Tableau historique et pittoresque de Paris depuis les Gaulois jusqu'à nos jours (Volume 8/8)
Part 6
[Note 47: Il mourut des suites d'un abcès dans la vessie, après une opération faite pour empêcher la gangrène d'attaquer cet organe, et ne cessa de jurer et de blasphémer jusqu'à ce qu'il eût perdu la parole et le jugement.]
[Note 48: Cette pension étoit de neuf cent mille livres, et la totalité de ses revenus se montoit à près de deux millions.]
[Note 49: «Quand il fut devenu le véritable maître, dit Saint-Simon, toute son application à ce que son maître ne lui échappât pas, s'épuisa à épier les moments de ce prince, ce qu'il faisoit, qui il voyoit, le temps qu'il donnoit à chacun, son humeur, son visage, ses propos, et l'issue de chaque audience ou de chaque partie de plaisir, qui en étoit, quels propos, et par qui tenus, et à combiner toutes ces choses; surtout à effrayer, à effaroucher pour empêcher d'aller au prince, et à rompre toutes mesures à qui en avoit la témérité, sans en avoir obtenu son congé et son aveu..... Cette application et quelque écorce indispensable d'ordres à donner, ravissoient son temps; en sorte qu'il étoit devenu inabordable, hors quelques audiences publiques ou autres, aux ministres étrangers.» (_Mém._, liv. V.)]
Le duc d'Orléans partagea ouvertement, et, l'on peut le dire, effrontément, la joie que ressentoit la France d'être débarrassée de ce vil et odieux personnage[50], sans s'inquiéter si le mépris dont il affectoit d'accabler sa mémoire, ne retomboit pas sur lui-même qui l'avoit fait ce qu'il étoit devenu; et cependant, comme s'il n'eût pu trouver désormais personne à qui se confier, il se ressaisit du pouvoir, parut sortir du long sommeil dans lequel il avoit été plongé, et jetant un coup d'oeil sûr et pénétrant sur les affaires auxquelles on le supposoit désormais inhabile pour les avoir trop long-temps négligées, étonna la ville et la cour par la supériorité, la facilité avec laquelle il sut les traiter, et l'étendue d'esprit qu'il montra à en embrasser l'ensemble sans lenteur, et sans confusion. Il joignoit à ces dons si rares de l'intelligence, des manières charmantes auxquelles on ne pouvoit résister, se rendoit accessible à tous, et même lorsqu'il refusoit, avoit l'art de ne point mécontenter. Ces efforts que l'ambition et non le sentiment du devoir lui firent faire sur lui-même, n'étoient qu'une fatigue nouvelle qu'il ajoutoit à celle des honteux plaisirs, qui étoient devenus pour lui une incurable habitude, et qui n'en furent point interrompus. L'excès du travail acheva bientôt d'éteindre une vie que les excès de l'intempérance continuoient d'épuiser: il mourut d'apoplexie entre les bras d'une de ses maîtresses[51], près de laquelle il attendoit l'heure de son travail avec le roi. Cette mort du régent arriva le 2 décembre de cette même année et peu de mois après celle du cardinal; il étoit âgé de quarante-neuf ans.
[Note 50: Le jour où l'opération fut faite à Dubois, l'air extrêmement chaud tourna à l'orage. Aux premiers coups de tonnerre, le prince ne put s'empêcher de dire: «Voilà un temps qui, j'espère, fera partir mon drôle.» Or ce drôle étoit un homme à qui il avoit livré la France entière comme une proie, avec plein pouvoir de l'opprimer au dedans, et de la trahir au dehors. Un tel mot suffit pour peindre celui à qui il est échappé; il confirme d'ailleurs ce que nous avons dit de ses véritables desseins, lorsqu'il avoit comme abdiqué le pouvoir en faveur de ce misérable.]
[Note 51: La duchesse de Phalaris.]
