Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 5/8)
Part 25
Mayenne tenta de les concilier, mais vainement; et les conférences qui se tinrent à ce sujet n'eurent aucun résultat, parce que les Seize exigeoient, pour première condition, que l'on ajoutât à l'ancien serment de la ligue, que «jamais on ne traiteroit avec le roi de Navarre et avec ses adhérents.» Cependant ce qui fit voir qu'ils étoient en effet les plus foibles, c'est que, n'ayant pu dominer dans les assemblées, ce fut avec aussi peu de succès qu'ils essayèrent de remettre en scène leurs prédicateurs qui recommencèrent à déclamer dans les chaires, et leurs docteurs (car leurs partisans étoient encore les plus nombreux dans la Sorbonne) qui présentèrent au duc un mémoire, afin qu'il renouvelât les défenses déjà faites de jamais reconnoître un roi hérétique et excommunié. Les sermons produisirent peu d'effet, et le mémoire n'obtint qu'une réponse vague et peu satisfaisante.
Tel étoit alors l'état de Paris; et des divisions semblables éclatèrent en même temps dans plusieurs autres villes de la ligue, où elles affoiblirent, de même que dans la capitale, le parti dévoué aux Espagnols, empêchèrent ceux-ci d'y devenir maîtres, ainsi qu'ils en avoient partout le projet, et furent, par cette raison, très-avantageuses au roi.
Pendant le cours de cette année, son armée et celle du duc de Mayenne avoient opéré plusieurs mouvements dans la Normandie, principal théâtre de la guerre, mouvements dont le but étoit, d'un côté, de serrer de plus près la ville de Rouen par la prise des places environnantes; de l'autre, de conserver libres les approches de cette ville en dégageant les places assiégées. Ces opérations militaires ne produisirent rien de décisif. En Bretagne le duc de Mercoeur eut un avantage signalé contre les troupes royales commandées par le prince de Conti, ce qui ranima le parti de la ligue dans le Maine et dans l'Anjou, où il commençoit à s'affoiblir; mais les affaires du roi en souffrirent peu, parce que, malgré les succès qu'il avoit obtenus, ce duc ayant fini par s'apercevoir que le roi d'Espagne ne l'aidoit en apparence à s'emparer de cette province, que pour l'en dépouiller à son tour, ne profita pas de ses avantages autant qu'il l'auroit fait, s'il n'avoit point eu un semblable auxiliaire. Du reste, le roi avoit lieu d'être satisfait de ce qui se passoit dans le midi: en Languedoc, l'armée du duc de Joyeuse qui y commandoit pour la ligue, avoit été entièrement détruite par les troupes royales[188]; en Provence, il y avoit eu quelque désordre parmi les royalistes, et la mort du gouverneur de la province, Lavalette[189], en avoit été la cause; mais ce désordre ne dura qu'un moment: Lesdiguères accourut une seconde fois à leur secours, et la terreur de son nom suffit pour rétablir les affaires. Le duc de Savoie, contre qui la ville d'Arles venoit de se soulever, commençant alors à désespérer de réussir dans ce qu'il avoit entrepris, se retira à Nice pour y attendre les événements; et sans la diversion que le duc de Nemours, qui gouvernoit alors le Lyonnois, opéra dans le Dauphiné, diversion qui força Lesdiguères à abandonner tout pour revenir défendre son gouvernement, il est probable que la Provence entière eût été conquise dans cette campagne, au nom du roi, par cet heureux et vaillant capitaine. D'Épernon, que Henri avoit été en quelque sorte forcé d'en nommer gouverneur à la place de son frère[190], y arriva sur ces entrefaites et sut soutenir la prépondérance que le parti royaliste venoit d'y acquérir. Mais ce qui acheva de la consolider, ce fut le projet hardi que conçut Lesdiguères et qu'il exécuta avec son habileté et son bonheur accoutumés, de porter la guerre dans le Piémont, et de forcer le duc de Savoie, qui n'avoit pas encore entièrement abandonné ses rêves de conquête sur la France, à repasser les Alpes pour venir défendre ses propres états.
