Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 5/8)
Part 17
Cependant, tandis que l'on conspiroit ainsi sous ses propres yeux, Henri sembloit prendre plaisir à renchérir sur les extravagances auxquelles il étoit si misérablement livré. Aux processions bizarres dont nous avons déjà parlé, dans lesquelles il traînoit après lui, princes, ministres, cardinaux, et dont la populace faisoit d'insolentes dérisions, jusqu'aux portes de son palais[120], il ajoutoit des pèlerinages pour obtenir du ciel la grâce d'avoir des enfants[121]; et se renfermant tour à tour dans le monastère des Minimes et dans celui des Feuillants, il y poussoit l'oubli de sa dignité jusqu'à haranguer ces religieux en plein chapitre. Au plaisir de la représentation, qui étoit une de ses manies principales, se joignoit en ceci le désir de persuader le peuple de Paris de son attachement pour la religion catholique; mais les ligueurs, qui épioient toutes ses démarches, s'empressèrent de lui enlever cette ressource, en excitant les prédicateurs à tonner, dans la chaire, contre ces processions et ces retraites, à traiter d'hypocrisie et de momeries tout cet appareil de pénitence et de dévotion; et le roi, soit foiblesse, soit insouciance, ne punit de si graves insultes que par des réprimandes ou quelques légers châtiments dont l'effet fut d'enhardir encore davantage ces fougueux et insolents orateurs[122]. Ainsi vivoit ce prince vraiment inexplicable, fermant l'oreille aux clameurs publiques qui le poursuivoient de toutes parts; entouré d'ennemis sans avoir l'air de se douter seulement de leur existence; entièrement abandonné à des plaisirs honteux ou à de puérils amusements, lorsque l'orage grossissoit à tous moments sur sa tête, et qu'il ne falloit plus qu'un dernier événement pour le faire éclater.
[Note 120: On afficha au Louvre la pasquinade suivante: «Henri, par la grâce de sa mère, inutile roi de France et de Pologne, imaginaire concierge du Louvre, marguillier de Saint-Germain l'Auxerrois, bateleur des églises de Paris, gendre de Colas, goudronneur des collets de sa femme et friseur de ses cheveux, mercier du palais, visiteur d'estuves, gardien des quatre-mendiants, père-conscript des blancs-battus, et protecteur des capucins.»]
[Note 121: Il avoit épousé en 1575 Louise de Lorraine; fille de Nicolas, comte de Vaudemont, frère puîné du duc de Lorraine.]
[Note 122: Le prédicateur de la cathédrale nommé, _Poncet_, appela publiquement une nouvelle confrérie de pénitents, érigée par le roi, _la confrérie des hypocrites et athéistes_. «Et qu'il ne soit vrai, dit-il en propres mots, j'ai été averti de bon lieu, qu'hier au soir, qui étoit le vendredi de leur procession, la broche tournoit pour le souper de ces gros pénitents, et qu'après avoir mangé le gras chapon, ils eurent pour collation de nuit le petit tendron, qu'on leur tenoit tout prêt. Ah! malheureux hypocrites! vous vous moquez donc de Dieu, sous le masque, et portez, par contenance, un fouet à votre ceinture? Ce n'est pas là, de par D..... où il faudroit le porter: c'est sur votre dos et sur vos épaules, et vous en étriller très-bien; il n'y a pas un de vous qui ne l'ait bien gagné.» Le roi se contenta de reléguer ce prédicateur insolent dans une abbaye qu'il possédoit. Un des mignons (les uns disent d'Épernon, d'autres Joyeuse), voulant se moquer de la disgrâce de Poncet, fut payé de sa raillerie par une réponse qui fut trouvée fort à propos. «Monsieur notre maître, lui dit le mauvais plaisant, on dit que vous faites rire les gens à votre sermon; cela n'est guère bien. Un prédicateur comme vous doit prêcher pour édifier, et non pas pour faire rire.--Monsieur, répondit Poncet sans s'étonner, je veux bien que vous sachiez que je ne prêche que la parole de Dieu, et qu'il ne vient point de gens à mon sermon pour rire, s'ils ne sont méchants et athéistes: et aussi n'en ai-je jamais tant fait rire en ma vie comme vous en avez fait pleurer.» (_Journal de Henri III._)]
(1584) La mort du duc d'Anjou fut cet événement fatal: le roi n'ayant point d'enfants, ce seul frère qui lui restoit étoit l'héritier présomptif de la couronne; et par sa mort, cet héritage se trouvoit transporté au roi de Navarre, qui venoit de rentrer si malheureusement dans le parti protestant, et de faire abjuration solennelle de la religion catholique. Sans la ligue, on ne voit aucun obstacle qui eût pu l'empêcher de parvenir au trône: les grands, par ambition, par intérêt, par tous les motifs humains qui attachent à là faveur des cours, eussent, pour la plupart, suivi la religion du prince; le peuple, par degrés, se fût laissé corrompre; et, nous le répétons, la France, qui est encore aujourd'hui l'espoir de la chrétienté, seroit, depuis long-temps livrée à l'hérésie et à toutes ses funestes conséquences. Quels qu'aient été les excès ou les desseins ambitieux de quelques ligueurs, par ce seul fait incontestable la ligue est justifiée.
