Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 5/8)
Part 21
Le nouveau parlement et ses suppôts jurèrent sur la croix de rester à jamais fidèles à la ligue, et de venger avec elle la mort du duc de Guise. On forma au duc d'Aumale, que l'on avoit nommé gouverneur de Paris, un conseil de quarante personnes prises dans les trois ordres de l'état; et aussitôt une déclaration de ce conseil abolit une grande partie des impôts, et annonça pour la suite une réduction encore plus considérable. Ce moyen si usé et toujours si nouveau de séduire et d'entraîner les peuples, produisit son effet accoutumé, et le soulèvement commença à faire de toutes parts de grands progrès. Alors le duc de Mayenne se décida: il étoit parti de Lyon avec une petite troupe qui, se grossissant à mesure qu'il avançoit, finit par former une armée avec laquelle il s'empara de toutes les villes qui se trouvoient sur son passage, fit lever le siége d'Orléans déjà entamé par les troupes royales, et arriva en vainqueur dans les murs de Paris.
Il y fut reçu avec des transports de joie tels, que, s'il eût voulu se faire roi, à l'instant même on l'eût placé sur le trône; mais trop sage pour se livrer à de telles illusions, sa première pensée fut de diminuer l'influence des Seize qui dominoient dans le conseil, et dont il avoit tant de raisons de craindre les caprices et les emportements. Il atteignit ce but en augmentant le nombre des membres de ce conseil, et en y faisant entrer des personnages éminents, choisis dans les premiers ordres de l'état, et dont la prudence et la modération lui étoient connues. Un des premiers actes de cette assemblée fut de le déclarer lieutenant-général de l'_état royal_ et couronne de France, titre jusqu'alors sans exemple, et qui lui fut confirmé par le parlement. Alors, de concert avec le conseil de l'union, il fit des réglements de police générale, nomma aux emplois, perçut les impôts, administra les domaines de la couronne, convoqua pour cette même année les états-généraux, exerça enfin la puissance souveraine dans toute son étendue.
Cependant la France presque entière avoit déjà pris parti pour la ligue; et partout où paroissoient ses émissaires, le zèle religieux leur gagnoit tous les esprits. Le Mans, Rouen, Poitiers, Laon, Rennes, Nantes, Bourges, Arles, Aix, Marseille, un grand nombre d'autres villes se déclarèrent pour elle; c'est ainsi que Henri, parvenu par degrés aux dernières conséquences de son fatal système, se trouva dans la ville de Blois, presque seul entre les catholiques et les protestants, également haï des uns et des autres, également en butte aux entreprises des deux partis; sans espoir surtout du côté des catholiques qui, la plupart, avoient cessé de le regarder comme leur roi.
Bientôt il ne se trouva plus en sûreté, même à Blois; et apprenant que Tours, ville plus grande et mieux fortifiée, étoit sur le point de lui échapper, il résolut de s'y rendre avec ce qu'il avoit conservé de serviteurs fidèles et de soldats qui ne l'avoient point abandonné. Ce fut là que, réduit aux dernières extrémités, et après avoir tenté auprès de Mayenne un dernier effort qui ne réussit point et qui ne devoit point réussir[154], il se décida à se jeter entre les bras du roi de Navarre. Celui-ci avoit déjà su profiter du désordre causé par la mort du duc de Guise, pour relever son parti; il s'avançoit vers la Loire, prenant des villes et livrant des combats dans lesquels il étoit presque toujours victorieux; il publioit en même temps une déclaration aux trois ordres de l'état, par laquelle il invitoit la France à s'unir à son roi, et offroit de remettre entre les mains de Henri III, son armée et sa propre personne, pour en disposer selon qu'il le jugeroit convenable pour le bien de l'état. Après cette déclaration, le roi ne balança plus: l'entrevue des deux princes se fit au Plessis-les-Tours, avec de grandes et sincères démonstrations de joie et de mutuelle affection; et les deux armées calviniste et royaliste, animées désormais d'un même esprit, se confondirent ensemble.
[Note 154: Mayenne répondit qu'après ce qui s'étoit passé à Blois, il ne pouvoit plus se fier à la parole du roi; et en effet toute réconciliation étoit devenue impossible entre lui et les princes lorrains.]
