Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 5/8)
Part 13
[Note 86: C'est à l'abbé de Caveyrac, si effrontément accusé par Voltaire d'avoir fait l'apologie de la Saint-Barthélemi (ce que tant d'autres ont répété après lui, ou sottement, ou malignement, et la plupart sans l'avoir lu), que nous devons sur cette circonstance les recherches les plus exactes et les plus curieuses. Il prouve jusqu'à l'évidence: 1º qu'il y eut deux messages différents, envoyés, à très-peu de distance l'un de l'autre, aux gouverneurs des provinces; le premier immédiatement après la blessure de l'amiral, Charles IX étant encore dans l'erreur sur les véritables auteurs de cet assassinat, et craignant, avec juste raison, qu'il n'excitât la fureur des huguenots contre les catholiques, partout où ceux-ci se trouveroient les plus foibles: dans ce message, il leur rendoit compte de l'événement, et déclaroit que son intention étoit qu'il en fût fait _bonne, briève et rigoureuse justice_. Dans le second message, parti dans la journée du 24, et toujours avec cette même intention de prévenir les vengeances que les partis pouvoient exercer les uns contre les autres, et surtout de protéger les catholiques dans les villes où les huguenots étoient les plus forts, le roi apprenoit à ces mêmes gouverneurs ce qui s'étoit passé depuis le premier événement; et, le rejetant sur l'ancienne inimitié des deux maisons de Guise et de Châtillon, les exhortoit à prendre toutes mesures nécessaires pour que semblables scènes n'arrivassent point dans leurs gouvernements. 2º. L'abbé de Caveyrac prouve ensuite qu'il n'existe contre l'authenticité de ces deux messages, confirmée par la conduite de tous ces gouverneurs, que deux pièces, la lettre du vicomte d'Ortes, commandant de Bayonne, et celle de la reine à Strozzi, pièces dont il démontre sans réplique l'invraisemblance et la fausseté. 3º. Ce sont les actes mêmes des prétendus martyrs protestants qui lui fournissent la preuve, que les massacres qui eurent lieu dans plusieurs villes et après la nouvelle reçue de celui de Paris, n'eurent d'autre cause que cette haine violente et ces désirs de vengeance dont les catholiques étoient animés contre les protestants pour tant de maux qu'ils en avoient soufferts; à quoi il faut ajouter cette espèce d'anarchie qu'avoit produite une guerre civile si longue et si acharnée, qui faisoit que, dans tout ce qui avoit rapport à ces funestes ressentiments, la voix des chefs n'étoit plus écoutée; assertion que cet écrivain fortifie en faisant voir que ce fut principalement dans les villes qui avoient été le plus maltraitées par les calvinistes que se commirent les meurtres, et surtout en rapportant les dates de ces diverses exécutions, dates si différentes entre elles, qu'elles détruisent jusqu'au moindre soupçon d'un dessein concerté d'avance[86-A]. (Dissert. sur la Saint-Barthélemi, p. XXI _et seqq_.)
Aux preuves apportées par l'abbé de Caveyrac, il faut joindre un document d'autant plus précieux, que le temps ne nous a conservé qu'un très-petit nombre de monuments de ce genre[86-B]; c'est une de ces lettres de Charles IX, écrites aux gouverneurs de province; elle est adressée à M. de Joyeuse, alors gouverneur général du Languedoc. Dans cette lettre, que nous croyons devoir rapporter tout entière, le roi rappelle celle qu'il a écrite deux jours auparavant à ce même seigneur au sujet de la blessure de l'amiral; et s'il n'y dit pas la vérité sur tous les points, il en manifeste du moins qu'en l'écrivant, son intention est d'arrêter l'effusion du sang.