Telle fut la régence du duc d'Orléans: toutes les conséquences du système de gouvernement établi par Louis XIV y sont en quelque sorte accumulées; et la seule différence qu'offrent l'une et l'autre manière de gouverner, se trouve uniquement dans le caractère des deux hommes qui gouvernoient. Louis XIV n'avoit voulu de bornes au pouvoir monarchique, ni dans les anciennes institutions politiques de la France, ni dans la suprématie de l'autorité religieuse; mais il étoit sincèrement attaché à la religion. Ces bornes que son orgueil ne vouloit pas reconnoître, il les trouvoit dans sa conscience, qui, au milieu de ses plus grands écarts, devenoit son modérateur et l'y faisoit rentrer: ainsi, le despote étoit sans cesse adouci ou réprimé par le chrétien. Un prince sans foi, sans moeurs, sans conscience, reçoit, immédiatement après lui, ce même pouvoir et dans toute son étendue: il en peut faire impunément, et il en fait à l'instant même un instrument de désordre, de scandale, de corruption, de violences et de spoliations envers les citoyens, d'insultes et d'outrages envers la nation; car tout cela se trouve dans l'administration de ce sybarite, presque toujours plongé dans la paresse ou dans la débauche. Si l'on vit un moment, sous cette administration oppressive, et uniquement par le _bon plaisir_ du maître, reparoître quelque ombre de cette opposition politique que Louis XIV avoit abattue, cette opposition, qui depuis long-temps s'étoit faite elle-même indépendante de l'autorité religieuse, qui de même n'avoit ni frein ni modérateur, reprit sa tendance anarchique, plus incompatible que jamais avec un tel despotisme, et dut être bientôt brisée par lui, pour recommencer, dans l'ombre, à conspirer contre lui.
Cependant il est remarquable que, dans cette tendance continuelle du pouvoir à établir, en France, le matérialisme politique le plus abject et le plus absolu, le catholicisme, dont la nation étoit comme imprégnée dans presque toutes ses parties, l'embarrassoit dans sa marche, et malgré tout ce qu'il avoit fait pour en atténuer l'influence, lui suscitoit des obstacles plus réels et bien plus difficiles à vaincre que l'opposition parlementaire. Ne pouvant le détruire, il voulut du moins l'exploiter à son profit; et la religion, que les usurpations continuelles et successives des princes temporels avoient, par degrés, soustraite en France à la protection sainte et efficace de son chef naturel, se vit, lorsque Louis XIV eut comblé la mesure de ces usurpations que l'on eut grand soin de maintenir après lui, réduite à l'opprobre d'être protégée par des hommes qui, en même temps, la profanoient par leurs scandales, et l'outrageoient par leurs mépris. Nous ne verrons que trop tôt ce qui en arriva; il nous suffira maintenant de faire remarquer encore que, malgré cette position fausse où se trouvoit placé, dans ce royaume, tout ce qui avoit action politique sur le corps social, et particulièrement la puissance religieuse, cette action n'en étoit pas moins réelle, et qu'elle empêchoit le pouvoir de marcher aussi fermement qu'il auroit voulu dans les voies qu'il s'étoit ouvertes; que, tour à tour, foible ou violent, selon qu'il étoit plus ou moins pressé par les résistances environnantes, il avoit tous les inconvénients du despotisme, sans y joindre les avantages qui résultent ordinairement pour le despote, de l'unité de la volonté et de l'énergie de l'action.
