Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 8/8)
Part 7
L'évêque de Fréjus étoit un homme médiocre en tout. Son caractère, sans être foible jusqu'à l'extrême timidité, n'avoit pas cependant l'énergie nécessaire pour lutter contre de grands obstacles et pour les surmonter. Il avoit dans l'esprit ce qu'il falloit de sens et de sagacité pour bien comprendre un certain ordre à mettre dans certaines parties de l'administration, et pour exécuter ce qu'il avoit compris; mais là s'arrêtoit la portée de sa vue; et ces vives lumières qui embrassent l'ensemble des affaires, qui pénètrent jusqu'aux entrailles du corps social pour y découvrir le mal interne dont il est tourmenté, qui saisissent les rapport extérieurs d'un grand empire, leurs avantages ou leurs inconvénients, et s'étendent jusque sur son avenir, lui avoient été refusées. C'étoit de même un homme réglé et modeste dans ses moeurs, à qui l'on ne connoissoit aucun vice; qui, si l'on en excepte un extrême amour du pouvoir qu'il avoit su très adroitement dissimuler, n'étoit troublé par aucune passion dominante; mais aussi il n'y avoit en lui aucune de ces vertus fortes qui produisent les grandes actions et édifient par de grands exemples. C'étoit par cette médiocrité même et par la douceur de son commerce, lequel, à l'égard de son royal élève, ressembloit à une sorte de paternité, qu'il avoit su s'emparer des affections de ce jeune prince, médiocre lui-même, et qu'une éducation molle et absurde avoit entretenu dans l'indolence de toutes ses facultés intellectuelles; car c'est là un des plus grands reproches que l'on puisse faire à Fleury, d'avoir élevé un roi de France comme s'il fût né pour obéir et non pour commander. Tel étoit ce vieillard qui, à soixante-treize ans, ne fut point effrayé de la charge de gouverner un grand royaume. Devenu maître du pouvoir, il n'est pas besoin de dire qu'il le fut aux mêmes conditions que tous ceux qui l'avoient précédé, aussi absolument que Louis XIV et Dubois avoient pu l'être: il en fit seulement un usage différent. Il ne voulut point du titre de premier ministre que Dubois avoit avili, auquel le duc de Bourbon étoit loin d'avoir rendu son ancien éclat, qui d'ailleurs n'auroit rien ajouté à ce qu'il y avoit de réel et de solide dans sa nouvelle position. Mais les hautes dignités de l'Église étoient de nature à lui donner un véritable relief; et cette même année, sur la demande du roi de France, et du consentement de l'empereur et du roi d'Espagne, l'évêque de Fréjus fut nommé cardinal, hors de rang et par anticipation.
Le nouveau ministre s'entoura d'hommes encore plus médiocres que lui, mais qu'il choisit propres à entrer dans ses vues d'ordre et d'économie; il rappela de l'exil et fit sortir de prison ceux que la haine et les vengeances des ministères précédents avoient exilés ou emprisonnés; les princes légitimés recouvrèrent toutes leurs prérogatives, le seul droit de succession au trône excepté; la cour prit, au même instant et avec la souplesse qui lui est propre, toutes les allures douces, décentes et paisibles du vieillard qui gouvernoit l'État, et si la corruption invétérée des moeurs n'y fut pas moins profonde, elle s'y dépouilla du moins de ces manières cyniques et grossières qu'elle avoit adoptées sous la régence, et les remplaça par ces raffinements de la galanterie que l'on peut appeler l'hypocrisie de la débauche. Le seul prince dont Fleuri eût pu craindre l'influence, le jeune duc d'Orléans, étoit sans ambition et le plus éloigné de tous de lui disputer le pouvoir: il le posséda donc sans rivaux et à peu près sans ennemis.
