Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 5/8)

Part 10

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Les divisions de la cour firent le salut des révoltés. Il y avoit déjà long-temps que cette nomination du duc d'Anjou au commandement en chef de l'armée, causoit du mécontentement: la famille des Guises sut en profiter pour enlever à Catherine une partie de son crédit, en excitant la jalousie du roi contre son frère; et les vieux capitaines, outrés de se voir ainsi sacrifiés à la gloire d'un enfant, traversèrent les opérations du nouveau général; quelques-uns même allèrent jusqu'à favoriser le parti ennemi. Cet ennemi ne fut donc pas poursuivi comme il auroit dû l'être après un tel désastre. Coligni, condamné à mort par le parlement de Paris, ranime les vaincus, tandis que l'éclat d'une telle victoire accroît encore la jalousie du roi contre le duc d'Anjou. Enfin le projet mal conçu de faire des siéges qui ne réussirent point donne aux princes renfermés dans La Rochelle un délai précieux pour rétablir leurs affaires, délai dont ils savent si bien profiter, qu'ils se trouvent bientôt assez forts pour se rendre de nouveau redoutables et pour traiter en quelque sorte sur le pied de l'égalité dans les négociations qui terminèrent cette guerre. Au reste ces négociations n'avoient pas été un seul instant interrompues, même pendant la plus grande chaleur des hostilités.

(1570) Catherine fut encore la première qui, après la bataille de Moncontour, porta des paroles de paix; la reine de Navarre et Coligni les reçurent avec une grande méfiance, que le roi et sa mère s'efforcèrent de dissiper par toutes les assurances qu'il leur fut possible de donner, par toutes les concessions qu'il leur fut possible de faire. Enfin le traité fut signé à Saint-Germain-en-Laye, le 8 août de cette année; et quelque avantageux qu'il fût aux protestants, il est hors de doute qu'ils ne l'eussent point accepté si leurs affaires eussent été meilleures. Se renfermant dans les places de sûreté qui leur avoient été accordées, ils signèrent donc la paix en gens qui se tenoient toujours préparés à faire la guerre[58].

[Note 58: Personne ne croyoit que cette paix pût être durable; et, comme elle avoit été conclue au nom du roi, par les sieurs de Biron et de Mesmes, dont le premier étoit boiteux et l'autre seigneur de Malassise, on l'appela la paix _Boiteuse_ et _Malassise_.]

Nous entrons maintenant dans l'époque la plus horrible et en même temps la plus obscure de ce règne, tout rempli de malheurs et de crimes. La paix qu'obtinrent les réformés fut si avantageuse pour eux, tellement contraire aux dispositions que la cour avoit jusqu'alors manifestées à leur égard, que plusieurs de leurs chefs en conçurent de sinistres présages. Quelques historiens en ont même tiré cette conjecture, que dès lors le massacre connu sous le nom de _la Saint-Barthélemi_ avoit été médité par ceux qui présidèrent depuis à son exécution, et que Charles IX étoit entré dans toute cette affreuse politique. Cette action est si exécrable en elle-même, qu'il devient inutile d'en augmenter encore l'horreur en présentant toute la suite des incidents qui l'ont précédée, comme le résultat de combinaisons qu'il est impossible d'établir sur des autorités suffisantes, et qu'il est si facile d'arranger après coup. Qui ne sait que dans les grands mouvements de la politique humaine, des circonstances imprévues et nouvelles inspirent tout à coup des résolutions, et poussent à des extrémités auxquelles on n'avoit point pensé dans le commencement? À travers les ténèbres répandues à dessein sur ce point de notre histoire par tant de gens intéressés à en altérer la vérité, il reste encore assez de clartés pour ne point s'égarer, pour démêler sûrement les véritables causes de ce tragique événement, et les dégager de tant d'imputations calomnieuses et d'assertions hasardées que la passion ou l'ignorance ont fait avancer au plus grand nombre de ceux qui s'en sont faits les historiens.

