Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 5/8)

Part 18

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Les progrès en furent plus rapides qu'on n'auroit osé espérer, non-seulement parmi le peuple, mais encore dans le clergé et dans la noblesse; et le secret en fut si bien gardé, que le roi et ses ministres, bien qu'ils s'aperçussent qu'en effet il se tramoit quelque chose, ne purent se procurer aucuns documents positifs sur ce complot, le plus dangereux cependant que l'on eût encore formé. Le duc de Guise et le cardinal de Bourbon n'en eurent eux-mêmes aucune connoissance jusqu'au moment où ses chefs, jugeant leur confédération assez nombreuse et assez solidement constituée pour pouvoir se mettre utilement en rapport avec la ligue générale du royaume, leur firent savoir ce qu'ils avoient fait, leur apportant la nouvelle si agréable et si inespérée que la capitale de la France étoit à eux, et que, quand il leur plairoit, ils y commanderoient en maîtres absolus. Aussitôt la correspondance la plus active s'établit entre les ligués de Paris et ceux des provinces; et ce fut alors que le duc de Guise se crut assez fort pour sommer Henri III, de faire la guerre au roi de Navarre et d'exécuter toutes les conditions du traité de Nemours.

Cette guerre étoit ce que Henri redoutoit le plus, parce qu'il s'étoit mis dans une position telle que son effet inévitable devoit être d'accroître la puissance de ceux qu'il continuoit de considérer comme ses plus mortels ennemis; il imagina donc encore deux moyens de temporisation qui, de même que tout ce qu'il avoit fait jusqu'alors tournèrent contre lui: le premier fut d'envoyer un nouveau message au roi de Navarre pour l'engager à accéder au traité de Nemours, et à mettre fin à ces discordes intestines en se faisant catholique; n'ayant point réussi, il imagina d'essayer s'il ne jetteroit point quelques embarras parmi les ligueurs en leur exposant la pénurie des finances, et en leur déclarant la nécessité où il se trouvoit de lever de nouveaux impôts pour subvenir aux frais de cette guerre, dont le retard leur causoit une si vive impatience. Il manda donc au Louvre le premier président du parlement de Paris, le prévôt des marchands, le doyen de la cathédrale, et voulut que le cardinal de Guise les accompagnât.

«Je suis charmé, leur dit-il, en les abordant d'un air ironique, d'avoir enfin suivi les bons conseils qu'on m'a donnés, et de m'être déterminé, à votre sollicitation, à révoquer le dernier édit que j'avois fait en faveur des protestants. J'avoue que j'ai eu de la peine à m'y résoudre; non pas que j'aie moins de zèle qu'aucun autre pour les intérêts de la religion; mais parce que l'expérience du passé m'avoit appris que j'allois faire une entreprise où je trouverois des obstacles que je ne croyois pas surmontables. Mais, puisque enfin le sort en est jeté, j'espère qu'assisté des secours et des conseils de tant de braves gens, je pourrai terminer heureusement une guerre si considérable.

»Pour l'entreprendre et la finir avec honneur, j'ai besoin de trois armées. L'une restera auprès de moi, j'enverrai l'autre en Guienne, et la troisième je la destine à marcher sur la frontière, pour empêcher les Allemands d'entrer en France: car, quoi qu'on puisse dire au contraire, il est certain qu'ils se disposent à venir nous voir. J'ai toujours cru qu'il étoit dangereux de révoquer le dernier édit; et depuis que la guerre est résolue, j'y vois encore plus de difficultés, et c'est à quoi il faut pourvoir de bonne heure: car il ne sera plus temps d'y penser quand l'ennemi sera à vos portes, et que de vos fenêtres vous verrez brûler vos métairies et vos moulins, comme il est déjà arrivé autrefois. C'est contre mon avis que j'ai entrepris cette guerre; mais n'importe, je suis résolu à n'y épargner ni soin ni dépense pour qu'elle réussisse; et, puisque vous n'avez pas voulu me croire lorsque je vous ai conseillé de ne point penser à rompre la paix, il est juste du moins que vous m'aidiez à faire la guerre. Comme ce n'est que par vos conseils que je l'ai entreprise, je ne prétends pas être le seul à en porter tout le faix.»