(1726-1730) C'étoit pour la première fois, et depuis des siècles, que l'on voyoit arriver au timon de l'État un ministre parfaitement désintéressé. Les finances, si violemment et si scandaleusement restaurées sous la régence, menaçoient de redevenir un abîme pour la France. La prodigalité du duc d'Orléans, la cupidité sans bornes de ceux dont il s'étoit entouré, y avoient porté, depuis le système, de nouvelles et funestes atteintes, et le ministère du duc de Bourbon avoit été une espèce de pillage. Ce fut, ainsi que nous venons de le dire, par l'ordre, par l'économie, que le nouveau ministère voulut réparer le mal. La paix profonde dont jouissoit l'Europe lui en fournissoit une occasion favorable, et plusieurs opérations heureusement combinées produisirent de bons résultats. Il fixa enfin, d'une manière invariable, la valeur des monnoies, si frauduleusement altérées sous les ministères précédents, et le fit de manière à donner désormais de la sûreté aux transactions particulières sans porter dommage aux intérêts de l'État; il trouva tout à la fois le moyen de diminuer les impôts et d'accroître les revenus publics, en augmentant le prix des fermes générales; pour éteindre des emprunts faits à un taux onéreux, il sut, vu la confiance qu'il inspiroit, en contracter d'autres à des conditions avantageuses; par l'effet naturel de l'aisance du trésor public, le commerce et les manufactures reprirent de l'activité, et les colonies prospérèrent[57].
[Note 57: Le seul reproche que l'on puisse lui faire, dans cette partie de son administration, est d'avoir voulu opérer une réduction nouvelle sur les rentes qui étoient elles-mêmes un débris misérable du système, débris qui attestoit la ruine de la plupart de ceux qui en étoient porteurs. C'étoit là une nouvelle atteinte portée à la foi publique, et, si l'on peut s'exprimer ainsi, une banqueroute dans une banqueroute. Des cris s'élevèrent de toutes parts contre cette mesure inique; elle fut sur le point de perdre dans l'opinion de la France le ministre à qui tout commençoit à se rallier. Pour rétablir son crédit ébranlé, il n'eut d'autre parti à prendre que de revenir sur ses pas, en modifiant, dans ses plus graves conséquences, cette mesure vraiment indigne de sa probité financière; et le secrétaire d'État, qui la lui avoit conseillé, fut sacrifié[57-A].]
[Note 57-A: Lepelletier-Desforts.]
Ici finissent les éloges que nous pouvons donner au ministère du cardinal de Fleury. Hors de ses opérations financières, son administration n'offre plus que foiblesse et ineptie. Nous le suivrons d'abord, et jusqu'à la fin, dans sa politique extérieure qui ne fut qu'une suite de fautes grossières, même alors qu'elle sembloit être justifiée par des succès, et qui prépara les désastres et la honte des temps qui vinrent après lui; puis nous reviendrons à ce qui se passa dans l'intérieur, où les événements les plus graves ne purent être maîtrisés par la main timide et débile de ce vieillard.
Entraînés comme nous l'avons été jusqu'ici, et afin de rendre intelligible l'histoire d'une ville comme Paris, à y joindre une esquisse rapide de l'histoire de la France entière, nous nous voyons, de temps à autre, forcés d'y ajouter un tableau général de la situation de l'Europe; car, depuis le seizième siècle surtout, il est également difficile de comprendre ce qui concerne quelqu'une des grandes nations qu'elle renferme, si l'on ne retrace, à certains intervalles, un exposé de la situation, des vues, des intérêts des autres nations dont se compose la grande société européenne, société unique dans l'histoire des peuples, et par les intérêts communs qui lui donnent la force et la vie, et par les dissensions intestines qui l'épuisent et la tuent, société à laquelle le christianisme a rattaché les destinées du monde, et à un tel point que sa chute et sa dissolution semblent devoir amener avec elles la fin de toute société. Il convient donc de jeter ici un second coup d'oeil sur cette situation des grandes puissances de l'Europe et sur les intrigues de leurs cabinets, intrigues qui, depuis long-temps, formoient toute leur politique.
