Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 8/8)
Part 9
Consterné de tant de désastres, et plus alarmé encore de l'avenir que du présent, le cardinal de Fleuri, après n'avoir su ni empêcher la guerre ni la diriger, essaya plus gauchement encore de se procurer la paix. Il imagina d'en faire des ouvertures dans une lettre qu'il écrivit au général de Koenigsegg: pour toute réponse, la reine de Hongrie fit imprimer cette lettre, chef-d'oeuvre d'innocence diplomatique[75], et dont l'effet fut d'accroître ses embarras en le rendant suspect à ses alliés. Le roi de Prusse fut le premier qui l'abandonna, et sa défection, que Marie-Thérèse fut forcée de payer de la cession de la Silésie, mit l'armée françoise, qui occupoit Prague et la Bohême, dans une position tellement critique, qu'il devint urgent de faire marcher une seconde armée pour la délivrer. À peine cette armée étoit-elle en marche, qu'elle se vit arrêtée par le cardinal lui-même, qui, malgré la leçon si amère qu'il venoit de recevoir, se faisoit encore la dupe de l'Autriche, et prêtoit l'oreille à ses négociations fallacieuses. Un autre corps de troupes, qui marchoit de son côté pour joindre cette armée, ne la voyant point paroître, se retira lui-même; la Bavière fut une seconde fois envahie et dévastée par les Autrichiens, et le maréchal de Belle-Isle, qui n'avoit su que se renfermer dans Prague, après avoir compromis de toutes parts la fortune de la France, n'eut plus d'autre ressource que d'essayer du moins de sauver par une retraite les troupes qui y étoient renfermées avec lui. Cette retraite se fit au milieu d'un hiver rigoureux[76]; pour éviter la cavalerie ennemie, il se dirigea par des chemins impraticables, et cette précaution excessive fut plus désastreuse que n'auroit pu l'être même la perte d'une bataille[77]. Cette armée de Bohême arriva presque anéantie à Égra, heureuse encore de trouver ce refuge, que la prévoyance du comte de Saxe lui avoit préparé[78]. Les autres corps d'armée rétrogradèrent également de tous les côtés, et, de même qu'après la bataille d'Hochstedt, la guerre fut en un instant portée du coeur de l'Allemagne aux frontières de France. Le prince Charles de Lorraine poursuivoit sans relâche ces troupes fugitives, et tandis qu'il les forçoit de repasser le Rhin en toute hâte, une autre armée composée d'Anglois, de Hollandois, de Hessois, d'Hanovriens, s'avançoit sur le Mein, commandée par le roi d'Angleterre, George II, en personne, et par ce même lord Stairs, qui venoit achever, les armes à la main, ce que sa diplomatie avoit si bien commencé sous la régence. Les deux armées, manoeuvrant pour faire leur jonction, avoient pour but d'envahir l'Alsace et la Lorraine. À l'exemple du roi de Prusse, l'électeur de Saxe avoit fait sa paix; le nouvel empereur, Charles VII, dépouillé de ses États héréditaires, s'étoit réfugié à Augsbourg, et pouvoit être, à tous moments, chassé de ce dernier asile; et la France se voyoit, presque seule, accablée du fardeau d'une guerre où elle ne s'étoit d'abord engagée que comme auxiliaire, et pour des intérêts qui n'étoient pas les siens.
[Note 75: «Bien des gens savent, disoit-il, combien j'ai été opposé aux résolutions que nous avons prises, et que j'ai été en quelque façon _forcé_ d'y consentir. Votre Excellence est trop instruite sur ce qui se passe, pour ne pas deviner celui qui mit tout en oeuvre pour déterminer le roi à entrer dans une ligue _qui étoit si contraire à mon goût et à mes principes_.» «L'impératrice ayant fait imprimer sa lettre, il en écrivit une seconde, dans laquelle il se plaignoit au général autrichien de ce qu'on avoit publié sa première lettre, et lui disoit _qu'il ne lui écriroit plus ce qu'il pensoit_. Cette seconde lettre lui fit encore plus de tort que la première; il les fit désavouer toutes deux dans quelques papiers publics, et ce désaveu, qui ne trompa personne, mit le comble à ces fausses démarches, que les esprits les moins critiques excusèrent dans un homme de quatre-vingt-sept ans, fatigué de mauvais succès.» (VOLTAIRE, _Précis du Siècle de Louis XV_, ch. VII.)]
