Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 5/8)
Part 19
Alors le mécontentement fut porté à son comble; alors recommencèrent contre lui les invectives et les malédictions. Les prédicateurs l'outrageoient dans les chaires; les agents des Seize excitoient la populace contre lui et contre ses favoris, dans leurs assemblées particulières; et bientôt ils revinrent au projet de se saisir de sa personne et d'opérer enfin une révolution complète dans l'État. Ils devoient d'abord l'enlever au milieu d'une procession de pénitents; un autre jour, dans un voyage qu'il devoit faire à Vincennes; et c'étoit la duchesse de Montpensier, soeur du duc de Guise, qui s'étoit chargée de ce dernier coup: l'un et l'autre manquèrent par la vigilance de Poulain. Il fit savoir en outre au roi que, d'accord avec le duc de Guise, les Seize faisoient des amas d'armes, établissoient des points de ralliement, préparoient une attaque contre le Louvre; et qu'ils n'attendoient pour agir que l'arrivée à Paris de ce chef suprême de la ligue générale. Ce fidèle serviteur indiqua en même temps la maison où les conjurés tenoient leur dernière assemblée, et au moment même où ils la tenoient.
Il falloit exécuter enfin ce qu'on avoit déjà si maladroitement manqué, investir cette maison et s'emparer d'eux. Mais dans cette circonstance si périlleuse, le roi ne fit, comme dans toutes les autres, que justement la moitié de ce qu'il falloit faire. Quatre mille Suisses, qui étoient à Lagni reçurent l'ordre de se tenir prêts à marcher, au premier signal; il fit porter en plein jour une grande quantité d'armes dans le Louvre; il envoya à Soissons Bellièvre avec la commission de signifier au duc de Guise la défense expresse de venir à Paris; il fit de nouveau mander les principaux de la faction pour leur répéter les menaces qu'il leur avoit déjà faites, mais avec plus de violence et en des termes qui leur firent comprendre que tout étoit découvert. Cette fois-ci ils se crurent perdus; mais le roi, s'arrêtant là, leur fit voir que l'audace pouvoit être encore pour eux un moyen de salut.
Ils envoyèrent donc au duc de Guise députés sur députés, lui faisant connoître la grandeur du péril dans lequel ils se trouvoient, et le conjurant de ne pas perdre un moment pour voler à leurs secours. Celui-ci avoit promis à l'envoyé du roi de retarder son départ pour Paris de trois jours, si sa majesté vouloit lui donner sa parole royale qu'il ne seroit rien attenté contre les royalistes de Paris; une négligence inconcevable et le contre-temps le plus fâcheux l'empêchèrent de recevoir, dans le temps prescrit, la réponse du monarque[135], réponse où toutes les sûretés qu'il demandoit lui étoient accordées, tant pour les Parisiens que pour lui et pour ceux de sa maison. Alors, voyant le danger au comble, et bien qu'il ne se dissimulât point le danger plus grand encore auquel il alloit s'exposer, il n'hésita plus; et le lundi 29 mai, il arriva à Paris vers l'heure de midi.
[Note 135: La lettre étant écrite et renfermée avec la lettre de créance dans un même paquet, elle avoit été donnée à un courrier; mais comme il ne se trouva pas dans le trésor de l'épargne vingt-cinq écus qui étoient nécessaires pour les frais de sa course, le paquet fut mis à la poste.]
Il y entra par la porte Saint-Denis, accompagné seulement de sept personnes, tant maîtres que valets. «Mais, dit Davila, comme une pelote de neige s'augmente en roulant, et devient bientôt aussi grosse que la montagne d'où elle s'est détachée; de même, au premier bruit de son arrivée, les Parisiens quittèrent leurs maisons pour le suivre; et en un moment la foule s'accrut de manière qu'avant d'être au milieu de la ville, il avoit déjà plus de trente mille personnes autour de lui.»
