Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 5/8)

Part 20

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De son côté, le roi ne tarda point à faire paroître un manifeste où il dénonçoit à la France entière les Parisiens comme des séditieux, le duc comme un rebelle qui l'avoit forcé de sortir de sa capitale; et qui, par ces divisions funestes qu'il venoit de faire naître entre ses sujets, rompoit ainsi toutes les mesures que lui-même avoit pu prendre pour la destruction de l'hérésie. Les provinces prirent parti pour l'un ou pour l'autre, suivant les impressions qu'elles avoient reçues de ces deux écrits; le roi se fortifia à Chartres où il s'étoit retiré; ceux qui étoient dévoués au duc de Guise accoururent à Paris; et la guerre civile sembla prête à éclater entre les catholiques.

Cependant, malgré toutes ces apparences hostiles, la reine-mère continuoit de négocier à Paris avec le duc; et le roi donnoit de nouveaux signes de foiblesse en éloignant le duc d'Épernon de la cour. Les ligueurs de Paris surent en profiter: sous prétexte d'aller lui faire leur soumission, ils lui envoyèrent plusieurs députations, l'une de _pénitents_, composée en grande partie des plus ardents d'entre eux, et dont le véritable but étoit de venir conférer à Chartres avec ceux de leur parti et répandre dans cette ville des semences de révolte[142]; l'autre de chefs de la ligue, qui, sous la forme de requête, lui présentèrent les demandes les plus audacieuses, ou pour mieux dire, lui renouvelèrent les conditions les plus dures du traité de Nemours. Le roi n'osa point faire arrêter les premiers, et donna à ceux-ci des paroles de paix, leur annonçant en même temps qu'il assembleroit à Blois, et au mois de septembre suivant, les états-généraux de son royaume, pour mettre fin à tant de désordres dont il étoit agité. Le parlement qui lui envoya aussi des députés, fut reçu très-favorablement et remercié de ce qu'il n'avoit point discontinué d'administrer la justice.

[Note 142: Ils portoient entre leurs mains divers instruments de la passion; l'un d'eux avoit les épaules chargées d'une grande croix[142-A], et représentoit Notre-Seigneur allant au Calvaire. C'étoit une allégorie par laquelle ils vouloient faire entendre au roi que de même que Jésus-Christ avoit pardonné à ses ennemis les outrages qu'il en avoit reçus, de même le roi devoit pardonner aux Parisiens.]

[Note 142-A: Ce porteur de la croix étoit Henri de Joyeuse, frère du duc tué à la bataille de Coutras. Il s'étoit montré long-temps à la cour et dans les armées; et même on l'avoit compté au nombre des mignons du roi. Depuis la mort de sa femme, Catherine de Nogaret, soeur du duc d'Épernon, il s'étoit converti et étoit entré dans l'ordre des capucins.]

Ces divisions étoient ce qui pouvoit arriver de plus favorable au roi de Navarre[143], que la réunion des troupes royales et de celles de la ligue, auroit certainement écrasé sans retour, dans un moment où il ne pouvoit compter sur le secours de l'Angleterre, alors menacée par l'Espagne de la plus terrible invasion. Ici plusieurs historiens, après avoir justement accusé le roi de n'avoir pas voulu, dans d'autres circonstances, la destruction des huguenots, reportent cette accusation sur le duc de Guise, supposant que l'existence de ce parti étoit nécessaire en ce moment au succès de ses desseins ambitieux; mais cette fois-ci ils ne donnent aucune preuve de leur accusation. N'y avoit-il pas autre chose que de l'ambition dans les motifs qui le faisoient agir? Que l'on considère toute la conduite du roi à son égard, la haine qu'il portoit à ce chef de parti, les extrémités auxquelles celui-ci étoit parvenu, entraîné tout à la fois et par le mouvement religieux des peuples que rien ne pouvoit plus arrêter, et par les craintes qu'il ne pouvoit s'empêcher de concevoir de ce méprisable caractère où la foiblesse étoit jointe à la perfidie, craintes qui, par la suite, ne furent que trop justifiées; et il sera facile de reconnoître qu'il n'y avoit plus de sûreté pour lui que dans l'exercice d'un pouvoir aussi étendu que celui qu'avoit possédé quelque temps son illustre père, sous la minorité de Charles IX. Il tendoit donc à se saisir d'un semblable pouvoir, pour l'intérêt de son parti et de la religion, sans doute aussi pour sa propre sûreté et pour son propre intérêt; et marcha vers ce but avec toute la puissance de son génie et toute la hauteur de son courage. Si le succès l'eût favorisé, l'état en eût été plus heureux, et Henri III un peu moins avili. Quant au projet criminel qu'on lui suppose d'avoir voulu usurper le trône, on n'en donne absolument aucune preuve; et les preuves du contraire se présentent plus d'une fois dans le cours de ce grand événement.

