Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 5/8)

Part 27

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Vers trois heures, les bourgeois du parti royaliste commencèrent à sortir de chez eux et à se rendre aux postes qui leur avoient été assignés; et lorsque l'horloge sonna quatre heures, Langlois sortit par la porte Saint-Denis et alla au-devant des troupes du roi. Elles se firent un peu attendre, le mauvais temps les ayant retardées; enfin elles parurent de ce côté, commandées par M. de Vitry, et la porte leur fut livrée. Pendant ce temps, le roi qui s'étoit avancé jusqu'aux Tuileries, envoya M. d'O à la porte Neuve où il fut reçu; et tournant aussitôt à gauche sur le rempart, il se saisit de la porte Saint-Honoré. D'autres troupes filèrent vers Saint-Germain-l'Auxerrois, ayant à leur tête Louis de Montmorenci Bouteville: ce fut là qu'un corps-de-garde de lansquenets ayant voulu se mettre en défense, fut sur-le-champ enveloppé et détruit; et dans ce grand événement, il n'y eut point d'autre sang répandu. On s'empara ensuite du palais, de la tête des ponts, des deux Châtelets; et sur tous ces points rien ne résista.

Tout étant ainsi assuré, Henri entra par la porte Neuve, avec le reste de ses troupes commandées par le duc de Retz, et entouré d'un gros corps de noblesse. Le comte de Brissac vint au-devant de lui: le roi l'embrassa et le nomma sur-le-champ maréchal de France. Immédiatement après parurent le prévôt des marchands et les échevins qui lui présentèrent les clefs de la ville. Il les reçut ainsi que le méritoient des gens qui venoient de lui rendre un aussi signalé service.

Une capitulation fut offerte sur-le-champ au comte de Feria qui s'étoit retranché dans le Temple, déterminé à se défendre s'il étoit attaqué; elle fut acceptée et le jour même la garnison espagnole sortit de Paris avec tous les honneurs de la guerre. Au moment même de son entrée, le vainqueur avoit envoyé assurer de sa protection les duchesses de Nemours et de Montpensier; et ses manières à leur égard furent si obligeantes qu'elles ne purent s'empêcher d'exprimer hautement à quel point elles en étoient pénétrées.

Enfin tous les quartiers étant occupés par ses troupes, le roi, bien assuré qu'il n'y avoit plus rien à craindre, se rendit à la cathédrale où il entendit la messe, et assista au _Te Deum_; il dîna ensuite au Louvre en public, d'où il alla à la porte Saint-Denis voir sortir et défiler les troupes espagnoles[207]. Pendant ce temps, toutes les boutiques s'étoient ouvertes, chacun avoit pris l'écharpe blanche, et l'on n'entendoit plus d'autre bruit dans Paris que les cris de _vive le roi_ qui retentissoient de toutes parts.

[Note 207: Lorsque le comte de Feria et les autres seigneurs espagnols passèrent devant lui, le roi leur rendit le salut avec beaucoup d'affabilité, et leur dit en riant: «Messieurs, recommandez-moi à votre maître; mais n'y revenez plus.»]

Henri avoit invité le cardinal-légat à le venir voir: sur la prière que lui fit ce prélat de vouloir bien le dispenser de cette entrevue, il le fit reconduire honorablement hors de Paris par l'évêque d'Évreux, du Perron, qui l'accompagna jusqu'à Montargis. Plusieurs ligueurs et quelques-uns des Seize sortirent aussi de Paris, et ne voulurent point profiter de l'amnistie générale qui avoit été publiée.

Il ne restoit pour achever la conquête de Paris que de devenir maître de la Bastille et du château de Vincennes: ils furent rendus, cinq jours après, par ceux qui les commandoient, sous la condition qu'ils sortiroient eux et leurs soldats avec leurs armes, et qu'ils seroient libres d'aller rejoindre Mayenne, ce qui leur fut accordé.

