Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 5/8)

Part 28

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[Note 221: «Le lendemain du sacre[221-A], quatorzième jour de mai, le roi sortit du Louvre sur les quatre heures pour aller à l'Arsenal visiter Sully qui étoit indisposé, et pour voir en passant les apprêts qui se faisoient sur le pont Notre-Dame et à l'Hôtel-de-Ville pour la réception de la reine. Il étoit au fond de son carrosse, ayant le duc d'Épernon à son côté; le duc de Montbazon, le maréchal de Lavardin, Roquelaure, La Force, Mirabeau et Liancourt, premier écuyer, étoient au-devant et aux portières. Son carrosse, entrant de la rue Saint-Honoré dans celle de la Ferronnerie, trouva à la droite une charrette chargée de vin, et à la gauche une autre chargée de foin, lesquelles faisant embarras, il fut contraint de s'arrêter, car la rue est fort étroite à cause des boutiques qui sont bâties contre la muraille du cimetière Saint-Innocent. Le roi Henri II avoit autrefois ordonné qu'elles fussent abattues, pour rendre ce passage-là plus libre; mais cela ne s'étoit point exécuté. Les valets de pied étant passés sous les charniers de Saint-Innocent, pour éviter l'embarras, et n'y ayant personne autour du carrosse, le scélérat qui depuis long-temps suivoit opiniâtrement le roi pour faire son coup, remarqua le côté où il étoit, se coula entre les boutiques et le carrosse, et, mettant un pied sur un des rais de la roue et l'autre sur une borne, d'une résolution enragée, lui porta un coup de couteau entre la seconde et la troisième côte, un peu au-dessus du coeur. À ce coup le roi s'écria: _Je suis blessé_. Mais le méchant, sans s'effrayer, redoubla, et le frappa dans le coeur, dont il mourut tout à l'heure, sans avoir pu jeter qu'un grand soupir. L'assassin étoit si assuré, qu'il donna encore un troisième coup, qui ne porta que dans la manche du duc de Montbazon. Après cela il ne se soucia point de s'enfuir ni de cacher son couteau; mais se tint là comme pour se faire voir et pour se glorifier d'un si bel exploit.» (PÉRÉFIXE.)]

[Note 221-A: Il s'agit ici du couronnement de la reine Marie de Médicis, que le roi avoit fait faire avec beaucoup de pompe dans l'église de Saint-Denis, parce qu'il avoit résolu de lui laisser la régence du royaume pendant la grande expédition qu'il projetoit et dont tous les préparatifs étoient achevés. L'entrée solennelle de la reine dans Paris devoit avoir lieu le dimanche suivant.]

ORIGINE DU QUARTIER.

On sait qu'avant le règne de Philippe-Auguste toute la partie méridionale de Paris, connue sous le nom d'_Université_, n'étoit qu'un grand espace rempli de terres labourées, de vignobles, de terrains vagues, au milieu desquels s'élevoient des églises ou des monastères, qu'entouroient des bourgades et des groupes de maisons. Peu à peu ces habitations se multiplièrent, se rapprochèrent les unes des autres en se prolongeant dans tous les sens; et lorsque ce grand monarque eut décidé d'agrandir au nord l'ancienne enceinte de sa capitale, il résolut en même temps d'enfermer d'une muraille les bâtiments construits au midi, et qui déjà présentoient l'aspect d'une ville aussi considérable que la partie septentrionale.

Toutefois dans cette enceinte, la seule qui ait été élevée de ce côté jusqu'au siècle dernier, on ne renferma alors qu'une très-petite portion du quartier que nous allons décrire, et cette portion, qui forme un angle à son extrémité occidentale, est exactement indiquée par les rues des Fossés Saint-Bernard et des Fossés Saint-Victor, qui se prolongent maintenant sur les limites extérieures des anciennes murailles. Le reste du quartier se composoit de deux faubourgs (les faubourgs Saint-Victor et Saint-Marcel), séparés l'un de l'autre par divers clos et cultures, parmi lesquels on distinguoit le clos du Chardonnet, la terre d'Aletz, le territoire de Copeau, etc. La petite rivière de Bièvre passoit au milieu du faubourg Saint-Marcel.

La description historique des rues et des monuments expliquera par quels degrés ce quartier est successivement arrivé à l'étendue qu'il occupe aujourd'hui.