[Note 76: Le 16 décembre 1742, Chevert fut laissé dans la ville avec une garnison.]
[Note 77: Dans une marche de dix jours, quatre mille François périrent de faim et de misère; le reste arriva à Égra dans l'état le plus déplorable.]
[Note 78: La justesse de son coup d'oeil militaire lui ayant fait juger que les François ne tarderoient pas à être renfermés dans Prague, il avoit pris sur-le-champ ce parti à la fois prudent et audacieux de s'emparer d'Égra, pour leur assurer un point d'appui dans leur retraite.]
Une armée restoit encore: elle venoit de se former sous les ordres du maréchal de Noailles, que ses succès dans la Catalogne avoient jadis honoré. Après tant de généraux qui n'avoient su que se retirer sans combattre, on y en vit un qui paroissoit décidé à marcher à l'ennemi, et à déranger ses plans en lui livrant bataille. Le maréchal de Noailles alla effectivement au devant de l'armée angloise, et la rencontra lorsqu'elle côtoyoit encore les bords du Mein. Après l'avoir mise dans une position difficile, il fit, dit-on, des dispositions savantes, et qui lui assuroient la victoire. Une faute de discipline lui en fit perdre tout le fruit, et l'armée angloise, qui devoit être anéantie à Dettingen, put dire, avec quelque vraisemblance, qu'elle avoit été victorieuse à cette bataille meurtrière, qui ne fut décisive que pour le malheureux empereur Charles VII, dont la cause parut alors perdue sans retour. Le maréchal de Broglie, qui commandoit les seules troupes que l'on eût laissées en Allemagne, et qui, depuis le commencement de cette guerre, n'avoit cessé de se retirer et d'éviter de combattre, considéra cette bataille comme un signal qui lui indiquoit d'opérer sa dernière retraite. Alors le maréchal de Noailles, qui, malgré la prétendue victoire des Anglois, se soutenoit encore en Franconie, se vit forcé de se retirer lui-même; et de toutes parts il ne fut plus question que de défendre les frontières, de toutes parts menacées.
Il ne s'étoit pas donné une seule grande bataille, et cent mille François avoient péri dans deux campagnes; les finances, si péniblement restaurées par les soins assidus d'une longue économie, étoient épuisées et retombées dans leur premier désordre; il ne restoit plus que des débris de nos armées. Réduite sur terre à se tenir sur la défensive contre les Anglois, la France n'avoit contre eux sur mer aucun moyen de résistance; et ces ennemis arrogants pouvoient impunément achever de détruire son commerce, insulter ses colonies et celles de l'Espagne, et faire également la loi sur l'Océan et dans la Méditerranée. «Le cardinal de Fleuri, dit Voltaire, mourut au milieu de ces désastres[79], et laissa les affaires de la guerre, de la marine, des finances, de la politique, dans une crise qui altéra la _gloire_ de son ministère et non la _tranquillité_ de son âme.» Il faut croire, pour l'honneur de son caractère, qu'il ne mourut si tranquille que parce que l'affoiblissement de ses facultés intellectuelles ne lui permettoit pas de mesurer, dans toute son étendue, le mal qu'il avoit fait et celui qu'il avoit laissé faire. Il nous reste à examiner ce qu'avoit été pour les affaires intérieures de la France ce ministère, que Voltaire appelle _glorieux_. Il y avoit là une guerre intestine bien plus alarmante que celle qui se passoit sur les frontières, et dont les conséquences devoient être bien autrement désastreuses. Toutefois il convient de ne point interrompre le récit commencé de celle-ci; nous verrons ensuite si, dans l'autre, le cardinal de Fleuri se montra plus habile et plus heureux.
[Note 79: Le 29 janvier 1743.]