La clémence du roi, son activité, la vigueur de son esprit, éclatèrent dès les premiers jours, et produisirent une révolution complète dans les esprits. La faculté de théologie ayant à sa tête le recteur de l'université donna la première l'exemple de la soumission; et loin de témoigner le moindre ressentiment des injures qu'il en avoit reçues, ce prince se plut à lui rendre compte de sa foi, essayant de lever les derniers scrupules qu'elle pouvoit encore avoir[208]. Il remercia le parlement de la conduite courageuse qu'il avoit tenue dans ces temps difficiles, reconnoissant qu'il devoit beaucoup à son zèle, quoique le malheur des temps eût forcé cette compagnie à suivre un autre parti que le sien; et la seule différence qu'il mît entre ses membres présents et ceux qui s'étoient exilés pour lui demeurer fidèles, c'est que ces derniers précédèrent les autres, quel que fût leur rang d'ancienneté. Dès lors les séances des cours souveraines reprirent leur marche accoutumée, comme s'il n'y avoit point eu de guerre civile; des arrêts du parlement flétrirent tout ce qui s'étoit fait d'attentatoire à la puissance et à la majesté royale; le pouvoir donné au duc de Mayenne fut solennellement révoqué; tous les emplois ou bénéfices qu'il avoit conférés demeurant néanmoins à ceux qui les possédoient, sous la seule condition de prendre des provisions nouvelles; le roi voulut bien aussi rétablir ou confirmer les Parisiens dans tous leurs anciens priviléges; et il fut arrêté que, dans Paris et dix lieues à la ronde, il n'y auroit point d'autre culte que celui de la religion catholique; enfin les arrêts et les déclarations qui parurent dans ces premiers jours réglèrent tellement toutes choses tant pour la police que pour l'administration intérieure, que cette grande ville reprit en peu de temps tout son éclat et toute son ancienne prospérité.

[Note 208: Ces scrupules, pour quelques-uns d'entre eux, venoient de ce que le roi n'avoit point encore reçu l'absolution du pape; mais tous étoient loin de les partager: car l'université entière s'étant assemblée, peu de jours après, au collége de Navarre, il y fut arrêté que «S. Paul assurant que toute puissance vient de Dieu, on ne pouvoit, sans résister aux ordres de Dieu et sans encourir la damnation, résister à la puissance du roi.» Ainsi les mêmes docteurs qui avoient décidé quelque temps auparavant, qu'on ne pourroit reconnoître un roi hérétique, _fût-il même absous par le pape_, décidoient aujourd'hui que sa puissance _venant de Dieu_, elle étoit indépendante de la puissance religieuse, comme si cette autre puissance ne venoit point aussi de Dieu. C'étoit là ce qu'on appeloit les _libertés gallicanes_. Telle étoit la puissante manière de raisonner qu'elles inspiroient à leurs défenseurs.]

* * * * *

Ici finissent les troubles de Paris, sous ce règne qui continua si long-temps encore d'être agité; et fidèles au plan que nous nous sommes tracé et que demandent les convenances de notre sujet, c'est par un récit rapide et des considérations générales que nous nous hâterons d'arriver jusqu'à la nouvelle époque où les annales de la France se rattacheront de nouveau à celle de sa capitale. La prise de cette ville ne parut pas tellement décisive aux ennemis de Henri IV qu'ils crussent devoir lui abandonner en même temps le reste de son royaume; et tant de villes qui tombèrent immédiatement après, ou qui se soumirent volontairement, n'empêchèrent point Mayenne en Bourgogne, le duc de Mercoeur en Bretagne, les Espagnols sur plusieurs points et principalement sur la frontière du nord, de continuer une guerre très-active, et dont les succès furent long-temps balancés. Heureux toutefois le prince magnanime qui les combattoit, s'il n'eût eu que de tels adversaires! mais ce fut parmi ceux-là même qui l'avoient aidé à reconquérir son royaume qu'il trouva ses ennemis les plus dangereux. Mayenne mêla sans doute trop d'ambition à son zèle religieux et aux justes ressentiments qui d'abord lui avoient mis les armes à la main; mais quels qu'eussent été les faux calculs de sa politique, dès que le dernier prétexte qui pouvoit légitimer sa résistance eut cessé d'exister, dès que le roi eut été absous, il cessa de le combattre, reçut sans se plaindre les conditions qu'il lui plut de lui accorder; et, à partir de cet instant, Henri n'eut point de sujet plus fidèle et plus dévoué. Il en fut de même de tous les vrais catholiques qui s'étoient ligués contre lui, et qui n'avoient méconnu son pouvoir que parce qu'ils obéissoient à une plus grande autorité. Ce furent là ses sujets les plus fidèles, et l'on ne sauroit trop le remarquer. C'étoient là ces francs et honorables ligueurs, qui rendirent au roi ce qu'ils devoient au roi, dès que le roi lui-même eut rendu à Dieu ce qu'il devoit à Dieu, parce qu'ils savoient qu'en Dieu seul est le principe de tout pouvoir et de toute obéissance.

