Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 5/8)

Part 15

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On fit toutefois ce qu'il étoit possible de faire dans de telles circonstances, où le trésor étoit épuisé, où le découragement et le mécontentement étoient partout; et Catherine, fort supérieure à son fils en adresse et en ressources, reparut à la tête des affaires auxquelles, depuis le nouveau règne, elle avoit pris peu de part. On rassembla de toutes les parties de la France des troupes dont on forma une armée de dix mille hommes qui, sous les ordres du duc de Guise, marcha vers les frontières de la Champagne pour s'opposer à l'entrée des Allemands[98]. Par son conseil, les maréchaux de Cossé et de Montmorenci furent tirés de leur prison, et employés à ramener le duc d'Alençon, sur lequel ils avoient un grand ascendant, et que l'on vouloit, à tout prix, arracher aux rebelles; ils promirent de le faire, de demeurer désormais fidèles au roi, et tinrent leur promesse. Des négociations furent aussitôt entamées avec le jeune prince; mais malgré toute l'habileté des négociateurs, elles n'eurent d'autres résultats qu'une trève de six mois, accordée aux conditions les plus dures, conditions que la cour accepta, bien que le duc de Guise eût taillé en pièces un corps de reîtres qui avoit déjà passé le Rhin, et par cette action d'éclat relevé le courage et les espérances du parti catholique. Par cette convention temporaire, Henri s'engageoit à livrer six places de sûreté aux rebelles, à congédier la plus grande partie de ses troupes, à tenir tous les anciens traités faits avec les protestants; enfin, à payer aux Allemands une somme considérable pour qu'ils ne passassent point le Rhin. Cependant les commandants des places désignées dans les traités, refusèrent de les rendre aux huguenots; et les Parisiens indignés ne voulurent donner au roi qu'une partie des subsides qu'il leur demandoit. Alors Casimir, prince palatin, ne recevant point l'argent promis, s'avance dans la Bourgogne à la tête de ses soldats, ayant pour guide le prince de Condé: le duc d'Alençon va le rejoindre avec ses troupes; et de cette réunion se compose une armée de trente-cinq mille hommes à laquelle il ne sembloit pas que le roi pût résister (1576). En même temps le roi de Navarre, que l'on sembloit prendre à tâche de mécontenter, s'échappe de la cour; se réfugie dans son gouvernement de Guienne, où l'affluence des mécontents auprès de lui est bientôt plus grande encore qu'auprès du duc d'Alençon; fait de nouveau profession du calvinisme, et envoie des députés à l'armée des confédérés. Si l'argent ne leur eût manqué, ceux-ci devenoient les arbitres des destinées de la France; mais, parce qu'ils n'en avoient point assez pour retenir les Allemands sous leurs drapeaux, ils accordèrent insolemment à leur souverain une paix qu'il leur demandoit avec instances et dont ils se trouvoient avoir autant besoin que lui. De là un nouvel édit de pacification dans lequel huguenots et politiques obtinrent des conditions dont le résultat devoit être la destruction entière de la monarchie et de la religion catholique en France, si quelque événement qu'il n'étoit pas difficile de prévoir ne fournissoit bientôt le moyen de revenir sur un traité aussi désastreux[99]. Les rebelles le sentirent, et signèrent cette paix, bien résolus de se tenir prêts à faire de nouveau la guerre: le roi de Navarre se cantonna dans la Guienne, le prince de Condé dans les environs de la Guienne, Damville dans son gouvernement de Languedoc, où les politiques se réunirent autour de lui; Casimir quitta la France, chargé de ses dépouilles, se tenant sur les bords du Rhin et tout prêt à y rentrer; et le duc d'Alençon, devenu duc d'Anjou par l'augmentation de ses apanages, revint triomphant à la cour, où le roi se vit forcé de le bien recevoir.

[Note 98: Il attaqua près de Langres un corps de reîtres que conduisoit Thoré, frère du duc de Montmorenci, et le défit entièrement. Ce fut dans cette action qu'il reçut à la joue une blessure dont la marque lui resta toute sa vie, ce qui lui fit donner le surnom de _Balafré_.]