La reine d'Espagne ne pardonnoit point à la France le renvoi outrageant qu'on lui avoit fait de sa fille, et nous avons dit que Philippe en avoit été également offensé. Dans leurs projets de vengeance, auxquels se joignoit le vif désir que conservoit toujours Élisabeth Farnèse de procurer à ses fils des établissements en Italie, ils se tournèrent vers l'Autriche, qui se trouvoit alors comme isolée au milieu de cette alliance de l'Angleterre avec la France, de celle-ci avec l'Espagne, et, par ce triple obstacle, contrariée dans le projet qu'elle avoit formé de prendre part au commerce maritime, que l'on commençoit à considérer comme la principale prospérité des nations. Elle accueillit d'abord avec empressement les ouvertures que lui fit l'Espagne, dont l'alliance sembloit devoir rétablir pour elle cet équilibre que les derniers traités avoient rompu. Un traité fut donc conclu à Vienne le 30 avril 1725: l'empereur y reconnoissoit les droits héréditaires de l'infant don Carlos aux duchés de Toscane, de Parme et de Plaisance, et s'engageoit à employer ses bons offices pour faire rendre à l'Espagne, par l'Angleterre, Gibraltar et l'île de Minorque. De son côté, le roi d'Espagne se faisoit garant de l'ordre de succession établi par l'empereur pour ses États héréditaires, affaire à laquelle ce monarque attachoit la plus grande importance, dont il étoit presque uniquement occupé, qui se lie aux plus grands événements de ce siècle, et dont nous ne tarderons point à parler avec plus de détail. Peu de temps après, ces deux puissances signèrent entre elles un second traité de commerce et d'alliance défensive. Ceci se passa sous le ministère du duc de Bourbon, et immédiatement après que l'infante eut été renvoyée.
Les Anglois, qui payoient pour être maîtres dans le cabinet des Tuileries, informés de ce qui se passoit, n'eurent point de peine à y faire prévaloir cette opinion, qu'il n'y auroit rien de plus préjudiciable aux intérêts de la France que de souffrir que l'Autriche devînt puissance maritime et commerçante. Pour parer à un danger aussi imminent, un nouveau traité resserra les liens qui unissoient entre elles les deux puissances[58]. Alors l'Angleterre arma contre l'Espagne; de son côté l'Espagne se prépara au siége de Gibraltar. Mais il arriva que l'Autriche, sur laquelle elle avoit compté, ne tint point ses engagements; d'autres intérêts l'en détournèrent, et Philippe, dont le ministre Riperda étoit lui-même vendu à l'Angleterre, se trouva bientôt seul vis-à-vis d'une puissance maritime à laquelle il ne pouvoit opposer un seul vaisseau, et embarrassé d'un siége où se consumoit inutilement son armée. Les choses en étoient là, lorsque le cardinal de Fleuri arriva au ministère.
[Note 58: Il fut signé à Hanovre, le 3 septembre 1727. La Hollande y accéda, et aussi le roi de Prusse; mais celui-ci ne tarda point à s'en détacher.]
Ce n'étoit point un homme que l'on pût corrompre avec de l'argent; mais déjà le cabinet de Saint-James avoit trouvé son côté foible: c'étoit une bonne opinion de lui-même, si solidement établie, qu'il n'étoit point de flatterie sur son mérite qui ne trouvât son oreille prête à la recevoir, et à laquelle il ne se laissât prendre comme l'enfant le plus inexpérimenté. Horace Walpole étoit alors ambassadeur d'Angleterre en France: sachant à qui il avoit affaire, et bien endoctriné par son frère, le célèbre Robert Walpole, qui gouvernoit alors l'Angleterre, et qui avoit encore besoin de la paix pour achever d'y résoudre le problème du gouvernement représentatif par la _corruption_ (qui est en effet son seul principe de vie, en tant qu'il peut vivre), le rusé diplomate joua donc auprès du nouveau ministre le rôle de flatteur; et jamais on ne fut plus malheureusement dupe que ce vieillard d'un plus grossier manége[59]. Affectant de le consulter sur tout, de déférer à ses conseils, d'être subjugués par la force de ses raisonnements, de le vénérer, de le chérir même, les deux frères, comme s'ils eussent voulu lui donner la plus haute marque de la confiance et du respect qu'ils avoient dans ses lumières, le firent médiateur entre l'Angleterre et l'Espagne, et ce fut pour lui la plus douce des jouissances de pouvoir procurer à cette puissance une paix dont l'Angleterre elle-même avoit le plus grand besoin. Le résultat de cette paix fut d'établir enfin, dans le duché de Parme, un infant d'Espagne, et de faire obtenir aux Anglois ce qu'ils désiroient depuis long-temps avec ardeur, une part active dans le commerce des colonies espagnoles[60]. Par l'effet de cette médiation, le pacte de famille se resserra, et, depuis, l'union fut inaltérable entre l'Espagne et la France.