PORTE SAINT-BERNARD.

Cette porte, élevée sur le bord de la rivière, terminoit, de ce côté, l'enceinte méridionale de Philippe-Auguste. Elle subsista telle que ce prince l'avoit fait construire jusqu'en 1606[222], qu'elle fut rebâtie par les soins du célèbre prévôt des marchands Miron. On reconstruisit en même temps le pont qui traversoit le fossé et le pavillon qui étoit au-dessus de la porte: tous ces ouvrages furent achevés en 1608.

[Note 222: _Voyez_ pl. 147.]

Ils restèrent en cet état jusqu'en 1670, que la résolution fut prise de changer en arc de triomphe les principales portes de la ville de Paris, dont les murailles venoient d'être abattues. L'exécution du monument nouveau qui devoit être élevé sur l'emplacement de la porte Saint-Bernard fut confiée au célèbre architecte Blondel, mais avec des restrictions qui ne lui permirent pas de développer tout ce que son génie étoit capable de produire. Les premières constructions ne furent démolies qu'en partie, parce qu'on voulut conserver les logements qui avoient été ménagés dans l'épaisseur de l'ancienne porte. Ce fut, à proprement parler, et comme il le dit lui-même, un _rhabillage_ qu'il fut chargé de faire, opération qui lui donna beaucoup plus de peine que l'élévation d'un édifice tout nouveau n'auroit pu lui coûter, et dont il fut loin de tirer autant de gloire.

Cette porte, haute de dix toises et large de huit, présentoit deux portiques avec une pile au milieu. Au-dessus de cette double arcade régnoit de chaque côté un très-grand bas-relief, qui s'étendoit dans toute la largeur du monument. Sur la face du côté de la ville on avoit représenté le roi répandant l'abondance, avec cette inscription:

_Ludovico Magno, abundantiâ partâ. Præf. et Ædil. poni c. c._ _anno_ R. S. H. M. DC. LXXIV[223].

[Note 223: Pour bien entendre cette inscription il faut savoir que Louis XIV avoit supprimé un impôt établi sur les marchandises qui arrivoient de ce côté à Paris, et que ce fut en reconnoissance de ce bienfait que l'on résolut l'érection du monument.]

Sur celle qui regardoit le faubourg le monarque paroissoit avec les attributs d'une divinité antique, conduisant le gouvernail d'un grand navire, précédé et suivi des choeurs des divinités de la mer. On y lisoit l'inscription suivante:

_Ludovici Magni Providentiæ. Præf. et Ædil. poni c. c._ _anno_ R. S. H. M. DC. LXXIV.

Trois vertus étoient placées sur les piles au-dessous de l'imposte; et toutes ces sculptures, qui n'étoient pas sans mérite, avoient été exécutées par Baptiste Tuby. Toutes ces constructions furent achevées seulement en 1674, ainsi que le prouvent les inscriptions.

Enfin un entablement soutenu par une corniche et un attique continu en forme de piédestal, terminoient ce monument, dont l'architecture médiocre et composée de parties incohérentes, ne méritoit que peu d'attention[224].

[Note 224: _Voyez_ pl. 137.]

Cette porte a été abattue quelques années avant la révolution.

CHÂTEAU DE LA TOURNELLE.

