Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 5/8)

Part 24

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Cependant les intrigues se compliquoient, les événements se pressoient, et les difficultés sembloient s'accroître de jour en jour pour tous les partis. Philippe II ne dissimuloit plus ses projets sur la couronne de France[180]: il les manifesta même hautement au président Jeannin que la ligue avoit envoyé vers lui pour solliciter de nouveaux secours; et l'habileté du négociateur fut de les avoir obtenus en lui laissant croire qu'on les acceptoit à ce prix. Toutefois l'impression qu'il en reçut fut telle, qu'à son retour il engagea Mayenne à faire sa paix avec le roi, et que celui-ci fut ébranlé. D'un autre côté Henri, au milieu de ses conquêtes, ne contenoit qu'avec peine cette portion de la noblesse catholique qui, n'ayant point assez de zèle religieux pour se tourner contre lui, le servoit uniquement par intérêt, et le tourmentoit continuellement de ses demandes et de ses mutineries. Cependant le cardinal Charles de Bourbon, fils de Louis, prince de Condé[181], poussé par quelques seigneurs catholiques, mécontents des délais continuels que le roi apportoit à sa conversion, formoit en même temps un tiers-parti au moyen duquel il espéroit se frayer la route du trône: les ligueurs favorisoient son entreprise, qui ne manqua peut-être que parce qu'un heureux hasard la fit découvrir au roi avant qu'elle eût éclaté[182]; et celui-ci, menacé d'être abandonné par les catholiques, s'il persistoit dans son hérésie, voyoit, d'un autre côté, les calvinistes décidés à ne plus le reconnoître pour chef s'il changeoit de religion. Sur ces entrefaites, le jeune duc de Guise, renfermé depuis la mort de son père dans le château de Tours, trouva le moyen de s'échapper, et de pénétrer dans la ville de Paris, où les ligueurs le reçurent avec les transports de la joie la plus vive, et comme un nouveau gage du succès de leur entreprise. Cet événement, dont le roi conçut d'abord quelque inquiétude, lui fut plutôt avantageux que nuisible, en ce qu'il donna un chef de plus au parti de la ligue, et par conséquent y accrut encore la division. C'est ainsi que, de l'une et de l'autre part, la position étoit également embarrassante; et si le roi ne se maintenoit contre les cabales dont il étoit entouré que par une suite continuelle de triomphes, Mayenne avoit à combattre des ennemis domestiques plus dangereux encore, et n'avoit pas, comme son ennemi, les prestiges de la victoire à leur opposer.

[Note 180: Il étoit si mal instruit par ses ministres, et avoit des idées si étranges sur l'état des affaires en France, que, ne doutant point que ce royaume ne fût avant peu de temps entièrement à lui, il lui échappoit à tous moments de dire, dans ses entretiens avec Jeannin, «ma ville de Paris, ma ville de Rouen, ma ville d'Orléans, et autres choses semblables.» (Dupleix, Histoire de Henri IV.)]

[Note 181: Celui qui avoit été tué à la bataille de Jarnac.]

[Note 182: Ce fut une lettre interceptée qui lui en donna connoissance. Le cardinal de Bourbon étoit alors à Tours. Le roi dissimula, et sous prétexte de réunir tous les membres de son conseil, envoya l'ordre à ce prince de se rendre auprès de lui. Celui-ci, dont les mesures n'étoient pas encore entièrement prises, n'osa pas désobéir. Henri, l'ayant en sa puissance, prit ses précautions pour qu'il ne lui échappât pas, et ne donna pas d'autres suites à cette affaire.]

