, et qu'au mois de janvier 1645 Sa Majesté leur accorda des lettres-patentes, confirmées le 10 août 1664.