Auprès de la porte Saint-Bernard étoit une ancienne tour, bâtie en même temps que l'enceinte de Philippe-Auguste. Cette tour avoit été élevée dans le principe pour défendre le passage de la rivière, ce qui avoit lieu au moyen d'une chaîne qu'on y fixoit, laquelle s'étendoit jusqu'à une autre tour appelée _Loriaux_ ou _Loriot_, élevée dans l'île Notre-Dame (Saint-Louis), d'où une seconde chaîne alloit s'attacher à la tour Barbeau, sur le port Saint-Paul. Cet édifice tombant en ruines vers le milieu du seizième siècle, Henri II, qui régnoit alors, donna ordre à la ville de la faire rebâtir, ce qui fut exécuté vers l'année 1554[225]; cependant, dès le commencement du siècle suivant, elle n'étoit plus employée à aucun usage. C'étoit à cette époque que saint Vincent-de-Paul offroit le spectacle admirable de cette charité sans bornes qui embrassoit toutes les misères humaines. On sait que les malheureux condamnés aux galères étoient surtout l'objet de ses sollicitudes: avant qu'il se fût intéressé à leur triste destinée, ces coupables, en attendant le jour de leur départ, gémissoient dans les cachots de la Conciergerie, dénués de tout secours spirituel, consumés par la misère, et livrés à toute l'horreur de leur situation. L'homme apostolique obtint en 1618 la permission de les faire transférer au faubourg Saint-Honoré, près de Saint-Roch, dans une maison prise à loyer, où, pendant près de quinze ans, il leur prodigua tous les secours et toutes les consolations que ses forces et son zèle lui permirent de leur donner. Il s'agissoit pour consolider un établissement aussi utile de leur procurer une demeure stable: saint Vincent-de-Paul jeta les yeux sur cette tour abandonnée, l'obtint du roi en 1632, et chargea les prêtres de sa congrégation naissante de l'administration spirituelle de cette maison. Ils l'exercèrent pendant quelque temps; mais le petit nombre de sujets dont cette congrégation étoit alors composée et la multiplicité de leurs fonctions les rendant plus utiles et plus nécessaires dans le diocèse, l'archevêque de Paris se détermina à confier ce nouvel établissement au curé de Saint-Nicolas du Chardonnet, auquel il permit, le 2 septembre 1634, de faire célébrer, dans la chapelle de la Tournelle, la grand'messe, les fêtes et les dimanches, comme à la paroisse. Ce fut à la sollicitation de leur digne chef que les prêtres de la Mission furent déchargés de ce service, et c'est aussi par ses soins que les prêtres de Saint-Nicolas obtinrent une rétribution annuelle qu'il n'avoit jamais demandée pour les siens[226]. Quoique éloigné de ce misérable troupeau, le saint homme n'en continua pas moins de veiller sur lui, et de pourvoir à tous ses besoins: en 1639 une personne charitable voulut partager cette bonne oeuvre, et légua à la Tournelle une rente de 6,000 liv., que la prudence et la sage économie des administrateurs sut depuis faire augmenter.

[Note 225: Dubreul, p. 771.]

[Note 226: _Vie de S. Vinc. de P._, p. 115.]

La Tournelle a été détruite, comme la porte Saint-Bernard, dans les deux années qui ont précédé la révolution.

LES MIRAMIONES, AUTREMENT NOMMÉES FILLES DE SAINTE-GENEVIÈVE.

Les historiens de Paris ont assigné différentes époques à l'établissement de cette communauté. Nous suivrons Jaillot, plus exact et plus instruit qu'aucun de ceux qui l'ont précédé.

En 1636 mademoiselle Blosset s'étant associé quelques filles pieuses, s'établit avec elles sur les fossés Saint-Victor, au coin de la rue des Boulangers. Elles vivoient en commun, sans clôture, sans aucune singularité dans leur habillement, et s'occupoient à visiter les pauvres malades, à tenir de petites écoles, à donner des instructions chrétiennes aux pensionnaires qu'on leur confioit, et même aux personnes du dehors. Cette communauté prit le nom de Filles de Sainte-Geneviève, sous lequel elle fut approuvée par l'archevêque de Paris: elle fut ensuite confirmée par lettres-patentes du mois de juillet 1661, enregistrées le 10 février suivant.

À peu près vers ce temps, madame Marie Bonneau, veuve de M. de Beauharnois de Miramion, conseiller au parlement, formoit une semblable communauté. Cette dame, restée veuve à l'âge de seize ans, résista aux sollicitations du fameux comte de Bussi-Rabutin[227], et préféra la retraite et l'exercice des oeuvres de charité à tous les avantages que pouvoient lui procurer sa jeunesse, sa fortune et sa beauté. Elle rassembla, en 1661, six jeunes personnes dans la maison qu'elle occupoit rue Saint-Antoine, et donna le nom de _la Sainte-Famille_ à cette petite société. Quelques circonstances particulières la déterminèrent peu de temps après, à venir demeurer près de Saint-Nicolas du Chardonnet.

[Note 227: Voyez ses Mémoires, tome Ier.]