«M. de Joyeuse, vous avez entendu ce que je vous écrivis avant-hier de la blessure de l'amiral, et que j'étois après à faire tout ce qui m'étoit possible pour la vérification du fait et châtiment des coupables, à quoi il ne s'est rien oublié. Depuis il est advenu que ceux de la maison de Guise, et les autres seigneurs et gentilshommes qui leur adhèrent, et n'ont pas petite part en cette ville, comme chacun sait, ayant su certainement que les amis dudit amiral vouloient poursuivre sur eux la vengeance de cette blessure pour les soupçonner, à cette cause et occasion se sont si fort émus cette nuit passée, qu'entre les uns et les autres a été passée une grande et lamentable sédition, ayant été forcé le corps de garde qui avoit été ordonné à l'entour de la maison dudit amiral, lui tué avec quelques gentilshommes, comme il a été aussi massacré d'autres en plusieurs endroits de la ville. Ce qui a été mené avec une telle furie, qu'il n'a été possible d'y mettre le remède tel qu'on eût pu désirer, ayant eu assez à faire à employer mes gardes et autres forces pour me tenir le plus fort en ce château du Louvre, pour après faire donner ordre par toute la ville à l'apaisement de la sédition, qui est à cette heure amortie, grâce à Dieu: étant advenue par la querelle particulière qui est, de long-temps y a, entre ces deux maisons: de laquelle ayant toujours prévu qu'il succéderoit quelque mauvais effet, j'avois fait ci-devant tout ce qui m'étoit possible pour l'apaiser, ainsi que chacun sait: n'y ayant en ceci rien de _la rompure de l'édit de pacification_, lequel je veux être entretenu autant que jamais. Et d'autant qu'il est grandement à craindre que telle exécution _ne soulève mes sujets les uns contre les autres_, et ne se fassent _de grands massacres_ par les villes de mon royaume, en quoi j'aurois _un merveilleux regret_, je vous prie faire publier et entendre _par tous les lieux et endroits de votre gouvernement_, que chacun ait à _demeurer en repos_ et se contenir en sa maison, ne prendre les armes, _ni s'offenser les uns contre les autres, sur peine de la vie_; et faisant garder et soigneusement observer mon édit de pacification: à ces fins, et pour faire punir les contrevenants, et _courir sur ceux qui se voudroient émouvoir_ et _contrevenir à ma volonté_, vous pouvez, tant de vos amis de mes ordonnances, qu'autres, qui avertissant les capitaines et gouverneurs des villes et châteaux de votre gouvernement, prendre garde à la conservation et sûreté de leurs places, de telle sorte qu'il n'en advienne faute, m'avertissant au plus tôt de l'ordre que vous y aurez donné, et comme toutes choses se passeront en l'étendue de votre gouvernement. Puisse le Créateur vous avoir, M. de Joyeuse, en sa sainte et digne garde. Écrit à Paris, le XXIV août M. V. LXXII. _Signé_ CHARLES, et au-dessous, FIZIER[86-C].»]
[Note 86-A: Le massacre se fit à Meaux le lundi 25 août, à la Charité le 26, à Orléans le 27, à Saumur et à Angers le 29, à Lyon le 30, à Troyes le 3 septembre, à Bourges le 11 de ce même mois, à Rouen le 17, à Romans le 30, à Toulouse le 23, à Bordeaux le 3 octobre.]
[Note 86-B: On en trouve deux à peu près pareilles dans les Mém. de l'état de la France, l'une à M. Chabot, gouverneur de Bourgogne, l'autre à Montpezat, sénéchal de Poitou.]
[Note 86-C: Au dos est écrit: à M. de Joyeuse, cheval. de mon ordre, cons. en mon conseil privé, capitaine de 50 lances, et mon lieut.-gén. en Languedoc.--(Cette lettre est extraite des registres du présidial de Nîmes.)]