C'est ici qu'il faut remarquer à quel point tout s'enchaîne mutuellement dans l'ordre politique et dans l'ordre religieux. En même temps que, par suite des maximes funestes dont étoit imbu le clergé de France, le pouvoir religieux y devenoit populaire et scandaleusement anarchique, des démagogues essayoient de s'emparer à leur tour du pouvoir temporel; et ce que la Sorbonne avoit fait dans l'Église, les Seize prétendoient le faire dans l'État. C'étoient là les véritables factieux de la ligue; ce sont eux seuls que présentent ses ennemis lorsqu'ils veulent en médire; et cependant, toute la suite des faits démontre qu'ils étoient odieux et insupportables aux véritables ligueurs; et que, dès le commencement, on n'avoit pas cessé un seul instant de s'en méfier et de les surveiller. Mayenne y réussissoit tant qu'il étoit à Paris: alors l'autorité se concentroit en sa personne, et sa main ferme savoit les intimider et les contenir. Dès que la guerre ou les négociations le forçoient d'en sortir, ils revenoient à leurs licences accoutumées; et la faction espagnole trouvoit en eux les instruments les plus actifs et les plus ardents de ses intrigues et de ses machinations. Ils ne pouvoient pardonner au duc de leur avoir ôté la plus grande part de leur influence dans les affaires; et c'étoit principalement pour se venger de lui et pour détruire son autorité qu'ils s'étoient livrés aux agents de l'Espagne, qu'ils étoient entrés dans leur projet de faire donner la couronne de France à l'infante et à celui des princes catholiques qui seroit désigné pour l'épouser. La garnison espagnole que Mayenne avoit fait entrer depuis peu dans Paris, leur étoit alors d'un puissant secours pour l'exécution de semblables desseins; et ces étrangers qui, depuis, furent le dernier et le plus grand obstacle que le roi trouva pour se rendre maître de sa capitale, étoient dès-lors, pour le chef de la ligue, de perfides et dangereux auxiliaires. Soutenus par cette soldatesque, les Seize se montrèrent encore plus audacieux et plus entreprenants: ils tinrent des assemblées particulières, où ils déclamèrent hautement contre la lenteur des opérations du lieutenant-général. Ils osèrent lui présenter une requête, dans laquelle ils lui demandoient formellement d'exclure du conseil des membres qui ne leur sembloient ni assez habiles, ni assez affectionnés à la Sainte-Union. Enfin ils poussèrent l'insolence jusqu'à accuser le parlement de ne pas faire justice des agents du Béarnais lorsqu'ils étoient traduits devant son tribunal[183]. Traités avec hauteur par Mayenne, qui leur enjoignit durement de se renfermer dans les limites de leurs attributions, outrés contre la cour, qui, continuant à juger suivant la justice et les lois, refusoit de se rendre l'instrument de leurs fureurs, ils résolurent, puisqu'ils étoient encore impuissants contre le duc, de tirer du moins une vengeance éclatante du parlement. Son président Brisson leur étoit surtout odieux: ils jurèrent sa mort; et voici les manoeuvres qu'ils employèrent pour revêtir cet assassinat d'une forme de justice, et lui donner, tant pour leur sûreté que pour l'exemple, l'apparence d'un décret du conseil de l'Union.

[Note 183: Cette accusation s'éleva à l'occasion d'un procureur de la ville nommé Brigard, que l'on accusoit d'être d'intelligence avec le roi. Il avoit été absous par le parlement, que présidoit alors Brisson. On a vu que quand le parlement s'étoit dispersé, après l'attentat de Bussi-Leclerc, ce magistrat s'étoit laissé mettre à la tête des membres qui restèrent à Paris: il continua de s'y conduire suivant les règles d'une exacte probité, ne souffrant pas que l'on procédât autrement que selon les formes juridiques. C'est ce qui sauva Brigard, que Brisson renvoya absous, parce qu'il ne le trouva pas suffisamment convaincu.]

