Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 5/8)

Part 11

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[Note 64: Ces paroles, que nous citons ici du duc d'Anjou, sont tirées du récit que ce prince fit lui-même à son médecin Miron, de tout ce qui avoit précédé et préparé l'exécution de la Saint-Barthélemi. Il traversoit alors l'Allemagne, où beaucoup de calvinistes françois s'étoient réfugiés après le massacre; ils le poursuivoient à son passage de leurs imprécations; leurs cris furieux lui causoient un trouble qu'il n'avoit point encore éprouvé; et ce fut dans une nuit où les impressions pénibles qu'il en ressentoit l'empêchoient de fermer l'oeil, qu'il appela auprès de lui cet homme, que Catherine lui avoit donné, en qui il avoit toute confiance et qui la méritoit. «Je vous fais venir ici, lui dit-il, pour vous faire part de mes inquiétudes et agitations de cette nuit, qui ont troublé mon repos, en repensant à l'exécution de la Saint-Barthélemi, dont possible vous n'avez jamais su la vérité, telle que présentement je veux vous la dire.» Ce récit, auquel nous empruntons un grand nombre de détails précieux, a tous les caractères de la vérité: le prince n'avoit aucun intérêt à tromper Miron; et il n'y raconte rien qui ne soit à son désavantage, puisqu'il s'y déclare le complice, et pour ainsi dire le premier auteur de l'assassinat de l'amiral et de tout ce qui le suivit.]

L'amiral, semant ainsi la division dans la famille royale pour le seul intérêt de sa faction, non seulement jouoit un rôle odieux et criminel, mais se montroit en même temps imprudent et mauvais politique. Il falloit qu'il fût bien présomptueux et bien follement enivré de ce succès d'un jour qu'il venoit d'obtenir auprès du roi, pour pousser ainsi les choses hors de toutes mesures et se persuader qu'il parviendroit à détruire en si peu de temps cet ascendant que Catherine avoit pris, depuis de si longues années, sur son fils; ascendant que l'habitude et toutes les affections naturelles avoient continuellement accru et affermi, contre lequel il se pouvoit que la fougue de son caractère excitât de temps en temps quelques mouvements de révolte, mais des mouvements passagers qu'une femme aussi adroite, aussi féconde en ressources, connoissant si bien le foible de celui qu'elle gouvernoit depuis son enfance, sauroit calmer dès qu'elle y verroit un véritable danger, pour faire retomber ensuite sur le téméraire auteur de ces machinations, tout le poids de sa colère et sa vengeance.

C'est ce qui ne manqua pas d'arriver: jusque-là la reine, peu inquiète des menées de l'amiral, n'avoit pris contre lui que les mesures générales qu'exigeoit d'ailleurs la position où se trouvoit la cour, toute remplie alors de calvinistes; et ces mesures étoient de s'assurer, en cas de besoin, le secours des Guises, de leurs partisans, et de tous ceux qu'elle savoit appartenir à la cause royale et à la religion. La conduite toute nouvelle de son fils envers elle, et les avis qu'elle recevoit de plusieurs courtisans entièrement dévoués à sa personne, qui avoient aussi la confiance du roi, et qui l'assuroient que si elle tardoit à frapper quelque grand coup, ce prince alloit lui échapper pour se jeter dans les bras des religionnaires, avoient accru ses alarmes: cette dernière scène si effrayante qui venoit de se passer entre Charles IX et son frère, et que celui-ci vint lui raconter à l'instant même, acheva de la décider; et elle se résolut à montrer enfin ce qu'elle savoit faire.

On lit dans les Mémoires de Tavannes qu'elle jugea à propos de commencer par une explication avec son fils, saisissant pour l'entretenir en particulier, le moment d'une chasse, où ceux qui l'obsédoient venoient de se disperser; que l'entraînant alors dans un château voisin et s'y renfermant avec lui, elle éclata en reproches les plus amers, lui rappelant tout ce qu'elle avoit fait pour lui, les chagrins qu'elle avoit soufferts, les dangers qu'elle avoit courus, la haine qu'avoient pour elle et pour le duc d'Anjou ces mêmes hommes dont il avoit l'imprudence de faire ses plus intimes confidents; que, feignant ensuite de craindre pour ses propres jours, elle lui demanda avec larmes, pour elle la permission de retourner à Florence, pour son second fils le temps de se sauver de la fureur de ses ennemis.