De même en lisant ces écrivains menteurs et passionnés, on se fait de ce massacre des images si effroyables, si exagérées, qu'il semble qu'à aucune autre des époques les plus tragiques de l'histoire autant de sang n'a été versé. Si l'on en croit les récits de d'Aubigné et de quelques autres, les rues étoient jonchées de cadavres; les portes cochères en étoient encombrées; on les entassoit dans le Louvre par monceaux; ils arrêtoient le cours des rivières, et leurs eaux en étoient infectées. Il n'y eut que trop de victimes dans cette nuit détestable et dans les imitations qui en furent faites dans plusieurs villes de France; mais lorsque l'on vient, écartant ces exagérations, à consulter des témoignages plus sûrs, on est confondu de la légèreté téméraire avec laquelle tant d'historiens ont accrédité les erreurs et les impostures des calvinistes, comme s'ils eussent eu le même intérêt qu'eux à aigrir les haines et à accroître l'horreur que doit inspirer ce sinistre événement[87]. Il faut donc le dire: tout horrible qu'elle est, l'exécution de la Saint-Barthélemi et celles qui la suivirent furent moins sanglantes que tant d'autres dont les calvinistes avoient épouvanté la France: les premiers ils donnèrent l'exemple de tant de barbarie, et si la vengeance étoit permise à des chrétiens; on pourroit dire que jamais plus cruels outrages n'excitèrent de plus justes ressentiments. Qui pourroit en compter le nombre et en exprimer les excès, pendant douze années déjà écoulées d'une guerre civile dont ils étoient seuls les auteurs? Que faisoient-ils partout où ils se montroient les plus forts? Ils ravageoient les campagnes, brûloient ou démolissoient les églises, les dépouilloient de leurs richesses, y commettoient les plus exécrables profanations[88]; massacroient les prêtres et les religieux qui ne vouloient pas racheter leurs jours par l'apostasie; passoient des populations entières au fil de l'épée, inventoient des supplices nouveaux pour les catholiques qui tomboient entre leurs mains[89], et poussoient leur rage sacrilége jusqu'à violer les tombeaux[90]. Les habitants de Paris pouvoient-ils oublier le tumulte de Saint-Médard[91] et tant d'autres violences dont ils s'étoient rendus coupables envers eux, chaque fois que l'autorité, foiblissant en leur faveur, avoit encouragé leur fanatisme et leur insolence? Deux entreprises de ces rebelles sur deux rois[92], dont l'un ne parvint que par une espèce de prodige à se réfugier dans leurs murs, ne suffisoient-elles pas pour exaspérer un peuple qui aimoit et respectoit ses souverains? Que vouloient-ils? que prétendoient-ils? quelle étoit leur mission? sur quoi fondoient-ils leur autorité? où étoient leurs miracles pour prêcher un nouvel Évangile et prétendre imposer une religion nouvelle à vingt millions d'hommes qui trouvoient bonne celle qu'ils avoient, et ne vouloient point en changer? pouvoient-ils opérer un tel changement sans bouleverser l'état? Partout où ils avoient introduit leurs doctrines, n'avoient-ils pas opéré des bouleversements; et dans un tel cas, n'étoit-ce pas, nous ne dirons pas seulement un droit, mais un devoir pour l'état de les traiter comme ses plus dangereux ennemis, d'exercer sur eux les plus terribles châtiments? Si la Providence, dont les décrets sont impénétrables et qui sans doute vouloit éprouver et punir la France, ne lui eût point enlevé, par un nouveau crime de ces sectaires, l'homme incomparable qui, ayant reconnu toute la grandeur du mal, étoit enfin parvenu à rassembler entre ses mains tout ce qu'il falloit de puissance pour y appliquer le remède, l'hérésie, poursuivie sans relâche, attaquée jusque dans sa racine, eût été ou détruite ou expulsée de ce beau royaume; et ces maux, ainsi que ces crimes, qui naquirent de la foiblesse du gouvernement et de la révolte des sujets, ne seroient jamais arrivés. Oui, sans doute, on fut coupable des deux côtés: au milieu de tant de désordres et de calamités, les esprits s'exaltèrent, les caractères s'endurcirent, les moeurs devinrent atroces et les catholiques se montrèrent à leur tour factieux, rebelles, fanatiques; mais ils ne le furent que parce que les calvinistes l'avoient été avant eux; s'ils portèrent depuis leurs fureurs jusqu'au régicide, les calvinistes leur en avoient donné des leçons; les François, nous le répétons, n'étoient point tels auparavant: ils furent alors ce que les calvinistes les avoient faits; et, ce mal dont ceux-ci sont les seuls auteurs, étant retombé sur leur tête, nous avons le droit d'en gémir et de le détester: ils n'ont pas celui de nous le reprocher et de s'en plaindre.