Sous prétexte que les délibérations ne pouvoient demeurer secrètes entre un si grand nombre de personnes qui composoient l'assemblée générale, ils demandèrent et obtinrent, à force de brigues et d'importunités, la formation d'un comité de douze personnes, auquel on donna plein pouvoir d'expédier les affaires les plus pressantes, sous la condition de communiquer à l'assemblée les résolutions de quelque importance avant leur exécution. Ils trouvèrent ensuite le moyen de composer ce comité comme ils voulurent, c'est-à-dire des hommes les plus violents et les plus déterminés de leur parti. On comptoit parmi ses membres, Bussi-Leclerc, gouverneur de la Bastille; Cromé, conseiller au grand conseil; Louchard, commissaire; Ameline, avocat; Emmonot, Cochery et Anroux, capitaines de quartiers et chefs du complot. On conçoit qu'ainsi réunis et maîtres d'une grande partie des affaires, ces douze hommes durent acquérir une grande prépondérance dans l'assemblée générale. Tous les jours ils assembloient le conseil général de l'Union et le fatiguoient de rapports, de dénonciations, et contre Mayenne et contre le parlement; ils proposoient quelquefois des remontrances au lieutenant-général: dans d'autres moments ils vouloient qu'on employât les voies de fait contre la trahison; et dans ces alarmes continuelles, qu'il étoit si facile de répandre au milieu d'un grand nombre d'hommes assemblés, il leur arrivoit souvent de prendre, comme par inspiration, des résolutions inattendues, le plus souvent inutiles et insignifiantes, et auxquelles, dans ce dernier cas, les plus sages croyoient devoir céder, dans la crainte de pire. Dans ces décisions obtenues ainsi à l'improviste, ils s'avisèrent plusieurs fois de faire circuler au milieu de l'assemblée un papier blanc, sous prétexte qu'on n'avoit pas le temps de rédiger la formule du décret: ils y mettoient d'abord leur nom; leurs affidés signoient après eux, et l'exemple entraînant ceux qui auroient été disposés à résister, tout le monde finissoit par signer.

Ils écrivent alors sur une de ces feuilles, et au-dessus de ces signatures, l'arrêt de mort de Brisson, et y joignent celui de Claude Larcher, conseiller au parlement, et de Jean Tardif, conseiller au Châtelet, qui leur étoient également odieux. Munis de cette pièce, Bussi, Louchard et Anroux, suivis de quelques satellites vont, le 15 novembre au matin, attendre le premier président sur le pont Saint-Michel, où il falloit qu'il passât pour se rendre au palais; ils se saisissent de lui et le font entrer au Petit-Châtelet. On le fait aussitôt monter à la chambre du conseil, où Cochery, Cromé et plusieurs autres étoient assis comme exerçant les fonctions de juges; Cromé procède aussitôt à son interrogatoire; et pendant ce temps, Charlier, qui se disoit lieutenant du grand prévôt de l'Union, et le curé de Saint-Côme, suivi de quelques archers, vont arrêter, chacun de leur côté, les sieurs Larcher et Tardif. Tous les trois furent condamnés à être pendus: on exécuta l'arrêt dans la prison; et le lendemain leurs corps furent exposés à une potence en place de Grève[184].

[Note 184: Plusieurs autres magistrats et officiers avoient été arrêtés en même temps; et peu s'en fallut qu'ils ne subissent le même sort. Ils se rachetèrent à prix d'argent.]

Les Seize avoient espéré soulever le peuple par ce spectacle, exciter une émeute et se rendre ainsi maîtres de la ville; leur espérance fut trompée. Vainement leurs émissaires circulèrent au milieu de la foule, se répandant en injures et en calomnies contre les trois victimes: le peuple demeura muet et ne fit aucun mouvement; mais ce fut alors que les projets de ces factieux paroissant à découvert, les parlementaires et les familles les plus considérables de Paris, qui jusqu'alors avoient agi de concert avec eux, s'en séparèrent sans retour. Justement alarmés pour eux-mêmes, ils envoyèrent courriers sur courriers à Mayenne, le conjurant de venir à leur secours. La chose lui parut tellement grave que, laissant là toute autre affaire, il partit de Laon, où il étoit alors, avec quelques troupes, marchant à grandes journées vers Paris; et il étoit déjà à la porte Saint-Antoine, avant que les Seize, qui savoient qu'il étoit en chemin, eussent pu prendre toutes leurs mesures pour l'empêcher d'entrer dans la ville.