Puis se tournant vers M. de Harlai: «M. le premier président, lui dit-il, je loue fort votre zèle et celui de vos collègues, qui ont aussi approuvé la révocation de l'édit, et m'ont exhorté si vivement à prendre en main la défense de la religion; mais aussi je veux bien qu'ils sachent que la guerre ne se fait pas sans argent, et que, tant que celle-ci durera, c'est en vain qu'ils viendront me rompre la tête au sujet de la suppression de leurs gages. Pour vous, ajouta-t-il, M. le prévôt des marchands, vous devez être persuadé que je n'en ferai pas moins à l'égard des rentes de l'Hôtel-de-Ville. Ainsi, assemblez ce matin les bourgeois de ma bonne ville de Paris, et leur déclarez que, puisque la révocation de l'édit leur a fait tant de plaisir, j'espère qu'ils ne seront pas fâchés de me fournir deux cent mille écus d'or dont j'ai besoin pour cette guerre: car, de compte fait, je trouve que la dépense montera à quatre cent mille écus par mois.»

Ensuite s'adressant au cardinal de Guise: «Vous voyez, monsieur, lui dit-il d'un air irrité, que je m'arrange, et que de mes revenus, joints à ce que je tirerai des particuliers, je puis espérer fournir, pendant le premier mois, à l'entretien de cette guerre. C'est à vous d'avoir soin que le clergé fasse le reste car je ne prétends pas être le seul chargé de ce fardeau, ni me ruiner pour cela; et ne vous imaginez pas que j'attende le consentement du pape: car, comme il s'agit d'une guerre de religion, je suis très-persuadé que je puis en conscience, et que je dois même me servir des revenus de l'Église, et que je ne m'en ferai aucun scrupule. C'est surtout à la sollicitation du clergé que je me suis chargé de cette entreprise: c'est une guerre sainte; ainsi c'est au clergé à la soutenir.»

Comme tous vouloient répliquer et lui montrer la difficulté de trouver de l'argent à cause de l'épuisement de tous les corps de l'état: «Il falloit donc m'en croire, dit-il, en les interrompant brusquement et d'un ton animé, et conserver la paix plutôt que de se mêler de décider la guerre dans une boutique ou dans un choeur; j'appréhende fort que, pensant détruire le prêche, nous ne mettions la messe en grand danger. Au reste, il est question d'effets et non de paroles.» Ayant dit ces mots, il les congédia.

Cette harangue, comme l'observe avec raison l'historien de Thou, n'eut d'autre effet que de mettre à découvert les dispositions secrètes du roi, et de le rendre plus méprisable encore à ceux qui le réduisoient à faire ainsi la guerre malgré lui. L'obstacle qu'il présentoit fut bientôt levé: pour commencer enfin cette guerre si ardemment désirée, on se montra prêt à faire tous les sacrifices; les Parisiens furent les plus prompts à se cotiser, et fournirent en très-peu de temps une somme de deux cent mille écus.

Telle fut l'origine de la guerre dite des _Trois Henris_, Henri, roi de France, Henri, duc de Guise, et Henri de Navarre. Le prince de Condé a d'abord en Bretagne quelques succès, que suivent des revers tels, qu'il est forcé à travers mille périls de se sauver en Angleterre pour pouvoir ensuite gagner La Rochelle. Le roi de Navarre, réduit à ses propres forces, soutient la lutte en Poitou, en Saintonge, dans la Guienne, par des prodiges de courage et d'activité. (1586) L'année suivante, quatre armées sont mises en campagne; on se bat en Guienne, en Dauphiné, dans la Provence; et tandis que le duc de Guise manoeuvre sur les frontières de la Bourgogne et de la Champagne pour s'opposer à l'entrée des Allemands, son frère, le duc de Mayenne, poursuit le roi de Navarre avec des forces supérieures, négligeant les siéges des villes, et ne cherchant autre chose qu'à s'emparer du prince lui-même, qui ne sembloit pas pouvoir lui échapper. Ce fut le roi lui-même qui lui fit ouvrir une voie pour se réfugier à La Rochelle: car il étoit loin de vouloir la destruction du parti huguenot dont il pensoit dès lors avoir un jour besoin contre les ligueurs qu'il haïssoit par-dessus tout. Mayenne, qui vit bientôt dépérir son armée, parce qu'on ne lui envoyoit ni argent ni renforts, revint à la cour se plaignant hautement d'avoir été trahi; et la haine publique s'en accrut contre le roi, que l'on accusa de cette trahison.

