Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 5/8)
Part 1
TABLEAU
HISTORIQUE ET PITTORESQUE
DE PARIS.
IMPRIMERIE DE COSSON, RUE GARANCIÈRE, Nº 5.
TABLEAU HISTORIQUE ET PITTORESQUE DE PARIS,
DEPUIS LES GAULOIS JUSQU'À NOS JOURS.
Dédié au Roi Par J. B. de Saint-Victor.
_Seconde Édition_, REVUE, CORRIGÉE ET AUGMENTÉE.
TOME TROISIÈME.--PREMIÈRE PARTIE.
_Miratur molem..... Magalia quondam._ ÆNEID., lib. 1.
PARIS, À LA LIBRAIRIE CLASSIQUE-ÉLÉMENTAIRE, CHEZ LESAGE, RUE DU PAON, Nº 8.
M DCCC XXIII.
TABLEAU
HISTORIQUE ET PITTORESQUE
DE PARIS.
QUARTIER
DE LA PLACE MAUBERT.
Ce quartier est borné à l'Orient par les extrémités des faubourgs Saint-Victor et Saint-Marcel jusqu'aux barrières; au Septentrion, par les quais de la Tournelle et de Saint-Bernard inclusivement; à l'Occident, par la rue du Pavé-de-la-place-Maubert, le marché de ladite place, la rue de la Montagne-Sainte-Geneviève, et par les rues Bordet, Moufetard et de l'Oursine inclusivement; au Midi, par les extrémités du faubourg Saint-Marcel, jusqu'aux barrières.
On y comptoit, en 1789, soixante-neuf rues, quatre culs-de-sacs, quatre places ou marchés, cinq paroisses, une abbaye, un chapitre, dix colléges; dont sept sans exercice, deux couvents d'hommes, quatre de filles, trois communautés d'hommes, trois de filles, quatre hôpitaux, quatre séminaires, etc., etc.
PARIS SOUS HENRI II, FRANÇOIS II, CHARLES IX, HENRI III ET HENRI IV.
La partie de la ville de Paris qui nous reste à décrire pour compléter l'histoire de cette capitale, est séparée de celle que nous venons de quitter, par la Seine qui coule au milieu: elle en occupe la rive méridionale; et, quoique moins considérable que l'autre, il ne lui fallut pas moins de temps pour acquérir son dernier degré d'accroissement. Avant d'y parvenir, elle éprouva un grand nombre de révolutions qui vont successivement se développer dans la description de ses rues et de ses principaux édifices.
Cette portion de Paris, connue sous le nom d'_Université_, célèbre pour avoir été en quelque sorte le berceau et depuis le séjour continuel de la compagnie à laquelle elle doit ce nom, ne l'est pas moins dans les annales de cette ville, pour avoir vu naître dans son sein les nouveautés religieuses qui, pendant plus d'un demi-siècle, firent de la capitale de la France un foyer de révoltes, d'anarchie et de crimes. Le faubourg Saint-Germain, qui y est renfermé, en reçut même le nom de _Petite-Genève_; et presque tous les quartiers dont elle se compose, devinrent, tour à tour, le théâtre des scènes ou tragiques ou scandaleuses qui se reproduisirent si souvent à Paris pendant cette longue et désastreuse tempête politique. La marche de cet ouvrage nous conduit naturellement à tracer ici le tableau de ces horreurs; et c'est en effet sa véritable place. Ce tableau se liera plus encore qu'aucun de ceux qui l'ont précédé, à l'histoire de la France entière, devenue, comme sa ville capitale, une arène sanglante, où la haine, l'ambition, la jalousie, la vengeance, toutes les passions atroces et perverses qui, depuis si long-temps, fermentoient dans le fond des coeurs, sortant tout à coup de leurs abîmes, se répandirent comme un vaste incendie, et se servirent trop souvent du voile de la religion pour assouvir leurs fureurs.