Et d'abord il convient de combattre l'accusation que quelques-uns ont élevée contre la religion, d'avoir été le motif principal du massacre de la Saint-Barthélemi. Cette accusation, tellement absurde que les écrivains protestants qui se respectoient un peu n'ont osé s'y arrêter, n'a d'autre consistance parmi nous que celle que lui donne l'autorité d'un poète impie et infâme, qui a passé sa vie presque entière à outrager le ciel et à mentir aux hommes[59]. Fût-il aussi vrai qu'il est incontestablement faux, que des prêtres eussent participé à cette atroce et sanglante exécution, que pourroit-on en conclure contre la religion, dont le nom seroit ainsi vaguement et malicieusement présenté, comme si en effet elle conseilloit le meurtre et faisoit des assassins de ses adorateurs? N'a-t-elle pas, au contraire, pour ce crime autant d'horreur que pour tous les autres crimes? Ne prononce-t-elle pas anathème contre ceux qui le commettent; et, sur ce point capital, toutes ses traditions ne sont-elles pas conformes à ses premiers commandements? Que prouveroit donc un tel attentat de la part de quelques-uns de ses ministres, sinon qu'ils seroient des violateurs de sa loi, et d'autant plus coupables et plus détestables à ses yeux, qu'ils auroient été plus rigoureusement astreints à en observer les préceptes? C'est cependant avec ce honteux et misérable argument que, depuis plusieurs siècles, les incrédules essayent de battre en ruine le christianisme; et les mauvais prêtres (car personne n'a jamais nié qu'il n'y en ait eu et dans tous les temps) ont toujours été pour eux la preuve _sans réplique_ que ce n'étoit pas la bonne et vraie religion. Ici cette ressource leur sera même ôtée, et le simple récit des faits va prouver que la religion ne fut en aucune manière le motif de la _Saint-Barthélemi_; qu'aucun de ses ministres n'entra dans les conseils qui préparèrent cet événement et ne prit la moindre part à son exécution; enfin, que si la religion y exerça quelque influence, ce fut uniquement par les efforts que firent quelques-uns de ces mêmes ministres pour arrêter la fureur des assassins et diminuer le nombre des victimes.

[Note 59: Après l'avoir ainsi désigné, il est presque inutile de nommer Voltaire: «Mais, dit-il,

«Mais ce que l'avenir aura peine à comprendre, Ce que vous-même encore à peine vous croirez, Ces monstres furieux, de carnage altérés, Excités par la voix _des prêtres sanguinaires_, _Invoquoient le Seigneur en égorgeant leurs frères_; Et le bras tout souillé du sang des innocents, Osoient _offrir à Dieu_ cet exécrable encens.»

C'est ainsi qu'il a osé travestir l'histoire d'un bout à l'autre de sa _Henriade_, que quelques-uns n'ont pas honte d'appeler encore un poëme _national_; et que l'université, avec son bon sens accoutumé, met encore, chaque année, au nombre des livres qu'elle consacre spécialement à l'instruction de la jeunesse. Or il est vrai de dire qu'il en est peu qui contiennent plus de mensonges et de calomnies, plus d'insinuations perfides, plus de maximes dangereuses, et dont la lecture dût être plus sévèrement défendue aux jeunes gens.

C'est avec la même bonne foi historique, la même probité philosophique et littéraire, qu'aux premiers jours de la révolution, un autre poète, depuis conventionnel et régicide[59-A], eut le courage d'introduire dans une tragédie de sa façon, intitulée _Charles IX_, le cardinal de Lorraine bénissant les poignards destinés au massacre de la Saint-Barthélemi. Or l'histoire de ces temps-là n'étoit pas moins connue en 1789 qu'elle ne l'est aujourd'hui; et personne ne pouvoit ignorer que le cardinal de Lorraine étoit alors à Rome, et renfermé dans le conclave.]

[Note 59-A: Marie-Joseph Chénier.]