[Note 99: Dans l'édit de pacification composé de soixante-trois articles, la liberté entière de conscience étoit accordée aux huguenots, avec l'exercice public de la religion prétendue réformée; cet exercice public étoit sans bornes et sans modification, seulement avec cette exception qu'ils ne le pourroient faire à deux lieues des endroits où se trouveroit la cour, et à deux lieues de Paris. Huit places de sûreté étoient livrées tant aux calvinistes qu'aux _politiques_; la mémoire de tous les condamnés pour conspiration étoit rétablie, etc., etc.]

Les catholiques avoient la rage dans le coeur; le roi, qui n'avoit pu, par tant de honteuses concessions, gagner la confiance des rebelles, étoit devenu pour toutes les classes de ses sujets un objet de haine et de mépris. On s'effrayoit des dangers que couroient la monarchie et la religion; on s'indignoit de la lâcheté du prince; et c'est dans cette disposition extraordinaire des esprits qu'il faut chercher l'origine de cette confédération singulière, jusqu'alors sans exemple chez les peuples chrétiens, si fameuse dans notre histoire sous le nom de LA SAINTE LIGUE, confédération que le plus grand nombre de nos historiens nous semble avoir aussi mal comprise que le reste, tant dans ses causes que dans ses effets, et que nous allons expliquer comme nous la comprenons.

Pour être d'accord avec nous sur ce point de notre histoire, il est nécessaire que l'on adopte certains principes que les temps où nous vivons ont rendus plus manifestes qu'ils ne l'avoient été jusqu'alors; et dont l'application aux sociétés chrétiennes est plus frappante maintenant qu'elle ne l'a jamais été. Il est donc également nécessaire que nous présentions de nouveau, et avec de plus longs développements, ces mêmes principes, souvent indiqués dans le cours de cet ouvrage, où ils ont éclairé notre marche et ouvert le point de vue sous lequel nous avons considéré tant de grands événements.

Sans la religion tout pouvoir politique ne seroit qu'une force aveugle et matérielle, puisque, séparé de la raison divine, il seroit dépourvu de toute conscience et par conséquent de toute justice. On peut même dire que, dans cet état complet de violence et d'abrutissement, il lui seroit impossible d'exercer la moindre action sur des intelligences et de conserver quelques moments d'existence; d'où il résulte que plus la loi divine à laquelle il est tenu d'obéir et qui fait sa véritable force, est précise et développée, plus ce pouvoir a de force par cela même qu'il a plus de raison, de conscience et d'équité. Partout, et jusque chez les peuples les moins civilisés, c'est la religion qui le défend de ses propres excès; après avoir renversé toutes les barrières, il s'arrête toujours devant celle-là, et quelquefois vient s'y briser.

C'est dans la religion chrétienne que cette loi a reçu son dernier développement: c'est donc dans les sociétés chrétiennes que l'opposition morale a le plus de force. C'est dans ces sociétés que le pouvoir politique, soumis à des préceptes qui ne l'obligent pas moins que le dernier de ceux qui lui obéissent, est contraint, quelques efforts qu'il fasse pour en sortir, de rentrer à chaque instant dans les limites de l'ordre et de la justice, de pratiquer les vertus qui en dérivent, enfin de se montrer intelligent, pour commander à des intelligences.