Encore un coup, gardons-nous de juger un siècle avec les doctrines et les préjugés d'un autre. Essayons de sortir d'un malheureux âge, abruti par le matérialisme, où toutes les affections généreuses sont éteintes; où il n'y a plus de croyances communes et par conséquent plus de vertus publiques, et transportons-nous au milieu d'une génération qui croit en Dieu, qui croit en la loi que ce Dieu lui a donnée, qui, par cela même qu'elle y croit, la met nécessairement au-dessus de tout. Elle voit cette loi en péril; elle ne peut s'en prendre qu'au prince qui a juré de la protéger, de la faire respecter, et qui ne règne en effet qu'à cette condition: cette génération doit-elle se précipiter tout entière dans les voies criminelles où il vient de s'engager; et, si la volonté de Dieu lui est connue d'une manière positive, _légale_, incontestable, osera-t-on dire qu'elle doit obéir à un homme plutôt qu'à Dieu? Continuons nos récits: ils nous apprendront si toutes ces conditions furent remplies; si la ligue fut innocente ou coupable, ou si elle ne fut pas, comme la plupart des choses humaines, mélangée de bien et de mal.
Cette mort du duc d'Anjou aggravant ainsi tous les dangers, on jugea que le moment d'éclater étoit venu. Déjà, avant qu'il eût rendu le dernier soupir, mais sa maladie ne laissant plus d'espérance, le duc de Guise avoit rassemblé les principaux chefs des ligueurs[123] à Nancy, dans une maison appartenante au sieur de Bassompierre; et dans cette assemblée à laquelle avoit assisté l'ambassadeur d'Espagne, il avoit été reconnu que l'association que l'on venoit de former, étoit le seul moyen de tirer la France du triste état où elle étoit plongée. Peu de temps après, une seconde assemblée fut tenue à Joinville, dans laquelle on arrêta de reconnoître pour successeur au trône le cardinal de Bourbon, oncle du roi de Navarre, dans le cas où le roi mourroit sans postérité, et de faire recevoir le concile de Trente dans le royaume, sans aucune restriction. Aussitôt l'ordre fut envoyé dans toutes les provinces à ceux qui avoient signé la ligue, de se tenir prêts à prendre les armes; aux ecclésiastiques qui la favorisoient d'y préparer tous les esprits.
[Note 123: C'étoient les ducs de Mayenne, de Nevers, le cardinal de Guise, le baron de Seneçay, Rosni, Menneville, Mandreville et quelques autres. Le duc de Lorraine s'y rendit aussi. Le duc Casimir, qu'ils vouloient détacher du parti du roi de Navarre, y fut invité, et y envoya un agent affidé.]