On sait quels étoient les calvinistes: tel étoit le caractère de l'hérésie dont ils professoient les maximes, qu'elle jetoit les plus habiles dans l'indifférence religieuse, inspiroit aux simples et aux ignorants l'intolérance et le fanatisme, et mettoit à tous la révolte dans le coeur. Ils avoient appliqué à la politique toutes, les conséquences de leurs doctrines religieuses: l'autorité des princes temporels n'étoit pas plus respectable pour eux que celle du chef de l'Église; et ils avoient des raisonnements pour justifier au besoin le meurtre des souverains et le bouleversement des sociétés. Ce qu'avoit saisi d'abord le coup d'oeil sûr et pénétrant des Guises, vingt années de calamités sans nombre, d'attentats sans exemple, et qui avoient à la fois mis en péril les jours de deux rois et les destinés de la monarchie, l'avoient fait enfin comprendre à Catherine et à ses conseillers; mais nous avons déjà fait voir comment la corruption de son coeur avoit égaré son esprit, et combien étoient fausses et souvent odieuses les mesures qu'elle avoit prises pour punir une faction criminelle, à laquelle elle donnoit ainsi le droit de se plaindre et même de se venger, lorsque le pouvoir légitime avoit celui de l'abattre et de la punir.

(1571) Catherine n'étoit point changée: cette dernière guerre, plus périlleuse qu'aucune de celles qui l'avoient précédée, avoit encore accru la haine et les alarmes que lui inspiroit le parti protestant. Elle ne voyoit de sûreté pour sa famille et de repos pour la France que dans la destruction de ce parti; mais sa fausse politique lui avoit laissé le temps de croître; et la force qui, quelques années plutôt, l'eût facilement renversé, étoit maintenant insuffisante contre lui. Elle appela donc à son secours ses ruses accoutumées, et, suivant toutes les apparences, rien de plus dans ces premiers moments. En effet, si l'on examine avec attention tout ce qui précéda l'événement lamentable que nous allons retracer, on demeure, nous ne dirons pas persuadé, mais convaincu, contre l'avis de quelques historiens calvinistes de cette époque, qui, du reste, n'apportent aucune preuve des conjectures qu'ils forment et dont le moindre examen prouve l'invraisemblance, on demeure, disons-nous, convaincu que ni la reine, ni Charles IX n'avoient alors dans l'âme le dessein sinistre qu'ils exécutèrent depuis. Ce qu'ils projetoient, c'étoit d'attirer à la cour l'amiral et les autres chefs protestants, par des prévenances, des caresses, et toutes les assurances qui pourroient les persuader que le passé étoit entièrement oublié; de les y retenir par de bons traitements; de les y rendre assez satisfaits de leur sort pour leur ôter la pensée de troubler désormais l'état; et, tout en affectant de leur accorder une confiance sans réserve, de les surveiller cependant d'assez près pour déconcerter à l'instant même les complots qu'ils pourroient former; de les en punir enfin, soit par la prison, soit par un châtiment juridique, si l'on parvenoit à réunir contre eux assez de preuves pour les faire condamner. Ces artifices ne réussirent point d'abord: Coligni savoit ce que valoient les promesses de Catherine; et c'étoit à l'abri des remparts de La Rochelle que lui et la reine de Navarre répondoient à toutes les avances que leur faisoit la cour. On vouloit vaincre à tout prix leurs méfiances: on y regardoit le salut de l'état comme engagé. Ce fut ce qui détermina Charles IX à proposer le mariage de Marguerite de Valois sa soeur avec le prince de Béarn. Cette proposition éblouit la reine de Navarre; elle l'accepta, et ne balança point à venir se remettre entre les mains du roi. La manière dont il la reçut acheva de dissiper ce qui pouvoit lui rester encore de soupçons et d'inquiétudes.

(1572) Ce n'étoit point assez pour Catherine et son fils: il falloit déterminer l'amiral à venir aussi se livrer à eux. Trop d'empressement à l'attirer à la cour n'eut produit d'autre effet que de l'en éloigner davantage. Il fournit lui-même l'occasion que l'on cherchoit de l'inviter très-naturellement à s'y rendre: on ne la laissa point échapper.