C'est ici que se montre plus à découvert la marche de la cour de Rome, aussi ferme, aussi invariable sous Sixte V, qu'elle l'avoit été sous Grégoire XIII. Le pape, comme nous l'avons vu, avoit long-temps balancé entre la ligue et Henri III, bien persuadé cependant que de l'accord entre le roi et la ligue pouvoit seul résulter le triomphe de la religion; et cette persuasion étoit telle que, dès qu'il avoit eu connoissance de l'édit d'union, ce pontife, sans vouloir pénétrer les causes qui l'avoient produit, et supposant naturellement que le roi ne pouvoit qu'avoir librement signé une convention si favorable au catholicisme, avoit écrit de sa propre main au duc de Guise comme au lieutenant-général du royaume pour l'encourager à poursuivre le noble et religieux dessein qu'il avoit formé pour l'entière destruction de l'hérésie. Malgré cette lettre et ces éloges, il est probable qu'il se fût peu inquiété de la mort violente de ce duc, dont il reçut peu de jours après la nouvelle, si cette mort n'eût été accompagnée de celle d'un prince de l'Église, injure qu'il ressentit vivement, et dont il crut devoir venger le Saint-Siége qui, par un tel acte, se trouvoit attaqué dans ses droits et dans ses priviléges. Il s'en exprima donc avec une indignation très-grande; et sans refuser irrévocablement l'absolution qui lui étoit demandée, il y mit des conditions très-sévères, dans lesquelles il consulta par dessus tout l'avantage du parti catholique[155]. Sur ces entrefaites, le roi ayant opéré sa jonction avec le roi de Navarre, et la ligue s'étant adressée au chef de l'Église pour implorer sa protection et demander qu'il reconnût la justice de sa cause, Sixte V se décida enfin à lancer contre un prince rebelle à l'Église et allié des hérétiques, l'excommunication qu'il avoit justement encourue.
[Note 155: Il demandoit que l'on mit en liberté l'archevêque de Lyon et le cardinal de Bourbon; que le concile de Trente fût reçu en France sans aucune modification; que l'inquisition y fût établie; que le roi fît aux hérétiques une guerre à outrance, renonçant à toute alliance ou confédération avec la reine d'Angleterre, les Turcs et les princes protestants d'Allemagne. On ne peut nier que toutes ces demandes ne fussent à la fois salutaires au roi et à la monarchie; nous n'en exceptons pas même l'inquisition, contre laquelle il est facile de répéter d'absurdes déclamations, tandis que l'histoire entière lui rend témoignage, et aujourd'hui plus que jamais; puisque le seul peuple qui l'ait conservée dans l'Europe chrétienne, est aussi le seul qui ait su résister à la force militaire et aux intrigues politiques de la révolution, le seul qui forme encore, au milieu de cette corruption sans exemple, une véritable société.
Il est remarquable que, dans cette négociation au sujet de l'absolution du roi, l'ambassadeur de France menaça le pape du rétablissement de la pragmatique-sanction, que désiroient à la fois les parlements, l'université et une grande partie du clergé; soutenant que, d'après les libertés gallicanes, les rois de France avoient le _privilége de ne pouvoir être excommuniés_, ce qui revenoit à dire que les papes devoient les reconnoître _chrétiens_, fussent-ils mahométans, païens, ou même publiquement athées. Telle étoit la marche ordinaire des négociations de la France avec la cour de Rome: dès que celle-ci réclamoit ses droits les plus légitimes, s'il ne plaisoit pas de les reconnoître, _on la menaçoit d'un schisme_.]
Tout ceci ne se fit que successivement; et avant que la nouvelle de l'alliance des deux rois fût parvenue à Rome, et que le pape eût lancé ces foudres qu'il avoit si long-temps retenues[156], les deux armées étoient peu éloignées des murs de Paris, après avoir signalé leur marche par une suite de succès. Mayenne, qui étoit venu les attaquer jusque dans les faubourgs de Tours, en avoit été repoussé; les Parisiens, battus auprès de Senlis, avoient été forcés d'en lever le siége; un corps de troupes suisses et allemandes, levé par Sancy, avoit fait sa jonction avec l'armée royale; et cette armée, s'augmentant sans cesse à mesure qu'elle approchoit de la capitale, vint camper aux environs de Saint-Cloud, dans les derniers jours du mois de juillet.
[Note 156: Il ne le fit que lorsqu'il ne lui fut plus possible de douter de cette alliance du roi avec un prince hérétique. Henri III en fut consterné; c'est alors que le roi de Navarre le pressa de faire le siége de Paris: «Vainquons, lui dit-il, et nous aurons l'absolution; mais si nous sommes battus, nous serons excommuniés, aggravés et réaggravés.» C'est ainsi que devoit parler un protestant; mais l'événement lui prouva à lui-même qu'il ne suffisoit pas d'être victorieux pour obtenir l'absolution, et que la cour de Rome se conduisoit par d'autres maximes.]