[Note 59: Le récit qu'en fait Saint-Simon est curieux, plaisant même, et mérite d'être rapporté. «Voyant, dit-il, que le cardinal s'abandonnoit aux Anglois avec une dépendance qui sautoit aux yeux de tout le monde, je résolus enfin de lui en parler. Je lui dis donc un jour ce que j'en pensois là dessus, les inconvénients solides dans lesquels il se laissoit entraîner, et beaucoup de choses sur les affaires qui seroient ici déplacées. Sur les affaires, il entra en matière; mais sur la confiance en Walpole, en son frère et aux Anglois dominants, il se mit à sourire: «Vous ne savez pas tout, me répondit-il; savez-vous qu'Horace me montre toutes ses dépêches, et que je lui dicte les siennes, qu'il n'écrit que ce que je veux? Voilà un intrinsèque qu'on ignore et que je veux bien vous confier: Horace est mon ami intime; il a toute confiance en moi, mais je dis aveugle. C'est un très habile homme; il me rend compte de tout; il n'est qu'un avec Robert qui est un des plus habiles hommes de l'Europe et qui gouverne tout en Angleterre; nous nous concertons ensemble, et _nous laissons dire_.» Je demeurai stupéfait, moins encore de la chose que de l'air de complaisance, de repos et de conjouissance en lui-même avec lequel il me le disoit. Je ne laissai pas d'insister, et de lui demander qui l'assuroit qu'Horace ne reçût et n'écrivît pas doubles dépêches, et ne le trompât ainsi bien aisément. Autre sourire d'applaudissement en lui: «Je le connois bien, me dit-il; c'est un des plus honnêtes hommes, un des plus francs et des plus incapables de tromper qu'il y ait peut-être au monde.» Et de là à battre la campagne en exemples et en faits dont Horace l'amusoit.
»Le dénouement fut qu'après s'être servi de la France contre l'Espagne et contre elle-même, pour leur commerce et pour leur grandeur, et l'avoir amusée jusqu'au moment de la déclaration de cette courte guerre de 1733, les Walpole, ses confidents, ses chers amis, qui n'agissoient que par ses ordres et ses mouvements, se _moquèrent de lui_ en plein parlement, l'y traitèrent avec cruauté, et, de point en point, manifestèrent toute la duperie et l'enchaînement de lourdises où, à leur profit et à notre grand dommage, ils avoient fait tomber, six ans durant, notre _premier ministre_, qui en conçut une rage difficile à exprimer, mais qui ne le corrigea pas[59-A]. (_Mém._, liv. V.)]
[Note 59-A: Ne semble-t-il pas, en lisant ce récit, qu'on entende raconter un événement de nos jours? Les Canning n'ont-ils pas religieusement conservé les traditions des Walpole; et, dans des circonstances presque semblables, n'ont-ils pas su s'en servir avec la même dextérité? N'ont-ils pas trouvé, pour la confiance intrépide en soi-même, les vues courtes, la _finasserie_ niaise, une dupe, de tous points, comparable au cardinal de Fleuri; toutefois avec cette très grande différence, que si celui-ci s'étoit lourdement trompé sur cette politique angloise, qui, du reste, n'étoit pas alors à découvert comme elle l'est aujourd'hui, il avoit du moins relevé le crédit public et restauré les finances de l'État?]
[Note 60: Ils obtinrent par ce traité de pouvoir envoyer tous les ans un vaisseau à Porto-Bello. On verra bientôt ce qui résulta de cette concession qui parut d'abord être de peu d'importance.]