[Note 87: Rien de plus difficile que de déterminer le nombre des personnes qui ont péri, tant le jour de la Saint-Barthélemi, que par suite de ce funeste événement. Il est très-probable que sur ce point aucun historien n'a dit vrai, puisqu'il n'en est pas deux qui s'accordent ensemble dans leurs calculs. Péréfixe dit cent mille; Sully soixante-dix mille; de Thou trente mille _ou même un peu moins_; La Popelinière _plus de_ vingt mille; le Martyrologe des calvinistes quinze mille; Paprie-Masson _près de_ dix mille.
Auquel s'arrêter de ces calculs si différents entre eux? Chacun de ces historiens affirme sans apporter de preuves. Cependant, parmi eux, le Martyrographe des protestants _semble mériter_ plus d'attention; le but du livre _in-folio_ qu'il a écrit étoit de recueillir les noms, et de conserver la mémoire de tous ceux qui avoient péri pour la cause du _pur_ Évangile: on doit croire qu'il y a mis tous ses soins; il a dû recevoir de toutes parts des documents; et le zèle des uns, la vanité des autres, tous les intérêts communs et particuliers ont dû se réunir pour lui fournir les matériaux les plus nombreux et les plus exacts. Il avoit lui-même le plus grand intérêt à ne rien omettre; et nous pouvons lui supposer quelque propension à exagérer, plutôt qu'à rester au-dessous du vrai. On remarque donc que, parlant en général du nombre des victimes, il le porte à _trente mille_; entrant ensuite dans un plus grand détail, il n'en trouve que _quinze mille cent trente-huit_; enfin, quand il faut en venir à les désigner par leurs noms, le dirons-nous? il n'en peut nommer que _sept cent quatre-vingt-six_. Ce tableau est curieux et mérite d'être mis sous les yeux de nos lecteurs.
_Nombre des calvinistes qui ont péri à la Saint-Barthélemi, extrait du Martyrologe des calvinistes, imprimé en 1582._
+----------------------+---------------------------------------------+ | NOMS | NOMBRE DE CEUX | | des villes | qui ne sont que désignés. | qui sont nommés.| | où ils ont été tués. | En bloc. | En détail. | | +----------------------+------------+--------------+-----------------+ | À Paris | 10000 | 468 | 152 | | À Meaux | 225 | | 30 | | À Troyes | 37 | | 37 | | À Orléans | 1850 | | 156 | | À Bourges | 23 | | 23 | | À la Charité | 20 | | 10 | | À Lyon | 1800 | | 144 | | À Saumur et Angers | 26 | | 8 | | À Romans | 7 | | 7 | | À Rouen | 600 | | 212 | | À Toulouse | 306 | | » | | À Bordeaux | 274 | | 7 | | | ----- | | ----- | | | 15138 | | 786 | +----------------------+------------+--------------+-----------------+
Que l'on compare maintenant ce tableau à ce que dit l'ouvrage dont il est extrait; on y trouvera des contradictions qui vont jusqu'à l'absurde. L'auteur suppose en gros _dix mille_ victimes à Paris; au détail il n'en compte plus que _quatre cent soixante-huit_, et, pour compléter ce nombre, il faut qu'il recueille tous les meurtres commis à la croix du Trahoir, dans la rue Bétizy, où demeuroit l'amiral, aux prisons, dans les maisons du pont Notre-Dame, et généralement dans presque tous les quartiers où s'étendoit le massacre; puis, de tous ces infortunés, il n'en peut nommer que _cent cinquante-deux_. De cette différence énorme et que rien ne peut expliquer, on a justement conclu qu'il s'étoit trompé d'un zéro dans ses évaluations, et qu'il falloit réduire à 1000 au lieu de 10000 le nombre des _mis à mort à Paris_, ce qui s'accorde avec le calcul de La Popelinière.