Par un retour inespéré, Henri III se trouvoit ainsi à la vue de cette ville que naguère il avoit quittée en fugitif, à la tête d'une armée de plus de trente mille hommes aguerris, munis de bonnes armes, commandés par des chefs expérimentés. Mayenne, ainsi surpris, montra ce qu'il étoit en faisant toutes les dispositions de défense que, dans de telles circonstances, il lui étoit possible de faire. Il fit creuser des fossés, élever des bastions, tirer des lignes; mais il n'avoit que peu de troupes, mal armées et sans expérience de la guerre; elles étoient insuffisantes pour garnir une aussi vaste enceinte; et il n'y avoit nulle apparence qu'il pût s'y soutenir long-temps: la main d'un fanatique fit ce qu'en ce moment la ligue entière n'auroit pu opérer.
On a déjà vu ce que pouvoit produire le zèle religieux, livré sans frein à lui-même, et privé de l'appui de l'autorité tutélaire à qui il appartenoit d'en régler les mouvements et d'en arrêter les écarts. Dans l'expression de leur haine et de leur indignation contre le roi, les prédicateurs de Paris avoient passé toute mesure: leurs déclamations furibondes, et tous les jours renouvelées, entretenoient l'effervescence d'une population immense qui se pressoit pour les entendre; et aux outrages, aux malédictions dont ils accabloient ce malheureux prince, se mêloient les maximes abominables de la doctrine du tyrannicide, doctrine dont nous avons fait voir le principe dans les premières atteintes portées à cette autorité suprême de l'Église qui, de jour en jour, étoit plus méconnue. Dans toutes les chaires retentissoit cette parole qu'il étoit permis en conscience de tuer un tyran; et en même-temps Henri de Valois étoit dépeint comme le plus odieux des tyrans. Il étoit impossible qu'il ne se trouvât pas, parmi ceux qui écoutoient ces fougueux orateurs, quelque esprit foible et ardent, que leurs déclamations devoient exalter jusqu'au fanatisme, et conduire de là au dernier degré de la fureur. Telle fut en effet l'impression qu'elles produisirent sur un jeune religieux dominicain, ignorant, simple, superstitieux, nommé Jacques Clément; et sa tête s'échauffant de moment en moment davantage, il en vint jusqu'à concevoir l'affreux projet d'assassiner le roi. Il s'en ouvrit à son prieur qui y applaudit; et l'on assure que cet homme, plus coupable encore que lui, le confirma dans cette résolution par de prétendues révélations, lui faisant entendre des voix qu'il lui persuadoit venir du ciel par le ministère des anges[157]; on accuse aussi la duchesse de Montpensier d'avoir, plus que personne, encouragé ce malheureux à sa détestable entreprise. Quelques-uns des Seize en eurent connoissance, et en firent part aux ducs de Mayenne et d'Aumale qui, dit-on, ne la désapprouvèrent pas. Dès qu'on le vit bien déterminé, on pensa à lui fournir les moyens d'exécution. On parvint à obtenir pour lui une lettre de créance du premier président qui étoit toujours renfermé à la Bastille, en persuadant à ce magistrat que celui pour qui elle étoit demandée, avoit des choses de la plus grande importance à communiquer au roi. Trompé par les mêmes artifices, le comte de Brienne, comme lui prisonnier des ligueurs, lui délivra un passeport; le soir du 31 juillet, Jacques Clément sortit de Paris.
[Note 157: Il se nommoit Edme Bourgoin, et fut depuis condamné au supplice des régicides.]
Il fut arrêté à Vaugirard par un corps de garde du roi de Navarre, et relâché par l'ordre même du foi, à cause de sa qualité de religieux. Arrivé à Saint-Cloud, il s'adressa au duc d'Angoulême pour parvenir à parler au roi. On tient de ce duc lui-même qu'il fut d'abord frappé de la physionomie sinistre de cet homme; toutefois sans faire à ce sujet aucune réflexion, il le renvoya, lui disant que le roi étoit déjà retiré et ne pouvoit pas le voir ce jour-là.
Clément alla trouver alors La Guesle, procureur-général, qui, ayant reconnu la main du premier président sur la lettre de créance qu'il lui présenta, lui promit l'audience qu'il demandoit pour le lendemain matin, et le conduisit en effet, vers huit heures, dans le cabinet du roi. Ce prince prit la lettre de créance et la lut; alors le procureur général et M. de Clermont qui étoient seuls dans le cabinet, s'étant éloignés de quelques pas, sur ce que Clément témoigna avoir quelque chose à dire en particulier au roi, ce malheureux tira un couteau de sa manche, le lui plongea dans le ventre et l'y laissa. Henri, poussant un grand cri, retira lui-même le couteau et en frappa l'assassin au visage. Celui-ci fut aussitôt assommé, percé de coups par les gardes qui accoururent au bruit, et jeté par les fenêtres.