L'Apôtre a dit: «Tout pouvoir vient de Dieu[100].» Oui, sans doute; et de même que Dieu l'a fondé dans l'ordre religieux par sa parole immédiate, de même il l'a établi, dans l'ordre temporel, en le créant naturellement au sein de la famille[101], premier type de toute autorité qui s'élève ensuite dans l'état. Mais, pour être sorties de la même source, s'ensuit-il que ces deux puissances soient égales? S'il en est une qui ait reçu le privilége exclusif de publier et d'interpréter les préceptes et les commandements qui doivent être la règle de toutes les deux, n'est-ce point là une véritable suprématie; et dans tout ce qui a rapport à ces commandements et à ces préceptes, l'autre n'est-elle pas tenue de l'écouter et de lui obéir? Oui, nous en convenons, le pouvoir des princes de la terre vient de Dieu _immédiatement_; mais ce n'est point immédiatement de lui qu'ils reçoivent la loi qui dirige et circonscrit ce pouvoir. Soutenir que, sous toute espèce de rapports, ces princes sont indépendants de cette autre puissance divinement établie sur la terre, c'est faire de ce pouvoir qui leur a été confié, une seconde religion qui ne devroit pas être moins infaillible que l'autre; c'est consacrer tous les crimes que les rois peuvent commettre; c'est légitimer toutes les tyrannies; c'est avancer la plus monstrueuse, ou pour mieux dire la plus coupable des absurdités.

[Note 100: Rom. XIII, 1.]

[Note 101: _Ex quo omnis paternitas in coelis et in terrâ nominatur._

Eph. III, 15.]

Dieu n'a établi dans un rapport direct et immédiat avec lui qu'un seul pouvoir, celui de son église: il en a fait une monarchie, parce que lui-même est monarque, et qu'il tend sans cesse à tout ramener à son unité. Le successeur de Pierre est pour les chrétiens le représentant de Dieu; parmi tous les rois il est le seul qui relève immédiatement de lui, le seul par conséquent dont le pouvoir soit infaillible; le seul qui ait mission spéciale pour interpréter sa loi et exiger qu'on lui obéisse; le seul enfin qui ait droit de commander aux intelligences et de tout exiger d'elles, sans qu'on puisse jamais l'accuser de tyrannie.

Il commande aux intelligences; il est le pouvoir spirituel: c'est ainsi qu'on le nomme et d'un accord unanime. Il faut donc, encore un coup, et par toutes les raisons que nous venons de dire, que le pouvoir temporel lui obéisse en tout ce qui tient à l'ordre spirituel, parce que lui-même doit être intelligence, et ce sous peine de ne point exister. Aussi, dès que la société politique fut devenue chrétienne, vit-on la suprématie du Saint-Siége s'établir d'elle-même et partout sur les peuples et sur les rois, n'éprouvant de résistance que de la part de ceux-ci, dont elle arrêtoit les injustices et les violences; sans cesse bénie et invoquée par ceux-là, dont elle étoit souvent le seul refuge contre l'oppression et la tyrannie. Nous avons fait voir comment le pouvoir spirituel introduisit par degré la civilisation parmi les conquérants barbares de la première race; comment, sous la seconde, il fut le salut de ces sociétés naissantes qui, à peine formées, alloient se dissoudre, si elles ne se fussent jetées dans son sein pour y retrouver l'ordre et la vie[102]. C'est seulement sous la troisième race que l'on voit le pouvoir temporel, mieux affermi, commencer à se montrer moins soumis; faire l'essai de ses forces en se soulevant contre cette autorité sainte; et montrer qu'il étoit de l'homme, par son orgueil et par sa révolte contre ce qui étoit de Dieu[103]. Il se passa du temps avant qu'il fût parvenu à briser ce joug, qu'il ne supportoit plus qu'avec impatience; et dans cette lutte des deux pouvoirs, ou pour mieux dire des enfants contre le père, ce que les papes montrèrent de zèle, de fermeté, de lumières pour le maintien de la foi et de l'orthodoxie, de courage et de haute politique pour la défense des libertés de l'Italie, de douceur, de prévoyance, d'esprit de charité et de conciliation pour réprimer l'abus de la force, apaiser les guerres, rétablir la concorde entre les princes, ne se peut assez admirer, et ne s'explique que par une assistance continuelle de cette Providence qui avoit promis de les assister et d'être avec eux jusqu'à la fin des temps.

[Note 102: Tom. II, 2e part., p. 591.]

[Note 103: _Ibid._, p. 596.]