Cette opinion, la seule qui soit vraisemblable, se trouve fortifiée par un compte de l'Hôtel-de-Ville, lequel nous apprend que les prévôts des marchands et échevins avoient fait enterrer les cadavres aux environs de Saint-Cloud, Auteuil et Chaillot, au nombre de _onze cents_. Or le Martyrologe nous apprend que «les charrettes chargées de corps morts de damoiselles, femmes, filles, hommes et enfants, étoient menées et déchargées à la rivière.» Ces cadavres s'arrêtèrent, partie à une petite île qui étoit alors vis-à-vis le Louvre, partie à celle que l'on nomme aujourd'hui l'île des Cygnes; ce qui mit dans la nécessité de les retirer de l'eau et de les enterrer, pour éviter l'infection qui pouvoit en résulter. Le même écrivain, d'accord avec ce compte, nous apprend qu'on y commit _huit_ fossoyeurs qui y travaillèrent pendant _huit_ jours[87-A]. «Il n'est presque pas possible, observe très-judicieusement l'abbé de Caveyrac, que _huit_ fossoyeurs aient pu enterrer en _huit_ jours _onze cents cadavres_; il falloit les tirer de l'eau ou du moins du bas de la rivière; il falloit creuser des fosses un peu profondes pour éviter la corruption; le terrain où elles furent faites est très-ferme, souvent pierreux: comment chacun de ces huit hommes auroit-il donc pu enterrer, pour sa part, cent trente-sept corps en huit jours?» Il est difficile de le concevoir; mais, ce qui est beaucoup plus probable, c'est que ces hommes grossiers étoient plutôt intéressés à _augmenter_ le nombre des morts qu'à le _diminuer_, parce qu'il en pouvoit résulter pour eux un accroissement de salaire; et si ce compte, qui est authentique, peut être soupçonné, dans ses détails, de quelque infidélité, ce seroit plutôt en _plus_ qu'en _moins_; et nous trouverons ainsi à peu près _mille personnes_ massacrées à Paris, ainsi que La Popelinière l'a écrit[87-B].
Toutes ces observations critiques sont applicables aux autres villes où l'on massacra les protestants; et si l'on veut s'en faire une règle, et toujours en suivant les évaluations et les désignations précises données par le Martyrographe, on trouvera avec l'abbé de Caveyrac qu'il n'est guère possible, en portant ce compte au plus haut, de trouver plus de deux mille victimes dans la France entière, Paris compris.]
[Note 87-A: _Extrait d'un livre des comptes de l'hôtel-de-ville de Paris._ «Aux fossoyeurs des Saints-Innocents, vingt livres à eux ordonnées par les prévôts des marchands et échevins par leur mandement du 13 septembre 1572, pour avoir enterré, depuis huit jours, onze cents corps morts, ez environs de Saint-Cloud, Auteuil et Challuau.» _Nota._ Il y avoit eu un pareil mandement du 9 septembre, pour quinze livres données à compte aux mêmes fossoyeurs.]
[Note 87-B: De Thou qui en compte _deux mille_, n'osant pas sans doute aller au delà _du double_ de ce que La Popelinière avoit écrit trente ans après lui, imagine, pour rendre la chose plus croyable, l'anecdote d'un certain _Crucé_, homme _à figure patibulaire_, qu'il dit «avoir vu bien des fois se vanter en montrant insolemment son bras nud, que ce bras avoit égorgé ce jour-là plus de quatre cents personnes.» Il y a sur ce récit deux observations à faire: la première, c'est qu'il est physiquement impossible qu'un homme, dans l'espace de quelques heures, ait pu commettre à lui seul _quatre cents meurtres_ sur des individus qu'il falloit aller massacrer les uns après les autres dans leurs maisons, où les assassins se rendoient nécessairement en troupes, dans lesquelles il falloit chercher ceux qui se cachoient, vaincre les résistances que leur opposoit le désespoir de leurs victimes, etc., etc. La seconde, c'est qu'en supposant même la chose possible, si, sur deux mille, cet homme en eût tué quatre cents pour sa part, il n'auroit laissé presque rien à faire à ses compagnons, qu'il faut supposer alors uniquement chargés de se saisir des gens et de les lui amener pour qu'il les expédiât. Cependant tous les historiens ont répété avec l'exactitude la plus scrupuleuse ce conte plus absurde que ceux de l'Ogre et de la Barbe-Bleue.]