[Note 188: Il y perdit la vie, s'étant noyé dans la déroute, en voulant passer le Tarn à la nage. C'est alors que son frère, Ange de Joyeuse, quitta l'habit de capucin, et d'après une dispense qu'il reçut du pape, reprit le casque, la cuirasse, et succéda au titre de duc de Joyeuse.]
[Note 189: Il fut tué au siége de la petite ville de Roquebrune.]
[Note 190: Il n'avoit point encore oublié le mauvais service que ce seigneur lui avoit rendu, en quittant l'armée immédiatement après la mort du feu roi, et ne croyoit pas d'ailleurs pouvoir entièrement compter sur lui. Mais ayant appris que les capitaines gascons de l'armée de Provence disoient hautement que si on le leur refusoit, ils se rangeroient au parti de la ligue, et livreroient leurs places au duc de Savoie, ce fut une nécessité pour lui de le nommer.]
(1593) Tel étoit l'état des choses, lorsque les états de la ligue s'ouvrirent à Paris. Ils le furent d'après une bulle du pape qui ordonnoit de les assembler pour l'élection d'un roi catholique. C'étoit à la décision suprême de cette assemblée que les négociateurs de Mayenne avoient sans cesse renvoyé ceux de l'Espagne, sur le principal objet des demandes de leur souverain; tous les partis la désiroient, parce qu'ils espéroient tous sortir, par ce moyen, de la situation fatigante et précaire dans laquelle ils étoient depuis si long-temps; tous comptoient y gagner quelque chose: le roi seul pouvoit y perdre, puisque tous ces intérêts, si opposés entre eux, étoient en effet réunis contre lui; aussi cette assemblée attira-t-elle toute son attention.
Ce fut dans cette circonstance décisive que l'on put voir plus à découvert tous ces intérêts purement humains qui s'étoient successivement mêlés à ce grand intérêt religieux dont la ligue avoit d'abord paru uniquement animée. La couronne de France étant, depuis la mort de Henri III, considérée comme vacante, le malheur des temps avoit fait qu'elle avoit pu devenir, dans un très-court espace de temps, l'objet des voeux et des espérances d'un très-grand nombre. Parmi tant de concurrents, il n'étoit presque pas un prince de la maison de Lorraine qui n'eût un moment rêvé qu'il ne lui étoit pas impossible de devenir roi de la première monarchie de l'Europe; et s'ils s'étoient vus forcés ensuite d'y renoncer, chacun d'eux vouloit du moins conserver son gouvernement, et quelques-uns d'eux aspiroient même à s'y faire des souverainetés. Le duc de Nemours fut un des derniers à renoncer à ces brillantes illusions du pouvoir suprême; et il ne craignit pas de faire à ce sujet auprès de Mayenne, son frère utérin, quelques tentatives qui furent repoussées. Restoit le jeune duc de Guise, le seul qui eût quelques chances de succès, le parti catholique continuant de reporter sur lui une partie de l'affection qu'il avoit eue pour son père, et la faction espagnole étant disposée à le soutenir, si, pour prix de son élection, il consentoit à épouser l'infante. Point de doute qu'il eût été roi, si Mayenne l'eût voulu; mais ce chef de la ligue, ne pouvant lui-même s'emparer de ce trône tant envié et tant disputé[191], parce que cette même faction qui y portoit son neveu, se seroit élevée contre lui, ne pardonnoit point à celui-ci de s'être ainsi allié à ses ennemis, d'avoir essayé de le renverser pour se mettre à sa place, et employoit pour traverser son dessein tout ce qu'il avoit d'influence et d'activité. Ainsi donc, ne voulant point nommer un roi de France dans sa famille, étant dans l'impossibilité de se faire roi lui-même, résolu en outre à ne pas souffrir que cette belle couronne devint la proie d'une famille étrangère, on ne peut supposer qu'il eût maintenant d'autres desseins que de finir la guerre par un arrangement avec Henri, si ce prince consentait à faire lui-même ce qui seul pouvoit le rendre possible; mais il est probable aussi qu'il vouloit rendre cet arrangement assez difficile pour pouvoir en dicter les conditions. Telle étoit sans doute sa politique, et pour en assurer le succès, il commença à agir, comme s'il eût été plus que jamais opposé à ce dessein.