Dès le soir même la blessure du roi fut jugée mortelle. Il se prépara dès lors à son dernier moment par les actes de la piété la plus humble et la plus ardente; se confessa deux fois, et reçut le saint viatique[158]. Avant de mourir il exhorta les seigneurs qui l'environnoient à reconnoître après lui Henri de Bourbon pour légitime souverain, et avertit celui-ci, qu'il embrassa et tint long-temps pressé sur son sein, _qu'il ne seroit jamais roi de France, s'il ne se faisoit catholique_. Henri III expira le lendemain, 2 août, vers les quatre heures du matin.
[Note 158: Son confesseur lui ayant demandé en quelle disposition il étoit relativement à l'excommunication lancée contre lui par le pape, il répondit: «Je suis le premier fils de l'Église catholique, apostolique et romaine, et veux mourir tel. Je promets devant Dieu et devant vous, que mon désir n'a été et n'est encore que de contenter Sa Sainteté en tout ce qu'elle désire de moi.» Sur quoi il reçut l'absolution.]
Peu s'en fallut que le roi de Navarre, que nous appellerons maintenant du beau nom de Henri IV, ne fît en ce moment même une triste épreuve de cette parole prophétique; et c'est ici que se fait voir le véritable caractère de la ligue générale de la France, si différente de la ligue particulière de Paris. À peine Henri III eut-il rendu le dernier soupir, qu'une fermentation sourde agita l'armée, et que toute cette noblesse catholique, qui avoit suivi avec tant d'ardeur le feu roi à la conquête de sa capitale, parut disposée à abandonner son successeur. Quelques-uns sans doute voulurent profiter de la circonstance pour faire acheter leurs services; mais l'événement prouva que le plus grand nombre n'écoutoit que son zèle religieux, et se faisoit scrupule de servir un roi huguenot. Ceux-ci le lui déclarèrent avec franchise et fermeté; et pour les ramener, il lui fallut toute la force de son caractère et toute l'adresse de sa politique. Il y réussit en grande partie, toutefois sous la promesse, confirmée par serment, de maintenir dans le royaume la religion catholique, sans rien innover à cet égard[159], de se faire instruire, et de se soumettre aux décisions d'un concile général ou _national_ avant six mois. Cependant la défection de d'Épernon, que des mécontentements particuliers, plus que des motifs de religion, déterminèrent à se retirer avec ses troupes dans son gouvernement, fut d'un mauvais exemple pour plusieurs qui l'imitèrent, ce qui affoiblit tellement l'armée du roi, qu'il se vit dans la nécessite de lever le siége de Paris. Après avoir mis ordre aux affaires les plus pressantes, nommé ou confirmé dans les divers emplois les officiers civils ou militaires de provinces qui reconnoissoient sa domination, il partagea ses troupes en trois corps, dont les deux premiers furent envoyés en Champagne, tandis qu'à la tête du troisième, il se dirigea vers la Normandie pour y faire sa jonction avec l'armée auxiliaire que l'Angleterre avoit promis de lui envoyer.
[Note 159: L'édit qu'il donna à ce sujet, portoit qu'il n'y auroit point d'exercice public d'aucune autre religion que de la catholique, excepté dans les lieux actuellement en la possession des huguenots; que l'on ne mettroit que des commandants catholiques dans les villes ou châteaux pris sur l'ennemi; que les charges, dignités, gouvernements des villes ne seroient conférés qu'à des catholiques, etc.]
Cependant la nouvelle de la mort de Henri III avoit été reçue à Paris avec les transports d'une joie frénétique. On y alluma des feux comme dans les réjouissances publiques; les prédicateurs élevèrent jusqu'au ciel le parricide de Jacques Clément, qu'ils présentèrent à la populace comme un martyr de la religion, et dont les images furent placées dans toutes les églises, et jusque sur les autels. Ainsi s'accroissoit le fanatisme de cette multitude. Les Seize et la duchesse de Montpensier l'excitoient par tous les moyens qu'ils pouvoient imaginer; Mayenne ne s'opposoit point à des excès qu'il considéroit comme autant de nouveaux liens qui attachoient sans retour les Parisiens à sa cause; et au milieu des emportements auxquels ils se livroient, ce chef de parti réfléchissoit avec tout ce qu'il avoit de prudence et de sagacité, sur le parti qu'il lui convenoit de prendre. Dans son enthousiasme pour le frère de son héros, le peuple voulut encore le faire roi: il se garda bien d'accepter un titre périlleux, qui, même dans sa propre famille, lui auroit été contesté, et dont le résultat eût été de lui enlever à l'instant même l'appui de la Savoie et de l'Espagne; l'aversion mutuelle qui existoit depuis long-temps entre les François et les Espagnols, l'éloignoit encore davantage de donner à la France un roi de cette nation, malgré le désir ardent qu'en avoit Philippe II: des deux parts, il ne voyoit que péril pour sa fortune ou pour son autorité; tandis qu'en donnant la couronne au cardinal de Bourbon, à qui, dans l'état actuel des choses, et au défaut de Henri IV que repoussoient à la fois et le pape et la ligue et tous les états catholiques, elle appartenoit légitimement, il maintenoit le bon droit et affermissoit son autorité, l'exerçant alors au nom d'un foible prince, en ce moment prisonnier de son rival, qui sans doute ne lui rendroit jamais la liberté.