[Note 143: Il étoit alors seul à la tête du parti protestant, le prince de Condé étant mort cette même année, à Saint-Jean-d'Angeli, à l'âge de trente-cinq ans. Charlotte de La Trimouille, sa femme, fut accusée de l'avoir empoisonné; et ce n'est que sous le règne suivant qu'un arrêt du parlement la déclara innocente de ce crime.]

Nous pensons donc qu'il n'y a point d'autre manière d'expliquer cette dernière négociation du duc de Guise, dont le résultat fut un nouveau traité connu sous le nom d'_édit d'union_, traité dans lequel il faut bien avouer que le chef de la ligue dicta des conditions fort dures à son souverain; mais où il lui indiquoit en même temps, et ainsi qu'il l'avoit déjà fait plus d'une fois, les seuls véritables moyens d'abattre l'hérésie, et de recouvrer ainsi son pouvoir et sa dignité[144]. C'est ce que celui-ci étoit, depuis long-temps, hors d'état de comprendre: il ne vit, dans ce traité, que ce qu'il avoit d'offensant pour lui; et le signa cependant avec une facilité qui a fait croire à plusieurs qu'il méditoit déjà ce qu'il exécuta depuis. D'autres ont pensé qu'il n'avoit alors aucun projet arrêté, se laissant emporter par les événements, foible ou violent selon les circonstances, et ne cherchant jamais qu'à se tirer de l'embarras du moment. C'est là un point historique sur lequel il est impossible de rien affirmer; et l'on ne peut mieux peindre son caractère qu'en disant que l'une et l'autre de ces deux opinions présentent d'égales probabilités.

[Note 144: Il étoit dit dans cet édit que le roi et tous ses sujets, de quelque qualité qu'ils fussent, feroient serment de se réunir pour l'entière destruction en France de l'hérésie; qu'il ne seroit plus donné aucune place, dans le civil et dans le militaire, qu'aux seuls catholiques; qu'il n'y auroit plus ni ligue ni association autre que celle que légitimoit l'édit d'union, et que ceux qui refuseroient de s'y soumettre, seroient déclarés coupables de lèse-majesté. On stipuloit une amnistie entière pour le passé, et l'adoption du concile de Trente; les places de sûreté données au chef de la ligue restoient encore entre leurs mains pendant dix ans; le roi s'engageoit à mettre sur-le-champ deux armées sur pied pour combattre les huguenots, etc.]

L'édit d'union fut signé à Rouen, où le roi avoit, depuis quelque temps, établi son séjour. Immédiatement après il revint à Chartres, refusant obstinément de retourner à Paris, quelques instances que l'on eût pu lui faire à ce sujet. Ce fut dans cette ville que le duc de Guise alla lui rendre ses respects et recevoir en quelque sorte le prix de sa victoire. Henri l'y reçut, ainsi que le cardinal de Bourbon dont il étoit accompagné, avec toutes les démonstrations de la plus grande bienveillance: le cardinal y fut déclaré premier prince du sang et héritier présomptif de la couronne; la lieutenance générale du royaume _pour les armées_, fut donnée au duc par lettres-patentes, et au titre près, avec tous les droits et toutes les prérogatives de connétable. Des commandements de places fortes, des gouvernements de provinces furent distribués à ceux de son parti; deux armées furent mises en mouvement dans le Poitou et dans le Dauphiné, pour agir sous sa direction suprême; et l'on peut dire qu'il devint, dès ce moment, l'arbitre de l'état.