Le roi fut épouvanté «_non tant_, ajoute Tavannes, _des huguenots_, que de sa mère et de son frère dont il sait la finesse, ambition et puissance dans son état.» Il laissa donc apercevoir un trouble et des foiblesses dont l'adroite Catherine ne manqua point de profiter. Par une dissimulation plus profonde encore, elle feint alors un mécontentement que rien ne peut apaiser, le quitte brusquement et se retire dans une maison voisine. Le roi se précipite sur ses pas, et la trouve entourée du duc d'Anjou et de ses conseillers les plus intimes, les sieurs de Rets, de Tavannes et de Sauve, ayant l'air de délibérer entre eux. Ceci augmente ses inquiétudes; et, craignant qu'il ne se machine entre eux quelque chose contre lui, il entre le premier en explication, et demande que du moins on lui fasse connoître les nouveaux crimes des calvinistes. C'étoit là qu'on l'attendoit: tous s'empressent aussitôt de lui répondre; tous les accusent à l'envi des prétentions les plus audacieuses, des projets les plus séditieux; on cherche les preuves de ces accusations dans l'insolence de leurs discours; et il est certain qu'en cela ils prêtoient des armes terribles à leurs ennemis, et fournissoient contre eux-mêmes tout ce que ceux-ci pouvoient désirer, sinon pour entraîner entièrement le roi, du moins pour le jeter dans de nouvelles anxiétés. Cependant cette scène n'avoit été arrangée par Catherine que pour préparer son fils au coup hardi qu'elle étoit décidée de frapper: car il avoit été d'avance résolu entre elle et le duc d'Anjou de se défaire de l'amiral.

Nous apprenons de ce prince qu'ils mirent madame de Nemours dans la confidence «pour la haine mortelle qu'elle portoit à l'amiral[65]; qu'ils envoyèrent chercher _incontinent_ un capitaine gascon dont ils ne voulurent se servir, parce qu'il les avoit trop _brusquement_ assurés de sa bonne volonté, _sans réservation d'aucune personne_; qu'ils jetèrent les yeux sur Maurevel[66], _expérimenté à l'assassinat que peu devant il avoit commis en la personne de Mouï_; qu'il fallut _débattre quelque temps_; qu'on le mena au point où on vouloit, en lui représentant que l'amiral _lui feroit mauvais parti pour le meurtre de son favori ami Mouï_.» Cette considération l'ayant déterminé, madame de Nemours prêta la maison de Vilaine, _l'un des siens_, et tout y fut préparé.

[Note 65: Elle étoit veuve du duc de Guise, assassiné devant Orléans.]

[Note 66: La relation de Miron dit _Maurevert_; dans tous les autres mémoires du temps, il est appelé _Maurevel_.]

Mécontents de l'accueil que le roi faisoit aux calvinistes, et de la préférence qu'il sembloit leur accorder, les Guises avoient quitté brusquement la cour, ne laissant point ignorer la cause de leur départ précipité. Des messages leur furent aussitôt adressés pour les engager à y revenir; et afin de hâter leur retour, on les assuroit qu'il y avoit péril pour la cause royale, s'ils restoient plus long-temps éloignés. On les vit donc bientôt reparoître, accompagnés d'une suite nombreuse de gentilshommes; et leur retour parut naturel au moment où l'on alloit célébrer le mariage de la soeur du roi avec le prince de Béarn. Assurés dès lors d'un tel secours qui, dans aucun cas, ne pouvoit leur manquer, quoiqu'ils se fussent bien gardés de mettre ces seigneurs dans leur confidence, les chefs du complot convinrent entre eux de ne pas attendre plus de quatre jours après la solennité des noces, pour se débarrasser des craintes que leur causoit Coligni.