Il se décida donc à reconnoître pour roi le vieux cardinal, refusa d'entendre toutes les propositions d'accommodement que Henri lui fit faire secrètement et à plusieurs reprises, employa tous les moyens que lui donnoient son titre de lieutenant-général et sa grande influence dans le nouveau parlement, pour raffermir entre elles, par des messages, des apologies, des déclarations, toutes les parties de l'Union; et après s'être concerté sur les opérations de la guerre avec le duc de Parme, qui commandoit en Flandre pour le roi d'Espagne, il sortit de Paris vers la fin de ce même mois d'août, à la tête d'une armée de vingt-cinq mille hommes, que la mort de Henri III avoit subitement rassemblée autour de lui, et se mit à la poursuite de Henri IV, publiant partout qu'il alloit _prendre le Béarnais_.
Ce n'étoit point une parole de fanfaron (et en effet ce prince, cantonné près de Dieppe, avec une petite armée que la désertion avoit réduite à moins de sept mille hommes, se trouvoit réduit aux plus grandes extrémités qui eussent encore menacé sa personne et sa vie). Son courage et son habileté le tirèrent de ce pas dangereux: il soutint d'abord avec ce foible corps tous les efforts de la nombreuse armée du duc, et le battit ensuite si complètement, à la journée d'Arques, que celui-ci se détermina à décamper et à gagner la Picardie, tandis que Henri, par une marche prompte et hardie, se dirigea vers Paris dont il lui étoit si important de s'emparer; et au moment même où des avis mensongers répandus dans cette ville, le représentoient investi dans son camp et perdu sans ressources, on le vit reparoître devant ses murs, fortifié de cinq mille Anglois qui venoient de le rejoindre, et de plusieurs corps de troupes qu'il avoit rappelés de la Champagne et de la Picardie.
Le lendemain même de son arrivée, premier novembre, et dès la pointe du jour, son armée, partagée en trois corps, attaqua les faubourgs de la partie méridionale de la ville, et avec une telle vigueur, qu'ils furent emportés en moins d'une heure. Les Parisiens qui étoient accourus pour les défendre, furent de toutes parts repoussés, et si vivement poursuivis qu'il s'en fallut peu que les vainqueurs n'entrassent pêle-mêle avec eux dans la ville, qu'ils eussent immanquablement prise, si le canon fût venu assez tôt pour en enfoncer les portes qu'à peine les fuyards avoient eu le temps de fermer: lorsqu'il fut arrivé, elles étoient déjà barricadées et à l'abri de toute insulte. Demeuré maître d'une partie des faubourgs, Henri y permit, quoique à regret, le pillage à ses troupes, parce qu'il n'avoit aucun moyen de les payer; mais toutes les autres violences qui se commettent ordinairement dans ces terribles catastrophes, furent sévèrement défendues. On épargna particulièrement les églises et les monastères; et ses soins à maintenir l'ordre furent si efficaces, qu'on y célébra le service divin comme en pleine paix, et que plusieurs officiers catholiques de son armée y assistèrent le jour même du combat. Pendant ce temps, le roi, monté dans le clocher de Saint-Germain, examinoit curieusement ce qui se passoit dans la ville. Il conserva sa conquête pendant quatre jours; mais ayant appris que le duc de Nemours et Mayenne venoient d'arriver avec un gros corps de troupes, il se décida à faire retraite, ce qu'il n'effectua toutefois qu'après avoir rangé son armée en bataille sous les murs de Paris, provoquant ainsi les chefs de la ligue à un combat qu'ils n'osèrent point accepter. Henri prit ensuite la route de Tours, soumettant toutes les villes qu'il rencontroit sur son passage; et, par sa modération, par la franchise et la noblesse de son caractère, consolidant ses conquêtes et gagnant tous les coeurs.