Les rapports qui se trouvoient entre la communauté de Sainte-Geneviève et celle de la Sainte-Famille parurent à M. Feret, supérieur des deux maisons, un motif suffisant pour les réunir. Elles le furent sous le titre de Sainte-Geneviève le 14 août 1665, et M. l'archevêque consentit à cette union le 14 septembre suivant. On dressa ensuite des constitutions, qui furent approuvées, au mois de juin 1668, par M. le cardinal de Vendôme, alors légat _à latere_ en France; elles furent confirmées par M. de Harlai le 4 février 1674, et par des lettres patentes du mois de mai suivant, enregistrées le 30 juillet de la même année.

Il est facile de voir par cet exposé que lorsque Lacaille, Robert et l'abbé Lebeuf ont donné l'année 1665 pour l'époque de l'établissement des filles de Sainte-Geneviève, ils ont considéré le temps de l'union, et non celui du premier établissement, qui est antérieur de quatre années[228].

[Note 228: D'ailleurs Lacaille s'est encore trompé en disant qu'en 1665 les filles Sainte-Geneviève s'établirent rue de la Tournelle. Les autres historiens de Paris ne les y placent qu'en 1670. Mais cette date elle-même est-elle certaine? ou du moins la doit-on considérer comme celle de l'établissement légal? c'est ce qu'il est difficile de concilier avec les titres et les lettres-patentes. Il est vrai, ainsi que le disent ces historiens, qu'en 1670 madame de Miramion acheta, sur le quai de la Tournelle, une grande maison, qu'un riche partisan nommé Martin avoit fait bâtir, et qu'elle en acquit encore une autre voisine, soit qu'elle eût conçu le dessein d'y établir à demeure sa communauté, ou simplement de les lui laisser par la suite. Mais il est également certain, 1º qu'il n'est point fait mention de cette communauté sur les plans de Jouvin en 1673, et de Bullet en 1676; 2º que l'acquisition de la maison qu'occupoient les Miramiones n'est que du 26 juin 1691; 3º que dans l'énoncé des lettres-patentes du mois d'août 1693, qui confirment leur établissement, elles exposent au roi, «qu'encore que par les lettres-patentes du mois de juillet 1661 et mai 1674, Sa Majesté ait confirmé leur établissement, elles n'ont point été en état d'acquérir une maison propre à loger une communauté; qu'elles ont été obligées de demeurer dans des maisons qu'elles ont tenues à loyer..... mais qu'elles ont _depuis peu_ acquis une maison sur le quai de la Tournelle, de M. de Nesmond, évêque de Bayeux, et de madame de Miramion, moyennant 80,000 fr., par contrat du 26 juin 1691, et une autre maison joignant la précédente, par autre contrat du 26 juin 1693. Qu'outre ce ladite dame de Miramion leur a donné deux maisons réunies en une seule, situées sur ledit quai..... afin de la faire servir aux exercices des retraites d'un grand nombre de filles et de femmes de toutes qualités.» Ces lettres furent enregistrées au parlement le 7 septembre de la même année et à la chambre des comptes le 30 juin 1696. (JAILLOT.)]

Les filles de Sainte-Geneviève ne faisoient point de voeux, et se consacroient, comme nous l'avons déjà dit, à l'instruction des pauvres et au soulagement des blessés, pour lesquels elles préparoient des médicaments. Il y avoit dans leur maison cinquante cellules destinées aux personnes du sexe qui désiroient passer quelques jours dans la retraite et la pénitence. Madame de Miramion, l'une des fondatrices, mourut en odeur de sainteté le 24 mars de l'an 1696, âgée de soixante-sept ans[229].

[Note 229: Cette maison a été rétablie depuis quelques années.]

HALLE AUX VEAUX.