Les armées confédérées continuoient de faire des progrès: le prince Charles de Lorraine avoit pénétré en Alsace; et l'armée françoise, partagée en deux corps sous les ordres des maréchaux de Noailles et de Coigni, trop foible pour pouvoir le forcer d'en sortir, contrarioit à peine sa marche en se tenant sur une timide défensive. Mentzel et ses partisans, après avoir désolé la Bavière et chassé d'Ausbourg le déplorable empereur Charles VII, s'étoient répandus dans la Lorraine, et s'efforçoient de la soulever. L'indiscipline achevoit de détruire les armées; les généraux qui les avoient si malheureusement commandées au commencement de cette guerre, Belle-Isle, Broglie, Maillebois, expioient, par des disgrâces, les fautes sans exemple qu'ils avoient commises; et toutefois la France, recueillant alors les fruits amers du système de Louvois[80], cherchoit vainement, au milieu d'elle, un grand capitaine qui pût les réparer. Un ministère avoit été composé de ceux qui avoient eu part aux affaires sous le cardinal de Fleuri; et l'on y comptoit des hommes habiles dans quelques parties de l'administration[81]: mais il y manquoit un homme supérieur dont la main ferme sût saisir les rênes de l'État et diriger l'ensemble des affaires. Le découragement étoit dans toutes les âmes; et il s'y joignoit, dans la nation, de l'aigreur et du mépris pour le gouvernement foible et inepte qui l'avoit réduite à ces extrémités[82]. Le roi, qui, au moment de la mort du cardinal, avoit ranimé les espérances en déclarant, comme Louis XIV, «qu'il régneroit par lui-même,» étoit retombé dans son invincible indolence; et ce fut sa maîtresse, la duchesse de Châteauroux, qu'il trouva bon de faire en quelque sorte son premier ministre. Cependant la reine de Hongrie, victorieuse sur tous les points par ses armes et par celles de ses alliés, ne mettoit plus de bornes à ses espérances; et, libre d'ennemis en Allemagne, tournoit déjà ses regards vers l'Italie, où elle avoit d'autres injures à venger et d'autres états à reconquérir.
[Note 80: _Voyez_ 1re partie de ce volume, p. 125.]
[Note 81: Orry, dont la probité étoit suspecte, mais qui entendoit les finances, conserva ce département qu'il avoit été sur le point de perdre sous le ministère du cardinal. Le comte d'Argenson remplaça le marquis de Breteuil au ministère de la guerre; il y montra des vues et de l'activité. Maurepas resta à la marine pour en achever la destruction; le chancelier d'Aguesseau ne fut point dérangé de sa place: il étoit considéré comme le personnage le plus nul de tout le ministère, et ce n'étoit malheureusement pas sans raison.]
[Note 82: Les épigrammes et les chansons étoient alors la seule manière dont le peuple se vengeoit des fautes de ceux qui gouvernoient si étrangement la France. On se tranquillisoit sur cette gaieté du _bon_ peuple françois; on en tiroit cette conséquence, que puisqu'il rioit et chantoit, c'est qu'il prenoit son mal en patience et qu'il étoit facile à gouverner. Mazarin avoit pensé de même, et la guerre de la Fronde avoit pu le désabuser. Il a fallu la révolution pour apprendre au ministérialisme du XVIIIe siècle de quoi est capable une nation qui se moque de ceux qui la gouvernent, et qui les chansonne.]
Dans ces extrémités, la France se trouva heureuse d'avoir donné asile à un illustre étranger, et que cet étranger la payât d'affection et de reconnoissance. Parmi les généraux qui avoient figuré dans cette guerre, le comte Maurice de Saxe, auquel on avoit confié un commandement, étoit le seul qui eût montré de la prévoyance, et l'heureuse réunion de la hardiesse et de la science militaire. Il jetoit déjà un grand éclat, et tous les regards se tournoient vers lui. Pour prix de ses beaux faits d'armes, le roi venoit de l'élever à la dignité de maréchal de France: cette nouvelle position l'enhardit à présenter des plans qui parurent bien conçus; ils furent adoptés, et l'on reprit courage. Des négociations furent entamées avec le roi de Prusse, qui commençoit à s'alarmer des progrès de la reine de Hongrie; et, de même que son intérêt lui avoit fait abandonner l'alliance de la France, son intérêt l'y rejeta. Par un effet de cette politique pusillanime du cardinal de Fleuri, qui ne lui avoit pas permis de faire un seul mouvement dont les Anglois pussent concevoir de l'ombrage, les Espagnols s'étoient trouvés abandonnés en Italie à leurs propres forces; et tandis que le roi de Sardaigne pénétroit sans obstacle jusqu'aux frontières du royaume de Naples, et qu'une escadre angloise menaçoit d'en bombarder la capitale, tout ce qu'avoit osé faire le vieux ministre, c'étoit d'avoir accordé le libre passage à une armée espagnole, qui, sous les ordres d'un infant, étoit venue envahir la Savoie. Il fut maintenant décidé qu'une armée françoise seroit envoyée en Italie, et le commandement en fut confié au prince de Conti. Des préparatifs très considérables se firent en même temps, et avec une sorte d'affectation, comme si l'on eût eu l'intention d'opérer une descente en Angleterre et d'y ramener le prétendant[83]. Toutefois ils n'avoient rien de réel, et ne servoient qu'à cacher aux alliés le véritable plan que l'on vouloit mettre à exécution. Ce plan étoit d'envahir les Pays-Bas autrichiens; c'étoit là que devoient se porter les grands coups.