Il en alloit autrement en Angleterre: depuis la révolution de 1688, tout y avoit changé de face. Le protestantisme y avoit subi le sort qu'il devoit nécessairement éprouver partout où il parvenoit à s'établir: après y avoir été, tour à tour, un instrument de révolte et de despotisme, il avoit fini par n'avoir plus, dans l'État, aucun caractère, ni politique ni religieux. Plus heureux cependant que le clergé protestant du nord de l'Europe, le clergé anglican avoit pu conserver une grande partie des biens enlevés aux églises, lors de la réforme de Henri VIII, et se fondre dans le parti aristocratique de la nation qui, propriétaire à peu près de tout le territoire, s'étoit emparé du pouvoir après l'expulsion des Stuarts, et n'avoit rétabli une ombre de monarchie que comme un moyen de le conserver plus sûrement, décidé qu'il étoit à ne plus jamais s'en dessaisir[52]. Ainsi se forma tout d'un coup un matérialisme politique, sans nulle opposition religieuse, et qui ne trouva plus de résistance que dans les intérêts également matériels de cette autre partie de la nation qui n'avoit de part ni dans la propriété de la terre, ni dans l'exercice du pouvoir. Cette opposition toute populaire, abandonnée à elle-même, pouvoit devenir terrible: il eût été insensé d'essayer de la détruire; car on ne l'auroit pu qu'en détruisant la race d'hommes dont elle se composoit: les personnages habiles qui se succédèrent dans la direction de ce système nouveau et périlleux (et c'étoit une nécessité qu'ils fussent habiles pour s'y maintenir, ceux qui ne l'étoient pas tombant d'eux-mêmes par la force des choses), n'eurent donc qu'une seule pensée: ce fut d'incorporer, en quelque sorte, au pouvoir, une opposition si formidable, en l'y attachant par le lien indissoluble de tous ses intérêts.
[Note 52: Ce fut pour n'avoir pas bien compris cette position nouvelle des choses, et pour avoir essayé de régner à d'autres conditions que celles qui leur avoient fait obtenir le trône, que les premiers princes de la branche d'Hanovre furent sur le point d'en être précipités. Ils ne s'y raffermirent que lorsqu'ils marchèrent d'accord avec cette aristocratie redoutable, soit en lui cédant quand elle se montra impérieuse, soit en s'y créant, dans les deux chambres[52-A] qui la représentoient, un parti prépondérant, pour l'amener à faire ce qu'ils vouloient: ce qui étoit reconnoître d'une autre manière la supériorité de son pouvoir.]
[Note 52-A: La chambre des communes n'est en effet qu'une branche de ce pouvoir aristocratique, le seul qui domine véritablement au milieu de l'opposition factice et des pouvoirs fictifs dont il est environné.]
Le commerce maritime pouvoit seul résoudre ce problème difficile d'enrichir à la fois et d'occuper cette population turbulente: ce fut vers le commerce maritime, déjà florissant chez eux, que ces chefs du parti aristocratique dirigèrent tous ses efforts, excitant et développant en elle, à dessein, toutes les passions cupides. Ce fut à s'emparer de l'empire des mers, à y détruire toute rivalité de la part des autres nations, qu'on les vit tendre tous les ressorts de leur politique extérieure; et deux puissances, la France et l'Espagne, qu'ils craignoient par dessus tout, et que le pacte de famille leur rendoit encore plus redoutables, devinrent le principal point de mire de cette politique machiavélique. Leurs ministres dans les cours étrangères, ne furent plus occupés qu'à y semer l'or pour corrompre, les flatteries et les séductions pour décevoir, et quand il étoit nécessaire, les troubles et les dissensions, pour détourner l'attention de l'Europe de leur marche constante, et de leurs progrès toujours croissants dans ce plan d'invasion commerciale. En même temps qu'ils étendoient de toutes parts leurs relations mercantiles, ils fondoient le _crédit public_, combinaison financière jusqu'alors sans exemple dans le monde civilisé, dont le résultat, qu'ils avoient profondément calculé, étoit de rendre toutes les fortunes particulières dépendantes de la fortune publique, et par conséquent intéressées à la soutenir; de fournir à