Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 5/8)

Part 26

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Cette négociation jeta de vives alarmes dans le conseil du roi; et les députés royalistes qui, depuis la deuxième suspension des conférences, étoient toujours demeurés à Saint-Denis, commençoient à prendre des mesures pour la déjouer, lorsqu'un événement auquel on étoit loin de s'attendre, vint ranimer leurs espérances et jeter de nouveau le trouble au milieu des partis. Le parlement qui conservoit encore les anciennes traditions monarchiques de la France, alors qu'il en altéroit de jour en jour davantage les traditions religieuses, indigné des prétentions insolentes de la faction étrangère, s'assemble tout à coup, délibère, et donne, le 28 juin, cet arrêt fameux par lequel «il enjoint à Jean Lemaître, président, accompagné d'un nombre suffisant de conseillers, de se retirer par devers le lieutenant-général de la couronne, et là, en présence des princes et seigneurs assemblés pour cet effet, de lui recommander qu'en vertu de l'autorité suprême dont il est revêtu, il ait à prendre les mesures les plus sûres, afin que, sous prétexte de religion, on ne mette pas une maison étrangère sur le trône de nos rois, et qu'il ne soit fait aucun traité, pacte ou convention tendant à transférer la couronne à quelque prince ou princesse d'une autre nation, déclarant au surplus lesdits traités, si aucuns ont été faits, nuls, contraires à la loi salique et aux autres lois fondamentales du royaume.»

Ces remontrances surprirent le duc de Mayenne: il se plaignit d'abord d'une démarche qu'il traita d'attentatoire à son autorité; le président Lemaître lui répondit avec dignité, avec fermeté; et le chef de la ligue, qui peut-être n'étoit point fâché de voir s'élever un nouvel obstacle aux projets des Espagnols, finit par s'adoucir, et parut même entrer dans les raisons que lui donna ce magistrat. Ceux-ci, que cet arrêt avoit fort troublés, faisoient alors tous leurs efforts pour faire rejeter la trève que les députés royalistes offroient de nouveau, et que la plus grande partie des Parisiens, et particulièrement dans le peuple et dans l'ordre de la noblesse, étoit d'avis que l'on acceptât. Ce fut alors qu'abandonnant ces prétentions hautaines qui d'abord avoient choqué tous les esprits, ils déclarèrent positivement que l'intention de leur maître étoit que le duc de Guise épousât l'infante et fût déclaré roi par l'effet de ce mariage, pourvu que, sans différer davantage, on procédât à son élection.

Ce nom de Guise réveilla à l'instant même dans le peuple de Paris ces anciennes affections que rien n'avoit pu effacer: ce qu'il venoit de recevoir d'impressions favorables à la cause du roi, n'étoit point encore assez fort pour les contrebalancer; et cette proposition nouvelle en fut reçue avec des transports de joie qui allumèrent dans l'âme de Mayenne plus de ressentiment qu'il n'en avoit encore éprouvé contre les Espagnols. L'idée de voir son neveu devenir son maître lui étoit insupportable; et dans les premiers moments de son dépit, il pensa, dit-on, à faire renaître le parti qui, un moment, avoit porté au trône le cardinal de Bourbon. Abandonnant ensuite ce dessein qui n'offroit que peu de chances de succès, ce fut en face de ses adversaires et dans le sein même des États, qu'il combattit ce dernier projet, leur prouvant qu'ils n'étoient ni autorisés à le proposer, ni en mesure de l'exécuter[199]. Les politiques l'y aidèrent de tous leurs efforts; et il eut ensuite assez d'adresse pour en dégoûter son neveu que l'éclat d'une couronne avoit d'abord ébloui, et à qui il sut montrer tous les périls d'une semblable entreprise. Les Seize se déchaînèrent contre lui; il méprisa leur rage impuissante; quelques prédicateurs tentèrent, dans leurs sermons, de soulever les esprits: il les réduisit au silence en les menaçant de les faire jeter dans la rivière; les Espagnols ayant alors essayé de le regagner pour l'empêcher du moins d'accepter la trève proposée, ce fut une raison pour le déterminer à la conclure au plus tôt. Enfin le légat lui-même, instruit par les lettres de Rome que le pape commençoit à écouter avec bienveillance ceux qui négocioient auprès de lui au nom du roi, cessa de s'opposer à cette trève à laquelle les ministres d'Espagne se virent alors forcés eux-mêmes de consentir. Des commissaires furent nommés de part et d'autre pour en régler les conditions.