Nous avons fait voir comment le grand schisme d'Occident et les deux conciles fameux qui le suivirent, favorisèrent cette rébellion des princes temporels contre le chef de la chrétienté[104]; et particulièrement ce qui en arriva en France, où le clergé lui-même, allant au-devant des servitudes qu'on lui préparoit, aida les rois à secouer ce joug salutaire, dont leur fausse politique alloit bientôt dégager aussi leurs peuples; révolution fatale qui, laissant toujours subsister l'opposition religieuse, puisque ces peuples continuoient d'être religieux, eut pour résultat de la déplacer et de la transporter du chef de l'Église à ses membres. Ainsi, du dogme de la souveraineté des conciles découla nécessairement celui de la souveraineté du peuple[105]; et le pouvoir temporel fut ébranlé en même temps qu'il dépouilloit le pouvoir spirituel d'une prépondérance qu'il auroit dû plutôt accroître, s'il eût bien entendu ses propres intérêts. On a vu que ce fut dans le parlement que se forma par degré cette opposition tout à la fois politique et religieuse[106] que nos monarques se plurent à favoriser, s'isolant de jour en jour davantage du souverain pontife, se plaisant même à l'humilier comme prince temporel, le sacrifiant sans respect pour son caractère aux moindres caprices de leur ambition; abusant, sous ce rapport, de sa foiblesse contre toute justice, de leur force contre toute générosité[107]. De cette conduite, presque toujours hostile et quelquefois même jusqu'au scandale, il résulta comme une espèce de schisme toujours prêt à éclater entre la France et la cour de Rome[108]. Dans tout ce qui touchoit à la discipline, on peut dire que le roi s'y étoit fait chef de l'Église; encouragé par un tel exemple, le parlement ne tarda point à s'y ériger en tribunal ecclésiastique; et, pour prix de sa complaisance envers le pouvoir temporel, le clergé se vit dépouiller, et pour toujours, de sa juridiction.

[Note 104: Tom. II, 2e part., p. 598.]

[Note 105: _Ibid._, et p. 1034.]

[Note 106: _Ibid._, p. 602.]

[Note 107: Tom. II, 2e part., p. 877, et p. 8 et 9 de ce vol.]

[Note 108: Cela fut manifeste, surtout dans la dernière session du concile de Trente, où les ambassadeurs de France menacèrent hautement de se retirer, si l'on osoit toucher à ce qu'ils appeloient les _libertés gallicanes_; où toutes les affaires de ce royaume étant conduites par des diplomates dont la foi étoit plus que suspecte, il n'est point de dispositions malveillantes et de prétentions hautaines qu'ils ne se plussent à élever contre les actes de cette assemblée vénérable. Il en résulta que, malgré tous les ménagements qu'y mirent le pape et les légats, et la précaution extrême qu'ils eurent de n'attaquer les usurpations du pouvoir temporel sur le Saint-Siége, qu'en exhortant les princes, par les motifs les plus pressants, à procurer l'observation des actes et décrets du saint concile, ces décrets et ces actes furent rejetés en France, en tout ce qui étoit contraire aux libertés de l'église gallicane; et si quelques-uns de ceux qui concernoient la discipline y furent adoptés, parce que l'utilité en étoit démontrée, ils le furent, non comme émanés du concile, mais comme autorisés par les états de Blois, qui s'assemblèrent quelques années après.]

Que l'on considère attentivement cette fausse position dans laquelle tout l'ordre social venoit d'être placé: tous les maux dont nous avons tracé l'histoire, tous ceux qui vont les suivre en dérivent. À la faveur de ces maximes relâchées sur le pouvoir des papes, le protestantisme étoit né en Allemagne: il s'y étoit accru, sans que les armes spirituelles dont ces chefs de l'Église faisoient jadis un usage si prompt et si terrible, eussent pu en arrêter les progrès et les ravages; par la même raison, il n'éprouva que de foibles obstacles pour s'introduire et se propager en France; et c'est alors que se montre à découvert le vice radical de cette politique anti-chrétienne, si malheureusement adoptée par le roi très-chrétien.