l'État des ressources _anticipées_ dont s'accroissoit encore l'activité du commerce, tandis que, par cette activité toujours croissante, le commerce consolidoit et augmentoit à son tour le crédit, pour en tirer ensuite d'autres ressources et lui rendre de nouveau ce qu'il en avoit reçu; espèce de progression qui sembloit ne devoir trouver de terme que dans l'envahissement entier du monde commercial, et dans l'appauvrissement de toutes les nations au profit de l'Angleterre. C'étoit un état violent qui, en exagérant les forces vitales de la nation, ne pouvoit manquer de la conduire tôt ou tard à quelque grande catastrophe; mais enfin cette catastrophe inévitable, vers laquelle l'Angleterre se précipite aujourd'hui comme poussée par la main de la Providence, n'est point encore arrivée, depuis plus d'un siècle que cette nation a commencé à présenter à l'Europe ce grand et effrayant spectacle. Elle a vécu d'une vie factice sans doute; mais c'est entière sur les intérêts matériels; cette vie, elle l'a prolongée et la prolonge encore aux dépens des sociétés catholiques, pour qui l'essai de ce système politique est devenu un principe de mort, parce qu'il leur a été impossible d'y confondre ensemble, comme le fait l'Angleterre, tous les intérêts en les _matérialisant_, et de leur imprimer ainsi le mouvement irrésistible qui résulte, pour cette nation, de cette réunion en quelque sorte _forcée_ de toutes les volontés individuelles[53]: elle seule l'a pu faire, parce qu'elle se trouvoit dans des circonstances dont l'histoire du monde n'offre pas un second exemple; et ce qui n'étoit jamais arrivé avant elle, après elle n'arrivera jamais chez aucune autre nation, et plus particulièrement chez celles qui l'ont follement imitée.
[Note 53: Ainsi s'explique pourquoi les catholiques, quelque nombreux qu'ils puissent être en Angleterre, y sont, pour ainsi dire, jetés hors de la société politique; c'est qu'en raison du _spiritualisme_ de leur religion, ils y seroient en contradiction perpétuelle avec ses principes et ses maximes, et deviendroient en quelque sorte un instrument de désordre pour les machinistes qui en entretiennent et en font mouvoir les ressorts. Quand ces ressorts se détraqueront, il est probable que l'Angleterre redeviendra catholique.]
Nous avons déjà vu les premiers effets de cette politique angloise à l'égard de la France: la pension payée à Dubois avoit valu deux choses au cabinet de Saint James, la destruction presque totale de la marine espagnole, et qu'il ne fut pas construit un seul vaisseau dans nos ports, tant que dura la régence. Nous allons le voir obtenir, en ce genre, bien d'autres succès; et quand la corruption ne l'aidera pas, un aveuglement non moins fatal se fera son auxiliaire.
La mort du régent réjouit tous les partis: les gens de cour, pour n'avoir pas obtenu de lui tout ce qu'il leur avoit fait d'abord espérer; le parlement, pour ces coups d'autorité dont il l'avoit accablé, après lui avoir promis un meilleur avenir; les jansénistes, pour en avoir été repoussés et persécutés après qu'il les avoit accueillis et même protégés; le clergé, pour n'en avoir été satisfait qu'à demi, parce qu'en faisant enregistrer la bulle _Unigenitus_, il s'étoit obstiné à maintenir les _appels comme d'abus_, et l'avoit ainsi laissé sous le joug de ce même parlement, qu'à son égard il avoit jugé à propos de réduire au dernier degré de servitude; les honnêtes gens, pour la corruption de ses moeurs, son impiété déclarée et le scandale de sa vie; la France entière, pour les funestes opérations financières qui avoient fait sa ruine et dont il la menaçoit encore, lorsqu'il eut repris la direction des affaires. On se réjouit donc généralement de cette mort, et avec juste raison, comme de la délivrance d'un fléau; mais au milieu de cette joie, personne, en regardant autour de soi, n'eût pu dire ce qu'il espéroit d'un changement. Louis XV, alors à peine âgé de quinze ans, étoit d'un caractère doux, timide, inappliqué, et avoit toute l'inexpérience de son âge. Toutes les pensées et toutes les affections de ce roi enfant, concentrées