[Note 199: La vérité est que les Espagnols n'avoient ni assez de troupes, ni assez d'argent pour se faire un parti prépondérant dans la ligue, et exécuter les grands desseins qu'ils s'étoient proposés. Philippe II, dans toute cette guerre, ne prit que des fausses mesures, parce qu'il ne reçut jamais sur le véritable état des choses que de faux renseignements. C'est à quoi sont exposés les princes qui prétendent conduire, à l'extérieur, de grandes affaires, sans sortir de leur cabinet.]

Cependant Henri hâtoit de toutes ses forces le moment de son abjuration. Une assemblée d'évêques et de théologiens qu'il avoit convoquée à Mantes, l'ayant trouvé suffisamment instruit, jugea qu'elle pouvoit recevoir cette abjuration, sous la condition qu'il enverroit une députation au pape pour lui demander l'absolution. Le roi y consentit; et voulant donner à sa réconciliation avec l'Église tout l'éclat qu'il étoit nécessaire qu'elle eût en de telles circonstances, il se transporta à Saint-Denis accompagné de ce cortége de prélats et de docteurs; et c'est là qu'elle se fit avec une pompe et une magnificence vraiment royale. Malgré une protestation nouvelle du légat, accompagnée de menaces d'excommunication contre tous ceux qui assisteroient à cette solennité[200], malgré les défenses que fit Mayenne de sortir de la ville, une foule de Parisiens échappant aux gardes qu'il avoit mis aux portes de la ville, ou franchissant les remparts, courut à Saint-Denis, et mêla ses actions de grâce et ses cris de joie à ceux des royalistes. Encore un coup le peuple français ne vouloit qu'un roi catholique.

[Note 200: En cela le légat ne faisoit rien qu'il ne dût faire: jusqu'à ce que le roi eût été absous par le pape, à qui seul il appartenoit de le relever des censures qu'il avoit encourues, son abjuration étoit nulle et de nul effet. C'est une condition essentielle pour celui qui rentre dans le sein de l'église catholique, de reconnoître avant tout, l'autorité de son chef, le mépris de cette autorité étant la principale source de toute hérésie.]

C'est ici que les intrigues des chefs se compliquent encore davantage, et que l'on voit Mayenne s'enfoncer de plus en plus dans cette fausse politique dont les résultats furent si différens de ceux qu'il en avoit espérés. Dès que la trève eut été signée, il ne fut plus question de l'élection de l'infante dont on l'avoit si long-temps fatigué: tranquille de ce côté, et n'ayant plus à s'occuper que des moyens de traiter avec le roi aux conditions les plus avantageuses qu'il lui seroit possible d'obtenir, il crut pouvoir se servir des ministres espagnols eux-mêmes pour arriver à ce but; il se fit entre eux et lui un traité secret dont la principale condition étoit de ne point reconnoître Henri pour roi de France, quelque acte qu'il pût faire de catholicisme avant son absolution; tous se réunirent ensuite pour traverser cette absolution que les députés du roi[201] sollicitoient en ce moment auprès du pape; et afin de se rendre agréable au pontife que l'on faisoit ainsi l'arbitre suprême des destinées de tous les partis, le chef de la ligue fit recevoir le concile de Trente en France, par l'autorisation formelle des États[202].

[Note 201: Ces députés étoient le cardinal de Gondi, évêque de Paris, et le duc de Nevers.]