[Note 83: Une escadre de vingt-six vaisseaux de ligne, sous le commandement du comte de Roquefeuil, entra dans la Manche; les côtes se couvrirent de troupes qui sembloient prêtes à s'embarquer; le maréchal de Saxe devoit, disoit-on, les commander, et le prince Édouard étoit parti de Rome pour joindre l'armée françoise.]
Les principales forces du royaume avoient donc été rassemblées de ce côté, et formoient deux armées considérables, l'une commandée par le maréchal de Noailles, qui devoit faire les siéges, l'autre par le maréchal de Saxe, que l'on destinoit à en couvrir les opérations. C'étoient cent vingt mille hommes que l'on opposoit de ce côté aux alliés, qui en comptoient à peine soixante mille. Louis XV s'étoit enfin arraché aux délices de Versailles, et paroissoit pour la première fois dans les camps, y traînant sa maîtresse après lui, mais du moins spectateur des opérations militaires. Elles furent rapides et brillantes: les manoeuvres savantes du maréchal de Saxe tinrent en échec l'ennemi; on prit en peu de jours Ypres, Furnes, le fort de Kenoque, et les armées françoises ne cessèrent pas de marcher en avant. Mais on avoit commis la faute très grave de porter toutes les forces sur ce seul point, où l'on vouloit des succès faciles et sûrs, parce que le roi y devoit honorer l'armée de sa présence; et le prince Charles de Lorraine, profitant de cette faute, avoit envahi l'Alsace, et y faisoit des progrès alarmants. Ce fut donc une nécessité de s'arrêter: le maréchal de Saxe fut laissé en Flandre avec une partie des troupes, et dut s'y tenir sur la défensive, tandis que le reste de l'armée se dirigea à marches forcées vers la province envahie. Ce fut pendant cette marche que Louis XV tomba malade à Metz, et qu'à l'occasion de cette maladie, il reçut de ses peuples des témoignages d'affection qui parurent ranimer un moment cette âme énervée, et accablée sous le poids de ses coupables voluptés. Nous le verrons bientôt s'y replonger.
Dès qu'il fut rétabli, il continua sa route pour l'Alsace, et y arriva au moment où les victoires du roi de Prusse forçoient le prince Charles d'en sortir pour aller à la défense des États héréditaires, que menaçoit de toutes parts cet audacieux et infatigable ennemi. C'étoit cette diversion opérée par Frédéric qui sauvoit la province; et le maréchal de Noailles, qu'elle tiroit d'une situation embarrassante, devoit du moins la seconder en marchant rapidement sur les traces de l'armée impériale, qui se seroit à son tour trouvée en péril entre l'armée prussienne et l'armée françoise. Au lieu de cette manoeuvre, qui étoit si évidemment indiquée par ce qui se passoit sur cette partie du théâtre de la guerre, il rentra dans ce déplorable système de circonspection qui avoit déjà tout perdu; et lorsqu'il eût fallu s'attacher à suivre les traces du prince de Lorraine et le harceler dans sa retraite, on le vit, au grand étonnement de toute l'Europe, s'amuser, avec une armée de soixante mille hommes, à faire le siége de Fribourg. À la vérité il prit cette ville; mais, pendant ce temps, le roi de Prusse, accablé de tout le fardeau de la guerre, renfermé seul au milieu des armées ennemies, non seulement perdoit tout le fruit de ses victoires, mais se voyoit réduit aux dernières extrémités, pour n'avoir pas été secouru. C'étoit la seconde fois qu'il expioit ainsi les fautes des généraux françois.