Cette accusation, nous le répétons, n'étoit point sans fondement[128]: Henri III avoit d'autres armées: elles étoient commandées par d'Épernon, La Valette son frère et le maréchal de Biron; et c'étoit à entretenir ces armées, dans lesquelles il plaçoit toutes ses espérances, qu'il mettoit tous ses soins et employoit toutes les ressources de ses finances. Ces trois seigneurs appartenoient au parti _politique_: ce parti, qui venoit de prendre le nom de _royaliste_, et qui croyoit l'être sans doute parce qu'il séparoit la royauté de la religion, commençoit alors à reparoître sur cette scène de désordres qu'il ne devoit plus quitter, et dont il alloit accroître la confusion. Ainsi le roi craignoit de détruire les huguenots, cherchoit son appui dans les politiques, et étoit impuissant contre les ligueurs!

[Note 128: Mayenne avoit chargé le vicomte d'Aubeterre de garder le passage de la Garonne: celui-ci se laissa surprendre, et le roi de Navarre passa la rivière seulement avec trente personnes. Tout le monde crut alors, dit d'Aubigné, que d'Aubeterre ne s'étoit fait donner ce poste que pour favoriser la retraite de l'illustre fugitif.]

Aussi les murmures furent-ils très-violents lorsqu'il fut de nouveau question de fournir de l'argent pour les frais d'une guerre dans laquelle il n'avoit montré jusqu'alors ni franchise ni vigueur: le parlement n'enregistra que forcément ses édits bursaux, et le clergé ne lui fournit des contributions qu'à des conditions humiliantes pour lui[129]. La guerre recommença donc en Saintonge, sous le commandement du maréchal de Biron, qui n'agit que mollement contre l'ennemi, et confirma ainsi tous les soupçons que les ligueurs avoient conçu contre la politique tortueuse de la cour. Alors le duc de Guise jugea que les intérêts de son parti demandoient qu'il commençât à se montrer plus ouvertement: il s'y décida et s'empara aussitôt de plusieurs places fortes sur les frontières de la Champagne, où il stationnoit toujours avec son armée, remplaçant par des ligueurs les commandants qu'il en faisoit sortir. Au moment même où il tentoit un coup si hardi, on apprit que des troupes allemandes étoient sur le point de passer la frontière; et Henri III se trouva de nouveau seul au milieu de tous les partis et de tous les intérêts. De nouvelles tentatives qu'il fit alors auprès du roi de Navarre pour l'engager à changer de religion et à se réunir à lui, ne réussirent pas davantage que celles qui les avoient précédées, et le mécontentement des chefs de la ligue s'en accrut à un tel point que, dans une assemblée qu'ils tinrent dans une abbaye du cardinal de Guise, ils jurèrent de ne point quitter les armes, _de quelque part que l'ordre leur en fût donné_, qu'ils n'eussent détruit ou chassé du royaume jusqu'au dernier des huguenots.

[Note 129: Il exigea que la disposition de cet argent fût remise aux mains du cardinal de Bourbon, du nonce et de l'évêque de Paris.]