Comprimés par les lois sévères que François Ier avoit rendues contre eux, et par la terreur des supplices, les partisans de la nouvelle hérésie, attendant des circonstances plus favorables, avoient mis, pendant les dernières années du règne de ce prince, et dans leurs mouvements et dans les actes de leur prosélytisme, une circonspection qui les faisoit échapper à l'oeil vigilant de la police. Cependant Calvin venoit de succéder à Luther: plus savant que les premiers réformateurs dans les lettres sacrées, écrivain plus poli et plus élégant, esprit plus pénétrant et plus subtil, il avoit d'abord reconnu, en adoptant leurs erreurs, que ces chefs de secte n'avoient en effet ni principes suivis, ni corps de doctrine, ni profession de foi, ni règles fixes de discipline; et, comprenant que la réforme ne pouvoit subsister, si l'on ne parvenoit à la ramener à une sorte d'unité, il rassembla ses erreurs principales, auxquelles il joignit encore des erreurs nouvelles empruntées à tous les hérésiarques[1] anciens et modernes, et composa du tout un système complet de théologie, au moyen duquel il sut entraîner beaucoup d'esprits que Luther et ses premiers disciples n'avoient qu'ébranlés. Ce fut ce système détestable, dans lequel l'esprit de révolte se fortifie de ce que le fanatisme a de plus farouche et le fatalisme de plus désespérant, qui prévalut parmi nous. Genève étoit le lieu d'asile où s'étoit réfugié le nouvel hérésiarque: c'étoit là qu'il avoit établi sa chaire pontificale et qu'il dogmatisoit en sûreté, tandis que ses émissaires, dispersés en Italie, dans la Flandre, dans la Navarre, surtout en France, répandoient de toutes parts les poisons de sa nouvelle doctrine. Lorsque le roi mourut, elle comptoit déjà de nombreux partisants, à la cour, à la ville, dans le parlement, jusque dans les dernières classes de la société, dans le clergé lui-même; elle avoit perverti la reine Marguerite de Navarre, et par elle presque toute sa famille et une grande partie de ses sujets: ce qui fut, comme nous le verrons bientôt, la plus grande victoire qu'elle eût pu remporter et le plus grand mal qu'elle eût pu produire.
[Note 1: Dans son fameux livre de l'_Institution_.]
(1547) Henri II monta sur le trône; et la réforme espéra un moment d'obtenir quelques adoucissements aux rigueurs que François Ier avoit exercées contre elle; mais le nouveau roi lui fit voir d'abord qu'elle n'auroit point de plus redoutable ennemi. Il confirma les édits rendus par son père, et y ajouta des règlements encore plus sévères; il confisqua les biens de tous ceux qui s'étoient retirés à Genève; et les tribunaux ecclésiastiques et séculiers reçurent l'ordre de tenir la main à l'exécution des lois portées contre les sectaires, et de se montrer inflexibles. Ces mesures rigoureuses imposant aux novateurs, les apparences du calme se rétablirent aussitôt; et pendant les deux premières années de son règne, il ne se passa rien de remarquable à Paris, ni même dans le reste de la France.
Tranquille sur ce point, toute l'attention du roi se porta sur l'empereur Charles-Quint, dont les armes et la politique avoient achevé de subjuguer l'Allemagne, et dont l'ambition effrénée menaçoit alors la liberté de l'Europe entière. Dans le même temps, il se préparoit en Angleterre un événement qui ne causoit pas de moindres inquiétudes au cabinet françois, puisqu'il n'étoit question de rien moins que de lui enlever à jamais l'alliance de l'Écosse, en réunissant ce royaume à la Grande-Bretagne par le mariage du jeune roi Édouard avec Marie Stuart, qui en étoit héritière. (1548) Henri II para ce coup en faisant venir en France cette princesse encore en bas âge. Marie épousa depuis le Dauphin, qui fut roi sous le nom de François II; et comme elle étoit, par sa mère Marie de Lorraine, nièce des princes lorrains, ce mariage, plus encore que les grandes qualités de François, duc de Guise, et du cardinal de Lorraine son frère, fut le principe de l'élévation prodigieuse et du crédit sans égal que cette famille des Guises obtint sous les règnes suivants. (1550) Deux ans après l'arrivée de l'héritière d'Écosse, le roi rentra dans Boulogne, dont les Anglois s'étoient emparés pendant les dernières années de François Ier, et qu'ils refusoient de rendre conformément au traité. On auroit pu s'en emparer de vive force; mais Henri, qui avoit besoin de l'alliance de l'Angleterre ou du moins de sa neutralité dans les circonstances difficiles où il se trouvoit, aima mieux employer la voie des négociations; et c'est à tort que quelques-uns de nos historiens ont blâmé le connétable de Montmorenci d'avoir acheté cette place à prix d'argent, lorsqu'un assaut pouvoit la lui livrer: il avoit pris, de concert avec son maître, le parti le plus politique et le plus avantageux.