Que faisoient alors ces _politiques_ qui l'avoient servi dans l'indifférence religieuse la plus entière; et ces parlementaires qui l'avoient combattu au nom de la religion et dans un esprit de révolte contre le pouvoir religieux; et ces calvinistes qu'un fanatisme farouche avoit attachés à sa cause, malgré leur haine pour la royauté? Tous s'élevoient alors contre son autorité; et chacun d'eux, selon ses passions, ses préjugés et ses intérêts particuliers. Nous avons déjà eu occasion de signaler dans le récit d'un des événements les plus mémorables de ce règne[209], jusqu'où alloit l'audace et l'esprit de mutinerie du parlement de Paris; jusqu'à quel point Henri IV eut à souffrir de ses usurpations; quelles concessions il se vit obligé de lui faire dans ces premières années où son pouvoir n'étoit point encore assez affermi pour arrêter ses insolences et ses excès; obligé qu'il étoit de souffrir qu'une assemblée de gens de robe «rendît des arrêts, _sans lui en demander congé ni advis_, sans daigner même _lui en donner connoissance_, prêts en outre à lever l'étendard du SCHISME _qui n'étoit déjà que trop avancé_, si la cour de Rome eût osé se plaindre de ses violences et de ses usurpations[210]». Quelle étoit en même temps la conduite des politiques? D'Épernon se mettoit en révolte ouverte contre lui; refusoit, les armes à la main, de remettre le gouvernement de Provence à celui qui avoit été nommé pour le remplacer; et il est bon de remarquer que ce nouveau gouverneur étoit un de ces chefs de la ligue[211] en qui le roi estimoit avec juste raison devoir se confier davantage qu'en de tels anciens serviteurs; d'un autre côté, Biron le trahissoit en pratiquant des intelligences avec les ennemis du dehors, et ses machinations ne tendoient pas à moins qu'à précipiter du trône le maître qu'il avoit aidé à y monter, et à se créer des débris de la France une souveraineté indépendante[212]. Mais qui pourroit exprimer tout ce que ce grand prince eut à souffrir des religionnaires, les outrages que lui firent ces sectaires, les dangers auxquels ils l'exposèrent, à quel point ils abusèrent de sa patience et de sa bonté? À peine avoit-il fait son abjuration, qu'ils lui déclarèrent hautement que ni l'édit de Poitiers, ni les conférences de Nérac et de Flex ne pouvoient plus les satisfaire, eux qui, quatorze ans auparavant, avoient reçu et cet édit et le résultat de ces conférences comme la faveur la plus signalée qu'il leur fût possible de jamais espérer. À cette déclaration succédèrent leurs assemblées séditieuses de Saumur, où ils poussèrent l'insolence jusqu'à décider qu'ils pourroient se réunir et délibérer sur leurs affaires _sans la permission du roi_[213], la rébellion jusqu'à se saisir des recettes et des deniers royaux pour l'entretien de leurs troupes et de leurs places de sûreté[214]; non seulement insensibles aux prières et aux exhortations paternelles de leur maître[215], mais encore à ces extrémités cruelles auxquelles la France étoit alors réduite, et les mettant bassement à profit pour arracher de lui cet Édit de Nantes[216] si malheureusement fameux, dont ils dictèrent toutes les clauses, également funestes et dans leur principe et dans leurs conséquences, pour y contrevenir ensuite dans celles qu'il ne leur plaisoit pas d'exécuter[217]. Tant d'attentats et les justes alarmes qu'ils faisoient naître parmi les catholiques, prolongèrent seuls en Bretagne la résistance du duc de Mercoeur, le dernier des princes ligués qui fit sa paix avec le roi, parce qu'il se trouvoit, par sa situation, le plus exposé aux entreprises de ces factieux; et l'on ne peut douter que si le roi n'eût point réussi dans le siége d'Amiens, ils n'attendissent ce dernier et terrible revers pour replonger la France dans les discordes sanglantes et dans toutes les confusions d'où elle venoit à peine de sortir. Enfin les armes du roi étant partout victorieuses, et la paix de Vervins, si glorieuse pour lui, l'ayant enfin rendu maître dans ses États, ils commencèrent à sentir le poids de cette main si ferme qui, jusque là, n'avoit osé s'appesantir sur eux: ce fut une nécessité pour eux de céder à la force, sans cesser toutefois de conspirer en secret, et de même que des esclaves impatients de leurs chaînes, n'attendant qu'une occasion nouvelle de se révolter.