Bientôt il ne fut plus question dans la France entière que du danger que l'on couroit de voir monter sur le trône un prince hérétique. On ne parloit d'autre chose: les prédicateurs dans les chaires, les curés dans leurs prônes, les professeurs dans leurs écoles, se répandoient en invectives contre la cour et contre le roi de Navarre, et produisoient d'autant plus d'impression sur leurs auditeurs, que ce n'étoit point en effet un danger imaginaire qu'ils leur représentoient; et que rien n'étoit plus réel que les maux dont la monarchie et la religion étoient menacées.
Que manquoit-il donc à ce mouvement d'une nation entière, poussée par un sentiment religieux à tout entreprendre et à tout braver, pour conserver au milieu d'elle le dépôt précieux de la foi qu'elle avoit reçue de ses pères? Une autorité légitime qui la dirigeât, qui, contenant le zèle dans de justes bornes, sût défendre les droits de la religion sans porter atteinte à ceux du trône, prenant ainsi temporairement la place d'un roi, qui s'obstinoit à ne pas remplir ses devoirs les plus sacrés, et à négliger ses plus grands intérêts. Le pape étoit cette autorité; voilà quel étoit le chef naturel de la ligue, celui à qui il appartenoit exclusivement de la conduire: c'est alors qu'elle fût devenue en effet la ligue _sainte_; et que cet esprit de prudence, de conciliation, et tout à la fois de fermeté inflexible qui fait le caractère de la cour de Rome, gouvernant et modérant ses conseils, tout s'y fût fait dans le double intérêt de l'État et de la religion. Mais les malheureux préjugés, que nous avons si souvent signalés, étoient trop enracinés en France, pour qu'il fût possible d'y espérer d'aussi grands et d'aussi beaux résultats: on s'y étoit mis dans une position fausse et mitoyenne, où l'on n'admettoit ni ne rejetoit entièrement la puissance du chef de l'Église. Il étoit réduit alors à négocier où il commandoit autrefois; et nous avons vu, sous Charles IX, ses légats dans la triste nécessité de se mêler aux intrigues de cour pour créer des obstacles aux progrès toujours croissants de l'hérésie. Les ligueurs infatués des mêmes principes suivirent une marche toute semblable; et il fut décidé, non que l'on mettroit le pape à la tête de la ligue, mais qu'on essaieroit de l'attirer dans son parti.
Ici les ennemis de l'autorité du Saint-Siége triomphent, parce qu'ils croient voir quelque chose de contradictoire dans les décisions de deux papes consultés par quelques ligueurs sur la question de savoir si cette entreprise, dont le but étoit de maintenir dans le royaume la religion catholique, offroit un motif suffisant pour dispenser des sujets de l'obéissance qu'ils dévoient à leur souverain. Grégoire XIII, qui régnoit alors, répondit nettement que toute guerre, concertée en faveur de la religion catholique et pour la destruction de l'hérésie étoit juste, légitime, et non-seulement contre les hérétiques, mais encore contre les personnes qui les favoriseroient, fussent-elles même de _qualité royale_.
Sixte V, qui bientôt après monta sur le trône pontifical, parut n'être point aussi favorable à cette confédération, qu'il traita de faction séditieuse, de complot pernicieux, et dans laquelle il ne vit d'abord que des sujets révoltés contre leur souverain. Mais, en même temps qu'il publioit une bulle, par laquelle il excommunioit tous ceux qui seroient si hardis que de s'attaquer à la puissance royale, il en faisoit paroître une autre contre le roi de Navarre et le prince de Condé; et cette, bulle frappoit d'excommunication ces deux princes, les privoit eux et leurs successeurs de leurs états, spécialement du droit de succession à la couronne de France, et délioit leurs sujets du serment de fidélité.