Ce seigneur, disgrâcié sous le règne précédent, jouissoit alors de la plus haute faveur auprès de Henri II, dont il étoit l'ami le plus intime, le conseiller secret, et pour ainsi dire le tuteur. L'abus qu'il fit de son crédit pour élever sa famille, le rendit odieux à tous les grands, mais donna une grande force à son parti, que rien ne put balancer à la cour, si l'on en excepte celui des Guises. Indépendamment de la considération personnelle que leur donnoient les hautes qualités et le rang qu'ils tenoient auprès du roi, ils étoient soutenus par le crédit de la célèbre Diane de Poitiers dont l'empire étoit grand sur l'esprit de Henri II, et qui méritoit, sous bien des rapports, la confiance entière qu'il lui avoit accordée. Le maréchal de Saint-André, à qui sa charge de premier chambellan donnoit un libre accès auprès de lui, partageoit aussi ses bonnes grâces; Catherine de Médicis, peu considérée de son époux, trouvoit cependant le moyen de se conserver quelque crédit en se ménageant entre ces divers partis, qu'elle détestoit; et l'on pouvoit déjà reconnoître dans sa conduite cet esprit artificieux et cette dissimulation profonde qui signalèrent depuis sa carrière politique. Au milieu de ces factions rivales, les princes du sang étoient négligés et réduits à la nullité la plus absolue.
(1551) Cependant les alarmes qu'inspiroit Charles-Quint augmentoient de jour en jour; la France, qui avoit inutilement tenté d'armer contre lui les Turcs et les Vénitiens, avoit trouvé un foible allié dans le pape Paul III; et son successeur Jules III, après avoir cherché pendant quelque temps à garder une sorte de neutralité entre ces deux puissances rivales, qui le pressoient également par les négociations et par les armes, avoit fini par se jeter entièrement dans le parti de l'empereur, parce que c'étoit alors le souverain qu'il avoit sujet de craindre davantage. On vit bientôt les deux monarques commencer à se faire la guerre, en paroissant seulement comme auxiliaires dans les démêlés qui s'élevèrent entre ce pontife et les Farnèses, au sujet des duchés de Parme et de Plaisance; mais l'empereur ne put qu'agir bien foiblement pour le pape dans cette querelle, parce que des soins plus importants attiroient toute son attention du côté de l'Allemagne, où l'électeur de Saxe, Maurice, que lui-même avoit élevé à la dignité qu'il possédoit, soulevoit le corps germanique tout entier contre lui, et lui préparoit les revers inouïs qui marquèrent la fin d'un règne tout rempli de prospérités. Presque entièrement abandonné par son puissant allié, et bientôt réduit par le roi de France aux dernières extrémités, Jules III se vit forcé de demander, en suppliant, une paix que ce prince lui accorda sans aucune peine, parce que les affaires d'Allemagne avoient donné une marche toute différente à sa politique. (1552) La défection de Maurice étoit l'événement le plus heureux qui pût lui arriver; et ses intrigues continuelles auprès des princes allemands n'avoient pas peu contribué à la faire naître. Ainsi continuoient de se développer les conséquences de cette politique ambitieuse et perverse que nous avons déjà signalée; politique qui, séparant entièrement les intérêts des gouvernements de ceux de la religion, achevoit de corrompre la chrétienté, déjà tourmentée d'un mal intérieur et violent que l'union intime de ses princes temporels avec le chef de l'Église, et l'accord simultané de tout ce qu'ils avoient de force et d'influence, auroit pu seul arrêter dans ses progrès. On voyoit, au contraire, les deux premières puissances de cette Europe chrétienne, poussées par un esprit de vertige qu'on peut à peine concevoir, mettre le père des fidèles dans la nécessité cruelle de prendre part aux manoeuvres de leurs négociations artificieuses, avilissant ainsi et comme à plaisir, l'autorité vénérable, qu'il étoit de leur devoir et, dans ce moment surtout, de leur intérêt le plus pressant, d'honorer, d'accroître et de raffermir. Ainsi Charles-Quint, trouvant quelque avantage à suspendre un moment la querelle des protestants avec les catholiques d'Allemagne, avoit publié ce fameux _interim_ dans lequel il faisoit aux premiers les concessions les plus attentatoires aux droits du saint siége; de son côté, Henri II refusoit de recevoir les décrets du concile de Trente; et pour quelques petits mécontentements qu'il avoit éprouvés de la part du pontife, le menaçoit d'assembler un concile national, et de sa propre autorité attribuoit aux tribunaux de l'Ordinaire tous les droits de la cour de Rome dans les affaires ecclésiastiques. Enfin, à peine le corps germanique avoit-il levé l'étendard de la révolte, qu'un traité d'alliance fut conclu entre lui et la France; et l'on vit le roi très-chrétien s'unir aux princes protestants, tout en déclarant qu'il n'avoit en vue que le plus grand bien de l'église catholique.