dans sa domesticité, se portoient plus particulièrement sur son précepteur, l'abbé de Fleuri, évêque de Fréjus. Lors de l'enlèvement du maréchal de Villeroi, celui-ci, ayant feint de vouloir partager sa fortune et s'étant éclipsé de la cour, la douleur de l'élève s'étoit manifestée avec une telle violence qu'on en avoit été effrayé, et qu'on s'étoit hâté de chercher son précepteur pour le lui rendre, ne trouvant aucun autre moyen de l'apaiser. L'évêque de Fréjus étoit donc revenu à la cour, plus sûr que jamais de son ascendant sur le jeune monarque, le fortifiant de jour en jour davantage de ce qu'il avoit dans l'esprit d'insinuation et d'aménité, cachant avec le plus grand soin le désir qu'il avoit du pouvoir, et, quoique déjà septuagénaire, attendant tout de sa patience et du temps. Tel étoit sa position à la cour depuis l'événement qui avoit révélé cet attachement excessif que Louis XV avoit pour lui, que le duc d'Orléans lui-même n'avoit pas cru pouvoir succéder à Dubois dans la place de premier ministre, sans solliciter son appui; et l'adroit vieillard, jugeant que le temps n'étoit pas encore venu pour lui, l'avoit accordé avec toutes les apparences d'un entier désintéressement. Il n'en fut pas de même lorsqu'à la mort de ce prince, le duc de Bourbon prétendit à le remplacer. Cette fois-ci, la complaisance de l'évêque de Fréjus, sans lequel il ne pouvoit rien, ne fut pas aussi désintéressée; il voulut qu'une part du pouvoir en fût le prix, et se réserva la direction des affaires ecclésiastiques. Cette part lui fut cédée avec répugnance par le plus altier des princes du sang; mais enfin il l'obtint, et ce fut ainsi que le précepteur du roi commença à entrer dans le gouvernement de l'État.
(1724-1725) Ce ministère du duc de Bourbon fut court, et deux mots suffisent pour le peindre: il fit regretter celui du duc d'Orléans. Abandonné avec autant d'indolence à sa maîtresse la marquise de Prie, que le régent l'avoit été à Dubois, et surtout avec plus d'aveuglement et d'ineptie, il fut le premier qui offrit à la France le scandale plus grand encore d'une femme perdue placée à la tête des affaires publiques, et s'en emparant comme d'une proie à partager avec les agents de ses intrigues et les compagnons de ses débauches. Les diplomates anglois n'eurent autre chose à faire que de transmettre à cette femme la pension qu'ils avoient payée au favori du régent pour continuer de régner en paix dans le cabinet des Tuileries, et d'y voir suivre le système de politique et d'administration le plus favorable à leurs vues et à leurs intérêts.
Ainsi rien ne changea dans la politique extérieure; dans l'administration intérieure, ce fut pis qu'auparavant. Les hommes les plus décriés, parmi ceux que le système de Law avoit enrichis sans avoir pu assouvir leur avidité insatiable, formèrent la clientelle d'un prince qui s'étoit enrichi avec eux et par des moyens tout semblables; et tout se vendit à la cour, places, honneurs, grâces, dignités, avec un tarif pour chaque chose, et plus effrontément qu'on ne l'avoit fait jusqu'à ce jour. Il y eut des ministres et un conseil d'État, mais seulement pour la forme: tout se décidoit d'avance dans un comité secret auquel présidoit la marquise de Prie[54], et où siégeoient uniquement des financiers; car des affaires de finance, c'est-à-dire des édits bursaux, sous toutes les formes, étoient, pour cette coterie prodigue et cupide, les affaires les plus importantes, ou pour mieux dire, les seules affaires de l'État.
[Note 54: Cette femme qui n'étoit pas moins impie que Dubois, et qui n'avoit pas moins de cynisme dans son impiété, se mit dans la tête de signaler les commencements du ministère de son inepte amant par quelque chose de grand; et pour remplir un tel projet, elle ne trouva rien de mieux que de lui faire imiter Louis XIV dans une persécution nouvelle contre les protestants, qui en effet avoit remué depuis la mort de ce roi, mais que ces persécutions plus violentes encore, exercées par de semblables persécuteurs, rendirent intéressants même aux yeux de ceux qui leur étoient le plus opposés.]