La dernière révolution qui devoit enlever pour toujours les Pays-Bas à l'Espagne venoit d'éclater; et la fortune du duc d'Albe étoit obligée de céder à celle du prince d'Orange. L'amiral, qui voyoit, dans le succès de cette révolution, l'événement le plus propre à consolider en France le parti protestant, et qui avoit cru s'apercevoir d'un commencement de mésintelligence entre la France et l'Espagne, imagina que rien ne pouvoit être plus avantageux à lui et aux siens, ni d'une plus habile politique que d'exciter sur ce sujet l'ambition du roi, et de le pousser à s'emparer des dix-sept provinces, dont la conquête, dans de telles circonstances, pouvoit être présentée comme une entreprise facile et peu hasardeuse. L'un de ses agents fut donc chargé d'aller trouver le roi, de lui en faire la proposition et de lui en développer tous les avantages. Instruit par sa mère à dissimuler, le jeune monarque parut entrer avec chaleur dans les idées de l'amiral, faisant toutefois entendre qu'un tel projet ne pouvoit avoir de succès complet que s'il étoit exécuté par celui-là même qui l'avoit conçu, par un homme qu'il considéroit comme le plus grand capitaine de son règne, et dont il regrettoit le plus de n'avoir pu employer jusqu'à présent à son service le courage et le talent. Il eut l'art d'entremêler ce discours de quelques marques d'aversion contre la maison de Lorraine, dont la guerre avec l'Espagne devoit abattre la puissance; on le vit, dès ce moment, agir dans tous ses rapports avec le cabinet de Madrid, comme si la rupture entre les deux puissances eût été prochaine et inévitable, et par toutes ses actions et toutes ses démarches, s'efforcer de prouver que son système de politique étoit totalement changé[60]. Coligni, entraîné tout à la fois et par ce désir si vif qu'il avoit de la guerre de Flandre, et par toutes ces apparences qu'il finit par croire sincères, se détermina enfin à se rendre à la cour.

[Note 60: Il envoya M. de Schomberg vers les princes protestants d'Allemagne pour faire un traité d'alliance avec eux, et continua en apparence plus vivement que jamais, la négociation déjà entamée pour le mariage d'Élisabeth reine d'Angleterre avec son frère le duc d'Anjou. L'adroite princesse s'en soucioit encore moins que le roi, et feignoit néanmoins d'écouter les propositions qu'on lui faisoit à ce sujet, n'ayant point de plus grand intérêt que de brouiller la France avec l'Espagne.]

Il y fut reçu ainsi que l'avoit été la reine de Navarre: le roi le combla de faveurs, d'éloges, de marques d'estime et de considération[61], et fit en même temps mille prévenances aux seigneurs protestants qui l'avoient accompagné. En cela il suivoit avec exactitude la leçon que sa mère lui avoit faite; et, si l'on en croit les mémoires du temps, les premières impressions qu'il reçut de ses rapports avec eux, furent loin de leur être favorables: ils se montrèrent, et particulièrement leur chef, insolents, arrogants; et, cette guerre de Flandre n'allant pas assez vite à leur gré, on les vit parler à leur souverain en hommes accoutumés à la révolte, et comme s'ils eussent traité de puissance à puissance[62]. Mais, soit que l'amiral se fût aperçu que de telles manières n'étoient pas un moyen de réussir auprès de Charles IX, soit que les caresses du jeune monarque eussent un peu adouci la rudesse de son caractère et tout-à-fait affermi sa confiance, il sut bientôt s'y prendre avec plus d'adresse, et parler un langage plus flatteur et plus persuasif. Une sorte d'intimité s'établit entre le maître et le sujet, et il en arriva ce que Catherine n'avoit ni prévu ni pu prévoir: c'est que le roi, dont le caractère étoit ardent et passionné pour la gloire militaire, séduit par les protestations de dévouement que lui prodiguoit l'amiral, ému des discours d'un guerrier qui avoit blanchi sous les armes, et qui étoit en effet le plus renommé capitaine de son temps, commença à le prendre en amitié et n'eut plus besoin de feindre pour lui donner des marques d'estime et d'affection. On le voyoit sans cesse avec lui en public et en particulier; il étoit presque toujours entouré des seigneurs huguenots, et se plaisoit à s'entretenir avec eux plus qu'avec aucune autre personne de sa cour.