Cependant la Russie que Pierre Ier avoit tirée de la barbarie profonde qui, jusqu'à lui, l'avoit tenue séparée du système européen, commençoit à y prendre sa place, et au milieu des révolutions de palais qui l'agitèrent après la mort de son féroce législateur, mettoit déjà son poids dans la balance de ses intérêts. Cette puissance étoit trop voisine de la Pologne pour ne pas prétendre à exercer une influence décisive sur les destinées de cette nation; et l'on sait que ce même Stanislas Leczinski, dont la fille se voyoit maintenant reine de France comme par une espèce de prodige, avoit été précipité par Pierre lui-même de son trône électif. Les successeurs du czar avoient depuis arraché le duché de Courlande au prince Maurice de Saxe, fils naturel du roi régnant Auguste II, et malgré les voeux des Courlandois qui l'appeloient à régner sur eux. À peine s'étoient-ils emparés de cette province, que le roi de Pologne mourut: d'accord avec l'Autriche, ils y portèrent son fils l'électeur de Saxe. Alors s'éveilla en France, et surtout à Paris, une ardeur guerrière que l'on auroit pu croire éteinte au milieu de l'oisiveté d'une si longue paix. Ce qui restoit des vieux généraux de Louis XIV s'ennuyoit de la nullité à laquelle ils étoient réduits; et le feu de l'âge y poussoit les jeunes gens, à qui la vie des camps étoit encore entièrement inconnue. Le père de la reine avoit un parti puissant en Pologne: ce fut un cri général que l'honneur de la France étoit intéressé à l'y rétablir.
(1733-1735). La première marque de foiblesse que donna le cardinal de Fleuri, fut de se laisser entraîner par ces clameurs à faire une guerre qu'il désapprouvoit, qui l'arrachoit à ses plans de réformes financières, et qui n'avoit effectivement aucun but utile pour la France; la seconde, de n'avoir pas su la pousser vigoureusement, après avoir, bon gré mal gré, pris son parti. Tandis que l'Autriche et la Russie faisoient marcher des armées formidables sur les frontières du royaume en litige, une lâche et sotte condescendance pour les Anglois qu'il craignoit d'inquiéter en faisant sur mer de trop grands armements, et son économie parcimonieuse, réduisirent à quinze cents hommes et à trois millions le secours honteux qu'il envoya à Stanislas. Celui-ci, bien que proclamé roi par le voeu unanime de la noblesse polonaise, fut bientôt, et pour la seconde fois, renversé du trône pour avoir été si mal secouru, se trouva heureux d'échapper à travers mille périls à ses ennemis, et se hâta de revenir en France, désormais son refuge assuré. L'électeur de Saxe fut proclamé roi de Pologne.
La guerre, pour être faite en Allemagne et en Italie d'une manière moins déshonorante, étoit loin cependant d'y être glorieuse et décisive. Les deux vétérans de la gloire militaire de la France, Villars et Berwick commandoient les armées destinées à agir sur ces deux points des frontières. Villars, alors octogénaire, avoit pour auxiliaire le successeur de Victor-Amédée qui, suivant en tous points les traditions politiques de son père, s'étoit allié avec la France uniquement pour qu'elle fît, à son profit, la conquête du Milanais. Elle fut achevée en trois mois; et le roi de Sardaigne, jusque-là plein d'ardeur et d'activité, devint, dès ce moment, timide, indolent, irrésolu, et, par ses hésitations et ses fausses manoeuvres, prit à tâche d'entraver toutes les opérations de l'armée françoise, et l'empêcha de tirer aucun fruit de ses victoires. En Alsace, le corps d'armée sous les ordres de Berwick se vit réduit à l'inaction, dès son entrée en campagne, par cette pusillanimité présomptueuse du cardinal qui, du fond de son cabinet, prétendoit aussi diriger les plans de campagne, comme l'avoit fait Louis XIV; et cent mille hommes commencèrent la guerre par un repos de quatre mois, pour ne se hasarder que l'année suivante à passer le Rhin. Le fleuve passé, Berwick, après avoir remporté quelques avantages, résultat presque nécessaire de la supériorité du nombre, alla mettre, et probablement par ordre, le siége devant Philisbourg, se renferma dans des lignes inexpugnables, pour n'y être point troublé par l'ennemi, et, avant que la ville eût été prise, fut emporté par un boulet de canon. Villars mouroit en même temps dans son lit à Turin; et des hommes, plus ou moins médiocres, remplacèrent ces deux grands capitaines. Philisbourg se rendit: le prince Eugène, qui avoit jugé imprudent d'attaquer les François dans leurs retranchements, se retrancha à son tour; et, par les mêmes motifs, l'armée françoise n'osa pas tenter une attaque contre lui. Deux généraux en avoient pris le commandement après la mort de Berwick, le marquis d'Asfelt et le duc de Noailles: ils se divisèrent; il n'y eut plus de dessein arrêté dans les mouvements de l'armée; le prince Eugène n'eut pas de peine à faire avorter leurs manoeuvres incertaines; et de part et d'autre on prit, dès l'automne, des quartiers d'hiver.