Cependant les Allemands appelés en France par le roi de Navarre alloient y entrer; l'alarme étoit vive dans toutes les provinces; et les Seize, ayant répandu partout que c'étoit le roi lui-même qui, d'accord avec le Navarrois, livroit son royaume à l'étranger[130], l'indignation contre lui fut au comble, surtout à Paris; et par les résolutions extrêmes que prirent dès lors les ligueurs de cette ville, on put prévoir les excès auxquels se livreroit plus tard cette faction turbulente des Seize, composée fortuitement de gens de tous états, et dont un grand nombre avoit été pris dans les classes inférieures de la société. Il y fut arrêté que l'on offriroit au roi des troupes et de l'argent pour chasser de France cette soldatesque étrangère; que s'il rejetoit cette offre, la ligue les lèveroit elle-même et choisiroit un prince catholique pour les commander. On alla même jusqu'à prévoir le cas où le roi mourroit; et la chose arrivant, toutes les troupes de Paris devoient se réunir entre Paris et Orléans; une assemblée d'états se formoit alors sous leur protection, et l'on y procédoit sur-le-champ à l'élection d'un roi catholique; le concile de Trente étoit reçu en France sans aucune restriction; et le pape ainsi que le roi d'Espagne étoient invités à soutenir l'élection nouvelle, l'un par ses armes, l'autre par son autorité.

[Note 130: Ces reproches étoient fondés. Le roi, qui n'avoit point d'autre politique que de tromper tous les partis, étoit convenu avec le baron de Rosni, que le roi de Navarre feroit une levée de vingt mille Suisses protestants, sous la condition que ces Suisses passeroient dans son camp, au moment où il se déclareroit lui-même contre la ligue. (Mém. de Sully.)]

(1587) Tel fut le projet qu'envoyèrent les ligueurs de Paris dans toutes les provinces, l'accompagnant d'une formule de serment que devoient signer tous ceux qui s'engageroient avec eux à l'exécuter. Mais, trop emportés pour attendre le résultat d'un concert général de la ligue, ils étoient à tout moment sur le point d'éclater; et les plus furieux ne parloient pas moins que de soulever le peuple, de s'emparer de la Bastille, du Temple, de l'Arsenal, des deux Châtelets, du Palais, du Louvre, et de se saisir de la personne du roi. Mayenne qui, depuis son retour de l'armée, n'avoit point quitté Paris, où il dirigeoit secrètement leurs conseils, effrayé des dangers auxquels alloient l'exposer des furieux qu'il ne pouvoit plus contenir, et qui paroissoient résolus d'agir, lorsque rien n'étoit encore suffisamment préparé, étoit résolu d'en sortir au plus tôt, persuadé que Henri, informé (et il ne pouvoit douter qu'il ne le fût) d'une partie de ces complots, éclateroit lui-même le premier. Le duc de Guise, qui voyoit une ville si considérable perdue pour lui, si son frère y abandonnoit les ligueurs sans chef et à la merci d'un roi outragé, le conjuroit d'y rester, lui montrant le salut de son parti et même celui de leur famille[131] attaché à la conservation de la capitale du royaume. La situation étoit périlleuse, et le péril s'accrut encore par l'arrivée du duc d'Épernon, qui revenoit de Provence, amenant un corps de troupes avec lui. C'étoit pour le roi le moment de faire avorter tous les desseins des ligueurs; et même le projet en avoit été arrêté dans son conseil avant l'arrivée de cette petite armée; mais il retomba bientôt dans ses irrésolutions accoutumées, et l'audace des Seize en redoubla. Enfin, pour le déterminer à sortir de cette inconcevable indolence, il fallut que le complot eût été formé de l'enlever un jour qu'il devoit se rendre à la foire Saint-Germain. Il n'y alla point; et, l'avis lui étant bientôt apporté que le duc d'Épernon, qu'il y avoit envoyé à sa place, avoit été insulté et poursuivi par ceux qui l'y attendoient lui-même, il jeta promptement des soldats dans la Bastille, dans l'Arsenal, sur tous les points dont les conjurés avoient résolu de s'emparer; et ainsi le complot fut déconcerté avec une facilité qui auroit dû lui apprendre ce qu'il pouvoit encore dans cette ville de Paris qu'il étoit si important pour lui de conserver.