[Note 191: Il ne le pouvoit sans le concours des Espagnols; et il étoit évident que ceux-ci le lui auroient refusé, puisque étant marié, il n'y avoit aucun moyen pour lui d'épouser l'infante.]
Ce fut au point que, quelques jours avant l'ouverture des États, il avoit publié une déclaration par laquelle il invitoit «tous les catholiques qui suivoient encore le parti du roi de Navarre, à abandonner enfin un prince hérétique qui les avoit long-temps abusés de la fausse espérance de sa conversion, et à se réunir à lui et aux États pour l'élection d'un roi catholique comme eux, à qui seul il pouvoit appartenir de rendre la tranquillité au royaume et de leur donner des sûretés pour la religion, les rendant responsables, s'ils refusoient, de tous les malheurs qui pouvoient suivre un tel refus.» Ceci fut saisi avec beaucoup d'habileté par le conseil de Henri; et aussitôt «les princes, prélats, officiers de la couronne, et principaux seigneurs, tant conseillers du roi que autres étant auprès de Sa Majesté» parlant _en leur propre nom_, firent savoir au duc de Mayenne qu'ils acceptoient la proposition qui leur étoit faite de conférer avec les catholiques-ligueurs sur ces deux points importants, et l'invitèrent à leur indiquer un lieu convenable entre Paris et Saint-Denis où se réuniroient des députés envoyés par les deux partis, afin d'y délibérer ensemble sur les moyens de parvenir à une fin si désirable.
Cette lettre, apportée à Paris par un trompette et rendue publique, deux jours après l'ouverture des États, y jeta un grand trouble dans les esprits. Mayenne, que cet incident embarrassoit en ce moment plus qu'aucun autre, différa de répondre au message du roi, jusqu'à ce qu'il eût conféré avec le nouvel ambassadeur d'Espagne, le comte de Feria, qui venoit d'entrer en France avec l'armée des Pays-Bas commandée par le comte Charles de Mansfeld[192]. Le chef de la ligue alla donc le trouver à Soissons: l'entrevue qu'ils eurent ensemble fut très-vive: l'ambassadeur espagnol y voulant traiter les choses avec hauteur[193], Mayenne parla encore plus haut que lui, et n'eut pas de peine à lui démontrer que c'étoit une grande illusion de croire que, dans la position où il étoit en France, le roi d'Espagne y pût exécuter, sans sa coopération, les desseins qu'il avoit formés sur ce royaume. Toutefois ils ne se quittèrent point sans une apparente réconciliation, le plan que suivoit le duc voulant qu'il ne se brouillât point entièrement avec la faction étrangère, afin d'inquiéter le roi sur ses propres dispositions; tandis qu'au même instant il écrivoit secrètement à ses agents à Paris qu'ils se hâtassent de faire accepter par les États la conférence qu'avoient proposée les catholiques royalistes, mesure qui devoit, d'un autre côté, jeter de l'inquiétude parmi les partisans de l'Espagne: c'est ainsi qu'il espéroit se rendre maître des traités qu'il seroit dans le cas de faire avec l'un ou l'autre parti, et que mêlant désormais à l'intérêt public ses propres intérêts, il changeoit, d'un moment à l'autre, de manière d'agir et de résolution.
[Note 192: Le duc de Parme venoit de mourir; et cette mort fut l'événement le plus fâcheux qui pouvoit arriver au roi d'Espagne pour le succès de ses desseins sur la France. Les troupes se désorganisèrent, l'autorité du gouverneur qui lui succéda fut long-temps contestée par les grands; et cela arriva dans le moment où il eût été nécessaire de frapper les coups les plus décisifs.]
[Note 193: La première chose que proposa le comte de Feria fut l'abolition de la loi salique, afin de détruire le seul obstacle qui, selon lui, pouvoit s'opposer à l'élection de l'infante Isabelle, comme reine de France. Dans toute cette conférence, il fit voir combien son maître et lui étoient ignorants de la situation des choses en France, s'étant persuadés qu'ils pouvoient tout emporter avec une poignée d'hommes et presque sans argent.]