L'ancienne place aux Veaux avoit été transférée, par arrêt du 8 février 1646, sur le quai des Ormes[230]. On ne tarda pas à s'apercevoir que cet endroit étoit peu convenable à une semblable destination, et devenoit même dangereux par la quantité de voitures que nécessite le transport des marchandises qui sont sans cesse débarquées tant sur ce quai que sur celui de la Grève. Toutefois ce ne fut qu'en 1770 qu'on s'avisa de proposer le jardin des Bernardins comme le lieu le plus propre à établir ce marché. Les magistrats adoptèrent cette idée; le terrain fut acquis, et, le roi ayant autorisé le nouvel établissement par des lettres-patentes données en 1772, on commença sur-le-champ les constructions du nouveau bâtiment. Il est isolé, et environné de quatre rues qui présentent trois issues, dont les deux principales donnent sur le quai de la Tournelle, la troisième communique à la rue des Bernardins. C'est une espèce de halle couverte, dont le rez-de-chaussée est élevé de trois pieds au-dessus du sol, et sous laquelle sont de très-grandes caves, qui ont leurs entrées fermées de grilles de fer aux coins intérieurs. Le pourtour est ouvert de toutes parts, et des piliers de pierre de taille soutiennent une charpente en arc surbaissé, au moyen de laquelle les animaux sont à l'abri des intempéries de l'air. Aux quatre coins de cette halle sont quatre pavillons, par lesquels on monte à de vastes greniers destinés à serrer les fourrages. Sur chacun de ces pavillons étoit autrefois une inscription en lettres d'or sur marbre noir. On doit la construction de cet édifice aux soins de M. de Sartine, lieutenant de police; il fut ouvert le 28 mars 1774.

[Note 230: _Voyez_ t. II, 2e part., p. 974.]

Le marché au Suif y fut transporté le 26 janvier 1786, par arrêt du conseil du roi du 19 du même mois.

HALLE AU VIN.

Le projet de cette halle avoit été conçu par M. de Chamarande et par M. de Baas, maréchal des camps et armées du roi, qui, en 1656, obtinrent ensemble de Louis XIV la permission de le mettre à exécution. Ils y éprouvèrent d'abord quelque opposition de la part des administrateurs de l'hôpital général; mais ces obstacles furent enfin levés en 1662 par le consentement que ceux-ci donnèrent à l'enregistrement des lettres du roi, sous la condition toutefois qu'ils jouiroient de la moitié du bénéfice, et que les droits de 10 sous par muid accordés aux impétrants ne pourroient être augmentés[231].

[Note 231: Hist. de Par., t. 5, p. 190.]

Cette halle fut destinée à encaver une partie des vins destinés à l'approvisionnement de Paris. Au-dessus de ses caves étoient pratiqués des greniers et hangars qui servoient de magasins à tous les grains que l'on distribuoit ensuite dans les hôpitaux réunis à l'hôpital général, lequel avoit fini par devenir seul propriétaire de cette halle[232].

[Note 232: _Voyez_ à la fin de ce quartier l'article _Monuments nouveaux_.]

LES BERNARDINS.

Dans le temps où la célébrité de l'université de Paris y attiroit des étudiants de toutes les nations et de tous les ordres, on ne peut douter que l'ordre de Cîteaux n'eût déjà dans cette ville une maison destinée à recevoir les religieux que le désir de s'instruire engageoit à s'y rendre. Le célèbre saint Bernard y vint plusieurs fois, et vraisemblablement accompagné de quelques-uns de ses disciples. On lit dans les Annales de Cîteaux[233] du père Ange Manrique qu'en 1165 il y avoit à Paris une abbaye de cet ordre; mais aucun historien n'a pu désigner l'endroit où elle étoit située. Cependant le même auteur avance, sans en donner aucune preuve[234], que ces religieux demeuroient à l'hôtel des comtes de Champagne, bâti au même lieu qu'occupa depuis le monastère que nous décrivons. Mais en quelle année fut-il établi? Dom Félibien, Piganiol, Dubois et Labarre[235] fixent cette époque aux années 1244 et 1246; Corrozet et Sauval[236] disent que l'église et le collége furent fondés par Benoît XII en 1336; l'abbé Lebeuf[237] pense que ce fut en faveur des Bernardins que Guillaume III, évêque de Paris, fit construire, en 1230, dans l'enclos du Chardonnet, une chapelle de Saint-Bernard[238]; enfin les Annales de Cîteaux fixent l'époque de l'établissement du collége des Bernardins à Paris en 1225[239]. Ou y lit qu'Étienne de Lexinton, qui, d'abbé de Savigni, étoit devenu abbé de Clairvaux, le fit bâtir: _Parisiense collegium primus struxit._ Cependant, malgré cette autorité, Jaillot ne croit pas que cet établissement ait eu lieu avant 1244, et il s'appuie sur ce que cet Étienne de Lexinton ne fut élu abbé de Clairvaux qu'en 1242.