Les états s'ouvrirent à Blois le 16 octobre de cette année. Peu de temps auparavant, le roi avoit presque entièrement renouvelé son conseil et disgrâcié parmi ceux qui le composoient, les personnes en qui il avoit paru jusqu'alors se confier davantage[145]. Ceci avoit surpris tout le monde: dans le degré de puissance où il étoit parvenu, Guise fut le seul qui n'y fit que peu d'attention. Dès la première séance, le roi y reconnut solennellement qu'un prince hérétique ne pouvoit régner sur la France; et dans la seconde, l'édit d'union fut reçu avec serment, tant de la part du roi que de celle des états, comme loi fondamentale du royaume.

[Note 145: Les ministres expulsés étoient le chancelier de Chiverni, Bellièvre, surintendant des finances, Brulart, Villeroi et Pinart, secrétaires des finances. Ils furent remplacés par Ruzé, Révol et Montholon, alors avocat au parlement de Paris, qui fut fait garde des sceaux, et qui étoit bien loin de s'y attendre.]

Cependant les ressentiments du roi contre le duc de Guise s'aigrissoient de jour en jour davantage; et plusieurs incidents qui se succédèrent pendant la tenue de cette assemblée où dominoient les partisans de la ligue, les portèrent au dernier degré d'exaspération. Il le soupçonna d'avoir des intelligences avec le duc de Savoie qui venoit de s'emparer du marquisat de Saluces[146]. Les Seize ayant cherché par leurs intrigues à changer l'ordre établi dans les états, et à les rendre plus indépendants de la volonté royale, le duc de Guise fut encore soupçonné d'être le premier auteur de cette machination séditieuse[147]. On lui attribua encore la résolution qui fut prise par les trois chambres de changer la clause générale de l'édit qui excluoit du droit de succession au trône tout prince fauteur d'hérésie, pour en faire une application spéciale au roi de Navarre; mais ce qui irrita surtout Henri III, ce fut de le voir se réunir à ceux qui demandoient une diminution d'impôts, et s'efforcer de faire enfin recevoir le concile de Trente en France, lui supposant, dans ces deux actes, le double but de plaire à la cour de Rome et d'accroître sa popularité[148]. On prêtoit à la duchesse de Montpensier, sa soeur, et en qui il avoit toute confiance, des paroles pleines de mépris contre le roi[149]; on l'accusoit d'avoir tenté de corrompre, parmi les seigneurs de la cour attachés à la cause royale, ceux qui avoient le plus de puissance et de crédit. Enfin, les ennemis du duc, et il étoit difficile qu'il n'en eût pas dans cette haute fortune où il étoit parvenu, réussirent à persuader au foible prince que ses jours étoient en danger tant que vivroit un sujet si insolent et si ambitieux, et que la mort seule de ce rebelle pouvoit assurer sa vie. Ainsi excité de toutes parts et par les entreprises hardies et les manières sans doute trop hautaines de Guise, et par tant de rapports et d'insinuations que sembloient confirmer ce dont ses yeux étoient témoins, il résolut d'exécuter à Blois ce qu'il avoit un moment projeté à Paris.

[Note 146: Il semble cependant que l'avis que donna le duc de Guise, et qui fut celui de la plus grande partie de l'assemblée, étoit le meilleur. Plusieurs membres, et surtout dans l'ordre de la noblesse, vouloient qu'on laissât là toute autre affaire, pour tirer vengeance de cette insulte du duc de Savoie. Le duc et les deux autres ordres pensèrent qu'il étoit bien plus pressant de suivre le grand dessein exprimé dans l'édit d'union et déjà en partie commencé, de mettre fin aux guerres civiles et à l'hérésie, pour en finir ensuite avec un aussi foible ennemi. Mais c'étoient là de ces conseils que le roi ne pouvoit prendre en bonne part, et qu'il étoit même incapable d'entendre.]

[Note 147: Rien n'est moins prouvé. On sait que le duc de Guise, qui avoit besoin de cette faction turbulente et qui étoit forcé de la ménager, n'étoit pas toujours le maître de l'arrêter dans ses écarts et dans son fanatisme.]