En effet, le vendredi suivant, 22 août, vers onze heures du matin, l'amiral revenant à pied du Louvre à sa maison, située rue Bétizy, fut frappé d'un coup d'arquebuse qu'on lui tira de cette maison dont nous venons de parler, et par une fenêtre recouverte d'un rideau. L'arquebuse étoit chargée de deux balles dont une lui emporta l'index de la main droite, et l'autre le blessa au côté gauche, à la hauteur du coude[67]. «Voilà, dit-il en s'arrêtant, le fruit de ma réconciliation avec le duc de Guise;» puis, sans témoigner la moindre émotion, il désigna la maison d'où le coup étoit parti. Les portes en furent sur-le-champ enfoncées par les gens de sa suite; mais Maurevel étoit déjà sorti par une porte de derrière; et, s'élançant sur un cheval qu'on lui tenoit tout prêt, il s'étoit sauvé à toute bride.

[Note 67: Nous suivons ici le récit du P. Daniel. D'Aubigné dit qu'une des balles lui cassa le grand doigt; l'autre balle lui entra dans le bras gauche, suivant M. de Thou; les Mémoires de Villeroy prétendent que ce fut dans le bras droit. C'est ainsi que jusque dans le récit des plus petites circonstances, les historiens de la Saint Barthélemi offrent mille contradictions.]

Le trouble que cet événement jeta parmi les calvinistes ne se peut concevoir. Les uns menaçoient, d'autres paroissoient accablés; on s'épuisoit en conjectures; on donnoit à la fois mille avis différents, qui jetoient encore plus d'incertitude sur le parti qu'il convenoit de prendre. Enfin, après ces premiers moments de surprise et d'indignation, il fut arrêté qu'on iroit se plaindre au roi, et lui demander justice: le roi de Navarre et le prince de Condé se chargèrent de présenter la requête.

Ils trouvèrent Charles irrité[68] au dernier point de ce qui venoit de se passer; et cette colère n'étoit pas feinte, puisqu'il n'avoit point été initié à ce complot, et qu'il en ignoroit encore les auteurs. La reine mère joua les mêmes sentiments; et tous les deux les assurèrent qu'un attentat aussi affreux ne demeureroit point impuni. Charles surtout jura d'en tirer la plus terrible vengeance; des ordres furent donnés aussitôt afin que l'on prît toutes les mesures nécessaires pour arrêter l'assassin[69], et le même jour le jeune monarque alla lui-même rendre visite à l'amiral, accompagné de sa mère, du duc d'Anjou, des maréchaux de France et d'un cortége nombreux et brillant.

[Note 68: Le roi jouoit à la paume quand il apprit cet accident. «N'aurai-je jamais de repos, s'écria-t-il, en jetant sa raquette avec fureur? Verrai-je tous les jours des troubles nouveaux?»]

[Note 69: Les portes de Paris furent fermées; il y eut des commissaires chargés d'informer; on fit des visites dans toutes les maisons suspectes.]

L'indignation du roi, nous le répétons, étoit sincère: en abordant l'amiral, il chercha à le consoler, et lui renouvela la promesse qu'il avoit faite, de tirer vengeance de ses assassins; il le fit même avec des mouvements et des paroles si impétueuses, que Catherine en fut épouvantée. Toujours placée auprès de son fils pendant cette visite, qui dura près d'une heure, elle étudioit tous ses gestes, prêtoit une oreille attentive à ses moindres discours, et s'efforçoit surtout de ne pas perdre un mot de ce que disoit Coligni. Celui-ci, après avoir remercié le roi de l'intérêt qu'il lui témoignoit, et protesté de nouveau et en peu de paroles de sa fidélité, parla de la guerre de Flandre, qui étoit sa pensée dominante, et à laquelle il revenoit sans cesse, se plaignant de ce qu'on tardoit trop à la faire, et montrant les résultats fâcheux de ces délais; il se plaignit aussi de l'inexécution des édits rendus en faveur des calvinistes; puis il demanda de dire au roi quelques mots en particulier. Alors Charles fit signe à sa mère et à son frère de se retirer. «Nous restâmes debout au milieu de la chambre, dit le duc d'Anjou, pendant ce colloque privé, qui nous donna un grand soupçon; mais encore plus lorsque nous nous vîmes entourés de plus de deux cents gentilshommes et capitaines du parti de l'amiral qui étoient dans la chambre, dans la pièce d'à-côté et dans la salle basse, lesquels, avec des faces tristes, gestes et contenance de gens malcontents, parlementoient aux oreilles les uns des autres, passant et repassant devant et derrière nous, et non avec tant d'honneur et de respect qu'ils devoient... Nous fûmes donc surpris de crainte de nous voir là enfermés, comme depuis me l'a avoué la reine ma mère, et qu'elle n'étoit onques entrée en lieu où il y eût plus d'occasion de peur, et d'où elle fût sortie avec plus de plaisir.» Tous les deux savoient que le premier mouvement du roi étoit terrible; et dans cette chambre, où ils étoient entourés de calvinistes, il ne falloit qu'un seul mot pour les perdre, s'il eût découvert qu'on le jouoit, et que ce crime, dont ils feignoient de chercher avec lui les coupables, étoit effectivement leur ouvrage.