Il s'agissoit ici de faire une guerre décisive contre l'ennemi le plus formidable de la France; et le plus difficile n'étoit pas de réunir de nombreuses armées, mais de se procurer des fonds assez considérables pour les stipendier, et pour acquitter les subsides promis aux confédérés. Le désordre des finances étoit tel, que déjà, pour soutenir l'expédition d'Italie, le roi avoit été forcé de faire plusieurs emprunts aux principales villes de son royaume, emprunts dans lesquels la ville de Paris s'étoit engagée pour 240,000 liv. Elle avoit en même temps accordé un don gratuit à ce prince, et obtenu comme indemnité un octroi sur les vins qui se consommoient dans son enceinte; mais ces petits expédients ne répondoient plus à l'immensité des besoins: il fallut trouver des moyens plus puissants pour une circonstance si impérieuse. Le garde des sceaux Bertrand en imagina plusieurs; et le roi, les ayant goûtés, parce qu'ils remplissoient le but qu'il se proposoit d'avoir sur-le-champ des sommes considérables, vint, le 12 février de cette année, tenir un lit de justice au parlement.
Il y déclara que, son intention étant de prévenir les mauvais desseins de son ennemi en allant lui-même, à la tête de ses armées, porter le premier la guerre dans ses états, il laissoit, en son absence, le gouvernement du royaume à la reine son épouse, assistée du dauphin et de quelques personnages expérimentés qui formeroient son conseil; que, dans cette circonstance extraordinaire, il enjoignoit formellement à la compagnie de montrer, dans l'enregistrement des édits qui lui seroient adressés, une soumission sans bornes; ajoutant qu'il ne prétendoit point lui ôter par là le droit de remontrances, mais qu'il ne le lui laissoit que sous la condition formelle d'exécuter sans délai les ordres qui lui seroient donnés, si le conseil jugeoit à propos de ne pas obtempérer à ses demandes.
Après que le roi eut cessé de parler, le connétable, prenant la parole, développa dans un long discours ce que le prince n'avoit fait qu'indiquer dans le sien: les motifs qui le portoient à commencer la guerre avant que son perfide ennemi eût fait des préparatifs suffisants pour fondre sur lui avec avantage et dévaster la France; les ressources qu'il trouvoit tant dans les forces de son royaume que dans le concours d'alliés qu'attachoient à sa cause l'ambition et la mauvaise foi de l'empereur, etc. Il finit en invitant le parlement à correspondre dignement aux intentions salutaires du souverain.
Le premier président Le Maître ne répondit que par des protestations d'un dévouement sans bornes, tant aux ordres du roi qu'à ceux des personnes augustes qu'il avoit nommées pour le représenter pendant son absence; «et vous nous trouverez, Sire, ajouta-t-il, vos très-humbles, très-obéissants sujets, fermes, immuables et perpétuels.»
On n'a point oublié combien, sous le règne précédent la volonté inflexible du monarque avoit fait perdre à cette cour de sa hauteur et de son influence politique. Toute l'autorité qu'elle s'étoit arrogée dans les matières de gouvernement, s'étoit peu à peu concentrée dans le grand conseil; et un affront qu'elle avoit été forcée de dévorer[2], deux ans auparavant, avoit achevé de lui faire perdre le peu de considération que le feu roi ne lui avoit pas enlevé. On peut dire qu'anéanti par tant de coups, le parlement, si l'on en excepte l'administration de la justice, étoit réduit maintenant à la nullité la plus absolue; toutefois il conservoit dans son abaissement tout son ancien orgueil, toutes ses prétentions ambitieuses, et pour rentrer dans ses voies, sembloit n'attendre que les fautes de la cour ou le malheur des temps. C'étoit lui en offrir l'occasion que de présenter à son examen de nouveaux édits bursaux; et ce n'étoit pas sans doute un des moindres inconvénients de ces guerres impolitiques et lointaines, que cette nécessité à laquelle elles réduisoient le gouvernement d'imposer aux peuples des charges extraordinaires, et de venir en quelque sorte rendre compte de sa conduite devant une assemblée toute populaire, dont il accroissoit ainsi l'importance et fortifioit l'esprit d'opposition.