[Note 148: Cette tendance continuelle des Guises à rétablir en France la suprématie de la cour de Rome si malheureusement détruite par ce que l'on appeloit les _libertés gallicanes_, est très-remarquable, et suffiroit seule pour prouver la profondeur de leurs vues politiques, et combien étoit éclairé le zèle qu'ils avoient pour la religion. Sans doute en faisant de continuels efforts pour que la France se soumit enfin au concile, ils faisoient une chose agréable au pape; mais c'étoit aussi le bien de l'état et son plus grand bien qu'ils vouloient produire, en le replaçant ainsi dans ses justes rapports avec le chef de la chrétienté. Le duc de Guise trouva en cette circonstance l'opposition la plus invincible dans les parlementaires dont nous avons déjà fait connoître l'esprit, et que nous verrons toujours les mêmes jusqu'à la fin.]

[Note 149: On l'accusoit d'avoir dit devant plusieurs personnes, en montrant une paire de ciseaux d'or qu'elle portoit à sa ceinture, que le meilleur usage qu'elle espéroit avoir bientôt l'occasion d'en faire, étoit de s'en servir à couper les cheveux à l'indigne prince qui occupoit alors le trône de France; ajoutant qu'après qu'il auroit été renfermé dans un monastère, un autre viendroit qui répareroit tout le mal qu'il avoit fait à l'état et à la religion.]

Il ne s'ouvrit d'abord de son dessein qu'à quatre personnes, le maréchal d'Aumont, Nicolas et Louis d'Angennes, et Beauvais-Nangis. Tous ayant reconnu l'impossibilité d'arrêter le duc, conclurent contre lui à la mort comme coupable de lèse-majesté, déclarant «que cette _justice_ du roi pouvoit être exercée à son égard, en passant _sans scrupule_ sur les formalités que, dans la situation des choses, _il étoit impossible d'observer_.»

Il falloit, pour exécuter une telle sentence, un homme de tête et de résolution. Henri s'adressa d'abord à Crillon qui lui promit le secret, mais qui refusa de s'en charger, n'y voyant autre chose que l'office d'un bourreau. Loignac, premier gentilhomme de sa chambre et capitaine de la garde de quarante-cinq gentilshommes, que le duc avoit voulu faire supprimer, se montra moins scrupuleux; Larcher, autre capitaine des gardes, lui fut associé; et tous les deux choisirent neuf des plus déterminés parmi ceux de leurs compagnies. Le 23 décembre ces hommes furent introduits, avant le jour, dans les appartements particuliers du roi, et ne connurent le motif pour lequel on les avoit réunis, que lorsque Henri III, se faisant apporter des poignards, les leur mit lui-même entre les mains, leur enjoignant de faire cette _exécution de justice_ sur l'homme le plus criminel de son royaume: tous jurèrent de lui obéir.

Bien que le secret du roi n'eût point été trahi, il en avoit transpiré quelque chose; et le duc reçut, le jour qui précéda l'exécution, un avis qui lui disoit de prendre garde à lui, que ses jours étoient menacés[150]. Il le dédaigna: pensant aux conséquences que devoit nécessairement avoir un acte aussi téméraire, il ne supposoit pas que son ennemi fût assez imprudent pour le tenter; ce fut cette confiance qui le perdit.

[Note 150: Cet avis étoit contenu dans un billet qu'il trouva sous sa serviette en se mettant à table. L'ayant lu, il prit un crayon, écrivit au bas: _on n'oseroit_, et le jeta sous la table.]

Tout étant ainsi préparé, ceux qui composoient le conseil, avoient reçu, la veille, l'ordre de se rendre de grand matin au château. Ils s'y réunirent dans une antichambre qui précédoit les appartements du roi. Le duc y arriva le dernier, accompagné du cardinal de Guise, son frère, et de l'archevêque de Lyon. Ils attendirent dans cette pièce jusqu'à huit heures. Vers cette heure là, un page vint lui dire que le roi le demandoit dans son cabinet: il y alla, traversa une courte galerie qui conduisoit à la chambre à coucher; dont la porte fut aussitôt fermée suivant la coutume, tourna vers le cabinet de la gauche où on lui dit que le roi étoit renfermé, et comme il levoit la tapisserie et se baissoit pour entrer, parce que la porte étoit un peu basse, il fut frappé de six coups de poignards qui ne lui laissèrent que le temps de proférer ces paroles: «Mon Dieu! ayez pitié de moi.» Tout ceci se passa dans l'espace de quelques instants.