Ces deux jugements qui, dans certaines parties, semblent contradictoires, partent néanmoins du même principe et ne sont au fond qu'un seul et même jugement. Il y a des deux côtés réprobation entière et sans réserve de toute doctrine hétérodoxe et de ses adhérents; mais Grégoire XIII considère la question généralement et dans le sens _composé_: c'est pourquoi il déclare qu'il est juste, légitime, de s'armer contre tout fauteur d'hérésie, fût-il même de _qualité royale_. Sixte V divise la même question: il voit des révoltés dans les ligueurs, parce qu'il veut voir encore dans Henri III un prince catholique et qu'il suppose disposé à agir comme le doit le roi très-chrétien et le fils aîné de l'Église; mais, comme en même temps il excommunie un prince hérétique et le prive, par cette seule raison, de son droit au trône qui, sans cela, n'auroit pu lui être contesté, il prononce, de même que Grégoire XIII, un anathème dont les _personnes royales_ ne sont pas exemptes; et cette distinction pleine de prudence, que son prédécesseur n'avoit point été dans le cas de faire, ne prouve qu'une seule chose: c'est que ce pape, en consacrant le principe, craint d'en appliquer à faux les conséquences, ne connoissant point assez le fond des choses. Or ceci ne seroit point arrivé, il faut le dire encore, si, dans la plénitude de sa puissance; et comme il lui avoit été donné de le faire dans des temps plus heureux, il eût pu appeler et le monarque et ses sujets au pied de son tribunal pour connoître de leurs différends sur un point dont il lui appartenoit de décider exclusivement. Alors Henri III eût été forcément ce qu'il devoit être, eût fait malgré lui ce qu'il devoit faire, et la ligue fût devenue de toutes les associations la plus noble et la plus salutaire. Il en fut autrement parce que tout avoit été déplacé dans la hiérarchie du monde chrétien. Toutefois la suite fera voir que Sixte V favorisoit réellement la ligue; et en effet, malgré toutes ses fautes et tous ses écarts, les voies qu'elle suivoit dans ces graves circonstances, où il s'agissoit d'intérêts au-dessus de tout pouvoir humain, étoient bien préférables à celles où Henri III se laissoit entraîner.
(1585) Cependant Grégoire XIII vivoit encore; et le duc de Guise, se voyant ainsi soutenu de l'assentiment du pape et assuré du secours des Espagnols, ne balança point à se déclarer ouvertement. Vers la fin du mois de mars de cette année parut le manifeste de la ligue: il fut publié à Péronne sous le nom seul du cardinal de Bourbon, qui s'y donnoit la qualité de premier prince du sang, et l'on y nommoit toutes les puissances qui s'étoient associées à cette confédération: c'étoit presque toute la chrétienté. On s'y plaignoit de la mauvaise administration du royaume, de la multiplicité des impôts, de l'avidité insatiable des favoris, de la faveur accordée aux huguenots, de l'oppression de tous les ordres de l'état, etc.; mais le motif principal, qu'on y faisoit valoir, étoit le danger extrême que couroit la religion catholique en France, si un prince hérétique venoit à monter sur le trône. L'impression que produisit ce manifeste fut la plus grande qu'il fut possible d'en attendre. Il remua les esprits dans toutes les classes de la société; et la plupart de ceux qui jusque-là avoient encore hésité, ne balancèrent plus à se jeter dans un parti qui se présentoit avec de si puissants appuis, et dans lequel ils voyoient tout à la fois sûreté pour leur conscience et pour leurs intérêts.
Tous les chefs de la confédération qui étoient gouverneurs de province, s'étoient assurés des principales places de leurs gouvernements; et le duc de Guise commença les hostilités en s'emparant de Verdun et de Mézières; une ruse de Mandelot, gouverneur de Lyon, rendit les ligueurs maîtres de cette ville importante.