Ce fut au milieu de ce cortége qu'il parvint jusqu'à l'hôtel de Soissons, où demeuroit alors la reine mère. La surprise de Catherine fut grande lorsqu'il se présenta devant elle: l'émotion qu'elle en ressentit fut assez forte pour pouvoir être remarquée de ceux qui l'entouroient; et même en cherchant à se remettre, elle ne put s'empêcher de lui dire que, dans de telles circonstances, elle auroit mieux aimé qu'il ne fût point venu. Il répondit que l'envie de se justifier auprès du roi ne lui avoit pas permis de différer davantage, et la pria de vouloir bien l'informer de sa venue et le faire conduire vers lui. À l'instant même la reine fit partir un de ses officiers qu'elle chargea de remplir ce message; et la réponse ayant été que le roi consentoit à le recevoir, ils s'acheminèrent ensemble vers le Louvre.
La reine étoit dans sa chaise; lui la suivoit à pied au milieu de cette même foule, qui ne l'avoit point quitté depuis son entrée dans Paris. Elle inondoit les rues; les fenêtres et jusqu'aux toits des maisons étoient garnis de spectateurs; sur son passage l'air retentissoit de mille acclamations: on l'appeloit le _défenseur de l'Église et de la religion catholique, le sauveur de Paris_; de toutes parts on le saluoit, on le couvroit de bénédictions; on en vit fléchir les genoux devant lui, et ceux qui étoient assez heureux pour l'approcher de plus près, baisoient sa main et le bas de ses habits; de leurs croisées les dames jetoient sur lui des fleurs et des rameaux. À tant de démonstrations de respect et d'amour, Guise, d'un visage tranquille et serein, répondoit avec ces manières gracieuses et populaires qui lui étoient naturelles et qui, depuis si long-temps, lui avoient gagné tous les coeurs; il saluoit aux fenêtres d'un air riant, faisoit des signes de la main aux plus éloignés, disoit des paroles honnêtes à ceux qui l'environnoient. Cette espèce de pompe triomphale l'accompagna jusqu'au palais du roi.
Ce prince l'attendoit; et lorsqu'on lui avoit annoncé sa venue, sa première pensée avoit été de le faire poignarder. Mais, ayant laissé entrevoir ce dessein à ceux qui l'environnoient, Villequier et La Guiche l'en détournèrent, lui en faisant voir les suites, qui auroient été de faire investir le Louvre à l'instant même par cent mille hommes armés, et de l'exposer, lui et toute la famille royale, aux derniers attentats. Ils ajoutèrent que sans doute le duc de Guise ne seroit pas assez téméraire pour venir ainsi au Louvre se livrer entre les mains de son maître qu'il savoit irrité contre lui, s'il n'avoit à lui donner des raisons dont il dût être satisfait; qu'il convenoit du moins de l'entendre, et qu'ensuite on verroit ce qu'on auroit à faire. Le roi fut, sinon persuadé, du moins ébranlé par ces paroles; il rentra dans ses irrésolutions accoutumées, et le duc de Guise leur dut son salut.
En passant dans la cour du Louvre, il trouva les gardes doublées et rangées en haie sur son passage, ayant à leur tête Crillon, qui ne l'aimoit pas et qui reçut très-froidement son salut; les archers et une foule de gentilshommes garnissoient les salles qu'il falloit traverser: leur contenance morne le frappa. On dit que se voyant engagé si avant, sa fermeté l'abandonna un moment, et qu'on le vit pâlir.
Suivant l'ordre qui avoit été donné, il fut introduit dans la chambre de la jeune reine, dans laquelle le roi entra par une porte dont lui seul avoit la clef. Le duc s'avançant alors pour lui faire la révérence: «Qui vous amène ici? lui dit-il, d'un air sévère, je vous avois fait avertir de ne point venir.--Sachant, reprit le duc, les calomnies dont on me noircissoit auprès de Votre Majesté, je lui apporte ma tête, si elle juge que je sois coupable. Je ne serois cependant pas venu, si elle eût daigné m'en faire une défense plus expresse.» Ce dernier mot amena une explication entre lui et Bellièvre, que le roi appela pour convaincre le duc qu'il avoit reçu cette défense et qu'il avoit désobéi. Le duc jura que les dernières lettres qu'on disoit lui avoir écrites à ce sujet, ne lui étoient point parvenues[136]. Voyant alors une certaine hésitation, tant dans les paroles du roi que dans l'expression de son visage, il profita habilement de ce moment, fit une révérence profonde et se retira. Tout court qu'avoit été cet entretien, il lui avoit paru bien long; et une fois hors d'un semblable danger, il se promit bien de n'y plus retomber. En le revoyant, le peuple poussa un cri de joie, et le reconduisit avec les mêmes transports qui l'avoient déjà accompagné, jusque dans le quartier Saint-Avoie, où son hôtel étoit situé[137].