[Note 61: Il lui accorda cinquante gentilshommes pour sa garde; lui rendit ses charges; le fit entrer au conseil; lui fit don de cent mille livres pour son mariage avec la comtesse d'Entremont; lui accorda pendant une année le revenu des bénéfices de son frère le cardinal de Châtillon, qui venoit de mourir en Angleterre. (Mém. de la reine Marguerite.)]

[Note 62: «L'amiral, dit Bellièvre, menaçoit à tout propos le roi et la reine d'une nouvelle guerre civile, pour peu que Sa Majesté se rendit difficile à lui accorder ses demandes, tout injustes et déraisonnables qu'elles fussent; lorsque le roi ne voulut à son appétit rompre la paix au roi d'Espagne, pour lui faire la guerre en Flandre, il n'eut point de honte de lui dire en plein conseil, et avec une incroyable arrogance, que si Sa Majesté ne vouloit consentir à faire la guerre en Flandre, elle se pouvoit assurer de l'_avoir bientôt en France entre ses sujets_. Il n'y a pas deux mois que se ressouvenant Sa Majesté d'une telle arrogance disoit à aucuns siens serviteurs entre lesquels j'étois, que, quand il se voyoit ainsi menacé, les cheveux lui dressoient sur la tête.» (_Harang._ de Bellièv.) Les huguenots, dit Tavannes, ne peuvent oublier le mot qui leur coûta si cher le 24 août 1572: «Faites la guerre aux Espagnols, Sire, _ou nous serons contraints de vous la faire_.» (_Mém._, p. 407.)]

Coligni montra ici ce qu'il étoit, un artisan d'intrigues et de complots, un conseiller perfide, un sujet ambitieux. Il savoit que le roi étoit jaloux du duc d'Anjou son frère; qu'il s'étoit montré quelquefois impatient du joug que Catherine continuoit de lui imposer: il profita de ces dispositions du fils et de la faveur dont il jouissoit auprès de lui, pour l'aigrir encore davantage contre sa mère, et s'efforcer de la détruire entièrement dans son esprit; il la lui représentoit sans cesse, abusant de cette déférence dont il s'étoit fait une habitude envers elle, pour s'emparer exclusivement des rênes de l'état, montrant le dessein de continuer à gouverner un roi majeur comme elle avoit gouverné un roi enfant, préférant la renommée de son second fils à la gloire du monarque et aux véritables intérêts de l'état. Toutes ces insinuations, présentées avec art, faisoient effet sur Charles IX que ses passions fougueuses portoient à recevoir facilement toutes sortes d'impressions. La reine et le duc d'Anjou ne tardèrent point à s'apercevoir qu'il s'opéroit en lui un grand changement à leur égard.

Cependant quelques-uns parmi les calvinistes se méfioient de cette révolution si extraordinaire et si soudaine qui s'étoit opérée dans les dispositions du roi à leur égard. La mort subite de la reine de Navarre vint accroître encore leurs alarmes. Le bruit se répandit dans la France entière qu'elle avoit été empoisonnée; et l'amiral, qui étoit alors à son château de Châtillon-sur-Loing, y reçut aussitôt des lettres d'un grand nombre de ses amis, dans lesquelles, réunissant toutes les conjectures qui pouvoient donner quelque poids à leurs craintes, ils le conjuroient, dans les termes les plus forts, de ne point retourner à la cour. Ces avertissements firent peu d'impression sur lui: il fut prouvé que la mort de la reine de Navarre étoit naturelle[63]; et les preuves que l'on en eut furent si évidentes, que le prince de Béarn lui-même n'hésita pas un seul instant à venir à la cour à l'époque indiquée pour son mariage.