Tous nos historiens disent qu'en ce moment rien n'étoit plus facile au roi que d'accabler le duc de Guise, celui-ci n'ayant encore que quatre mille hommes de pied et mille chevaux; et qu'il écrasoit la rébellion sans retour, s'il eût armé sa maison et marché à l'instant même contre les rebelles. Nous sommes loin de partager cet avis: un premier revers eût pu arrêter les progrès de la ligue, mais non la détruire; elle avoit ses profondes racines dans les croyances de la nation, et il n'y a point de projet plus insensé que de prétendre gouverner un peuple contre sa Foi. Henri III, nous ne nous lasserons point de le répéter, n'avoit point d'autre parti à prendre que se mettre à la tête de ce grand mouvement et de le conduire, au lieu de s'en laisser entraîner. Il ne le fit point; et, comme si la source de son pouvoir eût été _en lui-même_, il s'obstina à chercher un équilibre impossible entre la religion et l'hérésie: de là toutes ses fautes et tous ses revers. Aux entreprises hardies du duc de Guise, il répondit par un manifeste dans lequel, mettant à découvert l'extrême foiblesse de son caractère, il promettoit amnistie entière à tous ceux qui abandonneroient le parti de la ligue; il envoya en même temps un message au roi de Navarre pour l'inviter à se réunir à lui, et à faire avorter tous les desseins des ligueurs en revenant à la religion catholique; et ces négociations infructueuses avec un prince que rejetoit alors la France entière, lui aliénèrent encore davantage les esprits; enfin la dernière de ces fausses démarches fut de montrer la crainte qu'il avoit de ses ennemis et l'impuissance où il étoit de leur résister, en offrant le premier de traiter avec eux. Ce fut, dit-on, Catherine qui l'y détermina par la haine qu'elle portoit au roi de Navarre, et par le désir qu'elle avoit de faire tomber la couronne au jeune prince de Lorraine son petit-fils, étant enfin parvenue à lui faire comprendre combien étoit redoutable un parti qui se composoit de la France catholique soutenue de toute la catholicité. Elle n'exageroit point en lui démontrant les dangers d'une vaine résistance; mais, avec un tel parti, il falloit lui conseiller de traiter comme chef et comme roi, non comme ennemi.
Ce fut elle qu'il chargea de la négociation: les conférences se tinrent d'abord à Épernay, ensuite à Reims; le duc de Guise et le cardinal de Bourbon traitant au nom de la ligue. Tout ce qu'il leur plut de demander, la reine le leur accorda; et le résultat de ces conférences, fut le fameux traité de Nemours, dans lequel Henri, réduit par sa propre faute à recevoir la loi de ses sujets, révoquoit entièrement tous les priviléges accordés aux hérétiques par l'édit de Poitiers, s'engageoit à ne souffrir dans son royaume l'exercice d'aucune autre religion que de la religion catholique, en chassoit tous les ministres calvinistes, et promettoit de déclarer de nouveau la guerre aux chefs des religionnaires, s'ils refusoient de rendre les places qui leur avoient été accordées. Par des articles secrets, il fut convenu que le roi solderoit de ses propres deniers les troupes étrangères qu'avoit levées le duc de Guise, et qu'il donneroit à la ligue plusieurs places de sûreté.
Ce traité jeta d'abord le roi de Navarre dans un abattement difficile à exprimer[124]; et ce fut immédiatement après un événement si fatal à lui-même et à son parti, que Sixte V fulmina contre lui cette bulle d'excommunication qui sembloit lui porter le dernier coup, et qui étoit en effet le plus grand triomphe que pussent remporter ses ennemis. Ce fut aussi dans cette situation presque désespérée que l'on put voir quelle étoit la grandeur de ce courage si digne d'une meilleure cause: il répondit d'abord par une protestation contre la bulle du pape, qu'il trouva moyen de faire afficher aux portes mêmes du Vatican; il répandit partout des manifestes et les adressa à tous les ordres de l'État; il offrit le duel au duc de Guise pour épargner le sang françois que la guerre civile alloit répandre, l'accusant hautement de vouloir se frayer un chemin au trône par la destruction de la famille régnante[125]; enfin, ranimant par son énergie le courage presque abattu des siens, on le vit bientôt, lorsqu'on le croyoit perdu sans ressource, en mesure de se défendre et même d'attaquer.
[Note 124: La consternation profonde où le plongea cette nouvelle, produisit cet effet singulier que, rêvant, la tête appuyée sur sa main, aux malheurs qui pouvoient résulter pour lui et pour la France d'un tel traité et de ces discordes intestines, la partie de sa moustache qui étoit cachée sous cette main, lui blanchit tout à coup. Son historiographe, Matthieu, rapporte ce fait comme l'ayant entendu lui-même raconter à Henri IV. Liv. 8.]