[Note 136: L'auteur de l'_Esprit de la Ligue_ dit ici qu'il _fit semblant_ de ne les avoir pas reçues, et n'en apporte aucune preuve. C'est ainsi qu'il a écrit tout son livre, sans critique et avec un esprit de partialité qui se dénote presque à chaque page.]
[Note 137: Aujourd'hui l'hôtel de Soubise.]
Le reste du jour et de nuit entière se passèrent, de part et d'autre, dans une grande agitation. Les gardes furent doublées au Louvre; le duc prit des précautions toutes semblables autour de son hôtel où se rassemblèrent tous les gentilshommes attachés à son parti; les bourgeois se tinrent en armes dans leurs maisons, et prêts au premier signal à se rendre à leurs divers points de ralliement; les espions des deux partis parcouroient la ville, et alloient rendre compte de ce qui se passoit, les uns au Louvre, les autres aux Seize et au duc de Guise.
Ce même jour dans l'après-midi, il avoit eu une nouvelle conférence avec le roi chez la reine mère et dans le jardin de l'hôtel de Soissons. Mais cette fois-ci, il avoit eu soin de s'y rendre, bien accompagné de gentilshommes qui tous étoient armés sous leurs habits. Là il y eut des plaintes, des justifications, des remontrances réciproques: le foible monarque se vit réduit à faire de sa conduite des apologies qui ne demeurèrent point sans réponse; et le duc se résumant, demanda en termes respectueux que le roi se déterminât franchement à faire aux huguenots une guerre d'extermination, et qu'il chassât de la cour, d'Épernon, La Valette son frère, et tous les conseillers perfides dont il étoit entouré.
Le roi promit tout ce qui lui étoit demandé, mais sous la condition que le duc ne s'opposeroit point à ce qu'il fît sortir de Paris tous les étrangers, soldats et gens sans aveu, dont la ville étoit remplie. Celui-ci eut l'air d'y consentir; et aussitôt des commissaires furent nommés à cet effet. Ils firent des recherches partout, tant dans les hôtelleries que dans les maisons des particuliers; mais, ainsi que Guise l'avoit bien prévu, elles n'eurent aucun succès, et il n'avoit garde de favoriser une semblable mesure. Les uns se cachèrent, et leurs hôtes eux-mêmes les aidèrent à échapper aux perquisitions; les autres, au lieu de sortir de Paris, alloient se réfugier dans l'hôtel du duc et dans les quartiers où ils savoient que les ligueurs étoient les plus forts. Alors le foible prince s'aperçut, mais trop tard, qu'il n'y avoit rien à attendre pour lui que de la force; et se décida enfin à exécuter ce qu'il auroit dû faire trois jours plutôt: les Suisses reçurent l'ordre d'entrer dans Paris.
Il y entrèrent, le 12 mai, à la pointe du jour, au nombre de quatre mille que suivoient deux mille soldats des troupes royales. Cette petite armée fut partagée en trois corps, dont l'un fut établi au marché des Innocents, un autre à la Grève et le troisième au marché Neuf. Les gardes-françoises se rangèrent en ordre de bataille sur le Petit-Pont, sur le pont Saint-Michel et sur le pont Notre-Dame. Crillon, colonel de cette troupe, vouloit aussi se saisir de la place Maubert, poste, dans une semblable conjoncture, de la plus grande importance, puisqu'il servoit de point de communication avec le quartier de l'université, et presque toute cette partie de la ville qui est au midi et à l'orient de la rivière; mais, par une suite de ce système de demi-mesures que l'on ne pouvoit se résoudre à abandonner, même lorsque l'on prenoit l'offensive et pour ainsi dire au milieu de la mêlée, il avoit reçu l'ordre exprès de ne point employer la violence; et, trouvant cette place couverte d'une grande multitude de peuple en armes, il se vit contraint de se retirer contre son sentiment, qui étoit d'attaquer et de s'emparer de ce poste, à quelque prix que ce fût.