[Note 233: Tom. II, cap. 4, p. 416.]

[Note 234: _Ibid._, t. I, p. 510.]

[Note 235: Hist. de Par., t. I, p. 309.--Pigan., t. V, p. 330.--Dubois, t. II, p. 436.--La Barre, t. V, p. 220.]

[Note 236: Corrozet, f{o} 122.--Sauval, t. 1, p. 436 et 621.]

[Note 237: Tom. II, p. 555 et 559.]

[Note 238: Nous parlerons de cet acte à l'article de Saint-Nicolas du Chardonnet, et nous prouverons qu'il concerne cette église et non la maison des Bernardins.]

[Note 239: Tom. IV, cap. 6, p. 296.]

Ce qui donne à cette dernière date un nouveau degré de probabilité, c'est que, les religieux de l'ordre de Cîteaux étant dans l'usage de ne prendre leurs degrés dans les universités qu'avec la permission du souverain pontife, Étienne de Lexinton ne l'obtint pour eux qu'en 1244 du pape Innocent IV; ainsi, quoiqu'il pût y avoir avant cette époque quelques jeunes religieux de cet ordre étudiant à Paris, il n'y a pas d'apparence qu'ils y aient possédé un collége particulier avant d'avoir obtenu cette permission. Le savant critique que nous venons de citer croit même qu'ils n'en firent usage que deux ans après, «car, dit-il, ce ne fut que le 1er novembre 1246 que l'abbé Étienne prit à rente du chapitre Notre-Dame six arpents de vignes et une pièce de terre contiguë située au delà des murs près Saint-Victor, qu'il échangea quelques jours après contre un terrain à peu près égal dans le clos du Chardonnet[240].» Le Maire a mal à propos fixé cette époque en 1250[241].

[Note 240: Quart. de la place Maubert, t. V, p. 12.]

[Note 241: Tom. II, p. 491.]

Les Bernardins firent encore dans le même endroit quelques acquisitions qui formoient avant la révolution une censive assez étendue: ces acquisitions furent amorties par Philippe-le-Bel au mois de novembre 1294. Dès le 3 mai 1253 Alphonse, comte de Poitiers et de Toulouse, frère de saint Louis, s'étoit déclaré fondateur de ce collége. Il lui fit présent de 104 liv. de rente pour l'entretien de vingt religieux profès, dont treize devoient être prêtres; à cette somme il ajouta 20 liv. pour la fondation d'une messe. L'abbé et le couvent de Cîteaux, pour lui témoigner leur reconnoissance d'un tel bienfait, lui donnèrent ce collége en patronage[242].

[Note 242: Trés. des chart., Mélanges, f{o} 69.]

Tel fut l'état de cet établissement jusqu'en 1320, que l'abbé et les religieux de Clairvaux en cédèrent la propriété avec toutes ses appartenances et dépendances à l'ordre de Cîteaux en général. Cette cession, datée du 14 septembre 1320, fut approuvée par Philippe-le-Long au mois de février suivant. Benoît XII, qui avoit été religieux de cet ordre, ne se contenta pas d'approuver et d'amplifier les réglements que le chapitre général avoit faits, il voulut encore lui donner des marques particulières de son affection en faisant rebâtir à ses dépens l'église et le monastère. C'est à cette occasion que les auteurs dont nous avons parlé ci-dessus ont dit que le collége et l'église avoient été bâtis en 1336. La vérité est que la première pierre de la nouvelle église fut posée le 24 mai 1338. Des lettres de Philippe-de-Valois, datées de ce jour, nous apprennent qu'à cette occasion Jeanne de Bourgogne, reine de France, donna 100 liv. de rente aux religieux de Cîteaux, somme que le receveur de Paris fut chargé de leur payer chaque année à pareil jour. Cependant Benoît XII n'ayant pu faire finir l'église, le cardinal Curti, surnommé _Le Blanc_, qui avoit été comme lui religieux de Cîteaux, entreprit de la faire achever; mais il ne vécut pas assez pour voir finir ce grand ouvrage, et, personne ne s'étant présenté depuis pour compléter cette bonne oeuvre, le bâtiment resta imparfait jusqu'au moment de la révolution.