[Note 125: L'écrit dans lequel il portoit contre lui cette accusation, avoit été composé par Du Plessis Mornay, et étoit intitulé: _Avertissement sur l'intention et but de messieurs de Guise dans la prise des armes._ Il fit grand bruit, et le duc de Guise l'ayant reçu y fit des notes, lesquelles furent remises à Pierre d'Espinac, archevêque de Lyon, qui se chargea d'y répondre. Cette réponse est remarquable en ce que, repoussant l'accusation qu'on élevoit contre le duc de Guise, de prétendre à la couronne de France, non-seulement son auteur prouve qu'elle est fausse et calomnieuse, mais il démontre en même-temps la nullité des titres sur lesquels certains mémoires publiés sur ce même sujet, appuyoient les droits de la maison de Guise. Une telle défense faite de l'aveu du duc, et même avec sa coopération, peut faire douter que ses desseins ambitieux fussent tels qu'on les a supposés; et auroit dû rendre plus circonspects des gens que l'esprit de parti a portés à décider d'un ton si tranchant une question au moins indécise, et dans laquelle ceux qui sont d'un avis contraire ont pour nier des raisons meilleures qu'ils n'en ont pour affirmer.
(Mém. du duc de Nevers, t. I.)]
Cependant le traité de Nemours n'avoit point calmé l'animadversion publique dont Henri III étoit l'objet, parce qu'on ne voyoit point qu'il s'empressât d'en remplir les clauses. La démarche qu'il avoit faite à l'égard du roi de Navarre, le faisoit même soupçonner de quelque projet d'alliance avec les huguenots. Ce qui confirmoit ces soupçons, c'est qu'il ne faisoit contre lui aucuns préparatifs de guerre; et cette guerre, tout le parti catholique la demandoit à grands cris. Bientôt l'agitation des esprits fut plus grande qu'elle n'avoit jamais été; et ce fut au milieu de ces alarmes nouvelles, excitées par la foiblesse d'un malheureux prince, qui ne pouvoit se résoudre à prendre un parti, que se forma la ligue particulière de Paris.
La première idée en fut conçue par un bourgeois de cette ville, nommé La Rocheblond. Tourmenté comme tant d'autres des dangers que couroit la religion, il se persuada, dans le zèle dont il étoit dévoré, que tout catholique étoit appelé à la défendre par tous les moyens qui étoient en son pouvoir, et s'ouvrit là-dessus à plusieurs curés, docteurs et prédicateurs de Paris, depuis long-temps attachés à la ligue, et même du nombre des ligueurs les plus ardents[126]. Ceux-ci goûtèrent son projet, et en ayant délibéré ensemble, ils arrêtèrent le plan d'une association dont le but étoit de s'assurer de Paris, et de mettre une ville d'aussi grande importance sous l'entière influence des chefs du parti catholique. Leur société s'étant bientôt accrue d'un certain nombre de leurs amis les plus sûrs dont ils se répondirent mutuellement[127], ils formèrent un conseil de dix membres, tant ecclésiastiques que laïques, qui se tint d'abord dans une chambre de la Sorbonne, ensuite au collége de Fortet; et six d'entre eux furent choisis, auxquels on partagea les seize quartiers dont on composoit la ville de Paris. Leur mission étoit d'y faire des partisans à la nouvelle ligue, d'y semer les bruits qui pourroient être utiles au parti, et d'y porter les ordres du conseil secret. De là le nom de faction des _Seize_, donné à cette association qui, depuis, joua un si grand rôle et se rendit si formidable.
[Note 126: Les principaux étoient Jean Prévost, curé de Saint-Séverin, Jean Boucher, curé de Saint-Benoît, et Mathieu de Launoy, chanoine de Soissons.]
[Note 127: On nomme entre autres Acarie, maître des comptes; d'Orléans, Caumont, Ménager, avocats; le sieur de Manoeuvre, de la famille des Hennequins; le sieur Deffiat, gentilhomme auvergnat; Jean Pelletier, curé de Saint-Jacques-de-la-Boucherie; Jean Guincestre, curé de Saint-Gervais; Bussy-le-Clerc, Emonet, La Chapelle, Crucé, procureurs; le commissaire Louchard; La Morlière, notaire, Compan, marchand, etc.]