Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 8/8)

Part 8

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[Note 61: «Dès l'année 1713, il avoit voulu assurer, dans sa maison, la succession à tous ses États héréditaires. Il n'avoit point alors d'enfants; mais il pouvoit en avoir, et fit rédiger, dans son conseil, une loi par laquelle ses enfants mâles, et, à leur défaut, ses filles, les uns et les autres par ordre de primogéniture, posséderoient ses terres, États et principautés, le tout en entier, sans division ni partage. Cette succession indivisible devoit, au défaut de la branche Caroline, issue de lui, passer dans la branche Joséphine, issue de son frère Joseph, et au défaut de ces deux branches, aux deux soeurs de Sa Majesté. Depuis ce plan de succession, Charles avoit eu un fils, mort l'année même de sa naissance, et trois filles auxquelles il vouloit assurer le droit à sa succession indivisible par ordre de primogéniture. Il commença par s'assurer de la renonciation de ses deux nièces, princesses électorales, l'une de Saxe, l'autre de Bavière, et publia ensuite la loi de succession, sous le titre de _Pragmatique sanction_.»]

[Note 62: Les prétentions du cardinal de Fleuri étoient loin de se porter aussi haut. Il s'étoit contenté de demander le Barrois. Ce fut le garde des sceaux Chauvelin, lequel avoit en même temps le portefeuille des affaires étrangères, qui conçut cette pensée hardie, et qui conquit en quelque sorte cette province à la France, par l'adresse et la fermeté qu'il mit à conduire les négociations.]

L'économie du cardinal de Fleuri avoit triomphé, dans cette guerre, plus que les armes de la France: avec l'établissement d'un dixième il avoit fait face à toutes les dépenses. Si les suites en eussent été désastreuses, on lui eût justement reproché cette économie mal entendue: on lui en sut gré, parce que ces suites passèrent même ce qu'on auroit pu imaginer; et des événements inattendus et inespérés le firent considérer comme le plus sage et le plus prévoyant des ministres.

(1735-1741.) La France jouit avec délice de cette paix, qui se prolongea depuis 1735 jusqu'à 1741, et comme si rien n'eût jamais dû la troubler. Fleuri continuoit d'exercer le pouvoir le plus absolu qui eût jamais été accordé à un ministre de France[63], et, fidèle à son système, apportoit tous ses soins à rétablir les finances et laissoit dépérir la marine. Le jeune roi s'enfonçoit de jour en jour davantage dans la mollesse et l'oisiveté, et ses moeurs donnoient les premiers signes de cette dépravation qui plus tard devoit montrer sur le trône de France des prodiges d'infamie qu'on n'y avoit jamais vus. Ces premiers signes furent effrayants: deux soeurs[64] se disputèrent les faveurs du monarque et les obtinrent tour à tour; elles en jouirent même ensemble, et l'on eût dit que ce qu'il y avoit d'incestueux dans ces commerces les lui rendoit plus attrayants. La mort subite et violente d'une d'elles[65] le frappa cependant, et parut lui causer quelques remords: aussitôt l'effroi fut grand parmi les courtisans; il y eut une ligue pour le replonger dans le vice d'où il sembloit vouloir sortir, et ce fut une troisième soeur que l'on choisit pour remporter ce détestable triomphe[66]. Elle en jouit avec encore plus de scandale, et fut, sous le nom de duchesse de Châteauroux, la première maîtresse de Louis XV publiquement et en quelque sorte officiellement reconnue. Le cardinal de Fleuri hasarda quelques représentations qui furent mal reçues: il se garda bien de les réitérer, et fermant prudemment les yeux, se renferma dans les soins de son administration économe et imprévoyante, s'établissant le médiateur heureux des démêlés peu importants qui pouvoient s'élever entre quelques alliés de la France, et ne changeant rien au système qu'il s'étoit fait de marcher à la suite de l'Angleterre, continuant de mettre tous ses soins à ne pas la troubler, à ne pas lui causer le moindre ombrage, comme si les concessions qu'il faisoit à cette puissance eussent été le gage assuré d'une paix éternelle pour la France et pour tout le continent.

[Note 63: Ce même Chauvelin qui venoit de rendre un si grand service à la France, et qui probablement étoit un homme fort supérieur au cardinal, fut bientôt disgracié et exilé pour avoir voulu tenter de renverser un ministre qu'il jugeoit au dessous de sa réputation et de sa place. Le roi, auprès de qui il avoit fait quelques tentatives à cet effet, le livra à l'instant même à son précepteur dont la vengeance fut prompte et sévère. C'est alors que les sceaux furent rendus à d'Aguesseau, qui continua de jouer un bien triste rôle dans les affaires publiques depuis qu'il s'étoit si gauchement placé entre la cour et le parlement.]