Catherine, dont l'effroi augmentoit de moment en moment, se hâta de mettre fin à cet entretien secret, sous le prétexte honnête que le blessé pourroit en être fatigué, ce qui se fit «non sans fâcher le roi», continue le duc d'Anjou, qui vouloit ouïr le reste de ce qu'avoit à lui dire l'amiral. Il ajoute que «retirés, elle le pressa de leur faire part de ce qui lui avoit été dit; que le roi le refusa par plusieurs fois; mais qu'enfin importuné, et par trop pressé, il leur dit brusquement et avec déplaisir, jurant _par la mort_... que ce que lui avoit dit l'amiral étoit vrai, que les rois ne se reconnoissoient en France qu'autant qu'ils ont de puissance de bien et de mal faire à leurs sujets et serviteurs; que cette puissance et maniement d'affaires de tout l'état s'_étoit finement écoulée_ entre nos mains; mais que cette superintendance et autorité lui pouvoient être un jour grandement préjudiciable et à tout son royaume, et qu'il la devoit tenir pour suspecte et y prendre garde; dont il l'avoit bien voulu avertir _comme un de ses meilleurs et plus fidèles sujets et serviteurs avant de mourir_. Eh bien, _mort!_...... continua le roi, puisque vous l'avez voulu savoir, c'est ce que me disoit l'amiral.» On conçoit à quel point une telle révélation dut accroître les ressentiments de la femme la plus vindicative qui fut jamais.