[Note 209: L'expulsion des jésuites t. I. première part, p. 228.]

[Note 210: _Voyez_ t. I, première partie, pag. 244.]

[Note 211: Le duc de Guise.]

[Note 212: On sait que ce seigneur, l'un des hommes les plus follement orgueilleux qui aient jamais existé; convaincu de sa trahison après avoir opiniâtrement refusé de l'avouer au roi qui lui en offroit en même temps le pardon, fut condamné à avoir la tête tranchée, et subit son supplice dans une des cours de la Bastille le 31 juillet 1602.]

[Note 213: Lecture faite dans l'assemblée du brevet qui leur permettoit de s'assembler, ils déclarèrent que «c'étoit sans s'y lier et s'astreindre, et sans préjudicier en aucune façon à la liberté de leurs églises, de se pouvoir assembler sans telles et semblables lettres.» (Procès-verbal de l'assemblée de Saumur tenue en 1597, tom. 1.)]

[Note 214: Il fut résolu, dans cette même assemblée «qu'on arrêteroit les deniers du roi dans les mains des receveurs; et que là où il n'y auroit ni élection ni recette, on établiroit des péages et des impositions sur les rivières, ou ailleurs.» (_Ibid._ et procès-verbal de l'assemblée de Loudun. Année 1596, tom. 1.)]

[Note 215: Quelques efforts qu'il pût faire auprès d'eux, lors de la prise d'Amiens, il n'en put rien obtenir; ils demeurèrent inébranlables dans toutes leurs demandes. «Les ayant obtenues, disoient-ils, nous protestons de nous contenter, comme aussi nous protestons de ne jamais consentir d'en être privés.» (Lettres du 19 mars. MM. SS. t. 4.) Dans une autre circonstance ils osèrent lui déclarer «que s'il pouvoit être induit et conduit à des résolutions contraires à leurs prétentions, ils seroient obligés d'avoir recours à une nécessaire défense; qu'ils espèrent que Sa Majesté, ayant le tout bien considéré, saura bien prendre le chemin qu'il conviendra pour ne tomber en ces inconvénients.» (Lettre du 12 mars 1597. Procès-verbal de l'assemblée de Chatell. t. 2.)]