[Note 64: Mesdames de Mailly et de Vintimille. Elles étoient de la famille de Nesle, et avoient trois autres soeurs, la duchesse de Lauraguais, la marquise de Flavacour, et la marquise de Tournelle.]

[Note 65: La marquise de Vintimille.]

[Note 66: La marquise de Tournelle.]

On pouvoit prévoir cependant que la cupidité de ses marchands ne se contenteroit pas de cette petite part que le dernier traité leur avoit fait obtenir dans le commerce des colonies espagnoles; qu'une fois introduits si imprudemment dans ce commerce, ils essaieroient de l'attirer à eux tout entier; que l'Espagne s'en irriteroit et prendroit des mesures pour les arrêter dans leurs empiétements; que le gouvernement anglois soutiendroit des actes frauduleux que lui-même avoit secrètement encouragés, et que de cet article de la paix sortiroit une guerre où il deviendroit bien autrement utile de se faire médiateur, et de se présenter dans une attitude propre à faire respecter sa médiation: c'est ce qui arriva. L'Espagne se fâcha de voir son propre commerce dépérir au profit des contrebandiers anglois[67], et ordonna contre eux des mesures répressives; l'Angleterre, qui violoit si ouvertement les traités, cria à l'outrage, à la violation du droit des gens, et déclara la guerre à l'Espagne. Le cardinal s'offrit comme médiateur; c'étoit le rôle qu'il aimoit à jouer. Acceptée dérisoirement par les ministres, le parlement lui fit voir le peu qu'étoit maintenant cette médiation, en la rejetant avec mépris; les flottes angloises parcoururent les mers, où, grâce à lui, elles ne rencontroient plus d'obstacles, achevant d'y détruire le commerce espagnol, menaçant de toutes parts ses établissements d'outre-mer; et le vieux ministre fut le témoin impuissant d'une guerre entreprise pour justifier un brigandage, et achever d'arracher leurs dépouilles à ceux qui n'avoient pas voulu se laisser dépouiller. Cette guerre devoit bientôt se compliquer avec les nouveaux intérêts qu'un grand événement alloit faire naître en Europe.

[Note 67: Nous avons dit que, par le dernier traité, ils avoient obtenu de pouvoir envoyer tous les ans un vaisseau à Porto-Bello. «Ce vaisseau, qui d'abord ne devoit être que de cinq cents tonneaux, fut, en 1717, de huit cent cinquante par convention, mais en effet de mille par abus; ce qui faisoit deux millions pesant de marchandises. Ces mille tonneaux étoient encore le moindre objet de commerce de la compagnie angloise; une patache, qui suivoit toujours le vaisseau sous prétexte de lui porter des vivres, alloit et venoit continuellement; elle se chargeoit, dans les colonies angloises, des effets qu'elle apportoit à ce vaisseau, lequel, ne désemplissant jamais par cette manoeuvre, tenoit lieu d'une flotte entière. Souvent même d'autres navires venoient remplir ce vaisseau de permission, et leurs barques alloient encore sur les côtes de l'Amérique porter des marchandises dont les peuples avoient besoin, mais qui faisoient tort au gouvernement espagnol, et même à toutes les nations qui se croient intéressées au commerce qui se fait des ports d'Espagne au golfe du Mexique.» (VOLTAIRE, _Précis du Siècle de Louis XV_, ch. VIII.)]