[Note 88: À Orléans, à Valence, à Lyon, à Sainte-Foi et à Nîmes, ils chassèrent l'évêque de son siége, les chanoines de leur église, les religieuses de leurs couvents; s'emparèrent à main armée de la cathédrale, renversèrent les autels, brûlèrent les images, et substituèrent le prêche à la messe.]
[Note 89: Le baron des Adrets commit à lui seul plus de meurtres que n'auroient pu faire plusieurs Saint-Barthélemi. Cet homme atroce, qui baignoit ses enfants dans le sang (Brantôme, _Éloge de Montluc_), pour les accoutumer à le répandre, couvrit de ruines et inonda de sang le Lyonnois, le Forets, le Vivarais, l'Auvergne, la Provence, le Languedoc.
On sait qu'à Mornas et à Montbrison il forçoit les prisonniers qu'il avoit faits à sauter du haut d'une tour sur les piques de ses soldats; qu'ayant pris Pierrelatte et Bolène, il détruisit ces deux villes et tous leurs habitants, etc. Ce qu'il commit d'horreurs dans ces provinces ne se peut compter; et si les catholiques usèrent quelquefois aussi cruellement de la victoire, les dates de leurs excès prouvent qu'ils ne faisoient que suivre les exemples de leurs ennemis, forcés qu'ils étoient en quelque sorte par ces barbares d'user de représailles. C'est ainsi que Montluc se vengea à Montmarsan de la capitulation si indignement violée par Montgommery à Navarrins, etc., etc.]
[Note 90: Ils profanèrent ceux de Jean d'Orléans à Angoulême, de Louis XI à Cléry, de Jeanne de France à Bourges, de François II à Orléans, des Condés à Vendôme.]
[Note 91: _Voyez_ p. 79.]
[Note 92: La conspiration d'Amboise et l'affaire de Meaux, _Voyez_ p. 48 et 131.]
Parmi les chefs du parti huguenot dont on avoit particulièrement résolu la mort, plusieurs se sauvèrent, entre autres Rohan, le vidame de Chartres, Montgommeri, Grammont, Duras, Gamache, Bouchavannes: quelques-uns de ceux-ci obtinrent leur grâce du roi. Ce prince, lorsque la première fureur du massacre eut été un peu amortie, avoit fait venir dans son cabinet le roi de Navarre et le prince de Condé; et jetant sur eux des regards pleins de courroux: «Je me venge aujourd'hui de mes ennemis, leur dit-il, j'aurois pu vous mettre du nombre, puisque c'est sous votre autorité qu'ils m'ont fait la guerre. La tendresse que j'ai pour les princes de mon sang, l'emporte sur ma justice: je vous pardonne le passé; mais j'entends que vous repreniez la religion des rois nos ancêtres, et que vous renonciez à une hérésie dont la fureur a mis tout mon royaume en combustion. Sans cela il me sera impossible de vous sauver de la furie du peuple, qui fera lui-même une justice que je ne puis me résoudre à faire[93].» Le roi de Navarre se montra disposé à obéir; le prince de Condé fit plus de résistance: sur quoi le roi s'emportant contre lui, le chassa de sa présence, lui donnant trois jours pour se décider: c'est ainsi que l'on obtint l'abjuration de l'un et de l'autre[94].
[Note 93: Matthieu, liv. 6.]
[Note 94: L'abbé de Caveyrac observe ici avec juste raison que si Charles IX voulut forcer le roi de Navarre et le prince de Condé à aller à la messe, ce fut moins pour les attacher à la foi catholique, que pour les détacher du parti huguenot; et ce qui est une dernière preuve que le zèle religieux n'étoit pour rien dans toute cette affaire, c'est que, le premier moment passé, il ne se mit pas fort en peine de leur conversion; en quoi, ajoute-t-il, il fut mauvais politique. En effet, si, après avoir amené ces princes à une abjuration, on eût employé tous les moyens de douceur et de persuasion pour les retenir dans la religion catholique, les calvinistes, qui venoient de perdre leur chef, n'auroient pu le remplacer, et les guerres civiles eussent pris fin.]