(1745) Cependant on continua de demeurer sourd à son cri d'alarme: il sembloit qu'on n'eût pas même ce qu'il falloit d'intelligence pour concevoir l'ensemble de cette guerre; et quoiqu'il fût sans doute plus essentiel de vaincre en Allemagne au milieu des alliés de la France que de conquérir les Pays-Bas, on s'obstina à poursuivre cette conquête, qui flattoit la vanité de Louis XV; et après s'être délivré du prince Charles, qu'on rejetoit en quelque sorte sur le roi de Prusse, tous les efforts furent de nouveau dirigés vers ce point. Le roi, que l'ivresse des Parisiens avoit salué à son retour du nom de _bien aimé_, n'avoit pas tardé à montrer combien il étoit digne de ce titre en rappelant aussitôt, et avec l'éclat le plus scandaleux, la duchesse de Châteauroux, que les terreurs de la mort l'avoient un moment fait éloigner de lui. Atteinte, comme sa soeur, la marquise de Vintimille, d'une maladie violente, elle n'avoit survécu que peu d'instants à ce dernier triomphe; une femme d'une condition plus obscure l'avoit remplacée[84], et devenue de même la compagne obligée de son royal amant, elle le suivit au milieu de l'appareil des camps et du mouvement des armées.
[Note 84: Son père, disoit-on, avoit été boucher et se nommoit Poisson; sa mère, célèbre dans sa jeunesse par sa beauté et par sa galanterie, l'avoit mariée à un sous-fermier nommé Le Normand d'Étioles; et dès lors, spéculant sur les charmes et sur tous les moyens de séduction que possédoit sa fille, elle avoit décidé qu'une beauté si parfaite ne violeroit la foi conjugale que pour triompher du roi de France, et lui avoit inspiré de tourner toutes ses pensées vers cette illustre conquête. La fille se montra docile aux inspirations de sa mère, et, à force de manoeuvres de comédie, finit par attirer dans ses lacs le monarque voluptueux. Nous allons voir bientôt paroître, sur le triste théâtre des affaires publiques, cette femme si fatale à la France.]
Ce sont ces campagnes des Pays-Bas qui ont fait la gloire et élevé si haut la renommée du maréchal de Saxe. Il y avoit déjà six mois que, déployant toutes les ressources de la science militaire, il se maintenoit inattaquable devant une armée supérieure en nombre: les renforts et le roi étant arrivés, il marcha en avant et investit Tournay; l'armée confédérée s'ébranla aussitôt pour venir au secours de cette ville. On se rencontra au village de Fontenoy; et c'est là que fut donnée cette bataille, devenue célèbre par une manoeuvre de l'armée angloise dont il y a peu d'exemples dans les fastes militaires, bataille meurtrière et long-temps indécise, que la présence de Louis XV, l'embarras qu'elle causoit et le péril qu'il courut, furent sur le point de faire perdre; dont le succès fut décidé par une manoeuvre d'artillerie, ce qui étoit nouveau encore dans la tactique moderne; bataille qui eut cet autre caractère de nouveauté, que le général qui la gagna étoit mourant, et commandoit les mouvements de son armée, porté dans une litière. Tournay se rendit, et ce fut le premier fruit de cette victoire. Après cette ville tombèrent Gand, Oudenarde, Bruges, Ostende, Dendermonde, Ath, Nieuport. Trompant ensuite l'ennemi par une ruse de guerre ingénieuse et hardie, le héros saxon disparut au milieu d'un bal pour aller investir Bruxelles, et la prise de la capitale des Pays-Bas termina cette suite de succès rapides et brillants, qui sembloient rappeler les beaux jours de Louis XIV.