Au bruit qui s'étoit fait, le cardinal de Guise et l'archevêque de Lyon étoient accourus: mais les gardes écossois leur présentant la pointe de leurs hallebardes, les empêchèrent d'avancer; et ils furent immédiatement arrêtés par ordre du roi. Il fit arrêter en même temps Anne d'Est, mère du duc, le duc de Nemours l'un de ses frères, son fils le jeune duc de Joinville, ses plus proches parents, ses principaux partisans, les députés de la ville de Paris[151], ligueurs les plus déterminés parmi les membres du tiers-états, le vieux cardinal de Bourbon. Dès le lendemain, Le Guat, capitaine aux gardes, ayant pris avec lui quatre soldats, alla, sur l'ordre qui leur en fut donné, dans le galetas où le cardinal de Guise et l'archevêque de Lyon avoient passé la nuit, s'empara de celui-ci et le fit massacrer à deux pas de là à coups de hallebarde. Henri qui le craignoit presque autant que son frère, et à qui il n'étoit guère moins odieux, avoit ordonné cette seconde exécution, sans prévoir les conséquences funestes qu'elle alloit avoir pour lui. Ainsi périrent ces deux illustres frères; et pour ne parler ici que du premier, on peut dire de lui que, doué de toutes les grandes qualités de son père, il fut autant que lui fidèle à Dieu, et que, sous un moins indigne prince, nul plus que lui n'eût été fidèle au roi.

[Note 151: C'étoient le président de Neuilly, La Chapelle-Marteau, Compan, Cotte-Blanche, etc.]

(1589) Peu de jours après mourut Catherine de Médicis[152] sur laquelle nous ne porterons ici aucun jugement, ayant déjà fourni à nos lecteurs tant d'occasions de la juger. Ce fut pour Henri III, et dans d'aussi graves circonstances, la plus grande perte qu'il lui étoit possible de faire: car, si elle manquoit de conscience, elle avoit une longue expérience, et assez d'habileté, sinon pour le conduire dans les véritables voies qui pouvoient le sauver, du moins pour l'empêcher de tomber dans les abîmes où il se précipita[153].

[Note 152: Le 5 janvier de cette année.]

[Note 153: Quelques-uns ont prétendu que le meurtre du duc de Guise avoit été concerté entre elle et son fils; d'autres qu'il ne lui en rendit compte qu'après l'exécution; et qu'alors, sans blâmer ni approuver ce qui venoit d'être fait, et sans en paroître même émue, elle lui demanda seulement s'il avoit prévu les suites d'une telle mort, et s'il avoit bien pourvu à tout; que sur la réponse qu'il lui fit qu'il avoit pris toutes ses mesures, elle lui répliqua: «Je le souhaite, et que tout tourne à votre avantage.» Ce dernier récit est plus vraisemblable. Le roi n'étoit point alors avec elle dans une assez grande intimité pour lui confier de semblables projets; et le discours que l'on prête ici à Catherine est tout-à-fait dans le génie de cette princesse.]

Il étoit entré dans le plan du roi de s'emparer du duc de Mayenne: celui-ci s'échappa; le duc de Nemours parvint aussi à se sauver; et il étoit si mal servi, qu'à l'exception du duc d'Elbeuf, du cardinal de Bourbon et du jeune duc de Guise, tous ses prisonniers lui furent successivement enlevés. Quelques-uns ont prétendu que si ce prince, après la mort tragique des deux frères, eût rassemblé des troupes et marché droit sur Paris, au lieu de s'amuser à publier des manifestes et à recevoir des députations, c'en étoit fait de la ligue que ce coup terrible avoit consternée. Nous en doutons: la ligue, encore un coup, n'étoit point le parti du duc de Guise, mais celui de la religion; et un nouveau chef alloit la retrouver plus ardente, plus exaspérée qu'elle n'avoit jamais été. C'est ce que n'avoit jamais voulu comprendre Henri III. «Maintenant, je suis roi», s'étoit-il écrié après ces sanglantes exécutions: il alloit faire une triste expérience que jamais il ne l'avoit moins été.