(1740) L'empereur Charles VI venoit de mourir, laissant sa fille Marie-Thérèse seule héritière de ses États, et protégée dans ses droits à cette succession par un pacte que tous les souverains de l'Europe avoient reconnu; et cette reconnoissance, il l'avoit payée assez cher pour pouvoir espérer que l'on tiendroit les conditions du marché[68]. Mais l'Autriche étoit alors épuisée par une guerre malheureuse qu'elle venoit de soutenir contre les Turcs, et qu'une paix honteuse avoit difficilement terminée; une simple femme se présentoit pour revendiquer ce grand héritage, et, malgré la foi des traités, un brigandage non moins révoltant que celui que les Anglois exerçoient sur les mers, fut à l'instant même projeté sur le continent. Les électeurs de Saxe et de Bavière, la reine d'Espagne, en sa qualité de princesse de Parme, le roi de Sardaigne, s'élevèrent à la fois contre l'héritière, les uns lui disputant l'héritage entier, les autres essayant de lui en arracher des lambeaux, et tous faisant valoir des prétentions plus ou moins absurdes; car ils avoient encore la pudeur de chercher à couvrir d'une ombre de justice cette oeuvre d'iniquité. Cet orage, qui s'élevoit contre la fille de Charles VI, enhardit le souverain du plus petit royaume du Nord à se mettre au rang des compétiteurs: le roi de Prusse réclama la Silésie, usurpée, disoit-il, sur ses aïeux; et tandis que les autres en étoient encore à étaler leurs titres et à rassembler des arguments pour en prouver la légitimité, ce prince (c'étoit Frédéric II, qui venoit de monter sur le trône) montra d'abord ce qu'il étoit capable de faire, en envahissant à main armée la province qu'il venoit de réclamer. Guerrier hardi et entreprenant, il ne se montra pas moins adroit politique, en offrant sur-le-champ à Marie-Thérèse de prendre son parti si elle vouloit lui abandonner sa conquête, et de l'aider à faire couronner son mari empereur. La fière princesse dédaigna ses offres, et n'y répondit qu'en faisant marcher une armée contre lui. (1741) Frédéric remporta sur cette armée la première de ses victoires; l'occupation de la Silésie entière fut le prix de la bataille de Molwitz, et la ligue contre l'Autriche en fut la conséquence.

[Note 68: _Voyez_ p. 107 et 108.]

Que l'électeur de Bavière, ainsi qu'il ne tarda pas à le manifester, eût des prétentions à la couronne impériale; que les autres souverains que nous venons de nommer crussent la circonstance favorable pour s'emparer de quelques dépouilles de l'Autriche, on le peut concevoir dans cette politique de l'Europe _civilisée_, qui, sous tous les rapports de violence et de rapacité, ne différoit point de celle des peuplades les plus barbares; mais la France, qui ne prétendoit à rien dans cet odieux partage, qui jouissoit d'une paix dont elle avoit besoin, qui se parjuroit gratuitement en entrant dans une semblable ligue, quels motifs pouvoient l'y entraîner? Il n'en fut pas présenté un seul que le bon sens eût osé avouer. «L'intérêt de la France étoit, disoit-on, de favoriser contre l'Autriche l'électeur de Bavière, son ancien allié, qui avoit autrefois tout perdu pour elle à la bataille d'Hochstedt.» Mais ce qu'il avoit perdu alors, les traités depuis le lui avoient fait recouvrer, et la reine de Hongrie n'avoit ni le pouvoir ni la volonté de le lui ravir de nouveau.» Il paroissoit aisé, ajoutoit-on, de lui procurer à la fois l'Empire et une partie de la succession autrichienne; par là on enlevoit à la nouvelle maison d'Autriche-Lorraine cette supériorité que l'ancienne avoit affectée sur tous les autres potentats de l'Europe; on anéantissoit cette vieille rivalité entre les Bourbons et les Autrichiens; on faisoit plus que Henri IV et Richelieu n'avoient pu espérer[69]. Mais l'événement prouva que ce que l'on croyoit aisé étoit fort difficile; et d'ailleurs, au temps de Henri IV et de Richelieu, la maison d'Autriche régnoit sur l'Espagne, possédoit le royaume de Naples et plusieurs autres États d'Italie, que depuis elle avoit perdus, et c'étoit la maison de Bourbon qui l'y avoit remplacée. Elle avoit alors, dans l'Empire germanique, une influence que la paix de Munster lui avoit ôtée; en un mot, au seizième siècle et au commencement du dix-septième, elle avoit été aussi redoutable qu'elle étoit peu à craindre maintenant. Que pouvoit-il résulter de son abaissement, sinon de créer en Allemagne une autre puissance prépondérante, que ses intérêts n'eussent point tardé à mettre dans la position d'où l'Autriche auroit été déplacée? Le cardinal de Fleuri sentoit, dit-on, tout cela, et étoit très fortement opposé à cette guerre impolitique et dangereuse. «Deux hommes, le comte, depuis maréchal de Belle-Isle, et son frère, petits-fils du fameux Fouquet, sans avoir ni l'un ni l'autre aucune influence dans les affaires, ni encore aucun accès auprès du roi, ni aucun pouvoir sur l'esprit du cardinal, firent résoudre cette entreprise[70].» Ils devoient à leur jactance politique et militaire, que soutenoit sans doute la conviction intime où ils étoient de leur supériorité, d'avoir une grande réputation sans avoir fait de grandes choses[71]; on les croyoit capables de tout, parce qu'ils ne doutoient de rien, et il n'en faut pas davantage pour entraîner le vulgaire des esprits. Tous les deux se trouvèrent donc, sans qu'on sût trop comment, ni à quel titre, à la tête de la politique extérieure de la France, dans une guerre où l'Europe entière alloit se trouver enveloppée; et ce prodige arriva sous le gouvernement d'un ministre absolu qui désapprouvoit cette guerre, et qui n'avoit qu'à dire un mot pour faire avorter ce projet, et en replonger les auteurs dans l'obscurité d'où ils venoient à peine de sortir.