Immédiatement après cette entrevue, l'armée espagnole, qui venoit de s'emparer de Noyon et de plusieurs autres places, au lieu de s'approcher de Paris, fit un mouvement rétrograde vers les frontières, mouvement qui s'opéra d'un commun accord entre le duc et l'ambassadeur, mais dans des vues fort différentes: Mayenne ne se soucioit pas que, pendant la tenue des États, cette armée vînt camper dans le voisinage de la capitale, de peur que les partisans de l'Espagne ne s'en prévalussent; le comte de Feria, en différant ainsi de faire le siége de Saint-Denis et de lever le blocus de Paris (car, le roi, de retour depuis peu avec une partie de son armée dans les environs de Paris, en avoit de nouveau bouché toutes les avenues, soit en s'emparant des villes circonvoisines, soit en occupant les grands chemins, et en interceptant le cours des rivières), se persuadoit que les habitants de cette ville, fatigués de la disette dont ils éprouvoient de jour en jour davantage les incommodités, forceroient les États à faire enfin cette élection qui devoit être le signal de leur délivrance.
Dès l'ouverture de cette assemblée, l'indécision des chefs et l'opposition de leurs vues s'étoit fait remarquer, quoique tous affectassent de n'avoir qu'une même pensée, le désir de mettre fin aux troubles qui désoloient la France. Dans la déclaration dont nous avons déjà parlé, Mayenne avoit fait entendre ce qui avoit été dit tant de fois, que l'hérésie du roi de Navarre étoit le seul obstacle qui pût l'empêcher d'être reconnu pour roi de France: dès la seconde séance, les agents espagnols, soutenus par le légat[194], voulurent faire établir en principe qu'un hérétique _relaps_ ne pouvoit prétendre au trône, et devoit être rejeté, quand bien même il viendroit à se convertir. Ils n'y réussirent point. L'absence du duc fit ensuite languir les délibérations; et quelques séances de peu d'importance qui se tinrent pendant cet intervalle, ne servirent qu'à faire éclater l'aigreur et l'animosité qui existoient entre les diverses factions. Le désordre et la confusion s'accrurent donc encore, lorsque l'archevêque de Lyon et le président Jeannin, d'après les instructions qu'ils avoient reçues de Mayenne, y proposèrent de fixer enfin un jour à la conférence depuis si long-temps attendue par les catholiques royalistes. Ce fut vainement que la faction espagnole s'y opposa avec une violence qu'elle n'avoit point encore montrée jusqu'alors: il étoit si juste d'accepter ce que l'on avoit soi-même proposé; un procédé contraire eût été si déraisonnable[195], et il en pouvoit résulter des impressions si défavorables sur l'esprit du peuple que touchoient peu les intérêts particuliers et les passions ambitieuses de ses chefs, qu'enfin, après deux mois de contestations, de messages et de pourparlers, cette conférence fut indiquée pour le 21 avril, au village de Surène. Toutefois, pour ne pas blesser les Espagnols, il fut statué que «durant la conférence, on n'auroit aucun commerce direct ou indirect avec le roi de Navarre, ni avec quelque autre hérétique que ce fût; et qu'on ne traiteroit qu'avec les catholiques du parti contraire.»
[Note 194: Le légat ne présentoit ici que sa propre opinion, comme partisan des Espagnols, et non point celle de sa cour: car l'archevêque de Lyon lui ferma la bouche sur ce sujet, en lui disant qu'on avoit remis à la prudence du pape le choix des moyens propres à rendre la tranquillité à la France, et que l'on ignoroit encore _quelles étoient ses intentions_.]
[Note 195: La crainte de passer à la cour de Rome pour être entièrement dévoué à la faction espagnole, et pour s'être fait un homme de parti, détermina le légat à y donner son consentement; et c'est ainsi que nous le verrons agir jusqu'à la fin, prouvant par toute sa conduite qu'il n'avoit reçu de sa cour d'autres instructions que celles qui concernoient en général l'intérêt de la religion.]