Il ne se pouvoit sans doute commettre une plus grande faute: le peuple, voyant qu'on n'osoit l'attaquer, en devint plus hardi; et les Seize demeurèrent les maîtres du quartier de l'université, dans lequel ils avoient le plus grand nombre de leurs affidés; et c'est en effet de ce côté que l'émeute commença.
Au premier cri d'alarme, les bourgeois et les écoliers sortirent armés de leurs maisons, et se rendirent dans leurs corps-de-garde respectifs. Au même instant les officiers que le duc de Guise avoit amenés avec lui, se partagèrent entre ces divers rassemblements pour en gouverner les mouvements et y empêcher la confusion. Ce fut le comte de Brissac qui, ayant rencontré une de ces troupes, fit faire la première barricade dans ce même quartier de l'université où son poste lui avoit été assigné; d'autres leur succédèrent rapidement et furent poussées jusqu'au petit Châtelet, où déjà les officiers des troupes royales posoient des sentinelles que les soldats de la ligue forcèrent à se replier. La même manoeuvre se fit au même instant dans toutes les autres parties de la ville; on tendit les chaînes dans les principales rues; et les barricades, toujours poussées en avant, étoient soutenues par des corps de mousquetaires. Tout cela fut fait si rapidement, qu'avant midi les plus avancées n'étoient plus qu'à cinquante pas du Louvre; et c'est de là que cette journée fut appelée la _Journée des barricades_. Ainsi, les troupes du roi se trouvèrent enfermées de toutes parts, exposées aux coups de fusils et aux grêles de pierres dont on s'apprêtoit à les accabler par les fenêtres, et dans l'impuissance absolue de se frayer aucun passage.
Cependant on n'attaquoit point encore, les Parisiens se contentant de tenir ces soldats ainsi resserrés et bloqués. Alors, dans ce moment si critique, la cour consternée tenta la voie de la négociation; et la reine-mère se détermina à aller elle-même à l'hôtel de Guise pour y traiter avec le duc. Les barricades l'empêchèrent de s'y rendre en carrosse; et ce ne fut qu'avec beaucoup de peine qu'elle y passa en chaise, les bourgeois ne détendant leurs chaînes qu'avec les plus grandes précautions, pour les rétablir aussitôt qu'ils lui avoient livré passage. Cette conférence commença par des observations générales, par des plaintes vagues, par diverses difficultés que Guise faisoit naître à dessein, prolongeant ainsi l'entretien jusqu'à ce qu'il fût bien instruit de l'état des choses. En ayant enfin reçu des avis certains, il se déclara nettement, disant qu'il ne lui convenoit point de quitter Paris, et d'abandonner à la fureur des mauvais conseillers dont le roi étoit entouré, tant de bons catholiques qui ne s'étoient armés que pour défendre leur vie que l'on menaçoit, leur religion que l'on vouloit détruire; que, du reste, il étoit étranger à tout ce qui se passoit en ce moment, et qu'il ne dépendoit pas de lui d'arrêter un mouvement populaire que la cour elle-même avoit excité par ses démarches imprudentes.
La reine étant revenue au Louvre, et le roi ne sachant plus quel parti prendre, l'ordre fut envoyé aux troupes de quitter leurs postes et de se replier vers le château; mais il n'étoit plus temps: un coup de fusil tiré du Marché-Neuf, où étoient les Suisses, par un soldat de l'un ou de l'autre parti, avoit été le signal de l'attaque. On commença aussitôt à tirer sur eux des fenêtres, et à leur lancer des pierres. Il y en eut une vingtaine de tués et un plus grand nombre de blessés; et, se voyant ainsi enveloppés et dans l'impossibilité de se défendre, ils ne tardèrent point à demander quartier, criant de toutes leurs forces: _bons catholiques_, faisant signe du chapeau et montrant leurs chapelets. Alors le comte de Brissac fit cesser les mousquetades; et après les avoir désarmés, les fit renfermer dans les boucheries du Marché-Neuf. Il en fut de même dans toutes les autres parties de la ville, où les troupes du roi se rendirent aux divers capitaines qui les commandoient.