[Note 69: VOLTAIRE, _Précis du Siècle de Louis XV_, ch. V.]

[Note 70: VOLTAIRE, _Précis du Siècle de Louis XV_, ch. V.]

[Note 71: Les deux frères n'étoient encore connus, l'un et l'autre, que par quelques persécutions qu'ils avoient éprouvées sous le ministère du duc de Bourbon, par suite de leurs liaisons avec Leblanc, secrétaire d'État de la guerre, accusé de dilapidations, et poursuivi plutôt par la haine que lui portoit la marquise de Prie, que pour ce crime, dont il n'existoit pas d'ailleurs de preuves suffisantes. Le comte et le chevalier de Belle-Isle, accusés, dans cette affaire, de manoeuvres frauduleuses, et soupçonnés d'entretenir une correspondance secrète avec Leblanc que l'on avoit fait mettre à la Bastille, furent arrêtés à leur tour, et renfermés dans la même prison.]

(1741-1743) La France n'y parut d'abord que comme alliée de l'électeur de Bavière, qui, dès qu'il se vit soutenu par un si puissant auxiliaire, déclara hautement ses prétentions à la couronne impériale, en concurrence avec le grand duc de Toscane, mari de la reine de Hongrie. Le maréchal de Belle-Isle, jouant à la fois le rôle de négociateur et de guerrier (car le commandement suprême des armées françoises avoit été donné à cet homme qui n'avoit encore fait la guerre autrement qu'en sous ordre), commença à parcourir l'Allemagne, allant de Francfort à Dresde, de Dresde au camp du roi de Prusse, pour assurer par des traités le succès des projets ambitieux du prince bavarois, tandis que celui-ci, soutenu d'un corps considérable de soldats françois, entroit, sans trouver de résistance, dans les États de Marie-Thérèse, qui, même après avoir réuni toutes ses forces pour les opposer au roi de Prusse, se défendoit à peine contre ce redoutable ennemi. De tels succès devoient être rapides, et en effet, des provinces entières furent envahies par de simples marches; Lintz, Passaw, ouvrirent leurs portes, et l'on arriva bientôt sous les murs de Vienne, où l'on pouvoit entrer avec la même facilité. Mais déjà la division régnoit parmi les alliés, et, par ce seul fait, la folie de cette guerre étoit démontrée. La France, qui ne s'attendoit pas à des succès si prompts et si extraordinaires, craignit de rendre l'électeur de Bavière trop puissant en lui livrant ainsi tous les États autrichiens, et celui-ci avoit hâte lui-même de quitter l'Autriche, pour aller en Bohême empêcher l'électeur de Saxe de prendre à lui seul cette province, que probablement il auroit voulu s'approprier. On quitta donc un pays ouvert pour s'engager dans une des parties les plus difficiles de l'Allemagne; les conseils du comte Maurice de Saxe, qui, dans cette expédition, commandoit les troupes françoises, ne furent point écoutés; de fausses manoeuvres, dont rien ne put détourner l'électeur, mirent l'armée dans une position qui pouvoit devenir périlleuse, qui le devint en effet lorsqu'elle eut fait sa jonction, sous les murs de Prague, avec l'armée saxonne[72]. Pour la sauver, il falloit se rendre maître de la capitale de la Bohême: cette ville, qui sembloit devoir soutenir un long siége, fut prise en peu de jours; et ce succès inespéré, dû au génie du comte de Saxe, secondé par celui de Chevert, devint le salut de l'armée confédérée.

[Note 72: En entrant dans la Bohême, on s'étoit emparé de deux postes importants, Tabor et Budweiss; et le marquis de Ségur avoit été laissé en Autriche avec un corps de quinze mille hommes, que l'on croyoit suffisant pour garder les conquêtes qu'on y avoit faites. Il arriva que des corps autrichiens, chassés de la Silésie, attaquèrent ces deux postes, et s'en emparèrent. Ainsi la communication se trouva, dès le commencement, interrompue entre le corps de Ségur et l'armée de Bohême; d'un autre côté, le grand duc, qu'une trève avec le roi de Prusse avoit laissé libre de ses mouvements, s'avançoit en toute hâte, à travers la Moravie, au secours de la ville assiégée.]