[Note 216: «Madame de Rohan n'avoit pas trouvé au-dessus de sa dignité, dit Sully, de briguer auprès des particuliers pour y faire agréer, à la pluralité des voix, qu'on prît les armes et qu'_on forçât le roi à recevoir les conditions qu'on prétendoit lui prescrire_. D'Aubigné osa soutenir dans les assemblées qu'on ne devoit plus prendre confiance en ce prince, que la nécessité forçoit seule à avoir recours à eux et à les ménager... qu'il ne restoit donc plus qu'à _profiter de l'embarras_ pendant un siége pénible (le siége d'Amiens), de la _disette d'argent_ où il étoit, du _besoin_ qu'il avoit d'eux... pour obtenir _par la force_ ce que Henri IV refuseroit ensuite de leur accorder.» (Mém. de Sully.) Ainsi fut obtenu l'Édit de Nantes.]

[Note 217: Ils devoient, en vertu de cet édit, remettre au bout de huit ans leurs places de sûreté au roi: ce terme écoulé, ils refusèrent de les rendre. Même refus de restituer aux catholiques les églises qu'ils avoient usurpées sur eux; il fallut que l'autorité suprême s'en mêlât; des dispositions formelles de cet édit leur défendoient de s'assembler à l'insu de la cour; ils ne cessèrent pas un seul instant de tenir des assemblées secrètes, etc., etc.]

Henri IV avoit montré dans la guerre et au milieu de l'adversité, un esprit vigoureux, actif, pénétrant, fécond en ressources, l'habileté d'un grand capitaine, et le courage d'un héros: il ne fut pas moins grand dans la paix. Son administration ferme et éclairée réprima par degrés tous ces désordres que les guerres civiles avoient introduits dans toutes les institutions et dans toutes les classes de la société, fit fleurir l'industrie et le commerce, rétablit les finances épuisées, mit sur tous les points de ses frontières la France à l'abri des insultes de ses ennemis, et se rendit lui-même l'arbitre de cette Europe qu'il avoit vue, peu d'années auparavant, presque tout entière armée contre lui. À cette sagesse dans les conseils[218], à cette valeur dans les combats, il joignoit encore toutes ces qualités aimables qui gagnent les coeurs, des manières pleines de grâce et d'aménité, une noble franchise, des sentiments généreux et chevaleresques, une clémence presque inépuisable, et qui ne s'arrêtoit qu'où commençoit le danger de l'État. Il vouloit ardemment le bonheur de son peuple, il le faisoit autant qu'il lui étoit possible de le faire, et jamais roi n'en fut plus tendrement aimé. Enfin, sans ses foiblesses amoureuses qu'il est impossible d'excuser, et sans le scandale public, plus inexcusable encore, dont elles furent si malheureusement accompagnées, la France, dans cette troisième race de ses rois, n'en compteroit pas un seul peut-être, saint Louis excepté, qui dût lui être préféré[219].

[Note 218: La manière dont il sut comprendre ce qu'étoient les jésuites, l'excellence de leurs institutions et le bien que la France en pouvoit retirer, suffiroit seule pour prouver qu'il avoit sur le gouvernement d'une société chrétienne des idées fort au-dessus de la plupart de ses ministres et de tous ceux qui se mêloient de le conseiller. (_Voy._, t. 1, p. 247, 248.)]

[Note 219: On peut lui reprocher encore d'avoir détruit tout l'effet de ses mesures prohibitives à l'égard des duels, les encourageant par ses discours en même temps qu'il les défendoit par ses ordonnances. Aussi ce désordre continua-t-il d'être grand sous son règne, et il y contribua autant qu'il étoit en lui.]