Cependant il parut que Coligni n'avoit rien dit qui pût les compromettre: car, après cette visite, le roi continua de porter ses soupçons sur le duc de Guise, soupçons que Catherine elle-même avoit eu l'adresse de faire naître, essayant en même temps d'excuser cet attentat par le juste ressentiment que ce duc devoit conserver de l'assassinat de son père, dont l'amiral avoit été si justement soupçonné, sans avoir jamais pu s'en justifier. «Elle lui rappela en même temps, dit la reine Marguerite[70], l'assassinat qu'avoit fait ledit amiral de Charry, maître de camp de la garde du roi, personne si valeureuse et qui l'avoit si fidèlement assistée pendant sa régence et la puérilité dudit roi Charles», ajoutant que cet assassinat «le rendoit digne de tel traitement. Bien que telles paroles pussent faire juger au roi Charles que la vengeance de la mort dudit Charry n'étoit pas sortie du coeur de la reine ma mère, son âme passionnée de douleur de la perte des personnes qu'il pensoit, comme j'ai dit, lui être un jour utiles, offusqua tellement son jugement, qu'il ne put modérer ni changer ce passionné désir d'en faire justice, commandant toujours qu'on cherchât monsieur de Guise, qu'on le prît, et qu'il ne vouloit point qu'un tel acte demeurât impuni.» Ce que voyant, la reine et le duc d'Anjou commencèrent à craindre que cette fureur, que rien ne pouvoit apaiser, n'eût des suites funestes pour eux, et jugèrent que le moment étoit venu de lui tout révéler. Le maréchal de Retz, qui avoit la confiance du roi, fut chargé de faire les premières ouvertures de ce fatal secret, et s'acquitta avec dextérité de cette commission difficile, faisant entendre que la reine et le duc d'Anjou n'en étoient venus à de telles extrémités que pour échapper aux menées sourdes de ce rebelle, qui avoit juré leur perte à tous deux. À peine ces premiers aveux sont-ils faits, que Catherine survient comme on en étoit convenu, accompagnée du duc d'Anjou, du comte de Nevers, de Birague, garde des sceaux, et du maréchal de Tavannes. Elle confirme à son fils tout ce qui vient de lui être dit; lui rappelle l'insolence et l'esprit de révolte des calvinistes; les lui montre dans cette circonstance, prêts à se porter aux dernières extrémités, et à assouvir leur vengeance, non-seulement sur le duc de Guise, mais sur le souverain lui-même; elle lui fait entendre «que le parti huguenot armoit; que les capitaines étoient déjà dans les provinces, où ils faisoient des levées; que l'amiral, depuis sa blessure, avoit déjà fait partir des courriers pour l'Allemagne et la Suisse, d'où il espéroit tirer vingt mille hommes, avec lesquels il lui seroit facile d'opérer une révolution, dans le dénuement absolu où l'on se trouvoit alors d'hommes et d'argent; que pour comble de malheur, les catholiques, lassés d'une guerre où le roi ne leur servoit de rien, alloient s'armer contre les huguenots sans sa participation; qu'ainsi il demeureroit seul enveloppé, en grand danger, sans puissance ni autorité; qu'un tel malheur pourroit être détourné _par un coup d'épée_; qu'il falloit seulement tuer l'_amiral et quelques chefs du parti_[71].» À l'appui de ce discours venoient les paroles téméraires, criminelles même des calvinistes, qui en effet, depuis la blessure de l'amiral, étoient entrés dans une sorte de fureur et ne savoient plus se contenir[72]. Le duc d'Anjou et les autres parlent dans le même sens, «n'oubliant rien qui y pût servir, tellement que le roi entra en extrême colère et comme en fureur. Mais ne voulant au commencement _aucunement convenir qu'on touchât à l'amiral_; cependant il étoit _piqué et grandement touché de la crainte du danger_...; et, voulant savoir si par un autre moyen on pourroit y remédier, il souhaita que chacun en dît son opinion. Tous furent de l'_avis de la reine_, à l'exception du maréchal de Retz, qui _trompa bien notre espérance_ (c'est encore le duc d'Anjou qui parle), disant que s'il y avoit homme qui dût haïr l'amiral et son parti, c'étoit lui; qu'il a diffamé toute sa race par sales impressions qui avoient couru toute la France et aux nations voisines; mais qu'il ne vouloit pas, aux dépens de son roi et de son maître, se venger de ses ennemis par un conseil à lui si dommageable et à tout le royaume; que nous serions à bon droit taxés de perfidie et de déloyauté. Ces raisons, continue le prince, nous ôtèrent la parole de la bouche, voire la volonté de l'exécution. Mais, n'étant pas secondé d'aucun, et reprenant tous la parole, nous l'emportâmes et reconnûmes une _soudaine mutation_ au roi qui, nous imposant silence, dit de fureur et de colère, en jurant par la mort..... _Puisque nous trouvions bon qu'on tuât l'amiral, qu'il le vouloit, mais aussi tous les huguenots de France, afin qu'il n'en demeurât pas un qui lui pût reprocher après, et que nous y donnassions ordre promptement._»

[Note 70: Mém. de la reine Marg., p. 32, 1658.]

[Note 71: Relation de Miron.]

[Note 72: Ils disoient ouvertement que _si le roi ne leur faisoit justice, ils se la feroient eux-mêmes_; Pardaillan eut l'inconcevable audace de tenir ce propos au souper de la reine. Le seigneur de Piles alla plus loin: il le répéta au roi en face. «Les paroles indiscrètes, le geste insolent et le front sourcilleux de ce téméraire seigneur, firent frémir le roi et tous les catholiques de la cour.» (Dupleix, t. III, p. 514.)]