Dès qu'il y fut arrivé, il convoqua une assemblée à l'Hôtel-de-Ville, où se trouvèrent les principaux parmi les Seize, et un grand nombre de magistrats et de bourgeois les plus considérables. Les premiers essayèrent de se justifier de l'exécution qu'ils avoient faite, accusant Brisson et les deux autres conseillers d'être d'intelligence avec les huguenots; les autres demandèrent justice d'un tel attentat. Le duc, qui n'étoit pas sans inquiétude sur les dispositions de la garnison, et qui ne connoissoit pas encore celles du peuple, répondit en termes vagues et généraux, qui firent croire que, s'il étoit résolu de prendre des mesures pour que de semblables excès ne se renouvelassent pas, il l'étoit également de ne point revenir sur le passé. On dit même qu'en sortant de l'assemblée, il mena quelques-uns des Seize souper avec lui au Louvre, et que le repas se passa avec toutes les apparences du meilleur accord.

Mais ses ordres étoient donnés: pendant la nuit ses soldats s'emparèrent des postes les plus importants, et à quatre heures du matin, on alla enlever dans leur lit Anroux, Emmonot et Ameline; ils furent conduits au Louvre, où le bourreau les attendoit, et pendus sur-le-champ à une solive de la salle basse; le commissaire Louchard, arrêté quelques moments après, arriva comme l'exécution venoit d'être achevée, et eut le même sort que ses trois compagnons. Cochery et Cromé, les plus coupables de tous, s'évadèrent; et Bussi-Leclerc, qui s'étoit renfermé dans la Bastille, se rendit sous la condition qu'il auroit la vie sauve, et la permission de se retirer où bon lui sembleroit[185]. Il y eut amnistie pour les autres; mais avec défense, sous peine de la vie, de tenir désormais des assemblées particulières. Cet acte de vigueur parut abattre la puissance des Seize; mais ils n'en continuèrent pas moins de correspondre secrètement avec la faction d'Espagne; et jusqu'à la fin, quoi que Mayenne pût faire, il y eut trois partis dans Paris, le sien, celui des Seize et des Espagnols, le parti des royaux ou _politiques_.

[Note 185: Il alla se réfugier à Bruxelles, où il vécut misérablement, ayant été obligé de se faire prévôt de salle pour gagner sa vie.]

Cependant la France continuoit d'être la proie des étrangers. Tandis que l'armée de la ligue se renforçoit de soldats espagnols et italiens, le roi, qui venoit de recevoir de l'Angleterre un secours considérable en argent et quelques troupes auxiliaires, s'avançoit jusqu'à Sédan pour faire sa jonction avec une armée de reîtres et de lansquenets que ses négociations lui avoient fait obtenir des princes protestants d'Allemagne. Se trouvant alors en mesure de tenter des entreprises plus décisives, il reprit la route de la Normandie, se présenta devant sa capitale et la fit sommer de se rendre. Il lui fut répondu que tous les habitants étoient résolus de s'ensevelir sous les ruines de leur ville, plutôt que de reconnoître pour roi de France un prince hérétique; et alors commença le siége de Rouen, l'un des plus fameux de ces longues guerres civiles, tant par la résistance des assiégés que par les grands événements dont il devint l'occasion.