Mais pendant que l'on s'enivroit à Paris de ces triomphes, et que Maurice, devenu l'idole des Parisiens, jouissoit de cet enivrement, il se passoit en Allemagne des choses qui étoient de nature à en modérer les transports. L'empereur Charles VII, le malheureux objet de cette inutile et déplorable guerre, venoit de mourir; la France avoit cru tenter l'électeur de Saxe en lui offrant la couronne impériale: celui-ci, qui avoit sous les yeux un exemple frappant de l'abandon où elle laissoit ses alliés, ne s'étoit point laissé séduire par cette offre dangereuse, et avoit préféré demeurer attaché à la fortune de la reine de Hongrie. De son côté, le nouveau duc de Bavière, dont les États venoient d'être encore envahis et désolés, s'étoit hâté de négocier avec Marie-Thérèse, et en avoit obtenu la paix dont il avoit si grand besoin. Le roi de Prusse, qui pouvoit justement accuser la France d'ingratitude et de perfidie, réduit maintenant, après tant de travaux et de triomphes, à fuir devant le prince Charles, avoit aussi demandé la paix, et elle lui avoit été refusée: son génie et son courage la lui procurèrent, et ce fut dans cette situation presque désespérée qu'il étonna l'Europe par des prodiges d'audace et de science militaire. Par l'effet des plus belles manoeuvres, il gagna d'abord la bataille de Friedberg, puis ensuite celle de Sohr; mais ce qui fut décisif pour lui, car ces succès ne le sauvoient pas, ce fut le projet hardi qu'il conçut de conquérir cette paix en faisant la conquête de la Saxe, et le bonheur étonnant avec lequel il l'exécuta. Une victoire remportée sur les Saxons par le plus renommé de ses lieutenants, le prince d'Anhalt, lui en ouvrit le chemin jusqu'à Dresde, d'où l'électeur fut obligé de s'enfuir précipitamment, abandonnant sa famille à la générosité du vainqueur. Ce fut en frappant de tels coups que Frédéric obtint la paix et garda la Silésie. Ainsi, dans cette même campagne dont on faisoit tant de bruit, la France avoit perdu, l'Espagne exceptée, les derniers alliés qui lui restassent en Europe.
En Italie, les opérations militaires avoient commencé sous les auspices les plus favorables; les armées confédérées de France et d'Espagne y avoient remporté de grands succès sur le roi de Sardaigne, qui, même alors qu'il étoit battu, ne se décourageoit jamais quand il s'agissoit d'une guerre contre les François, et ne se montroit timide et irrésolu que lorsqu'il étoit leur allié. Il avoit donc redoublé, après ses défaites, d'activité et de courage, et néanmoins n'avoit pas été plus heureux vis-à-vis du maréchal de Maillebois, qui venoit de prendre la place du prince de Conti, celui-ci ayant été forcé, par la jalousie de l'infant don Philippe, de s'arrêter au milieu de ses victoires et d'aller prendre le commandement de l'armée d'Alsace. Les armées des deux couronnes étoient rentrées dans le Milanais; des mouvements habilement combinés avoient séparé l'une de l'autre les armées ennemies, et le roi de Sardaigne avoit encore été battu. Le Montferrat, Alexandrie, Tortone, Parme et Plaisance, étoient tombés au pouvoir des François; maîtres du cours du Pô, ils venoient d'entrer à Milan, dont ils assiégeoient la citadelle, et, d'un autre côté, le roi de Naples réparoit la honte de la campagne précédente en chassant les troupes impériales de ses États, et les poussant bien au delà de ses frontières. Tout se présentait donc, de ce côté du théâtre de la guerre, sous un aspect qui étoit loin de faire présager ce qui alloit suivre. Cependant le prince de Conti, moins soutenu en Alsace qu'il ne l'avoit été d'abord en Italie, et affoibli par les renforts qu'on lui enlevoit sans cesse pour l'armée des Pays-Bas, s'étoit vu forcé de faire repasser le Rhin à son armée, dont la première destination avoit été de menacer l'Allemagne et de manoeuvrer au milieu des électorats. Libres des craintes qu'il leur avoit inspirées, les électeurs avoient enfin comblé les voeux de Marie-Thérèse; et, lui accordant le prix le plus flatteur et le plus désiré de son courage et de ses victoires, ils venoient de déférer à son mari, le grand duc de Toscane, la couronne impériale. Il fut élu empereur le 13 septembre de cette année.