Ce récit, que nous donnons des circonstances qui précédèrent la nuit de la Saint-Barthélemi, est fidèlement tracé sur les mémoires du temps les plus authentiques. Tout s'y suit, tout s'y enchaîne naturellement. Ce sont les principaux acteurs ou témoins de ces scènes mystérieuses, qui les racontent eux-mêmes; leurs témoignages sont uniformes, et d'autant plus croyables qu'ils ne cherchent point à se justifier d'un acte qu'ils jugeoient nécessaire et dont ils paroissent n'avoir pas senti toute l'énormité. Le caractère tout à la fois foible et ardent de Charles IX; la dissimulation profonde, la perversité machiavélique de Catherine; ses prédilections pour son second fils, déjà initié dans tous ses secrets; ce qu'étoit celui-ci, indice trop certain de ce qu'il seroit un jour; tout les présente ici tels que les montrent toutes les autres pages de l'histoire; tout se réunit pour prouver jusqu'à l'évidence qu'il n'y avoit rien que de subit dans leur fatale résolution, et qu'ils furent poussés à ce second crime pour n'avoir pas réussi dans le premier; la suite va nous montrer que les choses allèrent plus loin qu'ils n'avoient voulu, et achèvera d'expliquer et de confirmer tout ce qui a précédé.

Il s'agit maintenant de raconter l'événement lui-même; et ici les difficultés se multiplient au milieu de mille récits contradictoires où chaque historien a puisé selon ses passions et ses préjugés, où le vrai est obscur, où l'exagération et le mensonge sont manifestes, où il faut choisir la manière de raconter un fait entre vingt manières dont il est raconté. Nous essayerons, autant qu'il nous sera possible, d'y démêler la vérité.

Maintenant qu'on avoit obtenu ou plutôt arraché le consentement du roi, la prudence vouloit qu'on ne perdît pas un moment pour l'exécution: il fut convenu qu'elle auroit lieu le lendemain même 24 août, fête de saint Barthélemi, et qu'elle commenceroit au point du jour.

Le reste de la journée fut employé à tout préparer; et Charles se prêta dès lors à tous les déguisements nécessaires pour en assurer le succès. Sur quelques craintes que l'amiral avoit témoignées d'un mouvement populaire dirigé contre lui, il fit placer devant sa porte une compagnie de gardes, y trouvant le double avantage de lui inspirer une entière sécurité, et de s'emparer ainsi de toutes les avenues de sa maison; en même temps tous les catholiques du voisinage reçurent l'ordre de céder leurs logements aux religionnaires qui voudroient se rapprocher de leur chef. Ceci fait, les troupes dont se composoit la garde du roi furent rangées dans la cour du Louvre et devant la porte; les ducs de Montpensier, de Nevers, et plusieurs autres seigneurs dont on étoit sûr, demeurèrent en armes dans ses appartements.

Cependant ce prince avoit fait appeler le duc de Guise, et, lui découvrant la résolution qu'il venoit de prendre, l'avoit chargé de faire tuer l'amiral et de diriger toutes les suites de cette sanglante exécution. Il accepta une telle commission en homme depuis long-temps impatient de venger la mort de son père. Toutefois il ne l'accepta (et la suite en fournira la preuve) que parce qu'il partageoit cette opinion adoptée par beaucoup d'autres, que les ordres du roi pouvoient légitimer un pareil acte; que c'étoit une manière d'exercer la justice qui entroit dans les attributions royales et que certaines circonstances pouvoient autoriser; enfin, que les coups d'état étoient permis.

Immédiatement après, le prévôt des marchands, Jean Charron, et Marcel, son prédécesseur, qui tous les deux avoient la confiance des Parisiens, furent mandés, et l'ordre leur fut donné devant le roi par le maréchal de Tavannes, d'armer les compagnies bourgeoises et de les tenir prêtes à minuit à l'Hôtel-de-Ville. Ici les Mémoires de Brantôme nous présentent un fait qu'il est important de recueillir. Comme ce fut une nécessité de faire connoître à ces deux magistrats le but d'un semblable armement, ils ne furent pas maîtres de dissimuler l'horreur qu'ils en ressentoient et commencèrent à s'excuser sur leur conscience; mais, Tavannes les ayant alors menacés de l'indignation du roi, et ayant excité contre eux le jeune prince, beaucoup moins animé que lui «les pauvres diables ne pouvant pas faire autre chose, répondirent alors: Eh! le prenez-vous là, Sire, et vous, monsieur? nous vous jurons que vous en aurez nouvelle, car _nous y mènerons si bien les mains, à tort et à travers_, qu'il en sera mémoire à jamais[73].»