[Note 202: Les députés des provinces y mirent toutefois cette restriction: «Que si _aux immunités et franchises_ du royaume il y avoit quelque chose qui méritât d'être entretenue, Sa Sainteté _étant requise_ d'y pourvoir, il n'y feroit aucune difficulté.» Ce fut cette restriction qui, dans la suite, rendit cette réception du concile de nul effet dans le royaume. Rien ne pouvoit arracher des esprits ces malheureux préjugés au moyen desquels il étoit établi en France qu'il y avoit une église _gallicane_, laquelle avoit droit d'être gouvernée autrement que les autres églises, et pour laquelle n'étoient pas faites les lois de l'église universelle.]

Leurs manoeuvres réussirent donc à rendre suspecte cette conversion du roi, et à retarder ainsi l'acte qui devoit mettre le sceau à sa réconciliation avec l'Église. Il est certain que le pape ne devoit pas absoudre légèrement un prince relaps sur la première demande qu'il lui en faisoit, et sans s'assurer si sa conversion étoit sincère; tous les monuments qui nous restent de cette négociation fameuse attestent combien, en cette circonstance, fut raisonnable, prudente, modérée, la marche que suivit Clément VIII; et il étoit impossible en effet qu'il n'écoutât pas les objections que lui présentoient les ennemis du roi, et même qu'il ne les prît pas en très-grande considération[203]. Mais en se montrant sévère à l'égard de celui-ci, il ne le fut que dans la juste mesure qu'il falloit pour ne pas rebuter entièrement ses négociateurs et leur ôter tout espoir de réussir. Ainsi donc rien n'étoit fini encore lorsque la trève expira.

[Note 203: Sans doute le pape n'ignoroit point que Philippe II avoit plutôt consulté son ambition que son zèle religieux, dans les secours qu'il avoit donnés en France au parti catholique; mais enfin, quels que fussent ses motifs, il n'en est pas moins certain que, sans lui, le calvinisme auroit triomphé en France, qu'il étoit l'instrument dont Dieu s'étoit servi pour empêcher un aussi grand malheur, et le seul souverain de la chrétienté sur qui l'Église pût alors compter dans ce péril extrême où la réduisoit la plus dangereuse de toutes les hérésies. Il lui devoit donc les plus grands ménagements; et cette considération, jointe à celles que nous avons déjà présentées, lui faisoit un devoir de ne rien précipiter.]

Mayenne en demanda la prolongation; le roi, qui avoit découvert ses dernières menées avec les Espagnols,[204] la refusa d'abord et lui fit même connoître les motifs de son refus; le chef de la ligue ayant alors protesté que tout ce qu'il avoit fait n'avoit eu d'autre but que d'arriver à une paix plus sûre et plus avantageuse pour tous les partis, obtint que cette trève continueroit encore pendant deux mois; mais de nouvelles preuves que le roi acquit bientôt que son ennemi n'en agissoit pas franchement avec lui[205], le déterminèrent à ne plus entendre les propositions nouvelles qui lui furent faites de la prolonger de nouveau, après les deux mois expirés. Toutefois tel étoit l'effet du refus que faisoit le pape de se prononcer sur l'absolution demandée, que, depuis cinq mois, la conversion de Henri n'avoit eu d'autre résultat que d'empêcher l'élection d'un autre roi; et que, bien que le nombre de ses partisans se fût considérablement augmenté, aucune ville considérable ne s'étoit encore détachée de l'Union catholique.

[Note 204: Une lettre interceptée du légal l'avoit mis au fait de cette intrigue nouvelle. Le roi la montra à Villeroy, qui négocioit auprès de lui pour le duc; et Villeroy la fit voir à son tour à Mayenne. Celui-ci allégua pour s'excuser qu'il n'avoit point eu d'autre moyen d'empêcher l'élection d'un nouveau roi, et ajouta beaucoup d'autres raisons assez spécieuses pour que le roi consentît enfin à prolonger la trève.]

[Note 205: D'autres papiers, interceptés peu de temps après, lui apprirent que le duc avoit envoyé un de ses agents à la cour d'Espagne pour y proposer le mariage de son fils aîné avec l'infante, la condition de ce mariage devant être de les placer tous les deux sur le trône de France.]