En Italie, le maréchal de Coigni avoit remplacé Villars: de ce côté, où l'Autriche avoit encore moins de forces, il y eut un événement décisif, mais dont les Espagnols eurent seuls la gloire, et dont aussi ils recueillirent seuls les avantages. Le royaume de Naples fut envahi par l'infant don Carlos, à la tête d'une armée que commandoit sous lui un général habile, le duc de Montemar; ses opérations militaires y furent secondées par les voeux de la nation, et, dans moins de deux campagnes, les troupes impériales se virent entièrement chassées de ce royaume, et, à l'exception de trois villes, de toute la Sicile. En Lombardie, grâce aux lenteurs calculées de Charles-Emmanuel, les Autrichiens faisoient plus de résistance: après avoir été battus par le général françois à la bataille de Parme, ils le battirent à son tour au combat de la Secchia, parce qu'il n'avoit pas su profiter de sa victoire; et la revanche qu'il prit bientôt sur eux à Guastalla, fut de même sans résultat. Tout, après cette affaire qui devoit être décisive, et de même que sur le Rhin, devint timide et incertain dans les manoeuvres du maréchal de Coigni, auquel on avoit également donné un second, le maréchal de Broglie. Le roi de Sardaigne, qui s'étoit montré plein de résolution pendant la bataille, revint à ses perfidies accoutumées après la victoire; et le général autrichien Koenigsegg, meilleur tacticien que ses ennemis, sut habilement profiter de leurs fautes. Après deux victoires, on avoit perdu du terrain, on se soutenoit difficilement dans le Milanais, et tout languissoit également sur ce point des opérations militaires. Il y avoit encore d'autres causes de ce peu d'activité: c'est qu'on avoit déjà commencé à négocier de la paix.
La France, dans cette guerre, n'avoit à peu près rien gagné; l'Autriche avoit beaucoup perdu, et l'avenir étoit de nature à lui causer de sérieuses alarmes. À la vérité, la Russie se disposoit à envoyer une armée nombreuse à son secours; mais de tels alliés, au sein de ses États, l'auroient inquiétée presque autant que des ennemis. Toutefois il n'y avoit rien dans sa position d'assez désespéré pour déterminer Charles VI à faire les concessions que lui coûta cette paix: le vif désir qu'il avoit de faire reconnoître et garantir par toutes les puissances de l'Europe la _Pragmatique_ par laquelle il régloit sa succession, espèce d'idée fixe dont il étoit presque uniquement possédé, l'emporta sur toute autre considération[61]. Pour obtenir cette garantie illusoire, ce foible prince abandonna le royaume de Naples à l'Espagne, et la Lorraine à la France, qui fut étonnée de l'obtenir, car elle n'avoit pas même d'abord songé à la demander[62]. C'est ainsi que lui fut acquise, et sans retour, par une suite de fautes politiques et militaires, une province que Louis XIV, dans le plus haut degré de sa puissance et de ses victoires, n'avoit pu réussir à joindre à ses États. Le duc de Lorraine reçut en échange le duché de Toscane, et épousa la fille de l'empereur, cette Marie-Thérèse que nous allons bientôt voir jouer le premier rôle sur ce grand théâtre de l'Europe. Ni dans cette guerre ni dans cette paix, on ne vit paroître les Anglois; il n'étoit pas encore temps pour eux de se mêler ouvertement aux troubles du continent: ils s'y préparoient.