Trois siècles plus tôt que fût-il arrivé? Sous peine de partager l'anathème dont les hérétiques étoient frappés, nos rois, fils aînés de l'Église, eussent reçu, du haut de la chaire pontificale, l'ordre d'employer tous les moyens que Dieu avoit mis entre leurs mains pour détruire l'hérésie jusque dans ses racines; princes et sujets se seroient ralliés à l'instant même pour une cause aussi sainte; un tel ordre eût produit une sorte de croisade contre l'erreur et l'impiété; le mal eût été arrêté dans sa source; et à peine quelques gouttes eussent été versées de ce sang qui coula par torrents pendant plus d'un demi-siècle.

Mais ces temps d'harmonie et de subordination entre les deux pouvoirs étoient passés: non-seulement les rois de France avoient rendu leur politique indépendante de la puissance religieuse; mais ils avoient même voulu qu'elle fût entièrement étrangère à la religion. Ce n'étoit plus qu'un calcul d'intérêts purement matériels qui présentoit souvent les résultats les plus contradictoires et les plus révoltants: ainsi nous avons vu François Ier, en même temps qu'il signoit un traité d'alliance avec le successeur de Mahomet, faire brûler à Paris les disciples de Calvin[109]; et son fils Henri II, se montrer en France l'ennemi le plus terrible de ces hérétiques, en Allemagne, leur protecteur et leur allié. C'étoit le parlement qui lançoit les anathèmes contre ceux-là, en même temps qu'il approuvoit les traités faits avec ceux-ci[110].

[Note 109: _Voyez_ t. II, 2e part., p. 1071.

«Arrangez-moi un peu ces feux avec cette protection,» disoit très-judicieusement Brantôme.]

[Note 110: _Voyez_ p. 9 et 10 de ce vol.]

Toutefois jusqu'à la fin du règne de ce dernier prince, le mal ne se manifesta point aussi grand qu'il l'étoit en effet, parce que François Ier et son fils se montrèrent, dans l'intérieur de leur royaume, ce qu'ils devoient être, et se mirent d'eux-mêmes à la tête de cette grande opposition qui se forma d'une nation presque tout entière catholique contre un nombre encore peu considérable de novateurs religieux. Ainsi, d'accord avec la plus grande partie de la population, l'autorité monarchique eut un moment tous les effets de l'autorité religieuse; mais il lui manquoit ce caractère miraculeux de perpétuité et d'infaillibilité que Dieu n'accorde qu'à l'Église et à son chef; tout dépendoit ici du caractère de deux hommes, et étoit comme eux passager et périssable. Que leur successeur fût ou moins zélé, ou plus foible, ou plus corrompu, un désordre réel remplaçoit aussitôt les apparences de l'ordre: c'est ce qui arriva.

Sous les deux rois enfants qui succédèrent à Henri II, deux factions ne cessèrent point de se disputer le pouvoir: le pouvoir en fut affoibli; et bientôt se développèrent les dernières conséquences de ce système désastreux. On y vit les Guises se placer d'abord à la tête du parti catholique, marcher franchement et fermement dans cette unique voie de salut, rallier ainsi la France entière autour d'eux et attaquer de front l'hérésie, décidés qu'ils étoient à ne lui point laisser de relâche jusqu'à son entière extermination. Avec une telle résolution et des vues aussi droites, point de doute, s'ils eussent été rois, qu'ils n'y fussent parvenus; mais ils ne possédoient qu'un pouvoir emprunté; et Catherine de Médicis, dont la politique étoit fondée sur une indifférence religieuse poussée beaucoup plus loin qu'on ne l'avoit fait jusqu'alors en France, leur disputant sans cesse ce pouvoir qu'elle vouloit leur arracher, se plaça aussitôt entre les deux partis, tantôt catholique et tantôt protestante suivant ses intérêts; craignant la destruction de l'un, parce qu'elle ne vouloit pas le triomphe entier de l'autre; quelquefois entraînée par la force des choses à s'unir aux vues religieuses et monarchiques de ses adversaires et à faire cause commune avec eux; s'en écartant aussitôt qu'elle croyoit pouvoir le faire sans danger, non pour se jeter dans le parti contraire, mais pour se tenir au milieu des deux partis; isolant ainsi le pouvoir du roi entre ses amis et ses ennemis, et lui ôtant l'appui des Français catholiques, en même temps qu'elle accroissoit la force et aigrissoit le fanatisme des sectaires. Cette politique astucieuse trouva des partisans dans des familles puissantes et particulièrement dans celle des Montmorencis: ainsi se forma le _tiers-parti_ que nous avons déjà signalé; parti le plus funeste de tous, à qui l'on doit d'avoir prolongé cette lutte sanglante, et qui acheva de tout corrompre dans cette cour déjà si profondément corrompue.