[Note 131: Il lui marquoit, dans sa lettre, qu'abandonner les Parisiens à la merci du roi, c'étoit s'exposer à perdre les principales villes du royaume qui se hâteroient, voyant la capitale de la France entre ses mains, de demander leur pardon; qu'elles l'obtiendroient, mais que tous les princes de leur maison paieroient ce pardon de leur tête. Il lui prouvoit que si l'on n'avoit point encore attenté à leur vie; c'est que l'occasion avoit manqué, et lui montroit combien il étoit nécessaire de ne traiter qu'avec des sûretés qui les missent à l'abri des vengeances du roi. (Matthieu, liv. 8.) On voit dans cette lettre que la haine impolitique de Henri III contre les Guises avoit poussé les choses à des extrémités d'où il étoit impossible à ceux-ci de revenir.]

Mais qu'en arriva-t-il? Mayenne, qui vit aussitôt tout ce qu'il avoit à craindre pour sa propre sûreté, après un tel coup d'autorité, lui demanda la permission de se retirer et le prince débonnaire la lui accorda, se contentant de lui dire lorsqu'il vint prendre congé de lui: «Mais quoi! mon cousin, abandonnez-vous ainsi les bons ligueurs de Paris?--Je ne sais ce que veut dire Votre Majesté,» répondit Mayenne, qui monta aussitôt à cheval, et partit sans que le roi lui demandât d'autres éclaircissements; satisfait seulement d'avoir déjoué la conspiration et de s'être assuré des principaux postes de Paris, il ne poussa pas plus loin ses recherches, et rentra dans son repos.

Le duc de Guise, informé de ce qui s'étoit passé, envoya un message aux Seize pour se plaindre de cette précipitation imprudente qui avoit manqué tout perdre, et les menaça même, dit-on, de les abandonner. Il étoit cependant bien éloigné de vouloir rompre avec eux; et, rassuré bientôt par cette molle conduite du roi, qui passoit même, en cette circonstance, toutes les idées qu'il s'étoit faites de sa foiblesse, il resserra au contraire les liens qui l'unissoient à leur faction, leur promettant que, s'ils vouloient se laisser conduire par ses avis, de son côté il ne leur manqueroit pas, et qu'au premier signal il voleroit à leur secours.

Cependant les événements se pressoient et sembloient devoir amener des résultats décisifs. Trente mille Allemands venoient d'entrer en France, mais uniquement pour combattre la ligue, et prêts à se réunir au roi, si celui-ci vouloit se réunir aux calvinistes[132]. Au moment où ils passoient la frontière, le roi de Navarre gagnoit la bataille de Coutras, où Joyeuse, l'un des favoris de Henri III, perdit la vie avec l'armée qui lui avoit été confiée; où son vainqueur perdit lui-même tout le fruit de sa victoire en suivant le conseil funeste que lui donnèrent quelques-uns de ses capitaines, de diviser ses troupes, au lieu de les conduire au-devant de ses alliés, et d'opérer ainsi avec eux une jonction à laquelle rien n'eût pu résister[133]. Le duc de Guise, à qui le roi n'avoit donné qu'un très-petit nombre de soldats pour soutenir les premiers efforts des Allemands espérant le voir succomber dans cette lutte inégale, manoeuvra au contraire avec tant d'habileté, toujours à la suite de l'ennemi, le harcelant sans cesse, lui coupant les vivres, enlevant ses bagages, l'arrêtant au passage des gués et des rivières, qu'il le réduisit en peu de temps aux dernières extrémités. Forcé alors par les cris des parisiens de voler à son secours, le roi se rendit à l'armée; et l'on ne peut disconvenir qu'il s'y comporta de manière à rappeler le souvenir des campagnes brillantes du duc d'Anjou. Les Suisses, qui pensoient que ce prince seroit pour eux, le voyant contre eux, saisirent cette occasion de faire un traité particulier qui leur fournît les moyens de s'en retourner avec sûreté dans leur pays; le reste des troupes allemandes ne tarda point à se débander; les calvinistes, Châtillon à leur tête, firent leur retraite dans le Vivarais; et il ne resta bientôt plus vestige de cette armée qui, pendant quelques moments, avoit menacé les destinées de la France.

[Note 132: _Voyez_ la note p. 280.]