[Note 2: Le conseil du roi, devant lequel s'étoient présentés des députés du parlement, conduits par le premier président Lizet, ayant exigé qu'ils parlassent debout et tête nue, contre l'ancien usage, et ceux-ci ayant refusé de le faire, ils furent, par ordre du roi, suspendus de leurs fonctions. Les remontrances que la cour fit à ce sujet n'eurent d'autre effet que d'aigrir encore davantage le monarque; Lizet fut forcé de donner sa démission, et Bertrand, depuis garde des sceaux, le remplaça.]
Le parlement n'avoit donc garde, en cette circonstance, de se manquer à lui-même. Aussi, malgré toutes les protestations qu'il avoit faites d'obéir sans réplique aux ordres qui lui seroient intimés, s'éleva-t-il avec la plus grande chaleur contre les nouveaux édits. Le roi étant déjà parti, ce fut au conseil qu'il adressa ses représentations qui ne furent point écoutées: il hasarda de renvoyer ses députés avec des représentations nouvelles; mais la reine leur ayant défendu d'approcher, et ayant adressé au parlement, avec menaces, un ordre positif d'enregistrer dans le plus bref délai, il se détermina à obéir, parce qu'il n'étoit point encore en mesure de persister dans son refus; et l'enregistrement se fit avec les formes usitées en pareil cas.
L'expédition de Henri II commença sous les plus heureux auspices: tandis que Maurice poursuivoit jusque dans le Tyrol, et forçoit à sortir de l'Allemagne ce même empereur qui, peu de temps auparavant, la parcouroit en triomphateur, et y commandoit en maître absolu, le roi s'emparoit de Metz, Toul, Verdun, et s'avançoit, sans rencontrer d'obstacle, dans le dessein d'opérer sa jonction avec les princes de la ligue protestante; mais la suite ne répondit point à d'aussi beaux commencements. La politique astucieuse et profonde de Charles-Quint ne tarda pas à jeter la division au milieu de semblables alliés. La pacification de Passau lui ramena et Maurice et les autres chefs de la ligue. Resté seul contre son ennemi, Henri II, loin de pouvoir porter chez lui la guerre, se vit bientôt forcé de revenir sur ses pas pour défendre ses propres états attaqués avec avantage du côté de la Picardie par Marie d'Autriche, soeur de Charles-Quint, et gouvernante des Pays-Bas. D'autres considérations le déterminèrent d'ailleurs à précipiter son retour: on n'approuvoit en France ni cette guerre, dont le motif étoit de protéger des hérétiques qui faisoient horreur à la masse de la nation, ni les moyens violents employés pour la soutenir. Le mécontentement alla même si loin, que deux prédicateurs, l'un cordelier, l'autre jacobin, eurent l'audace de faire à ce sujet des déclamations séditieuses dans les principales églises de Paris, déclamations qui portoient principalement sur la spoliation du clergé[3], dont les biens étoient employés, dans une guerre impie, à faire triompher les plus dangereux ennemis de la véritable religion. Le cardinal de Bourbon, alors gouverneur de cette capitale, les fit traîner en prison; mais cette mesure n'arrêta point les murmures du peuple. Des placards menaçants furent affichés aux charniers des Innocents et à la porte du Grand-Châtelet; et ces premiers symptômes d'une fermentation sourde et générale devinrent d'autant plus alarmants, que, malgré toutes les précautions que le connétable de Montmorenci avoit pu prendre pour couvrir les frontières, l'ennemi avoit pénétré en France sans trouver beaucoup de résistance, et s'étoit même tellement avancé dans l'intérieur du pays, que la ville de Compiègne, craignant pour sa sûreté, avoit envoyé demander des secours à la ville de Paris. On lui envoya la compagnie des arquebusiers; et l'épouvante fut telle dans cette capitale, qu'elle ne se crut pas elle-même à l'abri d'un coup de main: car à cette époque elle se trouvoit presque entièrement ouverte du côté de Vincennes. Afin de pourvoir à la sûreté commune, on établit une taxe proportionnelle sur tous les propriétaires de maisons; avec l'argent qu'elle produisit on creusa des fossés, et l'on éleva un boulevard sur le terrain qu'occupe aujourd'hui l'Arsenal.
[Note 3: Ceci faisoit allusion au don accordé pour le rétablissement de la juridiction ecclésiastique, qui ne fut point rétablie.]