On continuoit aussi de se battre avec acharnement dans un grand nombre de provinces, dans le Poitou, où les ligueurs étoient maîtres de Poitiers; en Limousin, dans le Quercy, en Bretagne, dans le Boulonnois; mais c'étoit toujours en Provence et en Dauphiné que se portoient les plus grands coups. On a vu comment le duc de Savoie avoit trouvé le moyen de s'y introduire comme allié et protecteur du parti catholique: depuis il avoit convoqué à Aix une assemblée d'états, où des mesures avoient été prises pour mettre à sa disposition toutes les forces de la province: plusieurs villes s'étoient soulevées en sa faveur; Marseille lui avoit ouvert ses portes; et Lavalette, dont les troupes étoient peu nombreuses, n'avoit aucun moyen de lui résister, lorsque Lesdiguères qu'il avoit appelé à son secours, quittant Grenoble et accourant avec une armée qu'il avoit accoutumée à vaincre, fit changer la face des choses. Le duc, battu de toutes parts, arrêté tout court dans ses projets de conquête, et perdant bientôt par ses continuelles défaites, l'estime et la confiance qu'il avoit d'abord inspirées aux Provençaux, se vit désormais dans l'impossibilité de rien entreprendre de considérable. Tandis que ces choses se passoient dans le midi de la France, le duc de Parme y rentroit par les frontières du nord, pressé par Mayenne de venir l'aider à faire lever le siége de Rouen, qu'il étoit si important pour le parti catholique de ne pas laisser tomber au pouvoir du roi. Mais avant de combattre, le général espagnol avoit ordre de négocier; et des conférences s'ouvrirent, dans lesquelles les négociateurs de Philippe II s'expliquèrent enfin nettement sur le prix que leur maître mettoit à son alliance et à ses secours, et demandèrent à la fois la convocation des états généraux et la couronne de France pour l'infante. Ce fut encore le président Jeannin qui, de la part de la ligue, fut chargé de conduire ces conférences, et il ne s'en tira pas avec moins d'habileté qu'il n'avoit déjà fait de son ambassade, promettant ce qu'il étoit assuré qu'on ne tiendroit pas, demandant des choses qu'il savoit bien que l'Espagne étoit hors d'état d'accorder, faisant naître des obstacles, entretenant avec soin les espérances, et continuant toujours de négocier, jusqu'à ce qu'il fût devenu impossible au duc de Parme de tarder plus long-temps à aller au secours de la ville assiégée. C'est alors que commença cette fameuse campagne entre le roi et le général espagnol, c'est-à-dire entre les deux plus habiles capitaines de l'Europe, campagne également remarquable et par leurs fautes et par leurs belles manoeuvres. Henri se vit forcé d'abandonner le siége de Rouen; mais le duc de Parme, blessé au siége de Caudebec, ne sauva qu'avec peine son armée sur le point d'être enveloppée par celle de l'ennemi. Cette retraite, que l'on considère comme le chef-d'oeuvre, de ce grand capitaine, fut aussi le dernier de ses exploits militaires: il mourut dans les Pays-Bas, cette même année, des suites de sa blessure, et lorsqu'il s'apprêtoit à rentrer en France pour la troisième fois.

Ainsi, en dernier résultat, le roi étoit encore sorti victorieux de cette lutte périlleuse; tous les événements de la guerre avoient d'ailleurs prouvé que Mayenne ne pouvoit seul se soutenir contre lui: et cependant la victoire ne changeoit presque rien à sa situation, et son royaume presque entier lui restoit toujours à conquérir. C'est ce que l'on ne sauroit trop faire remarquer. Dès qu'il avoit triomphé des obstacles que lui présentoient ses ennemis, des obstacles nouveaux, souvent plus difficiles à surmonter, s'élevoient contre lui au sein de sa propre armée, et de la part de ceux-là même qui l'avoient aidé à vaincre: c'est qu'au fond une grande partie de la noblesse catholique qui s'étoit attachée à lui, ne l'ayant fait que sur cette espérance qu'il n'avoit cessé de lui donner de sa prochaine conversion, attendoit de jour en jour avec plus d'impatience l'effet de ses promesses, et dans cette attente, étoit si loin de vouloir la destruction entière de la ligue, que la plupart de ces gentilshommes étoient résolus de passer de son côté, si ce prince tardoit encore à se convertir. Ces dispositions dans lesquelles ils n'avoient pas cessé d'être un seul instant, et qui se montrèrent plus à découvert en cette circonstance que dans aucune autre; et la mutinerie des soldats étrangers qui refusent de passer la Seine, parce qu'on ne pouvoit leur fournir l'argent qui leur avoit été promis, le forcèrent, ainsi qu'il avoit été dans la nécessité de le faire après le siége de Paris, à congédier une partie de son armée et à cantonner l'autre, ne gardant avec lui qu'un corps de neuf à dix mille hommes, avec lequel il suivit et harcela le duc de Parme, jusqu'à ce qu'il eût dépassé les frontières de France.