Ainsi les circonstances ayant forcé Catherine à abandonner, après la Saint-Barthélemi, la marche qu'elle avoit suivie jusqu'alors, et à se jeter entièrement dans le parti catholique, qui, comme nous l'avons si souvent répété, étoit à la fois celui des Guises et de la nation, on vit, ce qui étoit jusqu'alors sans exemple, des hommes puissants qui n'avoient point abjuré le nom de catholiques, se jeter ouvertement dans le parti huguenot; et le tiers-parti se montra dès le commencement ce qu'il étoit, prêt à tout et capable de tout.

Henri III acheva de tout perdre: élevé à l'école de sa mère, il s'en montra un digne élève; et, dès qu'il fut monté sur le trône, on le vit faire de lui-même et pour son propre compte, ce qu'elle avoit fait depuis si long-temps, lorsqu'elle gouvernoit sous le nom de Charles IX. Un témoignage qui ne peut être contesté[111] nous apprend qu'il lisoit très-souvent Machiavel; qu'il avoit pris un goût très-vif pour ses ouvrages, dont avant lui, Catherine avoit fait sans doute son profit; et que, même avant son départ pour la Pologne, il s'étoit fait un système politique fondé sur les doctrines de ce dangereux écrivain.

[Note 111: Celui de la reine Marguerite de Navarre sa soeur.]

Il prétendit donc se servir des mêmes artifices que sa mère, et s'isola comme elle au milieu de tous les partis, s'obstinant à ne pas voir que, parmi ces partis, il en étoit un qui étoit celui de l'état, c'est-à-dire le sien. Il ne vit pas encore que, ce parti ne s'étant formé que parce qu'il y avoit péril pour la religion, il se trouvoit poussé par un aussi grand intérêt à invoquer une autorité au-dessus de celle du prince, si celle du prince venoit à lui manquer; parce que la religion est une loi qui oblige le prince comme les sujets, et que, dussent-ils désobéir au prince, il est impossible, lorsqu'elle commande, qu'ils ne lui obéissent pas.

Il falloit comprendre ces choses, reconnoître que tout pouvoir venant de Dieu, tout pouvoir perd sa force dès qu'il tente de s'en séparer. Henri III au contraire étoit imbu de cette maxime machiavélique, que le prince est lui-même le principe de son autorité; qu'elle est pour lui l'intérêt auquel doivent céder tous les autres intérêts; qu'avant toute chose, il s'agit pour lui de la maintenir; et que tous moyens sont bons, que toutes voies sont permises pour arriver à ce but. Avec de semblables idées, il crut que le sublime de la politique étoit de se jouer à la fois des chefs catholiques et des chefs protestants; en les trompant de les détruire les uns par les autres, afin de fonder solidement sa puissance absolue sur la ruine de tous. C'est ainsi qu'il se trouva placé entre deux partis, dont l'un étoit en révolte ouverte contre lui, dont l'autre reconnoissoit comme supérieure à la sienne l'autorité dont il lui avoit plu de se séparer.