La ville de Meaux fut la première; et elle lui fut livrée au moment de l'expiration de la trève, par Vitry son gouverneur. Prêt à reprendre les armes, le roi publia une déclaration dans laquelle, promettant amnistie entière pour le passé à tous ceux qui se soumettroient à lui dans l'espace d'un mois, il accusoit le duc de Mayenne de mettre obstacle à la paix, non par un zèle véritable pour la religion, mais uniquement dans son intérêt et dans celui des Espagnols. Cette déclaration rendue publique à Paris, y produisit une grande sensation; plusieurs députés des villes liguées pressèrent alors le duc de conclure enfin cette paix qui étoit devenue l'objet des voeux de tout ce qu'il y avoit de plus honorable dans le parti catholique. Tandis qu'il hésitoit et à leur accorder et à leur refuser leur demande, les Seize, dont cette démarche avoit réveillé les méfiances, reprirent leur audace, et appuyés de la faction étrangère derrière laquelle ils cachoient toujours leurs manoeuvres, ne tardèrent point à lui prouver que son autorité n'étoit plus la même dans Paris: car ils le forcèrent d'en chasser les principaux membres de la faction des politiques, lorsqu'il étoit loin de vouloir en venir avec ceux-ci à de telles extrémités; ils lui firent ensuite demander la destitution du gouverneur de la ville, le comte de Belin; et il n'osa pas la leur refuser. Il n'en fut pas de même de la proposition qu'ils lui firent de nommer à sa place le duc de Guise: Mayenne n'y voulut point absolument consentir. Alors ils lui demandèrent le comte de Brissac, se souvenant de la vigueur qu'il avoit montrée à la journée des barricades, et le considérant, par ce fait, comme un homme à jamais irréconciliable avec le roi. Le duc, qui pensoit aussi pouvoir compter sur lui, l'accepta et augmenta en même temps la garnison françoise de Paris, son projet étant, dit-on, de contenir d'un côté les Seize et la faction espagnole par les soldats françois, de l'autre, les politiques par les troupes étrangères: telle étoit la position fausse et singulière dans laquelle ses hésitations continuelles l'avoient placé.

Ses embarras s'accrurent, lorsque l'expiration de la trève eût fait recommencer les hostilités. La garnison de Saint-Denis attaqua aussitôt le poste de Charenton; et s'en étant emparée, Paris se trouva ainsi plus resserré que jamais. Plusieurs villes se rendirent successivement au roi; la seconde ville de France, Lyon lui fut livré par ses habitants: la soumission de cette ville entraîna celle de Bourges et d'Orléans; et l'on savoit que Rouen traitoit avec lui de sa reddition. Ce fut au milieu de ces heureux et brillants succès que le sacre du roi se fit à Chartres avec le plus grand appareil et toutes les cérémonies accoutumées[206].

[Note 206: Le 27 février.]

Cet événement accrut encore le nombre de ses partisans dans les villes liguées; il y eut beaucoup de gentilshommes qui quittèrent alors l'armée de la ligue pour passer dans la sienne; les politiques en devinrent aussi bien plus entreprenants dans Paris, et ils y exercèrent bientôt une telle influence, que Mayenne, qui n'osoit pas les en faire sortir, parce que les Seize, plus dangereux encore pour lui, en seroient à l'instant même devenus maîtres, se trouva réduit aux plus fâcheuses alternatives. Résolu d'aller sur la frontière au-devant des troupes espagnoles que Mansfeld lui amenoit et qui étoient sa dernière ressource, soit pour l'aider à ranimer son parti, soit pour lui faire obtenir du roi une paix au moins tolérable; d'un autre côté quittant à regret Paris, où il laissoit des ennemis si nombreux, il éprouvoit un trouble qu'il lui étoit impossible de vaincre et qu'il avoit peine à dissimuler. Il partit enfin, après avoir fait jurer au comte de Brissac de conserver le dépôt qu'il laissoit entre ses mains, et lui recommandant de se tenir surtout en garde contre les politiques qu'une extrême vigilance pouvoit seule prévenir dans leurs desseins. Le nouveau gouverneur promit de remplir fidèlement les fonctions qui lui étoient confiées; mais la situation des choses étoit telle qu'il pouvoit ne pas se croire fort engagé par de semblables promesses.