Il étoit manifeste que les destinées de Henri dépendoient du résultat de cette conférence; et qu'elle n'en pouvoit avoir aucun qui ne lui fût contraire, à moins qu'il ne se déclarât enfin sur cette conversion si long-temps et si impatiemment attendue. S'il tardoit encore, il étoit à craindre que les catholiques de son parti, se lassant de ces délais continuels, ne l'abandonnassent enfin tout-à-fait, comme ils l'en avoient tant de fois menacé, ou pour se rallier au nouveau roi que l'on étoit sur le point d'élire, ou pour ranimer ce _tiers parti_ qu'il avoit essayé d'étouffer dès sa naissance[196], et dont la pensée commençoit à renaître dans beaucoup d'esprits. Les députés que l'on avoit choisis pour cette conférence sentirent que tout étoit perdu pour ce prince, s'ils ne pouvoient donner à ce sujet des paroles positives, et ne voulurent point la commencer, sans s'en être expliqués très-nettement avec lui. Leur joie fut grande, lorsqu'ils apprirent de la bouche même de Henri, qu'il étoit prêt à leur donner à cet égard toute satisfaction; qu'il y pensoit depuis long-temps; que depuis long-temps il étoit convaincu; et que s'il avoit différé jusqu'à ce moment à faire publiquement connoître son retour à la religion, il l'avoit fait par des raisons de politique et de convenances qu'il se plut à leur développer[197]. Forts de cette déclaration, les députés royalistes eurent l'adresse, dès les premières conférences, de réduire les contestations à ce point unique de la conversion du roi; et le 16 mai suivant, l'archevêque de Bourges, portant la parole dans l'assemblée au nom des seigneurs royalistes, présenta aux députés de la ligue une déclaration de ce prince, par laquelle il leur signifioit lui-même qu'il ne vouloit plus apporter aucun délai à sa conversion; et cette conversion fut, à l'instant même, présentée comme base d'un accommodement, lequel deviendroit nul, si elle n'étoit consommée dans un temps prescrit. Pour y parvenir, ils proposoient une trève générale de trois mois.
[Note 196: _Voyez_ pag. 370.]
[Note 197: Il leur dit, entre autres choses, que, quand bien même il se seroit fait catholique immédiatement après la mort de Henri III, son changement de religion n'eût point donné la paix à l'État; que les huguenots l'auroient abandonné pour chercher un autre chef; que les forces de la ligue étoient alors trop grandes, pour qu'il pût se soutenir contre elles sans leur assistance; que le parti catholique n'eût point fait la paix, malgré sa conversion, parce qu'il étoit alors trop animé à la guerre, etc. Toutes ces raisons peuvent paroître foibles; on y voit que Henri ne supposoit que des motifs politiques aux ligueurs, ce que tant d'autres ont supposé de même après lui; et cependant la suite des événements a prouvé et prouvera jusqu'à la fin que les motifs religieux étoient les plus puissants.]
C'est ici que tout prend un nouveau caractère, et que l'on peut mieux connoître ce qu'il y avoit de juste et de salutaire dans la ligue, par ce qu'elle offrit dès ce moment, et sous certains rapports, d'injuste et de passionné. Le trouble et l'embarras de ses chefs furent grands, lorsque leurs députés leur apportèrent une semblable nouvelle; mais à peine eut-elle été répandue dans le peuple et parmi ce grand nombre de catholiques, qui n'avoient point d'autre intérêt que d'être gouvernés par un roi de leur religion, que leurs dispositions changèrent dès ce moment. C'est alors que les intérêts particuliers qui animoient ces chefs se manifestèrent plus ouvertement; et que ces ligueurs de bonne foi, qui jusque là les avoient aveuglément suivis, commencèrent à s'en détacher.