Apprenant cet heureux succès, Guise sortit de son hôtel sans autres armes que son épée; et, au milieu des cris de joie qui s'élevoient sur son passage, il alla de barricade en barricade, apaisant le peuple et l'empêchant de faire violence aux troupes royales, auxquelles il faisoit rendre leurs armes, avec la liberté de se retirer vers le Louvre. La nuit se passa pour la cour dans les mêmes inquiétudes, du côté opposé dans une grande agitation; les Seize vouloient pousser les choses à la dernière extrémité, et se saisir de la personne du roi.
Il se tint plusieurs conseils au Louvre: le résultat des délibérations fut que la reine seroit chargée d'un nouveau message auprès du duc; et qu'elle feroit tous ses efforts pour l'engager à faire quitter les armes aux Parisiens, et à traiter avec le roi, qui lui accorderoit toutes les satisfactions qu'il pouvoit désirer.
Si l'on en croit Davila, il se montra à découvert dans cette dernière conférence: il demanda «à être déclaré lieutenant-général du roi, avec l'autorité la plus étendue sur les troupes, et pour tout ce qui regardoit la guerre; autorité qui seroit confirmée par les états généraux que Henri III s'engageroit d'assembler incessamment à Paris; qu'on lui donnât en outre dix places de sûreté dans le royaume avec de l'argent pour payer les troupes qu'on y mettroit. Il insistoit vivement sur un édit qui déclareroit les princes de la maison de Bourbon, déchus, comme hérétiques, du droit de succession à la couronne. Il demandoit aussi le gouvernement de Paris pour le comte de Brissac, dont il étoit sûr; ceux de Picardie, de Normandie, de Lyon et des principales provinces, avec des emplois militaires et des charges de la couronne pour ses parents et amis. Il exigeoit l'exil de d'Épernon et de plusieurs autres, non-seulement hors de la cour, mais même hors du royaume. Enfin il vouloit que le roi se contentât de sa garde ordinaire, et cassât les quarante-cinq gentilshommes dont il avoit cru devoir, depuis peu, se faire un rempart contre les entreprises des ligueurs.»
La reine avoit pensé qu'il se contenteroit de demander l'exil des favoris, qu'elle ne désiroit pas moins ardemment que lui, espérant reprendre ainsi l'influence qu'elle avoit perdue dans le gouvernement. Surprise au dernier point de ces prétentions exorbitantes du duc, alarmée des allées et des venues des bourgeois et gens de guerre, qui venoient à tout moment interrompre cet entretien et lui parler à l'oreille, elle conçut des alarmes; et, soupçonnant qu'il se tramoit quelque chose contre la personne du roi[138], elle envoya aussitôt un de ses gentilshommes pour lui en donner avis, et lui conseiller le seul parti qu'il y avoit à prendre dans de telles extrémités; puis elle continua de parler et de négocier. Bientôt arriva Menneville, qui vint annoncer au duc que le roi avoit quitté Paris. À cette nouvelle inattendue, il parut consterné, et dit brusquement à la reine: «Madame, vous m'amusez et vous me perdez.» La reine feignit de ne rien savoir; et, rompant aussitôt la conférence, elle s'en retourna au Louvre[139].
[Note 138: Si l'on en croit quelques mémoires du temps, elle avoit déjà reçu un avis à ce sujet avant la conférence. Au moment où elle escaladoit une des barricades, un bourgeois, sous prétexte de l'aider, s'étoit approché de son oreille et lui avoit dit: «que quinze mille hommes étoient prêts à sortir pour investir le Louvre par la campagne.»]