En effet, Brissac n'avoit pas les mêmes intérêts, et n'étoit pas excité par les mêmes passions. Ne pouvant se dissimuler cet ascendant marqué du roi, qui s'accroissoit de jour en jour, examinant attentivement la situation et la force des divers partis, il n'eut pas de peine à se convaincre qu'une longue résistance étoit impossible et que tôt ou tard il lui faudroit succomber. Ce gouvernement de Paris qui pouvoit faire sa perte, pouvoit aussi devenir pour lui un moyen de parvenir à une plus haute fortune; il avoit sous les yeux l'exemple de plusieurs qui avoient déjà traité avec le roi et en avoient retiré de grands avantages; depuis l'abjuration de ce prince, les motifs qui l'avoient retenu si long-temps dans le parti contraire, étoient fort affoiblis; enfin les offres et les sollicitations que Henri lui faisoit faire secrètement, achevèrent de le déterminer.

Il s'ouvrit d'abord de son dessein au sieur Lullier, prévôt des marchands, et à Langlois, échevin, qu'il savoit être tous les deux dans les intérêts du roi; bientôt, le président Lemaître le procureur-général Molé, Neret, autre échevin, quelques conseillers, plusieurs colonels et capitaines de la milice bourgeoise sur lesquels on pouvoit compter, furent admis dans cette confidence. Il eut ensuite une entrevue à l'abbaye Saint-Antoine, avec le sieur de Saint-Luc son parent: ce fut là que furent arrêtées les dernières mesures à prendre pour introduire le roi à Paris. Le 22 mars fut le jour dont ils convinrent entre eux.

Pour éloigner tout soupçon, le roi quitta Saint-Denis et s'en alla à Senlis; puis il revint le 21, et rassembla toutes ses troupes dans la vallée de Montmorenci, faisant répandre le bruit qu'il alloit marcher à la rencontre de l'armée espagnole, et y ajoutant tous les préparatifs qui pouvoient rendre vraisemblable, une semblable manoeuvre militaire. Ce fut dans cette position qu'il attendit le moment fixé par Brissac pour l'exécution de cette grande entreprise.

Celui-ci se conduisit dans une circonstance si périlleuse et si délicate, avec un sang-froid, une adresse et un courage, dignes des plus grands éloges. Le départ de Mayenne avoit consterné les Seize et leurs partisans: ils avoient quelque sujet de se méfier du nouveau gouverneur; et les alarmes, les terreurs dont ils étoient agités redoubloient leur vigilance, leur donnoient une sorte de courage qui ressembloit au désespoir, mais qui n'en étoit que plus redoutable. Leur correspondance avec les Espagnols devint alors plus active que jamais; ils rétablirent leurs anciennes assemblées qui leur avoient été si sévèrement interdites; firent des dépôts d'armes, en distribuèrent à leurs partisans, et les prédications séditieuses recommencèrent avec plus de violence que jamais. On les voyoit parcourir les rues, armés de toutes pièces, menaçant ceux qu'ils soupçonnoient d'être royalistes, parlant avec emphase de leurs forces et de leurs projets, se montrant déterminés à employer tous les moyens, à livrer Paris aux flammes, et à s'ensevelir sous ses ruines plutôt que de se rendre au Navarrois. Les gens paisibles étoient consternés. Brissac, allant toujours à ses fins, sans précipiter ni ralentir sa marche, se servit de l'autorité du parlement, pour comprimer les séditieux; et en même temps qu'il obtenoit contre eux des arrêts, dont il ne faisoit usage qu'autant qu'il le falloit pour suspendre le cours de leurs violences, sans les pousser aux dernières extrémités, il cherchoit d'un autre côté, en affectant un dévouement sans bornes, à captiver la confiance du général espagnol; et s'il n'y parvint pas entièrement, du moins eut-il l'art de diminuer beaucoup les soupçons qu'il lui avoit inspirés.