En effet, le jour même où la fatale nouvelle leur étoit parvenue, les Seize avoient soulevé Paris; tout le peuple y avoit pris les armes comme à la journée des barricades; et l'on s'étoit emparé des postes les plus importants. Bientôt le duc de Nemours arriva au milieu d'eux; ils apprirent en même temps que le duc de Mayenne étoit en sûreté, qu'Orléans venoit de se déclarer en leur faveur, et alloit arrêter le roi qu'ils supposoient déjà en marche contre eux à la tête d'une armée. C'étoit déjà beaucoup pour les rassurer; mais lorsqu'ils virent qu'au lieu d'une armée, Henri III leur envoyoit un négociateur et poussoit la foiblesse jusqu'à leur rendre leurs prisonniers, ce qui leur restoit encore de crainte s'évanouit; cette pusillanimité donna de la détermination aux plus irrésolus; les prédicateurs, qui les premiers jours s'étoient contentés de gémir, tonnèrent alors dans les chaires; et faisant des peintures pathétiques du massacre de ces deux grandes victimes, excitèrent contre celui qu'ils appeloient leur assassin, des mouvements de fureur que ce peuple n'avoit point encore éprouvés. Dans toutes les églises on fit des services funéraires en l'honneur des Guises _martyres de la foi_; Henri _de Valois_, c'étoit le nom que l'on donnoit au roi, étoit publiquement traité d'hérétique et de tyran; son portrait fut abattu aux Grands-Augustins; on mit en pièces, dans l'église Saint-Paul, les mausolées qu'il avoit élevés à ses mignons. Mais ce qui ne sauroit être assez remarqué, c'est que, pour achever d'entraîner ceux dont la conscience résistoit encore, la faculté de théologie rendit un décret lequel «déclarant Henri ennemi de la religion catholique et de l'édit d'union, violateur des lois de la liberté naturelle par les meurtres qu'il avoit commis à Blois, _délioit les François du serment de fidélité qu'ils lui avoient prêté_, leur accordoit le droit de prendre les armes, de former une ligue, de lever de l'argent et d'employer tous les moyens nécessaires pour la conservation de la véritable religion.» Ainsi la Sorbonne s'arrogeoit sur les couronnes et sur le pouvoir temporel ce même droit qu'elle contestoit si violemment au chef suprême de l'Église; et c'étoit là ce qu'avoient gagné les rois, pour avoir voulu se soustraire à l'autorité des papes, d'être jugés en dernier ressort par un conciliabule de docteurs.

On savoit qu'Achille de Harlay, premier président du parlement et plusieurs autres membres de cette compagnie, n'approuvoient point ce qui se passoit: il fut résolu de les arrêter. Le 16 Janvier, Bussy-le-Clerc, suivi d'une troupe de gens armés, se saisit des portes du palais, entre dans la grande chambre au moment où les chambres étoient assemblées, et propose à la cour d'approuver le décret de la Sorbonne et de s'unir aux Parisiens pour la défense de la religion et de la capitale du royaume. Il sort un moment comme pour lui laisser le temps de délibérer, puis rentre, un pistolet à la main, tire de sa poche une liste, et ordonne à tous ceux qu'il va nommer de le suivre à l'Hôtel-de-Ville, où ils étoient mandés. À la tête de cette liste étoient inscrits le premier président et les présidents Pothier et de Thou. «Il est inutile d'en lire davantage, dit celui-ci dès qu'il entendit prononcer son nom; il n'y a personne ici qui ne soit prêt à suivre son chef.» Tous se levèrent à l'instant, et suivirent l'audacieux ligueur. Il les mena comme en triomphe au milieu des huées de la populace: arrivés à la place de Grève, ils vouloient tourner du côté de l'Hôtel-de-Ville; mais on les fit passer outre et marcher jusqu'à la Bastille, où ils furent renfermés. Dès le soir, ceux qui n'étoient pas sur la liste de Bussy furent relâchés; d'autres furent accordés au cautionnement de leurs amis; d'une partie de ceux-là, réunie aux membres qui ne s'étoient pas trouvés le matin au palais, on forma un nouveau parlement, à la tête duquel fut placé le président Brisson; et le lendemain, la justice avoit déjà repris son cours.