Quant à sa politique extérieure, elle est loin de mériter les mêmes éloges que son administration; et les projets qu'elle lui avoit inspirés, projets qu'il n'eut point le temps d'achever, sur lesquels on a fait beaucoup de raisonnements et de conjectures, sans qu'ils ayent été jusqu'à présent bien clairement expliqués, peuvent être appréciés aujourd'hui beaucoup plus sûrement qu'autrefois. Ces projets prouvent que les vues de Henri IV ne s'élevoient point au-dessus des systèmes et des préjugés qui, depuis environ deux siècles, préparoient en Europe la dissolution de l'ordre social; il n'entendoit pas mieux ce qu'étoit la chrétienté que ses prédécesseurs; et comme eux il croyoit devoir séparer la politique de la religion. Ce fut à rabaisser la maison d'Autriche, c'est-à-dire la seule puissance catholique qui pût désormais, conjointement avec la France, soutenir l'édifice ébranlé de la société chrétienne, que tendirent constamment tous ses efforts; et ce fut lorsqu'il n'avoit plus rien à en redouter ni pour lui ni pour son royaume qu'il conçut un tel dessein. Philippe II avoit été sans doute un prince rempli d'artifices; et le zèle religieux ne fut le plus souvent qu'un voile sous lequel se cachoit cette ambition effrénée dont les illusions l'égarèrent si long-temps, et qui lui coûta si cher; mais enfin, bien qu'il lui fût arrivé plus d'une fois de se montrer peu scrupuleux sur les moyens, et de se servir des calvinistes comme des catholiques pour arriver à son but, il ne donna pas du moins à l'Europe ce scandale qu'avant lui avoit déjà donné la France, de faire alliance contre des princes catholiques avec les fauteurs de l'hérésie; et, quelles que fussent ses intentions secrètes, on ne contestera point que les secours qu'il avoit accordés à la ligue pouvoient être justifiés dans leur principe, et sous ce rapport méritoient même d'être approuvés. En peut-on dire autant de Henri IV, qui, pendant plusieurs années, amassa des trésors, combina des plans, entama des négociations avec tous les souverains protestants du Nord, pour former une ligue contre cette maison d'Autriche à laquelle, nous le répétons, et la saine politique et son titre de roi très-chrétien lui commandoient de s'unir étroitement? et il lui étoit facile de le faire: car tout favorisoit cette union; et le pape, qui en sentoit l'importance, qui s'offroit avec ardeur et chaque fois que l'occasion s'en présentoit pour en être l'intermédiaire, auroit su la former, et la cimenter. La mort empêcha le roi d'exécuter le triste dessein qu'il avoit conçu; mais il le légua à son successeur, qui trouva un ministre capable de le mener à sa fin. Nous ferons voir quels en furent les funestes effets; et les progrès de ce machiavélisme de la politique européenne se montreront, et pour ainsi dire de jour en jour, plus rapides et plus effrayants jusqu'à cette grande et dernière catastrophe où la société entière a cessé d'être ce que la religion chrétienne l'avoit faite, sans que l'on puisse savoir encore ce qu'il lui est réservé de devenir, et quelles dernières destinées lui gardent les impénétrables desseins de la Providence.

Grâces aux maximes détestables et aux passions fanatiques que les calvinistes et les prédicateurs et docteurs anarchistes de la ligue avoient propagées et allumées, il n'est pas un seul de nos rois contre lesquels des mains régicides aient plus souvent attenté. Barrière, immédiatement après son abjuration, Jean Châtel, peu de temps après qu'il se fut rendu maître de Paris, avoient voulu l'assassiner; d'autres semblables tentatives, qui furent faites pendant le cours de son règne[220], prouvèrent que ce dessein exécrable n'avoit pas été un seul instant abandonné. Enfin Ravaillac l'exécuta; et ce grand roi mourut sous les coups de ce dernier assassin le vendredi 14 mai 1610, à l'âge de cinquante-sept ans[221].

[Note 220: Deux jacobins de Flandre avoient résolu de l'assassiner lorsqu'il n'avoit pas encore reçu l'absolution du pape, et vinrent plusieurs fois en France pour exécuter ce qu'ils avoient projeté, sans en avoir pu trouver l'occasion. Tous les deux furent punis du dernier supplice. Le même crime fut encore médité par un frère lai sorti des capucins de Milan. Il fut arrêté sur l'avis qu'on en reçut, et également puni de mort.]