[Note 139: Cette parole et la surprise du duc de Guise firent croire à un grand nombre que, d'accord avec les Seize, il avoit eu dessein de se rendre maître de la personne du roi. Mais, comme l'observe très-judicieusement le père Daniel, en réfléchissant sur la conduite qu'il avoit tenue dans toute cette entreprise, il semble qu'on en doit juger autrement: car, s'il avoit voulu le faire, il n'eût pas renvoyé au Louvre les Suisses, les gardes-françoises et les autres soldats dont il étoit le maître, après les avoir renfermés dans les barricades; et rien ne lui étoit plus aisé, dans ce moment, que d'investir cette maison royale, et de faire de gros détachements de bourgeois pour se saisir de toutes les avenues. Ce qu'il y a de plus vraisemblable, c'est que son dessein étoit de profiter de la consternation de la cour, et d'obtenir par la voie de la négociation tous les articles du mémoire dressé à Nancy.]
Le roi avoit effectivement pris son parti à l'instant même où il avoit reçu le message de la reine. Les Suisses et les gardes-françoises furent mis d'abord en mouvement et le précédèrent de quelques instants; il se rendit ensuite aux Tuileries sous prétexte de s'y promener: des chevaux l'y attendoient, et il partit aussitôt, suivi d'un petit nombre de courtisans et d'officiers. Les bourgeois qui, de l'autre côté de la rivière, gardoient la porte de Nesle, furent témoins de ce départ, et, dans la fureur qu'il leur causa, tirèrent sur le prince et sur sa troupe. On assure, qu'après avoir fait quelque chemin, il se retourna vers Paris, et jura qu'il n'y rentreroit que par la brèche.
L'émotion qu'avoit éprouvée le duc de Guise n'avoit été que passagère: retrouvant bientôt son courage et son sang-froid, il pensa avant toutes choses à remettre l'ordre dans Paris, où tout étoit plus que jamais dans le trouble et dans la confusion. Il sortit donc à pied de son hôtel, et partout où il passa, fit détendre les chaînes et ouvrir les barricades. Cela fut exécuté par son ordre dans tous les quartiers; et tel étoit l'empire qu'il s'étoit acquis, que, le lendemain, il ne parut pas, dans cette grande ville, le moindre vestige des désordres de la veille. Mais en même temps qu'il rétablissoit la tranquillité dans Paris, il ne négligeoit aucune des précautions nécessaires pour en demeurer le maître. Il s'empara de l'Arsenal et de la Bastille, et nomma gouverneur de cette forteresse le procureur Bussi-le-Clerc; choix bizarre, sans doute, mais qu'il fit pour plaire aux bourgeois, et sûr qu'il étoit de cet homme, qui étoit comme l'âme de la faction des Seize, et de tous ceux qui la composoient le plus ardent et le plus déterminé; il se rendit maître du cours de la Seine en s'emparant de Corbeil et de Vincennes; dans une assemblée générale du peuple, qui fut convoquée par son ordre, on créa de nouveaux officiers municipaux[140] et de nouveaux capitaines de quartier, tous à sa dévotion[141]; il fit changer les principaux magistrats du Châtelet qui lui étoient suspects; il entraîna un grand nombre de membres du parlement qu'il détermina à reprendre, dès le lendemain, le cours de la justice; enfin les docteurs et les prédicateurs de la faction s'emparèrent à la Sorbonne de toute l'autorité; et les Parisiens demeurèrent plus que jamais soumis à leur fanatique influence. Ce fut ainsi que le duc assura son autorité dans Paris, en même temps qu'il répandoit dans toutes les provinces une apologie de sa conduite, dans laquelle, rendant compte à son avantage de ce qui s'étoit passé, il se déclaroit fidèle serviteur du roi, mais l'ennemi des conseillers perfides qui l'excitoient à favoriser l'hérésie et à persécuter les catholiques.
[Note 140: Ils furent tous choisis parmi les plus déterminés ligueurs. La Chapelle-Marteau fut élu prévôt des marchands.]
[Note 141: On peut reprocher ici justement au duc de Guise d'avoir fait donner ces places à des hommes de la dernière classe, et sous tous les rapports, indignes de les exercer. Ainsi sont entraînés ceux qui se croient obligés de se servir des factions populaires pour arriver au but même des plus louables desseins.]