Cependant, au milieu de tant de revers et d'une situation qui sembloit désespérée, Marie-Thérèse déployoit un grand courage et ne désespéroit pas d'elle-même. Par une démarche énergique, soutenue de ce que son double caractère de reine et de mère pouvoit y ajouter d'imposant et de pathétique[73], elle avoit entraîné à la défense de sa cause la noblesse hongroise, qui d'abord s'y étoit montrée peu disposée. Le mouvement de la Hongrie se communiqua avec une rapidité presque miraculeuse aux provinces autrichiennes, qui se réveillèrent tout à coup de leur léthargie avec une sorte de transport, et présentèrent bientôt l'aspect d'un peuple entier en armes et ne respirant que la vengeance[74]. Hongrois et Autrichiens, animés d'une égale ardeur, formèrent, en se réunissant, une armée qu'un nombre considérable de troupes irrégulières rendit encore plus redoutable, et ainsi réunis se précipitèrent sur la Bavière; et tandis que Charles-Albert se faisoit complaisamment couronner à Francfort, des ennemis exaspérés mettoient à feu et à sang ses États héréditaires. Cependant le maréchal de Belle-Isle donnoit tranquillement ses ordres du sein des cours d'Allemagne, où il négocioit toujours; et il n'y avoit plus qu'incertitude et discordance dans les mouvements des généraux qui opéroient sous ses ordres, et qu'une seule volonté auroit dû surveiller et diriger. Les divers corps qu'ils commandoient furent successivement isolés les uns des autres. On étoit entré en Bavière, et l'on avoit été obligé d'en sortir; on y rentra une seconde fois pour en sortir encore. Le roi de Prusse, victime des fautes de ses alliés, manoeuvroit aussi un peu au hasard, sans cesse harcelé dans sa marche par le général le plus actif et le plus habile qu'il eût encore rencontré, le prince Charles de Lorraine, frère du grand duc. S'étant enfin réuni à l'armée saxonne, il s'avançoit à grands pas dans la Bohême, pour forcer, par cette diversion, les Autrichiens à lever le siége de Lintz; mais déjà cette place avoit capitulé, et le comte de Ségur, à qui elle avoit été confiée, n'avoit trouvé que ce moyen de sauver les débris de son corps d'armée. Cependant l'Angleterre, voyant le moment arrivé de renoncer à son système pacifique, livroit à la dérision de l'Europe le trop crédule cardinal, en se déclarant ouvertement pour la reine de Hongrie; la Hollande, désormais sous son influence irrésistible, entroit à sa suite dans la confédération; elle y attiroit en même temps le roi de Sardaigne, qu'on trouvoit toujours prêt lorsqu'il s'agissoit de trahir la France; et les chances de cette guerre, qui d'abord avoient été si favorables à nos armées, tournèrent ainsi tout à coup contre elles, et plus brusquement qu'on n'auroit pu même l'imaginer.

[Note 73: «Elle étoit sortie de Vienne, et elle s'étoit jetée entre les bras des Hongrois, si sévèrement traités par son père et par ses aïeux. Ayant assemblé les quatre ordres de l'État à Presbourg, elle y parut tenant entre ses bras son fils aîné presque encore au berceau; et leur parlant en latin, langue dans laquelle elle s'exprimoit bien, elle leur dit à peu près ces propres paroles: «Abandonnée de mes amis, persécutée par mes ennemis, attaquée par mes plus proches parens, je n'ai de ressource que dans votre fidélité, dans votre courage et dans ma constance; je mets en vos mains la fille et le fils de vos rois, qui attendent de vous leur salut.» Tous les palatins, attendris et animés, tirèrent leurs sabres en s'écriant: _Moriamur pro rege nostro Mariâ Theresiâ_. (VOLTAIRE, _Précis du Siècle de Louis XV_, ch. VI.)]

[Note 74: Ce fut de ces milices populaires, formées tout à coup par ce mouvement exalté de patriotisme, que sortirent ces troupes irrégulières, Pandours, Croates, Talpaches, qui, conduites par des partisans, et étrangères, ainsi que leurs chefs, à toutes les lois de la guerre, exercèrent, partout où elles passèrent, les plus affreux ravages, et devinrent la terreur de l'Allemagne et même de la France. Mentzel étoit le chef suprême de ces bandes féroces, et se rendit lui-même fameux par sa férocité.]