Le soir de ce même jour, 21 mars, tandis que l'armée entière attendoit au delà de Saint-Denis le signal de se mettre en marche, il trouva le moyen de faire sortir de Paris un régiment étranger, dont il lui importoit de se débarrasser, en l'envoyant à la poursuite d'un convoi d'argent destiné pour le roi, et qui, suivant l'avis qu'il prétendoit en avoir reçu, étoit passé du côté de Palaiseau. Ce régiment sortit par la porte Saint-Jacques qui fut aussitôt refermée sur lui, et battit la campagne toute la nuit pour chercher ce qu'il ne devoit point trouver.

En même temps le prévôt des marchands et l'échevin Langlois envoyoient aux capitaines initiés dans le secret l'ordre de faire avertir tous les bourgeois royalistes de leurs quartiers de se tenir prêts, assignoient les postes où chaque compagnie devoit se rendre, et donnoient toutes les instructions nécessaires pour l'attaque ou la résistance. Ils placèrent aussi dans ces postes et pour les employer au besoin, un grand nombre de soldats de l'armée royale, qui s'étoient introduits, les jours précédents, dans la ville, les uns comme déserteurs, les autres à la faveur de divers déguisements. Feignant de vouloir faire murer, pour plus de sûreté, la porte Neuve qui depuis long-temps étoit bouchée, le gouverneur avoit fait enlever la terre dont elle étoit entourée, de manière à ce qu'il devenoit facile de l'ouvrir: c'étoit par cette porte et par celle de Saint-Denis que les troupes royales devoient entrer. Langlois et Neret y placèrent, ainsi qu'aux portes Saint-Martin et Saint-Honoré, de nombreux corps-de-gardes de leurs gens les plus affidés. D'autres furent postés au boulevart des Célestins pour s'emparer du cours de la rivière; et des bateliers qui les accompagnoient, devoient, au signal donné, baisser la chaîne qui la fermoit de ce côté. Tout cela se fit sans que les Espagnols en conçussent le moindre soupçon.

Cependant un avis secret étoit parvenu, on ne sait comment, au comte de Feria et à l'ambassadeur d'Espagne que, cette nuit même, il y auroit une entreprise sur Paris. Leur confiance dans Brissac n'étoit pas telle, ainsi que nous l'avons déjà dit, qu'ils crussent pouvoir négliger un tel avis. Ils firent donc mettre leurs troupes sous les armes, à toutes les avenues de leur quartier; et un message qu'ils envoyèrent au gouverneur l'instruisit en même temps des motifs de cette mesure. Il prit aussitôt le seul parti qu'il y eût à prendre: ce fut de les aller trouver, de les tranquilliser d'abord par cette démarche, et pour achever de leur donner une entière sécurité, de s'offrir à faire lui-même la ronde sur les murailles. Afin de les mieux tromper, il pria même le général espagnol de lui donner quelques-uns de ses capitaines dont il seroit bien aise, disoit-il, d'être accompagné. Celui-ci s'empressa de les lui accorder; et ce qui prouve que Brissac étoit loin de l'avoir complètement persuadé, c'est qu'il leur donna secrètement l'ordre de le poignarder au moindre bruit qu'ils entendroient au-dehors.

Ils commencèrent leur ronde à minuit, et n'entendirent absolument rien dans la campagne, les troupes royales ne devant s'approcher des portes que vers quatre heures du matin. Brissac promena ainsi les officiers espagnols, pendant une partie de la nuit, et de corps-de-garde en corps-de-garde, affectant tant de zèle et de vigilance qu'entièrement rassurés sur de telles apparences, et fatigués d'une course aussi longue, ils se retirèrent à deux heures du matin, bien convaincus qu'ils n'avoient rien à craindre pour cette nuit et qu'ils avoient reçu un faux avis.