Il est vrai de dire toutefois que les difficultés que présentoient les députés de la ligue, contre l'admission subite de cette proposition, étoient fondées et pouvoient être difficilement combattues. Qui leur assuroit que ce retour étoit sincère, lorsque le roi l'avoit différé jusqu'à ce moment critique, où tout étoit évidemment perdu pour lui, s'il le différoit davantage; et lorsque, dans ce moment même, il favorisoit des établissements destinés à répandre dans tout le royaume le poison de l'hérésie?[198] Ils refusèrent donc de répondre à la proposition des députés royalistes, avant que les États en eussent délibéré; et c'est alors que cette proposition, apportée au sein de cette assemblée, y excita des divisions nouvelles, et y fit naître une plus grande confusion. Les Espagnols et leurs partisans vouloient que l'on rompît sur-le-champ les conférences; les autres jugèrent que la chose seroit aussi par trop odieuse, et le légat lui-même, choqué d'un tel emportement se rangea de leur avis. Toutefois il fut décidé que l'absolution du pape étoit une condition nécessaire, sans laquelle il étoit impossible que Henri de Navarre fût jamais reconnu roi de France, quand bien même il reviendroit à la foi catholique.
[Note 198: Henri venoit d'assigner une somme considérable pour l'entretien des colléges où la jeunesse calviniste faisoit ses études, et pour celui des ministres qui les dirigeoient.]
Les conférences suspendues à Surène, se rouvrirent alors le 5 juin suivant, à la Roquette, dans le faubourg Saint-Martin; et cette réponse des états y fut portée. Les députés royalistes la rejetèrent, parce qu'ils crurent y voir reproduire cette ancienne prétention que l'on attribuoit aux papes de disposer _arbitrairement_ des couronnes, prétention, il ne faut point se lasser de le redire, qu'ils n'eurent jamais, qui eût été absurde dans son principe, impossible dans son exécution; mais que les préjugés _gallicans_ auxquels tant d'esprits étoient si opiniâtrement attachés, faisoient voir dans toute espèce d'influence légitime que vouloit exercer la puissance spirituelle sur la puissance temporelle, établissant en principe que celle-ci devoit être, et sous tous les rapports, entièrement indépendante de l'autre. Les libertés gallicanes furent donc mises encore une fois en avant pour repousser l'intervention du pape dans tout ce qui touchoit au droit de succession au trône, de capacité ou d'incapacité à le posséder; il en résulta que les conférences furent de nouveau suspendues, sans que l'on eût rien arrêté au sujet de la trève proposée, incident qui fit cesser aussi la suspension d'armes qu'elles avoient un moment opérée entre les deux partis.
Les ligueurs en avoient profité pour faire entrer des vivres dans Paris; les Espagnols auroient désiré la prolonger pour avoir le temps de faire approcher leur armée de cette capitale, afin d'appuyer par la force des armes la résolution décisive qu'ils vouloient enfin obtenir des États. Henri, qui pénétra leur dessein, n'en mit que plus d'activité dans ses opérations; et tandis que les factions s'agitoient de nouveau au sein de cette assemblée il fit investir la ville de Dreux, dont la prise, en de telles circonstances, pouvoit avoir pour lui les plus grandes conséquences.
Tandis que le roi pressoit ce siége avec sa vigueur accoutumée, les ministres espagnols, sentant qu'ils n'avoient plus eux-mêmes un seul moment à perdre, se montrèrent tout-à-fait à découvert et demandèrent hautement la couronne de France pour leur infante; mais ils virent leur demande rejetée aussitôt, même par les plus déterminés ligueurs, qui, tout en contestant au roi de Navarre et à cause de son hérésie, le droit qu'il avoit de succéder au trône, ne vouloient pas cependant que l'on touchât aux constitutions de l'État, et à la loi salique qui en est le principe fondamental. Ils essayèrent, avec aussi peu de succès, de faire asseoir sur le trône leur jeune princesse en proposant de lui faire épouser un archiduc: personne ne voulut consentir à faire de la France une province de l'Autriche. Déconcertés de ces résistances, ils se réduisirent enfin à proposer son mariage avec un prince français, qui partageroit avec elle le pouvoir souverain, comprenant sous ce titre les princes lorrains, et faisant entendre au cardinal de Lorraine et au duc de Guise, que ce choix les regarderoit exclusivement. Plusieurs furent pris à cette amorce; et l'on sembla ne plus disputer avec eux que sur la forme, les ministres espagnols voulant que l'élection se fît avant le mariage, les États demandant que le mariage se fît d'abord, et qu'on ne procédât qu'après à l'élection.