[Note 133: On prétend que la jalousie que le prince de Condé avoit conçue contre lui le força à prendre ce parti, par les divisions qu'elle mit dans son armée; d'autres assurent que ce fut la passion qu'il avoit pour Corisande d'Audouin, comtesse de Guiche, qui lui fit commettre cette faute irréparable. Il ne put résister, dit-on, au plaisir d'aller lui faire hommage de sa victoire, et déposer à ses pieds les drapeaux qu'il avoit pris à la bataille de Coutras.]

Le roi revint à Paris. Il avoit eu sans doute une grande part au succès de la campagne: la haine publique, fomentée par les Seize, en rapporta toute la gloire du duc Guise; il sembla même que cette haine en étoit augmentée. Jamais les prédications n'avoient été plus violentes contre lui; jamais le peuple ne s'étoit montré plus disposé à un soulèvement; et les chefs qui le tenoient entre leurs mains étoient plus ardents qu'ils n'avoient encore été à ourdir des complots. Le roi étoit instruit de tout par Nicolas Poulain, lieutenant du prévôt de Paris, qui lui étoit entièrement dévoué. Cet homme avoit eu l'adresse de s'introduire dans les conseils les plus secrets de ligueurs, et de gagner leur confiance au point que, trahis sans cesse et cherchant à connoître la main invisible qui soulevoit ainsi le voile épais dont ils avoient soin de s'envelopper, ils n'imaginèrent jamais de jeter leurs soupçons sur lui. C'étoit par ses avis que l'enlèvement de la foire Saint-Germain avoit manqué; et il continuoit ainsi de révéler à Henri tous leurs projets, lui faisant connoître les lieux et les heures de leurs assemblées, de manière qu'il ne tint qu'à lui de saisir, le même jour, les principaux chefs des conjurés et d'abattre ainsi, d'un seul coup, toute la conjuration. C'étoit d'abord son dessein; mais, retombant ensuite dans ses irrésolutions, et dans ce système de temporisations qu'il ne pouvoit se résoudre à abandonner, il manda devant lui les plus mutins pour leur faire de vaines menaces, comme s'il fût chargé de les avertir lui-même de conspirer à l'avenir avec plus de précautions. Ils n'en devinrent que plus audacieux; d'autres incidents survinrent qui dérangèrent des mesures si mal concertées; et ce fut ainsi qu'il ruina toujours ses affaires pour ne pas savoir prendre un parti.

(1588) Cependant le duc de Guise, qui avoit poursuivi jusqu'au delà des frontières les débris de l'armée allemande, se rendit à Nancy au mois de février de cette année; et là les chefs de la ligue générale étant venus le rejoindre, il y fut arrêté que le roi seroit fortement invité à vouloir bien prendre enfin des mesures plus[134] efficaces que par le passé, pour la destruction de l'hérésie; et les plus grands ennemis du parti catholique ne peuvent disconvenir que s'il eût voulu suivre franchement les conseils que renfermoit la requête des ligueurs, et dans un moment aussi favorable que celui où la défaite des Allemands ôtoit aux huguenots l'appui sur lequel ils avoient le plus compté, ceux-ci étoient perdus, et toutes ses fautes pouvoient être réparées. Mais, nous le répétons, et il faudra le répéter encore, rien ne pouvoit déterminer ce malheureux prince à prendre une ferme résolution; et cette indécision, dans laquelle il sembloit demeurer comme à plaisir, lui faisoit plus de tort auprès du parti catholique, que s'il se fût ouvertement déclaré son ennemi. Il fit donc une réponse favorable au mémoire de Nancy, protesta qu'il étoit plus déterminé que jamais à ne point épargner les hérétiques; et après ces belles promesses, on ne vit pas même en lui un commencement d'exécution.

[Note 134: On lui demandoit 1º d'éloigner de lui les personnes suspectes qui lui seroient nommées; 2º de faire publier le concile de Trente; 3º d'établir le tribunal de l'inquisition, du moins dans les principales villes de France, moyen que l'expérience de l'Europe entière avoit prouvé être le plus efficace pour détruire entièrement l'hérésie; 4º de mettre les places de guerre aux mains des chefs de la ligue; 5º de lever une contribution pour les frais de la guerre, dont les catholiques ne seroient point exempts, mais dont le poids devoit principalement tomber sur les huguenots, etc.]