Cependant, à peine maître de ce pouvoir qu'il avoit, à l'instant même, si stupidement prostitué, le duc de Bourbon se vit menacé de le perdre: une maladie du roi, que l'on crut sérieuse, le jeta, ainsi que sa maîtresse et ses affidés, dans les plus vives alarmes. L'héritier présomptif du trône étoit le nouveau duc d'Orléans qui le haïssoit; et la mort de Louis XV seroit devenue, pour le premier ministre, le signal de la plus cruelle disgrace. Il fut donc arrêté, dans le comité secret, que, dès que le roi auroit recouvré la santé, on prendroit des précautions pour n'être plus exposé à des chances aussi périlleuses; et la principale occupation de ce ministère, qui ne devoit durer qu'un jour, fut d'assurer à jamais son existence en cherchant au jeune monarque une femme qui pût, sur-le-champ, lui donner un héritier. Cette résolution prise, l'infante à laquelle il avoit été fiancé et que l'on élevoit à Paris, étant encore en bas âge, fut renvoyée en Espagne, et le fut avec une insolence dont Philippe V et la reine surtout conçurent un profond ressentiment. On vouloit pour Louis XV une femme dont la position et le caractère fussent tels, qu'elle pût être facilement conduite et même dominée par ceux à qui elle auroit dû son élévation; et la soeur du duc de Bourbon, à laquelle on avoit d'abord pensé[55], fut elle-même rejetée, parce qu'elle ne sembla pas présenter des garanties suffisantes à cette folle prétention qu'avoit la coterie de se perpétuer dans le pouvoir. La marquise de Prie crut les trouver, et sur ce point elle avoit rencontré juste, dans la fille d'un roi de Pologne détrôné[56], à qui la France avoit accordé un asile obscur au fond d'une de ses provinces, et qui y vivoit en quelque sorte de ses aumônes; et il fut décidé que Marie Leczinska seroit reine de France. Telle fut l'origine de la fortune subite et prodigieuse de cette jeune princesse, dont une duchesse de Bade n'avoit pas voulu pour sa bru, et qui se fût estimée heureuse, quelques mois auparavant, d'épouser un des officiers de cette cour dont elle alloit devenir la souveraine.
[Note 55: Mademoiselle de Vermandois.]
[Note 56: Stanislas Leczinsky. Placé sur le trône de Pologne par Charles XII, il s'étoit vu enveloppé dans le désastre de son protecteur, après la bataille de Pultawa, et avoit erré quelque temps en Allemagne avant de venir se réfugier en France.]
Tel fut aussi le grand oeuvre du ministère du duc de Bourbon: il en triomphoit sottement et sa maîtresse avec lui, et cependant leur chute suivit de près l'événement par lequel ils s'étoient crus raffermis. Ils n'avoient en effet aucun obstacle à craindre du côté de la jeune reine; mais aussi ils n'y pouvoient trouver un appui. La haine publique croissoit sans cesse contre eux par l'effet de ces tracasseries financières, et cependant insuffisantes, dont ils ne cessoient de tourmenter la nation. Ils essayèrent de sortir d'embarras par la création d'un impôt plus fort et qui pesoit également sur tous les ordres de l'État: le clergé, la noblesse, le parlement, élevèrent à la fois leurs réclamations; l'animadversion de toute la France fut à son comble; et Fleuri, qui épioit le moment favorable, crut qu'il étoit temps enfin de renverser un ministère aussi mal habile que violent et scandaleux. Il ne lui fut pas difficile d'y amener son royal élève qui n'aimoit pas le duc de Bourbon, et jamais on ne tomba de si haut avec moins de bruit. Une lettre de cachet exila le duc à sa terre de Chantilli, une autre relégua sa maîtresse en Normandie, et tout finit là. Fleuri, qui avoit su conserver, malgré eux, la part de pouvoir qu'ils avoient été forcés de lui laisser, se trouva ainsi doucement et presque naturellement porté à la tête des affaires.