[Note 63: Nous empruntons sur ce fait une autorité qui ne peut sembler suspecte, c'est celle de Voltaire. «Il n'est pas vrai, dit-il, comme le prétend Mézerai, qu'on n'ouvrit point le cerveau de la reine de Navarre. Elle avoit recommandé expressément qu'on visitât avec exactitude cette partie après sa mort. Elle avoit été tourmentée toute sa vie de grandes douleurs de tête, accompagnées de démangeaisons, et avoit ordonné qu'on cherchât soigneusement la cause de ce mal, afin qu'on pût le guérir dans ses enfants, s'ils en étoient atteints. La _Chronologie novennaire_ rapporte formellement que Caillard, son médecin, et Desnoeuds, son chirurgien, disséquèrent son cerveau qu'ils trouvèrent très-sain; qu'ils aperçurent seulement de petites bulles d'eau, logées entre le crâne et la pellicule qui enveloppe le cerveau, ce qu'ils jugèrent être la cause des maux de tête dont la reine s'étoit plainte; ils attestèrent d'ailleurs qu'elle étoit morte d'un abcès dans la poitrine. Il est à remarquer que ceux qui l'ouvrirent étoient huguenots, et qu'apparemment ils auroient parlé de poison, s'ils y avoient trouvé quelque vraisemblance. On peut me répondre qu'ils furent gagnés par la cour; mais Desnoeuds, chirurgien de Jeanne d'Albret, huguenot passionné, écrivit depuis des libelles contre la cour, ce qu'il n'eût pas fait, s'il se fût vendu à elle; et, dans ses libelles, il ne dit point que Jeanne d'Albret ait été empoisonnée. De plus, il n'est pas croyable qu'une femme aussi habile que Catherine de Médicis eût chargé d'une pareille commission un misérable parfumeur qui avoit, dit-on, l'insolence de s'en vanter.» (_Notes de la Henriade_, Ch. II.).]

L'amiral y revint aussi dans le même temps; ses conférences avec le roi devinrent plus fréquentes et plus mystérieuses; la reine et le duc d'Anjou, dont les yeux étoient toujours ouverts sur l'un et sur l'autre, et épioient leurs moindres démarches, remarquèrent que la tête du jeune monarque s'échauffoit de plus en plus sur cette guerre de Flandre, qu'il parloit souvent du dessein où il étoit de la conduire lui-même en personne, et de ne plus laisser recueillir à d'autres une gloire qui n'appartenoit qu'à lui. C'étoit là l'effet des manoeuvres de Coligni. L'artificieux vieillard dressoit avec lui le plan de cette guerre, en régloit les opérations avec lui et profitoit de ces moments où Charles prenoit tant de plaisir à l'entretenir, pour l'exaspérer encore davantage contre sa mère et contre son frère. Les choses en vinrent au point «que s'ils l'abordoient (c'est le duc d'Anjou lui-même qui parle) après un de ces entretiens fréquents et secrets, _pour lui parler d'affaires, même de celles qui ne regardoient que son plaisir, ils le trouvoient merveilleusement fougueux et refrogné, avec un visage et des contenances rudes; ses réponses n'étoient pas comme autrefois accompagnées d'honneur et de respect pour la reine et de faveur et bienveillance pour lui_.» Il ajoute «que peu de temps avant la Saint-Barthélemi, étant entré chez le roi, au moment que l'amiral en sortoit, Charles IX, au lieu de lui parler, se promenoit _furieusement et à grands pas, le regardant souvent de travers et de mauvais oeil, mettant parfois la main sur sa dague avec tant d'émotion, qu'il n'attendoit, sinon qu'il le vint colleter pour le poignarder_; qu'il en fut tellement effrayé, qu'il prit le parti de se sauver _dextrement avec une révérence plus courte que celle de l'entrée; que le roi lui jeta de si fâcheuses oeillades, qu'il fit bien son compte_, comme on dit, _de l'avoir échappée belle_.» Telles sont les propres paroles de ce prince; et si l'on considère les circonstances dans lesquelles elles furent dites[64], et tous les témoignages qui les fortifient, il est impossible d'en suspecter la véracité.