Cependant les partis se divisoient et s'aigrissoient de jour en jour davantage. Les intrigues des agents de l'Espagne tendoient de plus en plus à enlever à Mayenne toute son influence; ils lui opposoient son neveu, le duc de Guise: l'ambition de ce jeune prince étoit excitée par l'espérance qu'ils lui donnoient de lui faire épouser l'infante, dès qu'ils seroient parvenus à la faire couronner reine de France; et les choses furent poussées si loin que le chef de la ligue parut, pour la première fois peut-être, véritablement disposé à traiter avec le roi. Villeroy fut encore l'agent de cette négociation, dans laquelle Mayenne demanda sans doute de grands avantages pour lui et pour sa famille, mais où il insista avant toutes choses sur le point essentiel de la conversion de Henri[186], déclarant en même temps sa ferme résolution de ne rien terminer sans le consentement du pape, et sans le concours des principaux chefs de son parti, qu'il promettoit d'assembler à cet effet et très-incessamment[187]. Tout fut conduit si habilement de sa part dans ces conférences, que le secret en ayant bientôt transpiré, il ne craignit point de les avouer hautement, répétant ce qu'il avoit dit au roi, qu'il ne traiteroit point sans l'assentiment de ses alliés, et ajoutant qu'il n'auroit jamais d'autre règle de sa conduite que son honneur, l'utilité publique et le bien du royaume. De nombreux incidents ralentirent la marche de cette négociation, mais ne la rompirent point entièrement: nous y reviendrons bientôt.

[Note 186: Qu'on suive avec attention le cours de tant d'événements si variés que produit cette guerre, de tant d'intérêts et de passions qui naissent de ces événements, tout vient aboutir là, et sans cesse et sans aucune restriction. Il faut un roi catholique à la France, parce que la France est, avant toutes choses, catholique; qu'avant d'appartenir à un homme, quels que soient les droits qu'il tienne de sa race, quelque grandes d'ailleurs que soient ses qualités, elle appartient à Dieu. Certes, c'est là, quoi qu'on en puisse dire, une époque honorable pour une nation; et à moins qu'on ne nous prouve que les nations ne doivent point avoir de conscience, nous continuerons d'approuver et le principe de la ligue et la plupart de ses résultats.]

[Note 187: Il ne vouloit pas même exclure les ministres d'Espagne de cette assemblée; mais il se faisoit fort d'y faire rejeter les prétentions de l'infante d'Espagne.]

Cette démarche du chef de la ligue étant devenue publique, la faction espagnole n'en fut que plus active à marcher vers le but qu'elle vouloit atteindre. On a vu comment elle étoit parvenue à faire des Seize, hommes violents ou grossiers et chez qui le zèle religieux n'étoit que du fanatisme, de serviles instruments de sa politique adroite et intéressée. Ceux-ci avoient été fort abattus par la catastrophe tragique de leurs principaux chefs: profitant du premier moment de leur consternation, les habitants les plus considérables de la ville, dont les uns étoient disposés à reconnoître le roi au moment même où il déclareroit son abjuration, dont les autres, que nous avons si souvent désignés sous le nom de _politiques_, lui étoient dévoués uniquement par ambition et par intérêt, et l'auroient accepté sans aucune condition, s'étoient réunis pour abattre une tyrannie qui les menaçoit tous également; et ils étoient venus à bout de deux choses d'une grande importance, la première, d'exclure la plupart des Seize des magistratures municipales qui se conféroient par voie d'élection, la seconde de faire rendre aux colonels de quartiers le droit, usurpé dès le commencement des troubles par ces factieux, de commander chacun dans la division de la ville à laquelle étoient attachées leurs compagnies. Or, parmi ces colonels, il y en avoit treize qui étoient ennemis jurés des Seize, non moins ennemis de la faction espagnole, et bien résolus à ne point souffrir qu'elle introduisît dans Paris de nouvelles troupes de sa nation. Ces mesures avoient fort affoibli sans doute le parti de leurs adversaires; mais ceux-ci ne laissoient pas que d'être encore redoutables, et à cause de cette garnison étrangère sur laquelle ils pouvoient compter de même qu'elle comptoit sur eux, et par l'influence qu'ils continuoient d'exercer sur la populace. Les deux partis étoient donc comme en présence, au milieu de Paris. Il étoit quelquefois à craindre qu'ils n'en vinssent aux mains, et c'est ce que l'on vouloit surtout éviter.